Comment on devient chaman ?

L'« appel » à la profession d'homme-médecine se produit souvent indépendamment de la volonté du sujet : il résulte d'un rêve, d'une vision ou de quelque autre expérience sensible qui passe pour une visite des esprits. Dans d'autres cas, chez de nombreux Indiens de l'Amérique du Nord par exemple, le candidat magicien se retranche de la société des hommes et s'adonne à diverses austérités afin de devenir réceptif à l'influence des esprits. L'appel, de quelque manière qu'il se traduise, est contraignant, car ceux qui le reçoivent opposent rarement « le grand refus » [1].

Dans les tribus du sud-est australien, l'homme-médecine était généralement habilité par les esprits des ancêtres ou par un grand dieu (Daramulun, Baiame, Bunjil). Chez les Wotjobaluk de l'État de Victoria, un « être surnaturel » vivant dans les dépressions du sol rencontrait un homme dans la brousse, lui ouvrait le flanc et y déposait des cristaux de quartz et autres objets magiques. De ce moment il pouvait, suivant l'expression des indigènes, « extraire des choses de lui-même et des autres ». Chez les Mukjarawaint, le jeune homme qui pouvait voir l'esprit de sa mère assis sur sa tombe était retenu pour faire un homme-médecine. Suivant les Kurnai, les esprits des ancêtres rendaient visite à un dormeur et lui communiquaient des chants et un savoir de protection ou de malfaisance, ou encore ils complétaient son savoir ailleurs. Les hommes-médecine des Yuin de la Nouvelle-Galles du Sud obtenaient en rêve des chants magiques contre la maladie et les autres maux ; ils recevaient leurs pouvoirs de Daramulun, et le pouvoir d'un très grand homme-médecine allait jusqu'à faire tuer ses ennemis pour lui par Daramulun.

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Dans le Queensland du Nord, l'homme qui veut apprendre l'art de se servir de l'os pointeur quitte le camp pour deux ou trois jours, « se prive pratiquement de nourriture » et devient « plus ou moins détraqué ». Une fois dans cet état, il voit Malkari, un esprit de la nature qui daigne faire de lui un médecin en introduisant dans son corps des petits silex, des osselets ou d'autres menus objets. D'autres médecins queenslandais tiennent leurs pouvoirs de Karnmari, un esprit de la nature [195] revêtant la forme d'un serpent ; d'autres enfin les reçoivent d'une âme de mort en s'asseyant à côté d'une tombe [2]. Chez les Kabi et les Wakka du Queensland, la puissance occulte d'un homme était en proportion de sa vitalité, et le degré de celle-ci dépendait lui-même du nombre de cristaux de quartz qu'il contenait et de la quantité de cordes de fourrure (yurru) qu'il portait avec lui. Il recevait son yurru de Dhakkan, l'arc-en-ciel et le grand possesseur de vitalité. Cet être, mi-poisson mi-serpent, vivait dans les mares profondes. Quand il prenait la forme d'un arc-en-ciel, c'est qu'il passait d'une mare à une autre. Astucieux et malfaisant à ses heures, il pouvait aussi rendre service à un individu déjà doué d'une puissance magique. Tandis que le magicien dormait profondément au bord d'une mare, Dhakkan l'entraînait dans les profondeurs et lui faisait don de yurru en échange d'un certain nombre de cristaux qu'il lui prenait. Alors il ramenait le magicien à la surface et le déposait sain et sauf sur la berge. L'homme se réveillait médecin du plus haut grade et « plein de vie » au point de pouvoir faire l'orage, voler dans les airs, disparaître sous terre, sans parler d'autres merveilles [3].

Les tribus Arunta et Ilpirra de l'Australie centrale font une distinction entre les magiciens habilités par les esprits ancestraux (iruntarinia) et ceux qui ont été initiés par d'autres magiciens. La seconde classe est la moins réputée. Lorsqu'un homme a le sentiment qu'il est capable d'embrasser la profession magique, il quitte le campement pour se diriger vers une certaine caverne qui passe pour être occupée par les iruntarinia. Il ne se risque pas à y entrer ; les occupants pourraient le saisir et l'emporter pour de bon ; il se couche et s'endort. Au point du jour un des iruntarinia vient à l'entrée de la caverne, et, trouvant l'homme endormi, il lance vers lui une lance invisible. L'arme lui perce la nuque et lui traverse la langue en y laissant un grand trou, puis elle sort par la bouche. La langue gardera désormais ce trou en témoignage de la visite de l'esprit. « D'une manière ou d'une autre, il faut bien que le novice se le fasse lui-même ; mais personne ne voudra naturellement en convenir ; mieux, il n'est pas exclu qu'avec le temps le sujet en vienne à se persuader réellement que ce n'est pas lui qui se l'est fait. » L'esprit jette une deuxième lance qui tue l'homme ; il l'emmène alors dans les profondeurs de la caverne, un paradis Arunta, où les iruntania vivent dans un perpétuel soleil parmi des rivières d'eau vive. Là il reçoit un jeu nouveau d'organes internes en même temps qu'une provision de pierres magiques. Il est alors reconduit conduit au camp par l'esprit, lequel demeure d'ailleurs invisible à tous en dehors de quelques magiciens particulièrement doués et aussi des chiens. Durant quelques jours l'individu présente un air étrange et se conduit d'une manière bizarre. Un matin, on remarque qu'il s'est tracé en travers de l'arête du nez, avec un mélange de charbon de bois et de graisse, une large bande. On sait désormais qu'un nouveau magicien a été reçu. Encore ne doit-il pas inaugurer son activité avant un an. Si, durant cette période, le trou de sa langue vient à se refermer, comme il arrive, il en conclut que son pouvoir l'a quitté et renonce à la profession. Il occupe cette période de probation à fréquenter la société de ses confrères et à apprendre leurs secrets. Ceux-ci consistent surtout à savoir disparaître aux regards et à produire à volonté des cristaux de quartz et des bâtonnets. Il faut ajouter à cette prestidigitation « le don (guère moins important) d'une démarche solennelle et quasi préternaturelle, comme s'il possédait un savoir tout à fait caché aux hommes ordinaires » (B. Spencer et F.J. Gillen).

Dans les îles Mentawei, il y a trois manières pour un homme (ou une femme) de devenir magicien. Il peut avoir une vision, spontanée ou provoquée, qui lui permet de s'assurer le concours de mânes ou d'esprits ; il pourra désormais les voir et s'entretenir avec eux ; il a « des yeux qui voient et des oreilles qui entendent ». Il peut être enlevé corporellement par les esprits et recevoir son pouvoir immédiatement d'eux. Mais, le plus souvent, le sujet est averti de sa vocation de magicien par une maladie, un rêve ou une démence temporaire. Il reçoit alors la visite, d'un magicien professionnel qui lui annonce le désir des esprits qu'il acquière le pouvoir voulu. Il agrée l'invitation et se soumet à l'instruction qui le préparera à remplir ses fonctions. Dans l'île de Nias, on cherche à avoir une vision ; un jeune homme se retire plusieurs jours dans la jungle afin d'entrer en contact avec les esprits. Seuls, les magiciens ont le pouvoir de parler aux esprits et de voir les âmes des malades sous la forme de lampyres.

Dans les îles Andaman, un individu peut devenir magicien par une mort suivie de résurrection. En mourant, il acquiert naturellement les pouvoirs et les qualités particuliers d'un esprit, et il les garde quand il reprend sa vie terrestre. Ou encore un homme errant seul dans la jungle peut se trouver brusquement en face d'esprits. A-t-il peur, ils le tueront ; montre-t-il un visage intrépide, ils le laisseront aller après l'avoir retenu quelque temps. Une expérience de ce genre le rend magicien bonne et due forme. Enfin. on peut arriver au même résultat en conversant avec les esprits en rêve ; on remarquera toutefois que les révélations par voie de rêve ont moins de portée que celles qui proviennent d'une communication immédiate avec les esprits [4]. À Car Nicobar, la maladie est le signe de la vocation magique. La maladie du sujet a été causée par les mânes de parents et d'amis pour marquer leur désir qu'il embrasse la profession. Il sait qu'il doit choisir entre avoir des relations avec eux comme magicien vivant ou comme esprit ; il opte naturellement pour le premier terme de l'alternative. Toutefois, il n'est pas rare que des magiciens renoncent à leur désagréable fonction dès qu'ils se sentent guéris.

Les Tembu et les Fingo de Tembuland (colonie du Cap) croient à l'existence des Gens de la Rivière, mi-hommes mi-serpents avec une longue chevelure flottante. Ces tritons et ces sirènes vivent dans des kraals au fond des rivières ; ils sont très sages et puissants dans les œuvres de la magie. L’homme qui veut devenir médecin et devin recourra à eux pour apprendre leurs secrets. Il reviendra, après quelques jours d'absence, chargé des racines et des herbes médicinales que lui ont données les Gens de la Rivière, mais personne ne lui posera de question sur ce qui s'est passé, de crainte qu'ils ne le rappellent et ne le tuent. Mais tout le monde sait qu'il leur a rendu visite, puisqu'il peut maintenant guérir les malades, percer l'avenir, lire les pensées d'autrui, préparer des charmes amoureux et lutter contre les sorciers.

Suivant les Akikuyu du Kénya, l'homme-médecine est appelé par Dieu (Ngai). Il ne cesse d'avoir des rêves ; il voit en vision des gens lui amenant une chèvre à sacrifier, il reçoit des révélations d'événements actuels tels qu'un assassinat la mort d'une chèvre. Tôt ou tard il parle à sa femme et à ses amis de ce qui lui arrive ; on saisit aussitôt que Ngai le destine à la magie. Résister à l'appel serait provoquer le courroux de la divinité, c'est-à-dire causer la mort de ses enfants attirer l'épidémie sur le village. Suivant une autre relation, Ngai apparaît à un individu en rêve et lui demande de devenir magicien. Le lendemain, l'homme avise les villageois de ce qui arrivé et se retire dans les bois « en simulant la folie » : là il passe la nuit en conversation avec Ngai. Il revient ensuite chez lui et annonce officiellement sa vocation divine.

Les Apinayé (Brésil) tiennent généralement les rapports avec les âmes des morts comme quelque chose d'inquiétant à éviter le plus possible. En revanche, les magiciens sont introduits [198] dans le monde invisible par leurs proches parents décédés et y circulent comme il leur plaît. Ils deviennent de la sorte des médiateurs entre les morts et les membres de la tribu qui redoutent les mânes, et ils acquièrent une connaissance très utile de la médecine. L'esprit du défunt commence par apparaître au futur magicien en rêve. Si les mânes omettent de venir à un magicien, celui-ci, directement ou par son ombre, se rend auprès d'eux pour prendre leur avis sur des problèmes difficiles du traitement médical. Pour cela, il fume une grande quantité de tabac jusqu'à ce qu'il se mette à gémir, à trembler et finalement s'affaisse. Son assistant l'étend couché sur le ventre tant que son âme est hors de son corps. Pour faire revenir l'âme, l'assistant souffle de la fumée de tabac sur ses propres mains qu'il pose ensuite sur celles du magicien, et il le ramène ainsi à la vie. Tous les magiciens ne possèdent pas la vertu inappréciable d'envoyer leur âme dans le monde des morts [5]. Chez les Kaingang (Brésil), un individu reçoit l'esprit tutélaire à la suite d'une rencontre inopinée avec lui ; il arrive que l'esprit lui ait été « indiqué » par un magicien qui, pour son compte, le voit depuis longtemps.

Quel que soit le désir ardent de l'Apache d'acquérir la puissance occulte et avec elle la faculté de célébrer des cérémonies de guérison, de recouvrement des objets, de fécondation des femmes stériles, de solution de toutes les difficultés de la vie, il ne reste pas moins qu'il ne se la procure jamais directement. La puissance occulte est une grâce du Donneur de Vie, sa source ultime, mais elle est communiquée par l'intermédiaire de certains agents : l'éclair, le soleil, divers animaux et plantes. Ce sont là les intermédiaires les plus communs, mais en fait tout objet, ou peu s'en faut, peut être conducteur de la puissance [6]. Personne ne sait à l'avance le genre de puissance qui pourra lui être offerte ni le moment où elle le sera. « Quelque chose » parle à un homme, la nuit en rêve, durant le jour tandis qu'il est seul dans le camp, ou au contraire dans une foule. De toute façon l'expérience est toujours pour lui seul ; s'il y a des gens autour de lui à ce moment-là, ils ne verront pas sa vision ni n'entendront les paroles. Ainsi l'ours peut apparaître à un homme et lui offrir la faculté de guérir le « mal de l'ours » ; on appelle ainsi une maladie caractérisée par une difformité ; une personne l'attrape en étant effrayée ou attaquée par un ours ou encore en traversant sans s'en rendre compte la piste d'un ours, en touchant la fourrure de la bête, en entrant dans son repaire. L'homme peut accepter ou refuser l'offre qui lui est faite ; s'il accepte, il reçoit les instructions nécessaires pour diriger la cérémonie et apprend les chants et les prières requis. Un Apache peut être initié de la sorte à plusieurs cérémonies et devenir « comblé de pouvoirs ».

Les parents d'un jeune garçon Lenape désiraient ardemment pour lui l'aide des esprits. Arrivé à l'âge de douze ans, ils le chassèrent dans le désert pour y jeûner et se débrouiller tout seul. Ils espéraient qu'un manito prendrait pitié de l'enfant et lui conférerait une puissance bienfaisante pour toute la vie. Lorsqu'un homme avait plusieurs fils, il pouvait les emmener dans la forêt, où il leur bâtissait un abri dans lequel ils demeuraient quelque temps. Il leur était défendu de rien manger pendant le jour. Chaque matin, avant le lever du soleil, on donnait à chacun d'eux une médecine pour les faire vomir ; puis ils mangeaient un petit bout de viande. Cette période d'abstinence pouvait se prolonger douze jours. Au terme de l’épreuve, certains des enfants avaient reçu suffisamment de puissance d'un manito bienveillant pour s'élever en l'air ou descendre sous terre ; d'autres enfants étaient capables d'annoncer des événements plusieurs années à l'avance.

Chez les Micmac, tribu Algonquine de la Nouvelle-Écosse, le pouvoir occulte est parfois un don des « fées » à l'individu qui a su gagner leur amitié. L'Indien qui ambitionne une telle faveur se rend dans les bois et s'y bâtit un campement suffisant pour abriter deux personnes. À chacun de ses repas il a soin de réserver une part égale pour le visiteur attendu. Un jour, de retour au campement, il trouve sa nourriture cuite et observe aussitôt après une forme légère et vague qui flotte devant le wigwam. Elle se fait de plus en plus nette et finit par être aussi visible que celle d'un homme ; alors l'esprit lie amitié avec l'individu et lui fait don du pouvoir désiré.

L'Indien Arapaho, plus souvent un adulte qu'un adolescent à l’âge de la puberté, se rend sur une haute colline ou le pic d'une montagne ; là, il jeûne pendant, plusieurs jours dans l'attente une vision. Si son espoir n'est pas trompé, il verra apparaître, sous forme humaine, un esprit qui lui donnera les notions requises. L'esprit en s'évanouissant prend la forme d'un animal ; cela veut dire que le visionnaire aura désormais les pouvoirs spéciaux de cet animal. Souvent il utilisera certaines parties celui-ci comme médecines ou comme charmes et prendra peau pour faire son sac à médecines. L'esprit impose généralement certaines restrictions à l'individu en quête de pouvoir. Il lui défendra, par exemple, de manger du cœur, du rognon ou de la tête d'un animal, en le menaçant du pire s'il s’avise de désobéir. Le futur magicien doit, en outre, être réfléchi, noble de sentiments, étranger à l'appât du gain ; dans le cas contraire, la puissance acquise se retournerait contre lui. Il arrive que cette puissance soit funeste à la famille du bénéficiaire. L'esprit ne lui en a rien dit, mais il constate que tous les membres de sa famille meurent l'un après l'autre et qu'il finit par rester seul. L'homme qui sait que l'acceptation de la puissance occulte aura ces résultats pour les siens doit la refuser. La plupart des hommes adultes de la tribu des Arapaho ont connu au moins une expérience heureuse de cette sorte et reçu ainsi le don magique [7].

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Un Indien Gros-Ventre en quête du concours des esprits erre parfois jusqu'à ce qu'il rencontre des serpents dans un trou. Il coupe alors un morceau de sa chair pour le leur donner à manger. Il peut même leur donner une oreille ou son petit doigt. Ce sacrifice volontaire est efficace ; un serpent dit : « J'ai pitié de cet homme. Je vais lui donner du pouvoir et le rendre fort. » Et d'entrer dans la bouche de l'homme et de pénétrer dans son corps. De ce moment l'individu ne peut plus être tué. Une expérience analogue avec des ours le rend invulnérable.

Un Pied-Noir en quête de puissance occulte se rend dans un lieu sauvage et écarté, tel que le sommet d'une colline, en compagnie d'un assistant. Là, on plante un poteau auquel on attache une corde. L'aide, après avoir prié les esprits de l'air, de la terre et de l'eau de bénir le suppliant et de lui donner succès dans toutes ses entreprises, enfonce des épingles dans la chair de la poitrine du suppliant et les attache à la corde avec des tendons. Puis il le laisse seul. Toute la journée, il doit avancer et reculer du côté ensoleillé du poteau en appelant les esprits au secours, les yeux fixés sur le soleil. Il essaie en tirant sur la corde d'arracher les épingles. On ne lui donne ni nourriture ni breuvage ce jour-là. Le soir venu, l'assistant reparaît et taille dans sa chair pour le délier. Il passe la nuit sur le sommet du mont ; au cours de son sommeil, un loup lui apparaît qui lui annonce que ses prières n'ont pas été perdues. Il sera rusé comme le loup et capable de déjouer ses ennemis. Il portera désormais du poil de loup dans une sacoche suspendue à son cou, et son carquois et son arc devront être en peau de loup.

Chez les Indiens Shasta de la Californie du Nord, un sujet accède à la profession de magicien à la suite d'un rêve ou d'une série de rêves. Souvent il rêve qu'il est sur le bord d'un précipice ou au sommet d'un grand arbre et sur le point de tomber, et, au même moment, il se réveille ; une autre fois il rêvera qu'il est sur le bord d'une rivière et près d'y tomber. Ces diverses expériences sont le signe que le bénéficiaire doit devenir médecin. Aussitôt il se met à surveiller sa nourriture, à adopter un régime végétarien et à éviter l'odeur de viande ou de graisse qui cuit. Quand les rêves se sont prolongés pendant quelque temps, un jour il tombe à la renverse en syncope (« il meurt » ), et dans cet état il voit un Axeki (Douleur). L'Axeki est un petit être de forme humaine portant un arc e une flèche. L'esprit parle à l'homme et lui chante des couplets ; lui, doit répondre et reprendre le chant : sinon l'esprit le tue. S'il remplit les exigences, l'Axeki lui propose son amitié et lui donne une puissance occulte sous la forme d'un petit objet de la grandeur d'une aiguille ressemblant à un glaçon. C'est une « douleur ». Il le gardera désormais dans son corps mais avec la faculté de l'extraire à volonté pour le projeter sur quiconque l’a mis en colère. Il peut également extraire une « douleur » de ce genre d'une personne sur laquelle l'a décochée un autre médecin ou même un Axeki. Chez les Shasta, les magiciennes sont plus nombreuses que leurs partenaires masculins. La femme prouve son aptitude à la profession en tombant en transe et en demeurant rigide et quasi sans respiration durant plusieurs heures. Dans cet état, elle a la vision d'un esprit et apprend le chant de l'esprit. Les gémissements qu'elle pousse en sortant de sa transe sont regardés comme la répétition du chant et la récitation du nom de l'esprit ; en prononçant ce nom, le sang lui vient à la bouche ; la femme passe par d'autres accès cataleptiques, tandis qu'elle exécute ses danses d'initiation. C'est dans l'une de ces occasions qu'elle reçoit dans son corps la puissance de l'esprit. Les assistants doivent la saisir avant qu'elle ne tombe en transe ; sinon le pouvoir la tuerait ; si elle survit, elle l'a désormais au dedans d'elle sous la forme d'une « douleur ».

Les Indiens Quinault racontent l'histoire d'un jeune homme qui était parti dans les bois en quête de puissance occulte. Celle-ci vint à lui après qu'il se fut baigné chaque jour durant un mois et eut rencontré un être étrange à deux têtes. Il se dit alors à lui-même : « Je vais m'en aller dans les montagnes pour essayer la force de mon pouvoir. » Il aperçut un cerf, il avait à peine posé le regard sur lui que la bête éclata et tomba morte. Une fumée montait de l'endroit ; il avait « empoisonné » l'animal. Il renouvela la même expérience sur divers animaux, notamment avec toute une bande d'élans. Enfin, au bout d'un an, sa puissance s'atténua, de sorte que le gibier cessa de mourir du fait de son regard. Il rentra alors chez lui.

Certains hommes-médecine Lillooet ont pour esprits tutélaires des âmes de morts. Ils se les ménagent en dormant dans des cimetières à différents intervalles qui peuvent s'étend sur plusieurs années. Les magiciens assistés de ce genre d'auxilaires ont un renom de puissance exceptionnelle. Le magicien Bellacoola est initié par une divinité particulière qui vit dans les bois. Il porte une baguette de bois avec laquelle il produit une sorte de sifflement en la faisant tournoyer.Quand il saute dans l'eau, elle bout ; la femme qui le re contre se met à avoir ses règles ; l'homme qui le croise commence à saigner du nez. Cette divinité initie le jeune homme en touchant sa poitrine avec la baguette et en lui peignant un arc-en-ciel sur le visage ; le jeune homme tombe alors sans connaissance ; il revient à lui en chantant un chant dont le paroles et l'air lui ont été communiqués par l'esprit [8]. Le hommes-médecine Tsimshian tiennent leur puissance occultes de diverses espèces d'êtres spirituels. Tous ceux en qui pénètre la puissance, sauf les novices particulièrement robustes tombent évanouis. Un autre signe de la réception de la puissance consiste à vomir le sang.

Chez les Kutchin (groupe de tribus Athapasques du Canada et de l'Alaska nord-occidental), le magicien acquiert son pouvoir au moyen de rêves. Ceux-ci commencent alors que le sujet n'a encore que six ou sept ans. L'enfant se rend alors dans la forêt et se met à pratiquer la prestidigitation. Il arrache des petits sapins sans briser leurs délicates racines et les remet à leur place si habilement qu'il n'y paraît plus. À mesure que ses rêves se poursuivent, son pouvoir grandit, et il s'attend à avoir un jour le rêve d'un animal qui lui promettra son aide. Chez les Indiens Tahltan, un rameau des Tinné, le futur homme-médecine parcourait les lieux sauvages à la recherche d'une femelle grosse, élan, caribou, brebis, chèvre ou porc-épic. Si l'occasion se présentait, il suivait l'animal pour assister à la mise bas. Il caressait les petits avec quelques brindilles et touchait les pattes de la mère pour l'obliger à se lever. Il tuait ni la mère ni sa progéniture, car il était persuadé que son pouvoir lui venait d'avoir assisté à la naissance.

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La vocation d'un chaman est le résultat d'une possession par un être spirituel. Cette possession peut être involontaire lorsque le sujet est un névropathe ; parfois elle accompagne ou suit une crise de santé, généralement de nature mentale. Dans d'autres cas, elle s'obtient au moyen d'une danse prolongée ou d'autres mouvements rythmiques, par diverses macérations telles que le jeune ou la flagellation et par l'ingestion [203] de narcotiques. Le candidat, s'il est disposé, devient hystérique, tombe en extase ou en transe, écume, délire ou donne d'autres preuves qu'un esprit s'est réellement emparé de lui et qu'il pourra, au cours de sa future carrière de chaman, reproduire par les mêmes moyens ces états anormaux.

Aucun cas de possession n'a été consigné chez les aborigènes de l'Australie : On en a enregistré, au contraire, en Nouvelle-Guinée. Les indigènes de Windessi (partie hollandaise de l'île) croient qu'un homme (et quelquefois une femme) peut être aspiré par l'âme d'un contribute décédé et recevoir ainsi le pouvoir occulte de guérir les malades. La crise se place au milieu des cérémonies de funérailles, alors que les amis du mort, sont assis autour de la dépouille à se lamenter sur son départ au pays des ombres. Brusquement le futur magicien se met à frissonner et à émettre des sons monotones ; puis il tombe élans un état extatique ; lorsqu'il s'agite convulsivement, on sait que l'esprit vient de pénétrer en lui. Toutefois il lui reste, avant de s'établir dans la profession, à se soumettre à des rites d'initiation dans la forêt, à se qualifier de fou et à agir, en rentrant chez lui, comme un demi-fou.

Les Mélanésiens sont incapables de distinguer entre la possession qui provoque la folie et celle qui fait prophétiser ; « un individu peut prétendre être fou pour se faire une réputation de prophète ». Dans les îles Salomon un individu de ce genre prendra la voix d'une personne récemment décédée ; il se donnera le nom et recevra le nom du mort qui parle par sa bouche. Il ajoutera d'autres preuves de sa possession par l'esprit du mort en mangeant du feu, en soulevant des poids énormes ou en annonçant des événements futurs. Dans les îles Banks, les esprits possesseurs n'étaient les familiers que des personnes qui les connaissaient, et dans l'occurrence uniquement des femmes. L'homme qui désirait être connu d’un esprit de cette sorte (nopitu) donnait de l'argent à la femme dont il était le familier, et l'esprit venait à lui. De ce moment, il se donnait le nom de Nopitu, ou plutôt il disait en parlant de lui : « nous deux », afin de désigner en même temps le nopitu présent en lui. Il opérait maint prodige par le pouvoir et au nom de l'esprit possesseur ; il tirait notamment de son corps des quantités illimitées ‑ des pleins paniers ‑ de monaie de coquillage aussi neuve que si elle n'avait pas encore été enfilée.

Chez les Subanun de Mindanao, il n'est pas rare de rencontrer un jeune homme qui se décide à devenir magicien au cours d'une maladie et d'une dépression prolongées. C'est ainsi qu'un homme souffrant de la fièvre entendit un divata qui l'appelait ; celui-ci lui disait qu'il était son ami et voulait devenir son esprit familier. Une fois guéri, le malade alla trouver un professionnel de la magie et se mit à son école pour apprendre les secrets de l'art magique. Quand il agit en qualité de médium, le magicien entre dans un état tenant de la transe, et l'esprit parle par son truchement ; il peut aussi parler avec sa propre voix à l'esprit et en recevoir une réponse audible de tous.

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Chez les Malanau (fraction des Klemantan de Sarawak), la femme (plus rarement l'homme) qui devient folle ou très malade passe pour être possédée par un « diable ». On la presse d'entrer dans la profession médicale parce qu'une fois médecin elle pourra se guérir elle-même et en même temps chasser les diables des autres malades. Mais, avant d'être reconnue par les gens et les esprits comme exorciste, il lui faut passer onze nuits dans un état d'hystérie artificielle. Même alors il ne lui est pas nécessairement possible de dire si un mauvais esprit a cessé de posséder une personne malade. Une vieille femme qui avait pratiqué la profession pendant quinze ans convenait que, si un diable pénétrait en elle, elle pourrait le chasser, mais que seule une personne plus puissante qu'elle pourrait l'expulser de quelqu'un d'autre.

La plupart des devins zoulous sont « nettement des névropathes ». Leurs pouvoirs magiques leur ont été imposés par les esprits. L'exercice de ces pouvoirs implique de tels inconvénients physiques et mentaux que nul ne se décide de son plein gré à exercer la magie. L'individu choisi par les esprits est frappé d'une étrange maladie, réfractaire aux moyens des médecins indigènes. Cette affection est d'ordinaire de nature mentale, mais elle peut être aussi une maladie rénale ou pulmonaire. Elle passe en tout cas pour être l'œuvre d'un ancêtre décédé. Les proches du patient le conduisent à un devin réputé pour examen. S'il décide que la possession par un esprit est à l'origine du mal, le patient est aussitôt remis à un autre devin pour être initié à l'art magique. Son noviciat peut aller de quelques mois à deux ans.

Les esprits de morts qui possèdent les Bathonga et sont à l'origine du mal baptisé par les indigènes « folie des dieux » ne sont pas les esprits de leurs ancêtres mais ceux d'étrangers, en particulier de Zoulous. La technique de l'exorcisme est complexe et ne requiert pas moins de quatre rites principaux. Lorsque ceux-ci ont été exécutés et que l'esprit a été dûment apaisé et expulsé, le patient entre en convalescence. Cette période s'étend sur un an. Elle est aussi celle d'un apprentissage, car le sujet va devenir maintenant exorciste lui-même, si ses pouvoirs magiques s'avèrent suffisamment développés. Les expériences auxquelles on soumet les personnes exorcisées et la participation régulière de celles-ci à l'exorcisme des autres ne sont pas sans atteindre le plus souvent leur raison ; elles ‑ présentent un aspect farouche et n'ont pas l'air d'avoir tout leur esprit. Cette instabilité nerveuse n'est pas nécessairement définitive. Cependant, il semble qu'on aggrave souvent cet état mental anormal pour leur faire révéler des dons spéciaux de seconde vue, de divination, de prophétie et de thaumaturgie [9].

Pour devenir magicien ou magicienne, le garçon ou la fille Ovimbundu doit présenter une complexion névropathique, avoir, comme s'expriment les indigènes, « un esprit dans la tête ». Quand un enfant est malade, le médecin vient le voir, lui communique que l'esprit le désire pour exercer la profession magique. On n'a constaté aucune technique pour accentuer une psychose naturelle du novice par l'isolement, le jeûne, la flagellation ou toute autre épreuve.

Un Indien Jivaro, voulant devenir magicien, suivait un cours d'entraînement pendant un mois lunaire. Il rémunérait grassement son maître en nourriture, vêtements et ornements pendant les dix premiers jours, maître et disciple ne prenaient aucune nourriture, se contentant de narcotiques, entre autres une infusion de tabac qu'ils absorbaient par le nez. Ce double régime avait pour effet de leur donner une tête plus légère. Enfin un esprit, du nom de Pasaca, leur apparaissait sous la forme d'un vaillant guerrier. Aussitôt le maître se mettait à masser vigoureusement le corps de son disciple, qui perdait connnaissance. En revenant à lui, son corps lui faisait mal de la tête aux pieds : c'était le signe indubitable que Pasaca avait « pris possession » de lui. Durant les vingt jours qui restaient le disciple apprenait les méthodes pour combattre les agents spirituels responsables des diverses maladies.

Le chaman Haïda était choisi par un être spirituel pour être médium grâce auquel il ferait sentir son influence dans le monde. Dans le temps de sa possession le chaman perdait son entité personnelle ; il s'habillait comme l'esprit, agissait comme lui et se servait de son langage. Si l'être spirituel venait du pays Tlingit, le chaman devait parler tlingit, même si, en dehors de ses accès d'inspiration, il ignorait totalement ce langage. Devenu ainsi le porte-parole d'un esprit, le chaman cessait d'être appelé par son nom et prenait celui de son mentor spirituel. Une croyance analogue à la possession régnait chez les Tlingit, avec cette différence toutefois que, tandis que le chaman Haïda n'incarnait qu'un esprit à la fois, son confrère Tlingit personnifiait, en sus de l'esprit possesseur principal, un certain nombre d'esprits subsidiaires censés fortifier ses facultés. Ces esprits mineurs de renfort étaient peints avec l'esprit principal sur le masque du chaman. Les esprits qui se trouvaient autour des yeux aiguisaient son regard pour lui faire découvrir les esprits hostiles, les esprits placés près de la bouche décuplaient son odorat, les esprits de ses mâchoires les rendaient fermes en toutes circonstances, et ainsi de suite [10].

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L'angakok des Eskimos du Groenland a acquis une vertu spéciale pour être en relation avec le monde des esprits. Il peut voir les esprits, s'entretenir avec eux, se ménager leur concours pour les affaires humaines ; bref, il est le médiateur entre eux et les hommes ordinaires. Il n'a besoin, pour commander à ses esprits, que de savoir leur nom et de le prononcer, mais il lui faut, au préalable, être entré en relations avec eux, car, à la première occasion, les esprits lui rendent visite de leur propre initiative, à moins qu'il ne tombe sur eux à l'improviste tandis qu'il est seul dans un lieu désert.

Il tient conversation avec les esprits dans un langage qui parait exactement le même pour tous les magiciens. Il semble que l'opérateur se procure une grande partie de son vocabulaire en écoutant les entretiens de ses confrères avec les esprits qu'ils ont évoqués. L'emploi de ce langage ne contribue pas peu à donner un caractère impressionnant à la séance magique [11]. Le futur angakok peut aussi obtenir sa révélation près d'une vieille tombe. Il meurt et est réduit à l'état de squelette ; les habitants de la tombe lui apparaissent alors et l'initient. D'autres esprits encore sortent du monde souterrain, lui disent leur nom et se proclament ses alliés auxquels il pourra faire appel autant qu'il lui plaira.

Dans les tribus sibériennes, il est rare qu'un individu recherche ou embrasse librement la profession de chaman. L'obligation qu'elle impose est considérée comme un lourd fardeau auquel on ne se résigne que s'il n'y a pas moyen de faille autrement. Au cours d'une période qui coïncide avec sa maturité sexuelle, le futur chaman a des crises d'hystérie, des moments d'évanouissement, des hallucinations, toutes ces épreuves pouvant s'étendre sur plusieurs semaines. Puis, tout à coup, lui apparaît un esprit qui lui commande de se faire chaman et s'offre à l'aider dans cette voie difficile. Au début, il hésite, mais finalement les menaces et les promesses de l'esprit viennent à bout de sa résistance, et il a un arrangement avec son guide. Ses crises s'apaisent, et il recouvre son équilibre. L'esprit qui l'a si miraculeusement guéri va lui donner le pouvoir de guérir à son tour les autres. Pour un temps limité ou à vie, l'esprit possède l'élu, parle par sa bouche et lui inspire tout ce qu'il doit faire durant la séance chamanique. Le chaman, en retour, obéit à son guide spirituel aveuglément. L'esprit protecteur suprême met aussi à la disposition du chaman, des esprits auxiliaires, et ce sont eux, en fait, qui expulsent les maladies et inspirent au chaman les réponses aux questions posées par ses clients. Sans eux, il lui serait impossible d'opérer. Leurs obligations leur sont imposées par l'esprit suprême qui règne sur eux et leur a ordonné d'obéir à la volonté du chaman [12].

Pas un Koriak ne deviendrait chaman de son propre choix. Ce sont les esprits qui prennent possession de leur élu et le forcent à leur obéir. Puis ils lui apparaissent sous forme visible, lui confèrent le pouvoir et l'instruisent dans l'art de chamaniser. Le nom que les Yukaghir donnent à l'hystérie signifie « possédé par des esprits mauvais » ; cette maladie se rencontre surtout chez les jeunes « aux nerfs tendus » qui inclinent à devenir chamans. La crise du patient s'annonce par une perte d'appétit, des maux de tête, de l'apathie, l'indifférence au milieu, tous symptômes pouvant durer plusieurs jours. Tout à coup, il se met à chanter, d'abord en sourdine puis plus fortement, tout en agitant les bras et en balançant le corps. Dans son chant, il se plaint des esprits qui l'étranglent et le menacent de mort s'il n'embrasse pas la carrière de chaman. Parfois on dirait que c'est l'esprit possesseur qui chante. Cette séance est suivie par des crampes, des contractions spasmodiques du corps ou une attaque d'épilepsie. L'esprit possesseur est alors exorcisé par les chamans assistants.

Il ressort des cas précédents que l'entrée d'un homme dans la profession magique est communément attribuée à l'intervention d'un être spirituel (par exemple de mânes) favorable qui devient son « auxiliaire » et « familier », l'accompagne, lui donne la connaissance des choses cachées, lui permet d'opérer des merveilles et, là où règne le chamanisme, le possède et profère des oracles par sa bouche. Cette relation entre l'être spirituel et le magicien va de la bienveillance envers un protégé à la docilité d'un serviteur envers un maître ; de toute façon elle est toujours de nature intime [13]. Il est rare qu'on adresse à ces esprits des prières et des sacrifices ; en règle générale, on ne les adore pas. Ils ont si peu de personnalité qu'ils ont l'air d'agents purement arbitraires, de facteurs mécaniques, pour ainsi dire, dans la production des effets qu'on leur prête. Ils obéissent au magicien au doigt et à l'œil aussi longtemps qu'il maîtrise son art et ne néglige pas ses devoirs et ses responsabilités. Ces esprits tutélaires sont souvent représentés sous des espèces animales ; c'est le cas en Australie et en Amérique du Nord. L'« âme de la brousse » en Afrique occidentale, le nagual en Amérique centrale et au Mexique offrent d'autres exemples du phénomène.

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Homme-médecine aussi bien que chaman peuvent acquérir leurs pouvoirs spéciaux par voie d'héritage ou, plus rarement, d'achat ou de don. Dans la tribu Tongaranka de la Nouvelle-Galles du Sud, le fils aîné succède à son père, mais il ne commence à pratiquer qu'après sa mort. En règle générale, le Murngin enseigne à son fils ses secrets de sorcellerie en lui disant : « Fais de telle et telle façon, et bientôt, quand je serai mort, tu pourras le faire aussi. » Le novice doit avoir partagé avec son père un meurtre ou deux avant d'avoir assez de puissance pour être considéré comme un sorcier en bonne et due forme. Il tient son mana du mana de la personne qu'il a tuée ou contribué à tuer.

La magie bienfaisante des « experts spécialisés » des tribus papoues de dialecte Roro se transmet par voie de tradition. L'expert forme d'ordinaire l'un de ses fils ou des fils de sa sœur. La sorcellerie est également héréditaire. Un sorcier renommé expliquait que, son père l'ayant pratiquée, le « pouvoir » était naturellement passé à lui. De nombreuses formules magiques des Trobriandais sont liées à des localités déterminées et se transmettent en ligne féminine d'oncle maternel à neveu. La magie de croissance des jardins, de la pluie, de la victoire sur les ennemis, appartient à cette classe. Certaines formules sans limitation territoriale peuvent se transmettre de père à fils et même, moyennant une bonne somme, d'étranger à étranger. La magie concernant la guérison des maladies, l'initiation à certains métiers, la vie amoureuse, la protection contre les piqûres d'insectes, la conjuration des effets fâcheux d'un inceste rentrent dans la seconde classe.

Chez les Manus des îles de l'Amirauté, les techniques magiques sont généralement des secrets qui se transmettent de père à fils, mais des étrangers peuvent également les acheter. Dans l'île d'Eddystone (archipel Salomon), le pouvoir du sorcier ou de la sorcière passe à son enfant ou à ses enfants, même si ceux-ci sont encore en bas-âge lors de sa mort. À Mota (îles Banks), la magie bienfaisante de la pluie ou de la fertilité des jardins est la propriété de certains individus qui ont le plus souvent hérité leurs objets et rites magiques de leur oncle maternel ou, tout à fait exceptionnellement, de leur père.

Le tohunga maori pouvait tenir son savoir et sa technique particuliers de son père, mais la profession n'était pas nécessairement héréditaire. Il dépendait des goûts personnels ou des dispositions du fils de recueillir ou non la succession de son père.

Chez les indigènes de Yap (groupe des Carolines), la charge de magicien mineur passe généralement du père à son fils. S'il n'y a pas de fils, ou que celui-ci ne montre pas d'inclination pour prendre la succession, le magicien peut confier ses formules et ses rites secrets à un proche parent ou à un ami intime qui lui succédera après sa mort. Le nouveau magicien a soin de conserver le crâne de son prédécesseur afin d'acquérir ses pouvoirs occultes. Dans les îles Palau, la connaissance de certaines espèces de magie est le secret jaloux de certaines personnes. Elles attendent d'être à l'article de la mort pour le transmettre à leurs fils ou à leurs parents les plus rapprochés.

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Chez les Négritos de Zambales (îles Philippines) la profession de magicien semble héréditaire dans la plupart des cas. Toutefois, quiconque appartient à une famille de magiciens ou a exercé la médecine avec bonheur peut s'établir magicien. L'office de magicien est très souvent héréditaire chez les Dayak continentaux de Bornéo [14]. De même chez les Malais péninsulaires et les Négritos. Chez ces derniers le fils d'un poyang décédé doit le plus souvent être inspiré par l'âme de celui-ci, s'il veut en exercer les pouvoirs magiques. À cette fin, les amis et les proches du défunt veillent soigneusement sa dépouille pendant six jours et six nuits, la période qui correspond à la transmigration de l'âme dans le corps d'un tigre. Le septième jour, le fils doit assurer seul la veillée ; il ne tarde pas à voir le tigre qui paraît sur le point de bondir sur lui ; s'il conserve son sang-froid et ne trahit pas le moindre signe d'inquiétude, le tigre disparaîtra. Deux belles formes de femmes se montrent alors à lui tandis qu'il est plongé dans une transe profonde ; elles seront désormais ses esprits familiers. Si l'héritier du poyang néglige d'observer le cérémonial pour l'âme de son père, elle passera à tout jamais dans le corps du tigre, et ses vertus magiques seront définitivement perdues.

Le médecin Bathonga lègue d'ordinaire sa science de l'art médical à son fils ou à un neveu utérin qui éprouve un vif désir d'entrer dans la carrière. Dans ce cas, la compétence varie grandement d'un médecin à un autre ; On en trouve de « très habiles » dont les pères et grands-pères ont pratiqué l'art avant eux et leur ont transmis le legs précieux de leur expérience. La position d'homme-médecine n'est pas régulièrement héréditaire chez les Akamba, mais il semble facile pour plusieurs membres de la même famille d'embrasser la profession. Dans les tribus Karamoja de l'est de l'Ouganda, l'office de magicien est héréditaire en ligne mâle. L'homme-médecine Shilluk désigne d'ordinaire pour lui succéder celui de ses fils qui paraît posséder la puissance occulte. Ce peut être aussi une fille, si elle donne des indices de ce don.

Certains magiciens professionnels Barundi ont le pouvoir de faire la pluie. Avant de mourir, le père confie à l'un de ses fils ou à quelque autre membre de sa famille les secrets de son art en même temps que les formules requises. Le magicien Bangala apprendra à son fils tous ses « tours ». Il les enseignera aussi, moyennant un bon salaire, à un jeune homme dans la famille duquel il y a eu un magicien. Le candidat qui n'a pas cette garantie doit, suivant les indigènes, avoir d'abord tué par sortilège tous les membres de sa famille, en offrande à l'esprit de la branche de la profession à laquelle il aspire. Personne n'aurait naturellement le cœur assez endurci pour accumuler tous ces meurtres même avec le consentement des éventuelles victimes : voilà comment les secrets de la profession demeurent confinés dans un cercle très étroit.

Chez les Kwotto de la Nigéria, le magicien transmet son pouvoir à son successeur soit par hérédité, soit par don volontaire, soit par vente. Il commence par enseigner au bénéficiaire la composition secrète des charmes et la méthode nécessaire pour les manipuler. Tant que le maître est en vie, le successeur doit recourir à sa permission avant d'employer les charmes, en y ajoutant les présents de circonstance en guise de « droits d'auteur ». Le maître mort, le disciple continue d'offrir régulièrement des sacrifices sur sa tombe. Les charmes obtenus par cette voie sont sans valeur pour un outsider ; il serait vain de vouloir les voler ou les contrefaire, car la personne qui le ferait n'aurait pas la puissance magique requise pour assurer leur efficacité.

Le caractère héréditaire, ou virtuellement héréditaire, de l'office de magicien est attesté dans mainte tribu indienne des deux Amériques. Chez les Witoto et les Boro du haut Amazone, le fils aîné, « s'il montre de la compétence », succède à son père. L'homme-médecine a souvent avec lui un garçon, qui peut être son fils naturel ou adoptif, et qui est de préférence un enfant prédisposé à l'épilepsie. Chez les Yecuana du Venezuela, le père enseigne à son fils ses secrets, à moins qu'un proche parent ne se charge de son instruction. Le piai Warrau apprend à son fils aîné les arcanes de la profession ; les garçons deviennent magiciens très tôt ; s'il n'a pas de fils, il choisit un ami pour prendre sa place. Le Tarahumara doit de toute nécessité être instruit dans les mystères de la magie ; le rêve seul ne suffit pas à habiliter une personne pour la pratiquer. Le magicien prend pour disciples ses propres enfants ou ceux de ses frères ; il enseignera rarement tout ce qu'il sait à des élèves sans liens de sang avec lui. Il peut aussi transmettre son savoir à des étrangers en retour d'une rémunération convenable.

Les médecins consultants Pima peuvent être des hommes ou des femmes-médecine. L'entrée dans l'ordre s'opère surtout par voie d'héritage. Chez les Apaches, on peut dire que tout adulte est en quelque façon magicien, puisqu'il est le dépositaire en puissance d'une puissance occulte et le gardien de cérémonies qui, suivant le mot d'un indigène, lui permettent de se « débrouiller dans toutes les conjonctures auxquelles il doit faire face ». En dehors de leur acquisition par voie de rêve ou autrement, ces cérémonies peuvent se transmettre d'ordinaire d'un aîné à un plus jeune, mais le transfert doit avoir l'accord de l'agent « surnaturel » qui confère la puissance en question. Lorsque la cérémonie sort du cercle de famille, un salaire est toujours exigé par le possesseur et instructeur originel.

L'office de magicien est presque toujours héréditaire chez les Maïdu du nord de la Californie. Qu'un homme ait plusieurs enfants, tous deviennent magiciens à sa mort. Ses esprits tutélaires s'héritent de la même façon, mais ils sont très courroucés lorsque la mort de leur détenteur les fait passer à un autre, et il faut les apaiser au moyen d'offrandes, de chants, de danses, répétés parfois pendant plusieurs hivers de suite. Ce n'est qu'après avoir pris ces précautions que le nouveau magicien ose se mettre à pratiquer [15].

Les Kwakiutl de la Colombie britannique ont divers mythes relatifs aux esprits qui sont en rapports constants avec les Indiens. Tout jeune homme, après s'être préparé par des jeûnes et des ablutions purificatoires, cherche à se ménager un protecteur spirituel de cette nature. Celui-ci n'apparaît pas sous forme de vision ou de rêve ; il s'hérite de l'ancêtre du clan qui l'a acquis le premier. Le jeune homme authentique son agrément par l'esprit en exécutant une danse dans laquelle il le personnifie et en porte le masque et les ornements ; cette danse est la représentation dramatique du mythe relatif à l'acquisition de l'esprit héréditaire. En même temps, le danseur annonce officiellement qu'il est maintenant doué des dons magiques qui furent faits jadis à l'ancêtre de son clan. Ces dons comprennent un harpon dont la possession lui assurera succès dans la pêche à la loutre de mer ; le porte-mort qui, pointé vers les ennemis, les tue ; l'eau de la vie qui ressuscite les morts ; le feu ardent qui consume l'objet vers lequel on le dirige ; une danse spéciale ainsi qu'un chant et certains cris particuliers à l'esprit. L'homme en possession de ces dons devient naualak (« surnaturel »), d'un nom qui est appliqué à l'esprit lui-même.

L'office du chaman Haïda était le plus souvent héréditaire et passait de l'oncle maternel au neveu. Avant de mourir, le chaman révélait ses esprits à son successeur qui pouvait commencer par un esprit assez faible pour acquérir progressivement des guides spirituels de plus en plus forts [16]. Chez les Tlingit du sud de l'Alaska, c'est l'usage que l'homme transmette à son fils ou à son petit-fils ses pouvoirs chamaniques en même temps que ses masques, ses trompettes et les insignes de sa profession.

Dans l'opinion générale des Eskimos de la rivière Mackenzie, chacun des esprits pouvant devenir familiers et tutélaires est au service de quelque chaman. Aussi le jeune homme qui désire embrasser la profession doit-il obtenir un esprit d'un individu qui est déjà chaman, ou encore en obtenir un qui se trouve vacant par suite de la mort de son détenteur. À l'ordinaire, un chaman possède une demi-douzaine de ces auxiliaires spirituels, et, lorsqu'il exerce telle forme de son activité professionnelle, qu'il recherche par exemple un objet caché, il les convoque tous et les envoie l'un après l'autre le chercher. Un chaman vieux et décrépit ou simplement « dans la dèche » peut désirer vendre un esprit à quelque jeune ambitieux capable de lui donner en échange quelque chose comme un canot, vingt peaux de cerf, deux outres d'huile de phoque et un labret en néphrite. Le prix d'achat n'est pas remboursé lorsque le jeune homme se trouve devant un esprit rebelle à sa convocation, qui refuse d'apparaître à son nouveau propriétaire. Si la somme a été versée officiellement, il est rare qu'il convienne de son échec, car ce serait se condamner à ne jamais exercer la profession et ruiner par surcroît sa position sociale. Il affirmera donc qu'il a reçu l'esprit et imitera de son mieux la transe. S'il a la chance de réussir dans son entreprise, dans une guérison par exemple, sa réputation est faite. Dans le cas contraire, rien n'est perdu « puisqu'il n'est pas plus difficile à un Eskimo d'expliquer l'échec d'une séance chamatique qu'à nous de dire pourquoi une prière n'a pas été exaucée « (V. Stefansson) [17].

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Dans toutes les tribus sibériennes, l'office de chaman semble héréditaire chaque fois que le descendant d'un chaman montre une disposition psychique pour cette vocation laborieuse. En dehors de la transmission héréditaire, la charge ne peut être assurée que par un sujet clairement réservé par les esprits pour leur service [18]. Chez les Bouriates Alaren, ne peuvent avoir accès à la profession que des gens comptant dans leur ascendance paternelle ou maternelle des ancêtres chamans. À défaut d'adultes, on choisira et on initiera soigneusement au métier de chaman un enfant qui donne des signes de possession, par exemple, en pleurant sans arrêt ou en ayant des sursauts durant son sommeil. On en voit qui commencent à exercer alors qu'ils n'ont pas plus de treize ans. Chez les Chukchi, l'appel chamanique peut se faire entendre à des personnes mûres à l'occasion d'un grand malheur ou d'une maladie grave et prolongée. Dans ce cas, le sujet, ne sachant plus à qui se vouer, fait appel au secours des esprits. Le chaman Niron avait entendu l'appel chamanique alors qu'il était à la recherche d'un troupeau de rennes qui s'était échappé à la faveur d'un brouillard épais. On cite aussi le cas de Katek qui avait été emporté par une banquise ; désespéré, il s'apprêtait à se donner la mort lorsqu'une tête de morse lui apparut au-dessus de l'eau qui chantait : « Katek, ne te tues pas ? Tu reverras les montagnes d'Unisak et le petit Kuwakak, ton fils aîné. » Katek rentra chez lui sain et sauf et offrit un sacrifice à la tête du morse. Il fut, à dater de ce jour, un chaman célèbre.

Un homme peut avoir eu, en rêves ou en visions, des révélations qui l'ont convaincu, lui et ses associés, qu'il a été effectivement choisi par les esprits comme magicien ; il peut tenir sa puissance occulte d'une possession par des esprits ; il peut encore avoir hérité sa puissance, à moins qu'il ne l'ait achetée ou reçue en don. Mais il est très rare qu'il étrenne les devoirs de cette exigeante profession sans passer par une période d'entraînement personnel ou, ce qui est plus courant, sans avoir été initié par des maîtres reconnus. Son noviciat Présente des traits qui se répètent à l'infini à travers le monde aborigène : le néophyte est isolé et retranché des occupations de la vie commune, il se soumet à des jeûnes, des veilles, des privations ou des épreuves pénibles et à l'occasion repoussantes ; il observe certaines restrictions et tabous ; il reçoit une instruction touchant tout le détail de sa future carrière ; enfin, lorsqu'il a bien en main tous les éléments de son art, une cérémonie de consécration l'installe dans sa fonction.

Cette préparation rituelle des hommes-médecine et des chamans ressemble, par ses traits principaux, au rituel d'initiation qui a pour objet d'introduire dans leurs devoirs et responsabilités de membres de la communauté les garçons à l'article de la puberté. L'isolement et la retraite, l'épreuve purificatrice sont des traits communs aux deux scénarios rituels. La ressemblance entre les deux va parfois jusqu'aux détails : mort feinte et résurrection du novice, adoption d'un nom nouveau et d'un nouveau langage en accord avec leur changement d'état. Ces similitudes ne sont pas l'effet du hasard : aussi bien tous ces rites répondent-ils à la même intention profonde, celle de mettre les sujets intéressés en rapport avec la puissance occulte.

Chez les Yualayai, les plus âgés des hommes-médecine choisissent un garçon pour la profession de chaman ; ils l'emmènent de nuit dans un cimetière. Là, on l'attache contre terre, on allume des feux tout autour, et on le laisse seul. Cette nuit-là le garçon, s'il est « nerveux, passe plutôt un mauvais moment ». Un esprit vient et le retourne ; une grosse étoile tombe auprès de lui, et il en sort un iguane, son animal totem. Puis un serpent, l'ennemi héréditaire de l'iguane, s'approche et malgré les efforts du gardon pour se dégager rampe sur lui et le lèche. Le serpent s'en va alors, laissant le garçon « comme paralysé ». Une forme énorme apparaît qui lui enfonce une rame d'igname dans la tête et la fait sortir par son dos. Dans le trou ainsi pratiqué, elle dépose un morceau de cristal grâce auquel les magiciens opèrent leurs exploits. Les âmes des morts lui succèdent et viennent danser un corroborée accompagné de chants relatifs à l'art médical et de conseils au novice sur la manière de se ménager leur concours à l'avenir. Les esprits s'effacent silencieusement, le matin arrive, et les hommes-médecine viennent libérer le prisonnier. Pendant plusieurs nuits encore on le liera de nouveau ; des esprits viendront lui rendre visite et compléteront son instruction. Alors l'épreuve sera terminée, mais il devra attendre encore deux mois avant de rentrer au camp. Et plusieurs années s'écouleront avant qu'il puisse exercer le métier de prestidigitateur et de guérisseur.

Dans les tribus Arunta et Ilpirra, le jeune homme qui désire être initié par les hommes-médecine est conduit par eux dans un endroit écarté. Là, on l'oblige à se tenir debout les mains serrées derrière la tête et on lui ordonne de se taire quoi qu'il arrive. Les hommes-médecine extraient de leur corps de petits cristaux limpides qu'ils pressent si vigoureusement contre sa tête et son tronc que le sang coule des écorchures. Pour bien s'assurer que l'influence magique des pierres a bien pénétré dans le candidat, on renouvelle trois fois l'opération le premier jour, et on recommence les deux jours suivants. Avec un cristal on pratique dans la langue du sujet une incision d'un demi-pouce de long. On lui donne à boire de l'eau contenant les pierres et on lui fait mâcher du tabac qui en renferme. Cela fait, on enduit le corps du candidat avec de la graisse et on y peint des figures spéciales. Le néophyte est tenu de demeurer dans le camp des hommes durant un mois, de garder le silence jusqu'à ce que soit guérie la plaie de sa langue et d'être extrêmement sobre. La nuit, il doit dormir séparé de sa femme par un feu, pour montrer aux esprits qu'il s'abstient des femmes. Sinon les esprits lui retireraient sa puissance, et il ne pourrait jamais exercer l'office d'homme-médecine.

Les magiciens Warramunga, au lieu de projeter des cristaux dans le corps du candidat, font un trou dans son septum et y introduisent un amas de corde de fourrure enroulée très serré. Un mystère très profond est attaché à cet objet d'apparence insignifiante, qui est en fait l'œuvre des serpents de l'Alcheringa, le temps fabuleux dans lequel ont vécu les ancêtres mythiques de la tribu. Il est rempli de puissance occulte, et il est pour le magicien l'emblème de la profession. Durant la période de son initiation, le candidat ne doit ni boire ni manger, il n'a droit à aucun répit ; il doit circuler jusqu'à un épuisement et une hébétude tels qu'il soit prêt à croire sans difficulté que les magiciens officiants ont éliminé ses organes internes pour leur en substituer de nouveaux. Dans cette tribu, les restrictions alimentaires imposées aux médecins néophytes les suivent jusque dans un âge avancé ; toute violation de ces restrictions exposerait le sujet à perdre son pouvoir de guérison et à contracter une maladie grave et peut-être fatale. En outre, le médecin dont les cheveux n'ont pas encore grisonné doit porter les articles alimentaires interdits aux vieux médecins, sous peine, une fois encore, d'une grave maladie. Ils peuvent même le mettre à mort impunément s'il néglige cette règle.

Dans les îles occidentales du détroit de Torrès, la profession de magicien paraît avoir été accessible à tous les hommes, mais peu se souciaient de passer par la rigoureuse initiation requise. L'instructeur, un vieillard, emmenait le candidat dans la brousse ; là, il l'obligeait à manger de la chair en décomposition d'un homme, d'un requin ou d'un autre poisson vorace ainsi que certains fruits et plantes qui lui donnaient des yeux rouges, provoquaient des éruptions sur son corps et lui mettaient « les intestins à mal ». À pareil régime, il tombait gravement malade et devenait à moitié fou. Parfois le candidat calait et renonçait purement et simplement ; d'autres fois, il ruinait sa santé, s'il ne succombait pas au cours de l'initiation. Les épreuves se prolongeaient environ un mois, après quoi le futur magicien recevait une instruction de trois années touchant tous les mystères du métier [19].

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Chez les Marind de la Nouvelle-Guinée néerlandaise, le futur magicien se contente pour toute nourriture de bananes frites pendant cinq à sept jours. Pendant ce temps, son instructeur prépare une potion magique à base surtout d'extrait de cadavre. Le novice doit en boire à diverses reprises en quantités massives. Il arrive qu'il en perde connaissance ou bien bave comme un fou. On lui fait également dégoutter du jus de cadavre dans le nez et les yeux ; ce traitement lui confère le pouvoir de faire des choses impossibles au commun des mortels et le don de voir des réalités réservées aux seuls esprits des morts.

En Nouvelle-Zélande, les prêtres-magiciens des Maori formaient une organisation appelée Whare Kura (« Maison de l'Instruction ») ou encore Whare Wananaga. Ils ne communiquaient leur connaissance ésotérique du rituel, de la mythologie et de la magie (noire comme blanche) qu'à une poignée de jeunes hommes soigneusement triés et dignes d'y avoir part. Le temps que durait cette période d'instruction, les élèves vivaient dans un lieu isolé, à l'écart du village ou dans une maison isolée ad hoc. L'entrée était interdite à toute autre personne que les maîtres ou les élèves. En dehors de l'étude de la science et des traditions tribales, les élèves s'entraînaient à la prestidigitation, la ventriloquie et aux autres branches de l'art magique. La collation du grade avait lieu en public et leur donnait occasion de déployer leurs connaissances [20]. Peu d'étudiants de la « Maison de l'Instruction » achevaient le cycle requis : il fallait, en effet, être particulièrement doué pour retenir et assimiler la somme considérable d'histoire, de chants, de formules magiques et de connaissances généalogiques avec laquelle un tohunga devait se jouer.

Chez les Dayak maritimes, l'initiation d'un manang est confiée à trois ou quatre praticiens patentés qui se réunissent dans la maison de l'aspirant. Le jeune homme est étendu sur une natte, la tête sur un oreiller et le corps recouvert d'une couverture. On entasse sur son corps plusieurs boisseaux de riz ; on lui perce les paupières avec deux hameçons qui vont lui donner le pouvoir de voir les âmes et de diagnostiquer les maladies. Avec un hachoir, on fend en deux une noix de coco pour signifier que désormais il n'est plus un homme ordinaire, qu'il est un manang. Alors les magiciens le mettent sur ses pieds et le font tourner en balançant des fleurs d'aréquier au-dessus de sa tête. Le jeune homme finit par s'évanouir, et on le couvre de nouveau avec la couverture. Chacun des magiciens lui fournit quelques-unes de ses médecines de manière que le néophyte ait l'attirail nécessaire pour commencer à exercer. La séance se clôt par un festin et un sacrifice [21].

Dans chaque communauté Vedda, on trouve un individu – c'est le chaman ‑ qui sait la manière de s'y prendre avec les esprits des morts. Ceux-ci, si on les traite comme il faut, montreront de la bienveillance aux survivants, et ils ne se déroberont ou ne montreront de l'hostilité que si on les néglige. Par intermittence, le chaman tombe sous la possession d'un esprit qui parle par sa bouche avec des accents rauques et gutturaux. Il se forme un successeur qui est généralement son fils ou celui de sa sœur. Chez certains Vedda, le maître et l'élève vivent dans une butte spéciale dont les femmes sont exclues en vertu de leur impureté. Le jeune homme apprend les invocations par lesquelles il devra s'adresser aux esprits des morts et la manière de les aborder avec des offrandes de nourriture. On leur explique avec soin qu'ils ne doivent pas entrer dans l'élève ni le blesser tandis qu'il apprend les principes et les techniques de sa profession. Aucun disciple, quel que soit son entraînement, n'est considéré comme chaman officiel de la communauté tant que son maître est en vie ; celui-ci peut néanmoins lui permettre de célébrer certaines cérémonies et de s'abandonner à la possession par les esprits des morts.

Chez les Baïga, tribu aborigène des Provinces Centrales de l'Inde, le rite principal de l'initiation consiste à faire absorber matériellement au disciple une partie de la puissance occulte de son maître. Le maître peut remplir sa bouche d'un certain liquide, le cracher dans une feuille servant de coupe et le donner à boire à son élève ; il peut aussi lui faire boire de son sang ; dans certains cas, le maître confectionne un gâteau avec ses excréments et le fait manger à son disciple.

Chez les Bavenda du Transvaal, celui qui désire devenir homme-médecine va demander à un maître réputé de le prendre en apprentissage. Le maître, s'il agrée la requête, commence par jeter ses dés et consulte les esprits pour savoir si le candidat a leur agrément. Dans la négative, le candidat est refusé. Tout ce que l'homme gagne au cours de son apprentissage appartient à son maître, qui reçoit en outre un présent substantiel, la période d'instruction une fois terminée. Celle-ci dure d'ordinaire deux ou trois ans, mais longtemps encore le praticien en herbe continuera de consulter son maître dans les cas difficiles. Le disciple apprend tout ce qui concerne les différents arbres et animaux, acquiert la connaissance des diverses médecines et s'entraîne aux traitements magiques. Le maître le munit, en outre, d'échantillons de ses poudres et médicaments en lui expliquant leur composition. La plupart proviennent de la contrée habitée par les Bavenda, mais certains doivent être amenés de régions lointaines ; la constitution d'une pharmacie étendue est difficile et exige de la patience et une connaissance poussée de la flore et de la faune de la contrée.

Avec plus d'une autre peuplade africaine, les Wachagga voient dans la sorcellerie un crime qui mérite la mort. Ceux qui s'y adonnent le font en secret et toujours à leurs risques. Néanmoins, il arrive qu'on l'embrasse pour obéir à un signe des ancêtres ou qu'une sorcière, se faisant vieille, instruise sa fille dans l'art. Dans ce dernier cas, elle fait jurer à sa fille de ne jamais dire ce qui lui est révélé. La mère poursuit : « Mon enfant, du courage ! Dût-on te brûler avec du feu, tiens bon ! Dusses-tu être tailladée avec des couteaux, ne cède pas ! Dusses-tu être lapidée, ne livre pas le secret ! » Puis elle remet à sa fille l'attirail de l'art magique : un crâne placé dans un baquet à bière au grenier, la main d'un enfant conservée au même endroit dans une marmite et le bras desséché d'une personne morte depuis longtemps.

Les Bakongo (Congo inférieur) ont différentes classes (ou ordres) de magiciens ; la plus puissante et la plus riche est celle des dépisteurs de sorciers. Ces fonctionnaires, leur nom l'indique, sont chargés de découvrir la sorcellerie et de dénicher ses praticiens. La profession n'exige pas moins d'intrépidité que de flair, car la vie de celui qui s'y adonne est souvent menacée par ceux qu'il accuse de magie noire. Chaque médecin a un assistant : « Le temps venu pour l'assistant de recevoir le plein pouvoir, son maître place son fétiche au centre d'un cercle et son tambour près du disciple. Il bat le tambour, secoue sa sonnaille et essaie de faire passer le pouvoir de son fétiche dans son assistant. Si le disciple reste là tranquillement sans tenir compte du tambourinage et du tranquillement de sonnailles, le maître dit à son assistant qu'il n'est pas fait pour être dépisteur de sorcellerie ; si, au contraire, le disciple se balance au son du tambour, s'il bondit comme un forcené et fait toutes sortes de sottises ‑ sous l'influence, pense-t-on, du pouvoir fétiche entré en lui ‑ il est déclaré dépisteur de sorcellerie pleinement initié et désormais possédé par le pouvoir fétiche de son maître. » (J. H. Weeks.)

Chez les Nègres Calabar, on enseigne au gardon qui voit les esprits, au ebumtup, « la manière de hurler à la manière professionnelle, et en regardant son maître il saisit sa manière. S'il peut acquérir le moyen spectaculaire de simuler des crises d'épilepsie, tant mieux. Il lui faut connaître les penchants, la position matérielle, les petits scandales, etc., des habitants de tout le district, car ces éléments sont d'une utilité indubitable cour la divination et la découverte des sorciers ; il lui faut, en outre, être habile à préparer les charmes... Quelque jour le professeur meurt, sa puissance le dévore, ou encore il attrape un esprit cause de maladie qui est trop fort pour lui, et l'attirail et la clientèle passent sur l'élève. » (M. H. Kingsley.)

L'apprentissage d'un piai (magicien) de la Guyane « était loin d'être un lit de roses. Entre autres épreuves, il devait pendant plusieurs mois pratiquer le renoncement et se priver de toutes les aises auxquelles il était habitué. Il devait donner satisfaction à son maître par sa connaissance des instincts et des habitudes des animaux, des propriétés des plantes, des saisons de floraison et de gestation, car on consultait fréquemment le piai sur le temps et l'endroit où trouver le gibier, et il était la plupart du temps exact dans ses conjectures. Il lui fallait, en outre, connaître la disposition des étoiles en constellation, les légendes qui s'y rapportaient sans préjudice de celles qui concernaient la tribu. Il devait, par surcroît, être versé dans les moyens d'invoquer les esprits tels que chants et récitatifs et pouvoir imiter le cri des animaux et la voix humaine. Il devait courir le danger de mort en absorbant à doses croissantes une décoction de tabac et laver ses yeux avec une infusion de feuilles de hiari ; il se remettait lentement, dans un état de confusion mentale, et convaincu que, dans cette transe due aux narcotiques et à une disposition névropathique, il avait été admis dans la compagnie des esprits, avait conversé avec eux, enfin qu'il avait été consacré par eux à la fonction de piai. » (W. E. Roth) [22]. Chez les Caraïbes [220] de la rivière Barama, l'homme-médecine frais émoulu demeurait soumis à diverses restrictions pendant les trois mois qui suivaient son initiation ; il lui était défendu d'avoir des rapports sexuels, de manger du poisson ou de la viande, de laisser la fumée ou la flamme le toucher, de passer dans la vapeur qui s'échappait d'une marmite de cuisine. En commettant l'un de ces actes défendus, il aurait offensé les esprits qui étaient venus vivre avec lui

Chez les indiens Pima, la profession magique se transmettait d'ordinaire du père au fils, et ceux qui s'y engageaient par cette voie étaient plus considérés que ceux qui le faisaient à la suite de rêves ou de visions. L'aspirant devait d'abord acquérir la puissance nécessaire. L'homme-médecine le faisait mettre à quatre pattes et dans cette position lançait sur lui quatre bâtons. Tombait-il à terre, il était atteint par là puissance. L'instructeur crachait alors des balles blanches de la grosseur de baies de gui qu'il faisait pénétrer par friction dans la poitrine du patient. Il lui administrait ainsi quatre ou cinq de ces balles, mais il arrivait que la puissance se mît à opérer après, une ou deux. L'instructeur enseignait, en outre, le novice contre un salaire qui consistait en un cheval, une pièce de calicot ou telle autre rémunération. Tout le temps de la période d'initiation, le novice ne devait pas s'approcher de la hutte menstruelle d'une femme ni exercer sa fonction avant deux ans ou plus.

Le jeune Haïda qui aspirait à devenir chaman devait s'isoler dans la forêt et ne manger que très peu de nourriture après le coucher du soleil. Un instructeur lui rendait visite régulièrement et le familiarisait avec toutes les herbes employées dans la pratique de la médecine. À la faveur de ces privations, de ce jeûne et de la solitude, qui se prolongeaient des semaines, son corps se décharnait et son esprit se brouillait, de sorte qu'il pouvait voir des esprits et entendre d'étranges voix « surnaturelles ». Jadis le novice devait, à son retour dans le village, manger un morceau de chair humaine, celle d'un sorcier ; dans la suite, les chamans et les chefs réunis en conseil décrétèrent qu'il lui suffirait de manger un morceau de chair de la première personne rencontrée; finalement, l'influence européenne fit remplacer la personne par un chien. Ce dernier recevait de grandes marques d'honneur pour avoir servi à la nourriture d'un chaman. Si le corps des chamans approuvait l'aspirant et si celui-ci s'acquittait des taxes usuelles, il était admis dans la confrérie [23].

Chez les Eskimos du Groenland, le garçon retenu par les magiciens pour servir dans leur profession inaugure son noviciat secret dès l'âge de sept ou huit ans. Ce noviciat peut durer jusqu'à douze ans, En règle générale, chaque angakok en herbe a plusieurs maîtres rétribués qui l'instruisent dans les différentes branches de l'art magique [24]. Le futur chaman des Eskimos Iglulik commence par faire un don très considérable à la personne qu'il désire prendre pour maître. Il peut avoir deux instructeurs, et chacun exige son présent. Le cours n'est, pas long ; parfois, il ne dépasse pas cinq jours. Pour être reçu, il lui est demandé de s'abstenir durant un an de la moelle, de la poitrine, des entrailles, de la tête et de la langue d'animaux. Il se nourrira de viande crue et nette. Durant cette période d'initiation, les femmes ajoutent d'autres restrictions, dont la plus importante est l'abstention de tous travaux d'aiguille.

Chez les Chukchi, la personne qui a entendu l'appel chamanique perd tout goût pour les occupations communes, cesse de travailler ou de parler aux gens, mange peu et dort beaucoup. Elle peut vivre un certain temps dans la solitude en communion avec les esprits qui deviendront ses intimes ou bien se tenir à l'écart dans une pièce retirée tout le temps que réclame l'acquisition de ce que les Chukchi appellent le « pouvoir chamanique ». En outre, le sujet reçoit d'ordinaire les instructions d'un vieux chaman. Ce cours comprend le chant, la danse, le battement du tambour, la ventriloquie et d'autres tours du métier. On rencontre aussi le cas de la transmission de la puissance occulte, de l'instructeur à son disciple : le chaman Chukchi souffle sur les yeux ou dans la bouche de son élève, ou encore, après s'être piqué avec un couteau, le plonge, tout fumant de sa « source de vie », dans le corps du candidat. Chez les Toungouses, les enfants destinés à devenir chamans sont instruits par de vieux professionnels des diverses techniques et cérémonies. On leur enseigne aussi les vertus médicales des plantes et l'art de prédire le temps en observant le comportement et les migrations des animaux à travers les steppes [25].

Une cérémonie solennelle de consécration couronne cette formation et introduit le jeune candidat dans sa fonction. Chez les Yakoutes, un vieux praticien emmène le candidat en pleine campagne ou sur une colline, et là il le revêt du costume de chaman, lui remet le tambourin et les baguettes qui sont les symboles de sa profession. On le place entre neuf chastes jeunes filles et neuf chastes jeunes gens, et on lui fait promettre qu'il sera fidèle à son esprit possesseur. Puis le vieux chaman immole un animal et asperge de son sang les vêtements du candidat ; après quoi, les assistants se régalent de la chair. Le cérémonial consécratoire des Bouriates est plus complexe encore.

De ces cas représentatifs, il ressort que les épreuves d'initiation imposées au novice sont les plus rigoureuses, et même affreuses, dans l'aire australienne et en Amérique du Sud. En Amérique du Nord, l'acquisition de la puissance occulte est fonction des efforts volontaires du candidat pour entrer en rapport avec les esprits ; dans ce cas, c'est lui-même qui s'impose les privations et mortifications préliminaires ; il est un suppliant qui doit rendre les esprits propices. On a vu que, chez les peuples sibériens, le chaman doit, en règle générale, être appelé par les esprits. Il doit subir des épreuves, mais il les subit en fait sous forme de rêve ou de vision. Aussitôt qu'il a consenti à l'appel de la vocation, les esprits viennent à lui pour lui conférer les pouvoirs nécessaires. Dans l'aire africaine, on ne semble pas insister sur les épreuves initiatrices ; l'accent porte davantage sur la nécessité d'une longue et attentive préparation à la profession de magicien. Par ailleurs, chaque contrée du monde aborigène offre des exemples élo­quents des efforts déployés par les magiciens officiants pour faire passer dans le néophyte une portion de leur puissance, faute de quoi il travaillerait en vain.

 


[1]     Les deux méthodes d'acquisition de la puissance occulte par les hommes-médecine ont chacune leur aire propre chez les Amérindiens du Nord. La collation spontanée de la puissance couvre la partie occidentale du Sud-Ouest, le sud du Grand Bassin, la Californie jusqu'au domaine des Maidu et des Wailapi vers le nord. La quête de la puissance se constate au sud de la côte Nord-Ouest, dans la région des Plateaux, des Apaches au sud aux Tahltan au nord, dans la région des Plaines et dans toute la partie orientale de l'Amérique du Nord. Dans le nord de la Californie, le sud de l'Orégon et le nord du Grand Bassin, on rencontre les deux méthodes.

[2]    Malkari ou Mulkari nous est présenté comme l'esprit ou le « pouvoir surnaturel » qui opère tout ce pour quoi les indigènes manquent d'explication.

[3]    Ce mythe de l'acquisition d'une corde de fourrure auprès de l'arc-en-ciel est largement répandu dans, le Queensland et dans d'autres parties de l'Australie.

[4]    Suivant une autre relation, la condition de magicien ( « rêveur ») échoit généralement à la personne qui rapporte un rêve extraordinaire, dont les détails se trouvent dans la suite confirmés par un événement imprévu tel qu'une mort subite par accident.

[5]    Suivant les Apinayé, les serpents venimeux ‑ leurs pires ennemis  ‑  sont les amis spéciaux des magiciens. Tout praticien supposé de l'art magique passe pour avoir été mordu par un de ces serpents et pour pouvoir dominer les effets du poison. Depuis lors, le serpent est toujours à l'affût pour converser avec lui.

[6]    L'auteur que nous citons (M. E. Opter) a connu un individu qui prétendait tenir un « pouvoir occulte de sa « ‘flatulence anale’ ». Il l’utilisait pour les jeux de hasard.

[7]    Si la vision est, chez les Arapaho, la manière typique de se procurer la puissance occulte, il arrive qu'un individu la vende ou en fasse don à son fils ou à son neveu. Parfois encore, des animaux et des esprits peuvent offrir la puissance à des gens sans en avoir été priés.

[8]    La « baguette » en question paraît bien être le fameux bull-roarer.

[9]    H. A. Junod, notre source, a connu une femme douée de remarquables qualités subliminales. Elle allait jusqu'à éventer des sorciers ! Une nuit, elle rencontra plusieurs hommes. L'un d'eux emmenait sa femme pour la manger. La voyante identifia aussitôt des sorciers et leur jeta : « Ce n'est pas la peine de la manger. Elle a la chair aigre. » Ils s'enfuirent terrifiés et avouèrent tout le lendemain matin.

[10]   Chez les Shuswap de la Colombie britannique, un puissant magicien a toujours plus d'un esprit à ses ordres.

            Chez les Eskimos de l'Alaska, plus le chaman soumet d'esprits à sa volonté, et plus sa magie est forte ; dans le Groenland oriental, les esprits d'un angakok vont de un à quinze. La conception d'esprits assistants du chaman, eux-mêmes commandés par l'esprit protecteur suprême du chaman, est répandue en Sibérie. On l'a constatée dans les tribus mongoles (Yakoutes et Bouriates), dans les tribus de Turcs altaïques (Téléoutes et Urankhai), chez les peuplades paléo-asiatiques de l'extrême nord-est asiatique (Youkaghir, Chukchi et Koriak), chez les Goldi de l'Amour.

[11]    Thalbitzer souligne que la relation entre un angakok et ses esprits assistants semble être celle d'une « maîtrise purement mécanique » plutôt que d' « une alliance mystique ». Lorsque le futur magicien atteint le stade de son éducation qui comporte l'acquisition des esprits, ceux-ci se mettent à son service.

[12]   Un Giliak de Sakhalin raconta à Leo Sternberg qu'il avait été malade deux mois durant, étendu immobile et sans conscience : « Je serais mort si je ne m'étais fait chaman. » Tous les chamans Bouriates auxquels Sandschejew a eu affaire lui ont assuré avoir adopté la profession chamanique « à contre-coeur ». Un jeune chaman samoyède déclara à Stadling que la possession par un esprit comporte une grave crise mentale. Elle commence en principe « par une sensation d'angoisse profonde et de tremblement » suivie d'un état de transe, au cours duquel l'âme quitte sa demeure terrestre pour pénétrer dans le monde supérieur des esprits.

[13]   Suivant les Yualayai de la Nouvelle-Galles du Sud, tout, mauvais traitement infligé à l'animal familier (yunbeai) du magicien atteint le magicien. On constate, dans les îles Banks, une identification caractérisée de l'homme avec son tamaniu. Les sévices exercés sur l'un se répercutent sur l'autre sous la même forme. Dans la pensée des Shuswap de la Colombie britannique, l'homme dont l'esprit tutélaire (d'ordinaire un animal) est tué ou capturé mourra, à moins qu'il n'arrive, dans le second cas, à le recouvrer.

[14]   Chez les Dayak de la côte, bien que la fonction de manang ne se transmette pas nécessairement de père en fils, elle demeure d'ordinaire le privilège d'une famille.

[15]   Les enfants d'un magicien qui n'embrassaient pas la profession ‑‑ d'ordinaire après sa mort ‑ mouraient aussi.

[16]   Un chaman peut être désigné par certains présages entourant naissance. Chez les Chukchi de Sibérie, les présages (rencontre d'un animal particulier, découverte d'une pierre ou d'un coquillage de forme curieuse) sont parfois le signe d'une vocation chamanique.

[17]   Chez les Eskimos de la rivière Copper, on peut acheter un esprit familier à un chaman, mais ce dernier ne peut rien promettre que sa bonne volonté et les principes pour aborder et évoquer l'esprit. L'acheteur doit encore se rendre dans un lieu solitaire pour essayer de rencontrer l'esprit, qui peut ou non faire acte de présence.

[18]   Toutefois, il arrive qu'un Ostiak vende son esprit familier. « Après avoir touché le prix, il partage sa chevelure en tresses et détermine le moment où l'esprit passera à son nouveau maître. L'esprit qui change de propriétaire fait souffrir son nouveau détenteur ; si le nouveau chaman n'éprouve pas ces effets, c'est le signe qu'il ne fait pas de progrès dans sa profession. » (Marie A. Czaplicka.)

[19]   Suivant une ancienne relation concernant les tribus du Sud Australien, le futur homme-médecine désireux d'acquérir l' « influence magique » tantôt devait manger la chair de jeunes enfants, tantôt celle d'une vieille personne (E. J. Eyre). Les Wimbaiio de la Nouvelle-Galles du Sud exigeaient du candidat à la profession de magicien de mâcher les os moulus d'un cadavre. Il devait aussi porter avec lui l'humérus d'un cadavre exhumé à cet effet et le ronger sans cesse. Ces sortes d'épreuves mettaient le sujet dans un « état de frénésie » qui lui donnait le comportement d'un maniaque (A. W. Howitt.)

[20]   Lorsque le tohunga avait enseigné à son disciple et futur successeur tout son savoir magique, il lui faisait, avant de mourir, mordre une partie de son corps au moment où la vie le quittait. Cet acte avait pour effet de transmettre au disciple le mana et le savoir du moribond.

[21]   Suivant une autre relation, il existe trois degrés auxquels le candidat peut accéder contre des honoraires déterminés et en se soumettant à une initiation. Au point culminant de la collation du troisième degré, le candidat est étendu à plat sur le sol et les magiciens officiants marchent sur lui en le piétinant. C'est leur manière de lui communiquer le pouvoir occulte qu'ils détiennent. (E. H. Gomes).

[22]   Suivant W. H. Brett, lorsque le jeûne et l'infusion de tabac avaient réduit le novice à une faiblesse extrême, « on annonçait bruyamment sa mort et on invitait les gens du pays à venir constater son état ». Chez les Tupinamba (un groupe de tribus étroitement apparentées et aujourd'hui disparues, de souche Tupi), le novice pouvait obtenir le pouvoir occulte d'un magicien en se faisant souffler sur lui de la fumée de tabac. Ces indiens attribuaient au tabac nombre de vertus : ceux qui l'employaient avaient l'esprit clair ; il rendait les gens vifs et joyeux.

[23]   Chez les Kwatiutl, les novices qui accèdent au degré hamatsa dans une société secrète sont pris d'un violente envie de chair humaine. Jadis, ils tuaient des esclaves pour les manger. Ils dévorent également des cadavres.

[24]   Chez les Ipurina du Brésil occidental, la préparation à la profession magique commence d'ordinaire dès l'enfance. Les Indiens de Panama prenaient des garçons de dix ou douze ans pour les préparer à la profession de magiciens.

[25]   Chez les Toungouses du Renne, certains individus inexpérimentés qui prétendent être chamans n'exercent leur prétendu pouvoir qu'en état d'ivresse.

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