La foi à la magie

À peu d'exceptions près, le monde primitif croit fermement à la magie et accorde une confiance aveugle aux pouvoirs occultes de ses magiciens, noirs ou blancs. Spencer et Gillen observent, touchant les tribus du Sud-Est australien, que « la magie imprègne si profondément la vie quotidienne des aborigènes que personne, pas même celui qui pratique la supercherie, ne met en doute le pouvoir des autres hommes-médecine. Que l'opération magique échoue, l'échec sera attribué à une faute de technique ou à l'habileté et à la puissance supérieures de quelque opérateur hostile. » Un Arunta « vous dira souvent qu'il a des pouvoirs magiques et qu'il les exerce, alors qu'il est parfaitement conscient de son impuissance, ce qui ne l'empêche pas de croire fermement qu'un autre a vraiment ces pouvoirs. Pour empêcher ses confrères de paraître plus fort que lui, il est obligé de recourir à une vraie supercherie mais, avec le temps, il lui arrivera même d'oublier qu'il pratique une supercherie. » (Spencer-Gillen) [1]. L'indigène de la Nouvelle-Irlande boit la magie au sein de sa mère et elle ne le quitte qu'à son dernier souffle. Le « seul point » sur lequel les peuplades sud-africaines de langue bantoue soient d'accord est la réalité de la magie ; aucun individu « sain d'esprit » n'irait douter de son terrible pouvoir. Les Bakongo, suivant un missionnaire qui les a bien connus, se meuvent dans un univers où tout, pensées et sentiments, paroles et actions, a un fond magique. Impossible de les désabuser de la magie : elle a pris pour eux la valeur d'une science, « dans laquelle contradictions et lacunes sont à ce point masquées qu'elles ne sont plus que les zones plus ou moins obscures d'un système. Ils adhèrent à ce système avec le sentiment tranquille de la vérité possédée. » (J. van Wing.)

De la magie noire et de la magie blanche, il semble bien que la première l'emporte souvent dans leur confiance. Les Azandé du Soudan anglo-égyptien ne sont jamais sûrs que leurs médecines de santé ou de fertilisation des récoltes répondront à leurs espoirs, mais ils comptent entièrement sur celles qui sont destinées aux voleurs et aux meurtriers. Ils font remarquer que des gens ne cessent de mourir pour avoir été ensorcelés, que [434] l'on mobilise chaque fois la magie pour venger ces morts et presque toujours avec succès. Quand la magie noire est dirigée contre un voleur, on vous donnera dix exemples de la restitution d'un bien volé après l'accomplissement du rite magique. Il serait trop insensé, ajoutent-ils, de voler en courant le risque de mourir par voie de sorcellerie. Si vous leur demandez des preuves, ils vous donneront une réponse de ce genre : « Il y a eu beaucoup de vols cette année ; il y a eu pareillement beaucoup de morts par dysenterie. Il semble que bien des dettes ont été réglées par la dysenterie. » (E. E. Evans-Pritchard.) L'Indien Navaho ne se moquera pas facilement de la magie noire ; il sait trop que les phénomènes qui la caractérisent échappent au domaine de la connaissance et de l'expérience personnelle. « On redoute toujours que ces phénomènes ne soient vrais et que les moqueurs soient punis de maladie ou d'une autre infortune. » (F. I. Newcomb.)

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Il existe, à l'état sporadique, une attitude de scepticisme à l'égard des talents du magicien ; elle ne s'explique pas nécessairement par le contact d'Européens incrédules. Dans l'État de Victoria, certains aborigènes « refusent de devenir médecins et n'accordent pas le moindre crédit aux prétentions de tels individus ». Un missionnaire de Nouvelle-Guinée eut souvent l'occasion de demander aux indigènes : « Croyez-vous vraiment que le sorcier extrait des pierres et des bâtonnets du corps ? » La réponse était toujours : « Non. Mais il le prétend. L'homme (le patient) est mourant et nous ne savons que faire. » (C. W. Abel.) On constate dans les îles Nicobar un scepticisme très poussé concernant les prétendus pouvoirs des magiciens et une aversion générale pour la carrière, en dépit des privilèges qui l'accompagnent. « Certains qui y ont été initiés refusent de l'exercer et n'hésiteront pas à l'appeler devant leurs intimes une ineptie. » (G. Whitehead.)

En Afrique, le scepticisme semble presque la règle parmi les chefs et les gens de condition, qui se sentent relativement inaccessibles aux illusions du vulgaire. Un missionnaire a rapporté le discours d'un chef Basuto auquel il avait assisté : « La sorcellerie ‑ disait-il ‑ n'existe que dans la bouche de ceux qui en parlent. L'homme n'a pas plus le pouvoir de tuer son semblable par le simple effet de sa volonté que de le ressusciter. Voilà mon opinion. Toutefois, vous autres sorciers qui m'écoutez, usez de mesure. » (E. Casalis) [2]. Chakka (Tshaka), le célèbre chef Zoulou qui imposa, au début du XIXe siècle, une règle de fer militaire à une grande partie de l'Afrique du Sud, mit un jour les dépisteurs de sorciers à l'épreuve. Une [435] nuit, il barbouilla de sang, sans se faire voir, l'espace devant sa hutte royale, un acte proprement abominable aux yeux de la tribu. On devine le tumulte, le lendemain matin ; Chaka ordonna alors à tous les dépisteurs de sorciers de découvrir l'auteur de l'attentat. Ils désignèrent toutes les personnes l'une après l'autre ; un seul pourtant s'écria que c'était l'œuvre d'une grande puissance ; Chaka, qui le prit pour lui, en fut flatté. Le dépisteur bien inspiré échappa au sort de ses collègues, que le roi fit exécuter par les soi-disant coupables. Depuis ce jour, il n'aurait plus jamais fait exécuter un individu « dépisté » comme sorcier. Un autre incident instructif à cet égard se passe chez les Shilluk du Soudan anglo-égyptien. Leur roi Nyadwai fit creuser un trou dans lequel il mit du bois auquel on mit le feu. Le trou fut rempli avec de la terre. Le roi ordonna alors de faire cuire en sa présence une grande quantité de fèves. Ayant rassemblé les dépisteurs de sorciers, il leur dit : « Enfants de chefs, je ne sais pas ce que signifie ce bourdonnement dans la terre (il pensait au bruit des fèves en train de cuire). » L'un des magiciens prêta l'oreille, puis : « c'est quelque chose qui est en train d'ensorceler le village. » Un autre, après le même manège, aboutit à la même prudente conclusion. D'autres opinèrent dans le même sens. À la fin, un dépisteur, découvrant la raison, dit : « Mets donc de l'eau. » Le roi ordonna de l'épargner, mais il fit mettre à mort tous ses collègues.

Beaucoup d'Azandé vous diront que la plupart de leurs dépisteurs de sorciers sont des menteurs, uniquement préoccupés de s'enrichir. Ce que leurs dépisteurs disent à leur auditoire est pure « supposition » ; ils avancent des probabilités, mais ils ne sont pas inspirés par la médecine qu'ils ont absorbée. Ce scepticisme est sans risque. Très répandu au Soudan et en progrès constant depuis la conquête européenne, il n'explique que les échecs de praticiens particuliers, il laisse intacte la croyance que certains d'entre eux ont des pouvoirs merveilleux de guérisseurs et de devins. Dès avant l'arrivée des missionnaires, beaucoup de Bangala du haut Congo ne croyaient plus aux magiciens, mais ils n'osaient pas leur résister, par crainte d'être acccusés de sorcellerie. Un Bakengo a toute liberté de croire ou de ne pas croire aux pouvoirs de tel ou tel dépisteur de sorciers ; il peut moquer l'un d'entre eux et plaisanter sur ses charmes et ses formules ; il peut en négliger un pour faire appel à un praticien éloigné sans s'exposer au moindre ennui. Mais il est tenu de professer sa croyance aux sorciers, faute de quoi il risque d'empoisonner sa vie en passant pour sorcier lui-même [3].

Certains Chukchi ont certainement conscience de l'illusionnisme pratiqué par les chamans. Plusieurs ont déclaré à un enquêteur russe que leurs démonstrations étaient de purs tours de passe-passe et ne tenaient que par l'habile illusionnisme des auteurs.

Si le scepticisme est rare chez les profanes, il ne l'est guère moins chez les professionnels. Il peut arriver qu'un magicien doute de ses propres pouvoirs ; il mettra rarement en question ceux qui sont attribués à d'autres praticiens. Soutenir le contraire serait faire de tous les hommes-médecine ou de tous les chamans des libres penseurs rationalistes bien en avance sur leur temps. On a souvent constaté que le praticien qui tombe malade appellera un autre praticien pour le soigner, et qu'il recourra volontiers aux offices d'un collègue pour soigner un parent malade. Autre trait significatif : les médecins malades se soignent parfois eux-mêmes et ils accomplissent aussi leurs rites au profit des membres malades de leur famille.

La bonne foi générale de l'homme-médecine et du chaman semble hors de question. Sa préparation initiatique à la pratique de la magie, avec les privations, les tortures, les expériences mystérieuses et effrayantes qu'elle comporte, contribue souvent à laisser une trace indélébile dans l'esprit du sujet. À partir de ce moment, il se considère comme un être au-dessus de la normale, réellement doué de pouvoirs supra humains. Cette disposition sera naturellement plus prononcée lorsque le magicien ‑ c'est souvent le cas ‑ est d'une nature excitable, nerveuse, plus ou moins équilibrée, aux confins parfois de la folie. Les hallucinations de ses états extatiques, spontanées ou artificielles, sont pour lui réalité ; il voit des esprits, s'entretient avec eux, si même il n'a pas conscience d'être possédé par eux. Rien de plus facile, dès lors, que de s'en imposer à lui-même d'abord, et aux autres ensuite. En liant, comme nous l'avons vu, l'efficacité de son activité magique à une conduite digne de sa vocation, à l'observation de tabous et de diverses restrictions, le magicien démontre bien, s'il est nécessaire, la sincérité de son attitude.

Les aborigènes de l'Australie du sud-est ne doutent pas que tout un chacun puisse durant son sommeil voir les esprits de ses ancêtres et converser avec eux. Toutefois, ce pouvoir est surtout exercé par les magiciens ayant des « visions qui sont pour eux des réalités » [4]. Les magiciens des îles Salomon semblent bien « croire » sans réserve à la vertu des charmes, des formules et des techniques qu'ils ont hérités ou qu'on leur a enseignés.

Les Subanun de Mindanao vivent dans un univers hanté d'esprits, avec lesquels il est toujours possible de s'entretenir. Cette croyance est sans cesse confirmée par les rêves, par les présages, par les formes étranges et les sons mystérieux qu'ils voient ou entendent dans les profondeurs de la forêt vierge. Quoi d'étonnant qu'un sujet en vienne vite à s'imaginer qu'il a été élu par un esprit comme médium, qu'il est même son interprète authentique. Les magiciens des Orang Kubu de Sumatra reçoivent leur inspiration en rêves. Doit-on les accuser de mensonge ? Non, ce sont des esprits simples, si habitués à accorder des qualités et des vertus occultes à ce qui dépasse leur intelligence, qu'un rêve extraordinaire suffira à décider de leur vocation à la profession de magicien.

En Corée, le mutang (le magicien) est le plus souvent une femme. Elle embrasse la fonction à la suite d'une possession démoniaque. L'esprit peut s'emparer de n'importe quelle femme, jeune fille ou mariée, riche ou pauvre, noble ou roturière, et la contraindre à le servir. L'appel entendu, elle quitte foyer et famille et brise tous les liens qui la rattachaient à son milieu. Elle est désormais au ban de la société ; il ne lui est même plus permis d'habiter dans l'enceinte de la localité. En revanche, on recourt sans cesse à ses offices, pour lesquels elle est grassement rémunérée.

L'ajoka, le chaman, des Lango (tribu nilotique de l'Ouganda), est convaincu que ses dons de voyance, d'hypnotisme et de ventriloquie attestent l'intérêt que lui porte Jok, le grand dieu. C'est Jok qui l'a distingué des autres hommes ; en exerçant les dons qu'il tient de lui, il remplit les intentions du dieu. « Que son but ne soit pas de pur égoïsme, la discrétion de sa rémunération le prouve ; mais, à force de vouloir exceller dans la profession et étendre son renom au delà des limites du village, il rehausse ses dons naturels d'une sorte de symbolisme magique dont le mysticisme bizarre fait plus qu'attirer l'attention sur lui : lui fournit un alibi précieux au cas où son inspiration s'avère en défaut. Il ne vise pas à tromper ‑ à part de rares exceptions, à quoi cela lui servirait-il ? ‑ il est convaincu que ses oracles sont les paroles mêmes de Jok. » (J. H. Driberg.)

Les dépisteurs de sorciers africains, écrit Miss Kingsley, « ont foi en eux-mêmes ; il serait peut-être plus juste de dire qu'ils ont foi dans la théorie qui les inspire car cela ne fait pas le moindre doute. Je ne m'étonne pas du tout qu'ils revendiquent toujours un pouvoir invincible sur la maladie ; ils font de leur mieux suivant leurs lumières ; on ne voit pas pourquoi [438] ils douteraient de leurs méthodes : il ne faut pas l'oublier, tous leurs patients ne meurent pas ; la plupart se remettent » [5].

On serait injuste pour les magiciens du Brésil en faisant d'eux de purs imposteurs. S'ils trompent quelqu'un, c'est, d'abord eux-mêmes.

Chez les Indiens Yuma, l'esprit que le candidat médecin rencontre en rêve lui demeure fidèle durant toute la vie ; il lui dit quand il doit accepter un patient et lui donne la force nécessaire pour mener à bien la guérison. Lorsque le médecin est d'humeur optimiste et courageuse, il sait qu'il a le bon pouvoir ;une disposition d'inertie et de répugnance indique au contraire qu'il ne réussira pas. Il ne recourt pas à des tours de passe-passe, pas plus qu'il n'emploie de sortilèges. « Le médecin a reçu une essence divine qui lui vient de son esprit gardien et, en définitive, du Créateur lui-même. Il est de son devoir de faire passer cette puissance dans le patient ou de s'en servir pour lui rendre son âme ;toute jonglerie, toute démonstration matérielle sont superflues et hors de saison. » (C. D. Forde.) La foi du médecin Lillooet (Colombie britannique) à l'efficacité de ses pratiques et au pouvoir de guérir de son es­prit tutélaire « n'a rien à envier, en fait de sincérité, à la confiance de son confrère plus prétentieux dans sa science et son habileté professionnelles, et dans la puissance de ses remèdes » (C. Hill-Tout).

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La plupart des chamans des Eskimos Centraux croient à leur démonstration, « lorsqu'à force de pousser des cris et des invocations, ils tombent en extase et se figurent vraiment voler et voir les esprits » [6]. Il est probable aussi que les chamans des Eskimos du Groenland « croyaient au moins dans une certaine mesure à leurs pratiques et étaient même convaincus de recevoir parfois de véritables révélations ». (F. Nansen.)

L'état de dissociation mentale du chaman sibérien au cours de ses rites mantiques semble incontestable. Dans les tribus du nord et du centre, il s'obtient naturellement au moyen de chants, de danses, de tambourinement, et il est caractérisé par un violent accès d'hystérie qui finit en évanouissement cataleptique. Plus au sud, si les jeunes chamans obtiennent souvent cette dissociation par des moyens naturels, on y compte davantage sur le secours des narcotiques ; il arrive encore qu'elle soit simplement imitée d'une manière réaliste [7].

Le magicien n'est donc pas un pur imposteur, un fieffé menteur. Il n'empêche que l'imposture demeure un trait constant de son art. La supercherie, l'obtention d'effets bizarres et troublants par ventriloquie et prestidigitation sous toutes ses [439] formes sont des caractères universels de l'art magique. C'est un fait que le charlatanisme prend sa nourriture où il la trouve. Le jeune homme qui a commencé avec un profond respect de sa vocation, convaincu d'être en contact avec des puissances invisibles, d'être leur confident et leur instrument, peut finir piteusement en vétéran blasé qui connaît les mensonges de sa magie, mais qui lui demeure fidèle comme à un moyen commode de subsistance. Il est vrai encore que, plus le magicien sera intelligent, plus il sera un grand charlatan. Il remarquera, plus vite que ses collègues plus bornés, avec quelle facilité on peut abuser des terreurs du vulgaire et entretenir son appétit de merveilleux. Un missionnaire ayant longtemps vécu avec les Indiens du Paraguay l'a noté : « Rien n'est plus facile que de tromper des sauvages ignorants et crédules qui font un prodige de ce qu'ils voient pour la première fois et l'attribuent à la magie. » (M. Dobrizhoffer.)

Les exemples de supercherie consciente sont innombrables. Un prophète papou annonça, comme révélation d'un esprit, qu'au cours de la prochaine pleine lune un tremblement de terre, doublé d'une éruption et d'un raz de marée, détruirait les villages de la côte. Ce cataclysme devait être suivi d'un millénaire de facilité pendant lequel on mangerait à son gré sans travailler. La population, à cette nouvelle, de consommer ses porcs ainsi que tous les produits de la terre [8]. Un certain nombre de villages Orokaiva (Papouasie) décidèrent un jour une attaque de surprise contre un établissement voisin. Le temps se mit si fort au froid que les guerriers reconsidérèrent la question. Une explication fut vite trouvée : l'un des guerriers déclara que c'était lui qui avait provoqué cette froidure pour surprendre plus complètement les ennemis en train de faire grasse matinée. En l'occurrence le froid était assez rigoureux pour faire tomber sérieusement l'enthousiasme des assaillants ; il n'empêche que le fait n'entama pas leur foi à l'efficacité de la « magie froide ». Au cours d'une séance, un chaman malais, censé possédé par un esprit durant sa transe, gardait assez le souvenir de l'étiquette de la cour pour faire sa révérence aux membres de la famille royale. Un chaman édenté demanda pourquoi on n'avait pas pilé sa noix d'arec, puisque l'esprit qui était en lui était brisé d'années ; un autre chaman qui avait un esprit de sexe féminin s'habillait en conséquence, à la grande hilarité des spectateurs. On raconte qu'un médecin Ao-Naga, en se mettant en transe pour traiter un malade, eut le malheur de choisir un coin écarté de la maison qui était infesté de puces ; la nature fut plus forte : il dut simplement [440] interrompre sa transe pour se gratter vigoureusement et la séance finit en queue de poisson. En Afrique du Sud, une femme-médecine fut un jour appelée pour soigner un homme qui avait mal au côté. Elle se mit à sucer la place douloureuse et sortit quelques grains de maïs. L'examen de sa bouche ne révéla rien, mais, s'étant remise à sucer, de nouveaux grains apparurent. Pour finir, elle cracha un fragment de feuille de tabac enroulé. La supercherie était désormais éclaircie : elle avait d'abord avalé du tabac pour provoquer une nausée, puis là-dessus une certaine quantité de maïs. Une corde serrée autour de sa taille lui permettait de contrôler les mouvements de son estomac et de ne rendre que quelques grains de maïs à la fois. Un magicien Lengua (Paraguay) venait fréquemment demander à un missionnaire de lui fournir quelques paquets des plus petites épingles possibles. « Le bonhomme était assez ingénieux pour avoir découvert ce nouveau genre de commerce, mais nous eûmes des doutes. Quel usage un Indien pouvait-il bien faire de si petites aiguilles ? Nos soupçons furent renforcés lorsque, peu après, une nouvelle épidémie, si l'on peut dire, éclata dans la population. Les « épingles » devinrent la maladie à la mode. Nous décidâmes de mettre le holà ; on coupa son ravitaillement en épingles, la maladie disparut avec elles et le sorcier y perdit une occupation lucrative. » (W. B. Grubb.)

Un jour, un chaman des Eskimos de l'Alaska réunit le peuple pour lui exprimer son désir d'être brûlé vif. Il voulait subir cette mort douloureuse pour revenir sous une autre forme et lui être plus utile encore. Suivant ses indications, on éleva une cage de bûches qui lui venait jusqu'à la ceinture et au centre de laquelle il pouvait se tenir debout. On lui lia mains et pieds, et on lui mit un grand masque qui lui couvrait le visage et tout le corps. Quand on l'eut introduit dans la cage, ses deux assistants y mirent le feu. La fumée et les flammes brouillaient un peu l'intérieur de la cage, mais on voyait nettement le masque. On invita alors les assistants à rentrer chez eux et à y rester jusqu'au lendemain matin. Lorsqu'ils se furent dispersés, les aides délièrent le chaman et lui substituèrent une bûche à l'intérieur du masque. Le lendemain matin, le chaman, qui s'était bien caché, apparut tout à coup. Prenant au bûcher une paire de tisons, il escalada le toit de la maison commune et s'assit à côté du trou de fumée. Il se mit à agiter ses tisons au-dessus du couvercle en semant des étincelles de tous côtés et en agitant les pieds de-ci de-là. « Il marche dans les airs au-dessus de la fenêtre », disaient les spectateurs. Satisfait d'avoir [441] obtenu l'effet désiré, le chaman revint au milieu du peuple qui, de ce jour, ne cessa plus de le considérer comme un très grand chaman (E. W. Nelson) [9].

Le magicien habile peut d'ordinaire apporter une bonne excuse pour ses échecs, et ses clients ne demandent généralement pas davantage. Le médecin dont le patient va décidément de plus en plus mal aura la ressource de dire qu'on l'a appelé trop tard et que le mal était désormais incurable ; il peut regretter avec émotion que son client n'ait pas fait appel à un praticien spécialiste du cas ; rien de plus facile non plus que d'invoquer la contre-magie d'un collègue plus puissant ou l'intervention d'un esprit ou d'un dieu malveillant. Le magicien peut se rabattre sur une méprise dans le rite, une défaillance de mémoire, l'omission d'un acte décisif qui a annulé tout le processus. Il pourra reprocher à son client d'avoir négligé d'observer un tabou ou telle autre obligation. Il existe presque toujours une « clause restrictive », explicite ou implicite, à savoir que les efforts ne seront couronnés de succès que s'il n'y a pas de sorcellerie, s'il ne se trouve pas à proximité des personnes impures, s'il n'y a pas d'autres influences maléfiques.

Un missionnaire du Queensland septentrional promit un jour à un magicien en présence de tout le camp de lui donner un sac de froment, s'il faisait pleuvoir dans les vingt-quatre heures suivantes. Il n'y eut pas de pluie, mais le magicien expliqua son échec par la présence du missionnaire à ses opérations. Dans d'autres circonstances, on expliquera l'échec par l'intrusion d'indigènes dans l'espace défendu où se déroulaient les rites de la pluie. Chez les Wonkonguru du district du lac Eyre, la présence de la caméra d'un Blanc fit échouer la magie de la pluie : « Tout le temps lui tourner manivelle trop de vent, pudney pluie. » Un docteur Orokaiva qui a en vain donné ses soins à un malade abandonnera le client en alléguant que le mal doit provenir d'un sortilège et donc est réfractaire aux méthodes ordinaires de guérison. Un magicien malais qui passait pour pouvoir à volonté soulever un banc de sable dans la mer fut prié par un Européen de s'exécuter devant lui. Le thaumaturge argua qu'il ne pouvait pas le faire par ostentation ; il ne le faisait qu'en temps de guerre quand il était pressé par la barque d'un ennemi. Lorsque les Pondo vont demander de la pluie à un magicien et qu'elle ne vient pas, l'homme leur raconte que la violation d'un tabou a paralysé son action : un tel a manqué de respect à la pluie ; un tel a frappé un membre de la famille du faiseur de pluie ; [442] un tel a secoué la pluie de son vêtement. Le chef peut alors mettre à l'amende le violateur de tabou ; l'amende acquittée, la pluie viendra sûrement. Un faiseur de pluie Bechuana envoyait ses clients à la chasse en leur demandant de capturer un animal de telle couleur et d'ordinaire assez peu courant. Il calculait qu'il leur faudrait du temps, ce qui lui permettait de préparer une bonne excuse au cas où la pluie ne suivrait pas ses rites. Lorsqu'on lui amenait la bête, le faiseur de pluie pouvait encore la refuser pour n'avoir pas la couleur voulue ou pour tel autre défaut. Les chasseurs recommençaient et l'homme disposait d'un nouveau sursis pour faire aboutir ses efforts. Le devin particulier d'un chef Basuto proposa un jour à un missionnaire de faire cause commune avec lui. « Il voyait une infinité d'avantages à cette alliance, pour l'un comme pour l'autre. Je lui répliquai que je ne pouvais pas mentir et que le mensonge était précisément son métier. Il repartit : ‘Nous ne mentons pas mais nous nous trompons. Quand mes prédictions ne s'accomplissent pas, je dis que tous les jours ne se ressemblent pas, et ils recommencent à me croire.’ » (E. Casalis.) Certains indigènes du bas Congo attribuaient une sécheresse à la coiffure que les missionnaires portaient durant les cérémonies religieuses. « Les missionnaires montrèrent leur jardin aux princes indigènes pour leur faire constater que leur plantation était perdue par manque d'eau : comment dès lors supposer qu'ils aient voulu détruire leurs récoltes ? Les indigènes ne furent pas convaincus et leur excitation ne tomba que lorsque la pluie fut tombée en abondance. » (R. C. Phillips.) Dans la Nigéria du Nord, il est rare qu'un faiseur de pluie soit destitué, car il peut toujours alléguer que quelqu'un a commis un sacrilège ou s'est adonné à la sorcellerie, paralysant ainsi ses efforts. Ce genre d'accusation requiert une enquête prolongée et des sacrifices d'expiation. Le faiseur de pluie a une semaine ou une quinzaine de répit, ce qui lui suffit généralement pour attendre l'arrivée de la pluie. Chez les Achantis, un homme qui s'était procuré auprès d'un magicien un charme d'invulnérabilité s'empressa de l'essayer et s'en tira avec une balle dans le bras. Le magicien lui expliqua qu'il avait eu tort d'avoir des relations avec sa femme un jour défendu. Il convint du reproche et admit l'explication.

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Dans la mentalité primitive, sauvage aussi bien que civilisée, la succession chronologique revêt régulièrement une valeur causale ; on mesure dès lors l'appoint important que les coïncidences apportent à la magie. Tout rite, incantation, charme, dont l'emploi s'est trouvé accompagné de succès, sera considéré comme la cause de ce succès ; un seul cas de cette nature retiendra l'attention, sera grossi en se transmettant et il n'en faudra pas plus pour satisfaire les esprits crédules. Et plusieurs cas en sens contraire seront souvent impuissants à détruire ce sentiment et à donner raison au sceptique.

Ces coïncidences, qui se vérifient surtout dans le monde des phénomènes physiques, notamment dans la production de la pluie, ne sont pas rares non plus ailleurs, et l'on peut être sûr que le magicien en fait son compte pour appuyer des prétentions de thaumaturge. « Un missionnaire en Papouasie obtint d'un magicien Koita renommé un gros morceau de cristal de roche. C'était une « pierre de mort » sur laquelle on ne pouvait arrêter les yeux sans mourir. À quelques semaines de là, le missionnaire eut une violente attaque de fièvre, que tous les indigènes ne manquèrent pas d'attribuer à la détention de l'objet dangereux. Un ancien gouverneur de Papouasie connut un indigène exceptionnellement intelligent qui passait « pour causer la mort à volonté » ; il y croyait peut-être lui-même ; ce qui est sûr, c'est qu'il faisait bon usage de sa réputation. Il s'asseyait devant sa maison, et si quelqu'un venait à passer avec de la nourriture, de l'argent ou toute autre denrée intéressante, il lui lançait : « Tu ferais bien de me donner quelque chose. » C'était infaillible : on avait bien trop peur de s'attirer sa malveillance. Un jour, un vieil ami du gouverneur, passant devant sa maison, refusa net d'obtempérer à son conseil. La nuit qui suivit, son fils mourut. L'homme fit un jour remarquer au gouverneur : « Vous autres, Blancs, vous avez tout à fait raison de penser que la sorcellerie est pleine d'ineptie. Mais il est une sorte de sorcellerie qui est réelle et que les Blancs ignorent absolument ; elle ne vous atteint pas et vous en concluez qu'elle n'existe pas ; mais elle existe, et nous, nous la connaissons ». (J. H. P. Murray.)

La population de l'île de Malai, ou Malaita (îles Salomon), est sujette à de nombreuses maladies tropicales, sans parler des maladies introduites par les Européens. Elles sont assez rarement mortelles, mais l'indigène a de la chance s'il ne passe pas, de leur fait, quelques semaines au lit tous les ans. Pour ces maladies on ne connaît pas d'autre remède que la magie ; comme les rites médicaux sont d'ordinaire suivis tôt ou tard de la guérison du malade, on en conclut à l'efficacité indubitable de l'opération magique.

Les regalia des souverains de Malacca sont particulièrement sacro-saints. On s'expose aux pires dangers en y touchant. Les regalia d'un sultan de Selangor comportaient deux tambours et une longue trompette d'argent. On les gardait dans une petite armoire de fer galvanisé posée sur des montants dans la pelouse de la maison de plaisance de Sa Majesté. On les gardait auparavant dans la maison, mais leurs effets étranges étaient une source d'inquiétude pour les habitants. Un jour, un Raja Baka mit par mégarde le pied sur le fût du tambour ; il en mourut. Un nid de frelons ayant été découvert dans un des tambours, on fit appel à un Chinois pour l'enlever ; un Malais ne l'aurait pas pu ; quelques jours plus tard, le Chinois « enflait et mourait ». Ces détails furent rapportés parle Sultan lui-même à W. W. Skeat, auquel nous les empruntons. Skeat exprima le désir de voir les tambours ; le sultan essaya de l'en dissuader : « personne ne pouvait dire ce qui arriverait. » Il les vit quand même et les prit même en main en présence du prince héritier. « Je n'y pensais plus, quand, à quelques jours de là, par une très curieuse coïncidence, je fus pris d'une crise aiguë de malaria, de sorte que je fus obligé de quitter le district pour entrer à l'hôpital du quartier général. » Les Malais furent très impressionnés par la nouvelle.

Dans le pays des Bongo (Soudan anglo-égyptien), la branche pourrie et vermoulue d'un figuier géant tomba en manquant de peu une hutte voisine. Les indigènes attribuèrent cette chute au mauvais regard porté sur la branche par un soldat qui passait ; il avait montré la branche en disant qu'elle était pourrie et risquait de s'abattre quelque jour sur la tête des gens ; il n'avait pas plus tôt parlé que la branche s'abattait.

Un anthropologiste en mission chez les Navaho signale plusieurs coïncidences contribuant à renforcer la croyance des Indiens, même évolués, à la causalité magique. C'est ainsi que les fautes commises en apprenant le Chant de la Nuit frappent l'élève de paralysie : on montrait un indigène frappé de paralysie parce qu'il avait eu le malheur de mal retenir les mots magiques. Les Navaho croient que les éclipses portent malheur : une éclipse de soleil, en 1915, fut suivie par la plus grave épidémie de grippe que le peuple ait connue, et l'éclipse de 1925 fut accompagnée d'un hiver très rigoureux qui vit mourir beaucoup de gens et d'animaux.

Au cours d'une danse d'Eskimos de l'Alaska, un indigène donna deux peaux de renard à un chaman à condition qu'il lui promît de prendre deux baleines à la campagne suivante. L'homme prit ses deux baleines comme le chaman lui avait dit. Cette coïncidence « confirma quelque peu à Point Barrow l'opinion que, si les prières des chrétiens sont très bonnes pour les choses ordinaires, les vieux charmes à baleines sont bien plus efficaces quand il s'agit de prendre des baleines ». (V. Stefansson.)

Dans les rites de guérison et dans les pratiques de la magie noire, la suggestion d'un côté et la foi de l'autre jouent le rôle principal et parfois le rôle unique. Les méthodes employées peuvent relever de la pure supercherie ; le fait est qu'elles produisent le résultat attendu : la guérison ou la mort ; le médecin guérit sans remèdes ; le sorcier tue sans avoir besoin de poison. Dans un cas comme dans l'autre, le succès dépend de la croyance préalable de l'opérateur et du sujet à la réalité et à l'efficacité de la magie, chaque fois que les conditions de celle-ci se trouvent remplies. On peut appliquer d'une manière générale aux magiciens l'axiome : Possunt quia posse videntur.

Ce qu'on a appelé la thanatomanie, la folie de la mort, est un phénomène tout à fait commun dans les cultures inférieures. Un individu, las de la vie, annonce qu'il veut mourir, se couche, refuse toute espèce de nourriture ou de remède et ne tarde pas à trépasser le plus tranquillement du monde. Il arrive qu'un autre meure parce qu'il a violé quelque terrible tabou ou s'imagine être tombé dans les griffes d'esprits malins dont on n'échappe que par la mort. Parfois, c'est un médecin qui le déclare perdu parce que son âme s'est enfuie et qu'il est impossible de la rattraper. Le sujet se soumet à l'inévitable et se met en devoir de mourir au plus tôt. Il a rarement besoin de s'excuser, comme le jovial monarque, de mettre « par trop de temps » à mourir [10].

Dans une collectivité où la sorcellerie porte la responsabilité de la plupart des accidents et des malheurs, l'homme a toute chance de mourir s'il se croit ensorcelé, surtout quand l'auteur du sortilège est inconnu, ou si, ce dernier étant connu, il refuse de défaire son œuvre. L'homme peut être sain et vigoureux, il se met à décliner et a vite fait de rendre l'âme. Non qu'il souhaite la mort mais, dans sa conviction absolue des pouvoirs discrétionnaires du sorcier, il ne fera aucun effort pour s'opposer à ses décrets. On connaît de nombreux cas bien avérés de cette thanatomanie, dans lesquels toute cause naturelle ou tout usage de poison sont absolument exclus [11].

Dans le Queensland, W. E. Roth a connu personnellement plusieurs cas de ce genre : un malade persuadé qu'on avait dirigé un os contre lui, perdit tout espoir et mourut. Le domestique indigène de Roth, un simple profane, se mit en tête d'attaquer un médecin de la même façon : le médecin mourut une quinzaine plus tard. On peut être sûr, déclarent Spencer et Gillen, qu'un aborigène du Centre australien succombera à la blessure la plus superficielle s'il a le malheur de croire qu'elle a été faite avec une arme « enchantée » et, de ce fait, imbibée d'arunquiltha, de pouvoir magique occulte. Les mêmes auteurs citent trois cas de thanatomanie constatés par eux [12].

Un Papou meurt pour un rien : un sorcier n'a qu'à le déclarer condamné ; il s'en va dans la brousse et bientôt y rend l'âme. Un sorcier Kiwai irrité contre quelqu'un n'a qu'à lui lancer : « C'est ton dernier jour ; tu ne verras pas le soleil se lever demain matin » ; le malheureux est sûr de tomber malade et de mourir, à moins qu'il ne puisse à temps recourir à une contre-magie. Un indigène malade des îles Salomon reçoit un message : « Un tel t'a jeté un sort ; dans trois jours, tu seras mort » ; il meurt bel et bien. Un colon blanc des îles Fidji, dans un violent emportement, souhaita solennellement la mort à un indigène, en ajoutant qu'il mourrait dans les douze mois. Le malheureux fut si frappé qu'il trépassa avant l'échéance [13]. Dans les îles Hawaï, les indigènes « moins éclairés » ne croient pas à la mort naturelle : tout cas de mort est rejeté sur la magie noire ou sur un empoisonnement secret. L'homme qui apprend qu'il a encouru la disgrâce d'un sorcier et que celui-ci a « prié sa mort » est presque assuré de mourir.

La sorcellerie Maori (makutu) possède (ou possédait) une redoutable efficacité. Il suffit de dire à un indigène qu'on l'a ensorcelé ; la suggestion tombant sur un terrain bien préparé ne tarde pas à opérer son effet mortel, à moins qu'un autre magicien n'oppose une offensive antimagique. « Je me trouvai un jour au lit de mort d'un vieux chef qu'on disait mourir de typhoïde, mais qui, en fait, mourait de peur. Il avait, d'une manière ou d'une autre, blessé un autre chef qui l'avait pour ce motif fait maudire par un tohunga, un prêtre. Il me fut impossible de savoir exactement ce que le prêtre avait fait, mais toujours est-il qu'il avait façonné une image d'argile censée le représenter et l'avait déposée dans un ruisseau : à mesure que l'eau effaçait l'effigie, le chef baissait ; lorsque le dernier petit morceau fut dissous par l'eau et disparut dans le ruisseau, l'âme du vieux chef passa dans l'autre monde. » (E. W. Elkington. )

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Un cas frappant de thanatomanie est rapporté des Ba-ila de la Rhodésie du Nord. « Je me souviens d'un homme, un fort gaillard qui n'avait jamais laissé soupçonner la moindre couardise, qui fut grandement affecté, en trouvant à son retour chez lui une ficelée de perles suspendue dans sa hutte et portant une petite masse noire. Personne ne put lui en dire l'origine ; on eût dit qu'elle était sortie de terre. Il avait été habitué depuis son jeune âge à entendre parler des sorciers et de leurs exploits et il n'avait jamais douté de leur pouvoir ; cela devint pour lui une affreuse vérité qui ne quitta plus son esprit : quelqu'un avait placé l'objet dans sa hutte pour l'ensorceler. L'être éveillé, gai et rieur qu'il était se transforma sur-le-champ en une loque pitoyable. Il devenait malade, et je crois bien que, si nous ne l'avions pas pris en main, il serait sûrement mort. » (E. W. Smith.) John Roscoe, qui fut longtemps missionnaire en Afrique orientale britannique, raconte qu'on lui amena un jour trois hommes blessés pour les panser. Deux d'entre eux avaient été sévèrement griffés par un léopard, le troisième n'avait qu'une griffure superficielle au cou. « Je m'occupai de lui en dernier lieu, et après avoir bandé sa plaie, je lui dis : « Pour toi, c'est peu de chose ; tu seras bientôt rétabli. » Quelle ne fut pas ma surprise quand il me répondit :« Je suis mourant. » Me disant qu'il s'exagérait la gravité de sa blessure, je lui parlai encore quelques instants et les renvoyai tous les trois en leur recommandant de revenir le lendemain matin. Le lendemain, il ne vint que deux hommes ; l'homme à la griffure manquait ; je demandai de ses nouvelles il était mort. Arrivé chez lui, il avait dit qu'il avait été tué magiquement et il était mort peu après. Autant que je pouvais juger, il n'y avait pas eu complications, mais il était convaincu que l'animal, en l'attaquant, avait obéi à une force magique, et son imagination avait fait le reste [14] ». Le major Leonard déclare : « J'ai vu bien des vieux soldats Haoussa endurcis mourir petit à petit et sans à-coups parce qu'ils se croyaient sous l'effet d'un sortilège. Aucune nourriture ni aucun remède n'avaient le moindre effet pour arrêter le mal ou améliorer leur état et rien ne pouvait distraire leur esprit d'une fatalité pour eux irrésistible. J'ai vu mourir de la même façon et dans des conditions toutes semblables des Kru et d'autres, en dépit de tous les efforts déployés pour les sauver. »

On n'exagère rien en disant des Eskimos de la Terre de Baffin qu'ils tiennent dans leurs mains la vie de tous leurs semblables grâce à « leur influence psychique souveraine ». Un praticien hautement considéré et bien connu pour sa sensualité et ses appétits égoïstes convoitait vivement la jolie femme métisse d'un chasseur qui refusait de la lui céder. Ce chasseur, par ailleurs, n'était pas des plus populaires dans le village ; bien pourvu matériellement, il ne prodiguait pas ses biens à ses compagnons paresseux et avait tendance à les garder pour lui-même. Une longue saison de mauvais temps vint avec son [448] cortège de maladies et de demi-famine. Le magicien, incapable d'y porter remède par ses talents, s'excusa en disant que les esprits étaient irrités par la conduite insociable de ce chasseur avare. Seule, sa mort pouvait apaiser les esprits et mettre un terme à la famine. La plupart des villageois furent de son avis ; le magicien alors lui jeta hardiment : « Je t'ordonne de mourir. » L'homme était sain et vigoureux, dans la force de l'âge. Mais il avait une croyance si enracinée au sorcier et à son pouvoir d'entrer en communication avec le monde des esprits que l'ordre était pratiquement sans appel. » Le chasseur renonça à ses occupations, se retira sous sa tente, ne buvant et ne mangeant presque plus : quatre jours après il était mort. Ses amis avaient bien essayé de le raisonner, de se moquer de lui pour chasser son obsession, tout fut vain. Il n'avait qu'une réponse : « J'ai reçu l'ordre de mourir. » Inutile de dire que le magicien n'eut rien de plus pressé que de s'emparer de la veuve.

On voit par là que la croyance à la magie, loin de paraître déraisonnable et absurde à ses adeptes, trouve sans cesse un aliment dans les circonstances de la vie quotidienne. L'objectif avoué du magicien est si souvent atteint : il attire la pluie, apaise la tempête, guérit les malades, tue ses ennemis, tout cela à coup de rites ; en tout cas, ces résultats suivent souvent ses opérations. La manière dont ces résultats sont obtenus n'arrête pas l'esprit des primitifs. Une enquête scrupuleuse sur les lois de la probabilité, le pouvoir de l'imagination, la psychologie de la suggestion, cela n'a aucun sens pour eux. Il ne faut pas oublier non plus que le magicien se mesure rarement à l'impossible, comme serait la production de la pluie en saison sèche ; qu'il se fonde souvent sur une connaissance et une expérience empiriques dans des cas où la magie ne suffirait pas (il peut être rompu aux signes du temps ou être un empirique averti) ; qu'il est passé maître en supercherie et illusionnisme ; qu'il a toujours, en cas d'échec, une provision de bonnes excuses pour expliquer cet échec. Ajoutez à cela que la magie jouit partout du prestige d'une antiquité très reculée : elle remonte à un passé très éloigné, au temps du rêve, l'Alcheringa, lorsque les ancêtres mythiques de la tribu l'inaugurèrent pour la transmettre à la postérité comme le plus précieux des héritages. La magie a, en d'autres termes, l'appui total de la tradition et elle s'impose à l'individu aussi naturellement et inéluctablement que n'importe quel autre cadre tout fait imposé aux membres du groupe social [15].

 


[1]     C'est une grosse affaire d'étonner un aborigène australien. « Nourri qu'il est de magie, les spectacles qui nous frappent d'étonnement sont simplement pour lui l'effet de la magie d'une puissance supérieure à celle qu'il possède. » (B. Spencer et F. J. Gillen.) Les Eskimos sont peu sensibles aux inventions des Blancs. « Les merveilles de notre science et les fables les plus folles de nos mythologies pâlissent à côté des merveilles qui se produisent tous les jours autour d'eux sur l'ordre de leurs magiciens. » (Vilhjalmur Stefansson.)

[2]    Un autre chef Basuto, payant les devins pour leurs services, n'hésitait pas à dire qu'il les tenait pour les « pires imposteurs de la terre ».

[3]    « Le dépisteur de sorciers d'un village n'est presque jamais employé par les indigènes du village. Ils le connaissent trop pour perdre leur argent avec lui. Ils le voient remettre en état ses charmes et ses fétiches endommagés par les rats, les blattes et les fourmis blanches ; ils savent bien que ses fétiches et ses charmes sont impuissants à le protéger lui, sa femme, ses enfants ou même ses chèvres, ses porcs et ses chiens ; ils ne lui accordent aucun crédit et s'adressent, à l'homme-médecine d'un autre village qui leur est à peu près inconnu. C'est dire que leur credo ne comporte pas nécessairement la foi à tous les dépisteurs de sorciers. » (J. H. Weeks.)

[4]    Chez les Arunta, les enfants qui naissent avec les yeux ouverts auront le pouvoir, une fois grands, de converser avec les esprits des ancêtres, si toutefois ils montrent une conduite modeste et paisible. Les iruntarinia ne se révèlent pas aux railleurs, aux têtes légères ni aux bavards. Les enfants qui naissent les yeux fermés n'acquerront jamais ce pouvoir en grandissant, à moins de devenir hommes-médecine.

[5]    Le devin typique des Yoruba croit à son art. Il recourt à l'avis d'autres devins et offre les sacrifices qu'ils lui prescrivent. Au contraire, les « crises » des médiums Ga de la Côte de l'Or offrent un curieux mélange de spontanéité et de calcul. Peu de médiums sont incapables de produire une imitation convaincante de la crise quand on le leur demande.

[6]    Rasmussen a connu un jeune Igloolik extrêmement nerveux. Lorsqu'il partait pour une expédition de chasse solitaire, il avait toutes sortes de visions étranges. Son imagination peuplait le monde de formes spirituelles, qui lui apparaissaient aussitôt qu'il se couchait pour dormir ou tandis qu'il marchait épuisé de fatigue et de faim à la recherche du caribou. S'il n'hésitait pas à recourir à la supercherie pour convaincre les autres de la réalité de ses expériences, il paraissait croire sincèrement à ses pouvoirs chamaniques lorsqu'il était en état d'extase chamanique. On comprend par là, note Rasmussen, qu'un chaman qui dupe habituellement ses compagnons peut continuer à s'estimer irréprochable. Bref, ses supercheries ne constituent qu'un à-côté dans la pratique de sa profession.

[7]    Certains chamans yakoutes sont « aussi passionnément attachés à leur vocation que des ivrognes à la boisson ». Un chaman avait été plusieurs fois condamné pour exercice de son art. On avait brûlé son costume et son tambour de chaman, on lui avait coupé les cheveux, on l'avait obligé à faire un certain nombre de révérences et à jeûner. Nous n'exercions pas impunément cette profession », disait-il à un enquêteur polonais : Nos maîtres (les esprits) veillent jalousement sur nous, et malheur à nous si jamais nous ne leur donnons pas satisfaction. Mais nous ne pouvons pas démissionner, nous ne pouvons pas renoncer à exercer les rites chamaniques ; pourtant nous ne faisons pas le mal. » (W. G. Sumner.) On raconta à J. Stadling l'histoire d'un « bon chaman » de la basse Léna qui se débattit trois jours et trois nuits pour chasser l'ospa (la petite vérole) de son peuple. Il s'évanouit plusieurs fois et finit par mourir à la tâche.

[8]    On a un autre exemple de prédiction désastreuse de cet ordre pour l'Afrique du Sud. On annonça, autour de 1857, que si les tribus confédérées abattaient leur bétail, détruisaient leurs réserves de grain et cessaient de travailler la terre, les ancêtres reviendraient, jetteraient les colons anglais à la mer et donneraient à chacun tout le bétail et tout le grain qu'il pourrait souhaiter. On donna pour signe de ce grand événement que le soleil, le lendemain de la pleine lune, se lèverait double. Les gens firent le vide de toutes leurs réserves et passèrent leur temps à jeûner et à danser dans l'attente du millénium.

[9]    Certains magiciens reconnaissent leur mauvaise foi, ceux notamment qui passent au christianisme. Dans les îles d'Entrecasteaux, un magicien, s'étant converti, abandonna sa profession et, un dimanche, en pleine église, dévoila toute sa technique curative. Certains indigènes furent furieux d'apprendre comment il s'était moqué d'eux, « mais cela n'ébranla guère leur foi dans les magiciens qui restaient ». Une jeune femme des îles Banks avait la réputation de guérir les maux de dents au moyen d'un charme qui lui avait été enseigné par un parent âgé alors décédé. Elle mettait une feuille sur la dent douloureuse tout en prononçant une formule. Lorsque la douleur venait à cesser, elle retirait la feuille, la dépliait et exhibait le petit ver blanc responsable. « Lorsque le christianisme pénétra dans les îles, elle ne fit pas difficulté pour éventer le secret et toute l'assistance en fut bien amusée. » (R. H. Codrington.) Un faiseur de pluie Barolong qui avait tiré quelque profit des médecines d'un missionnaire et se regardait, de ce fait, pour l'un de ses collègues, lui dit un jour : « Seuls les sages peuvent faire des faiseurs de pluie, car il faut une très grande sagesse pour tromper tant de gens. » Et il ajoutait : « Vous le savez comme moi. » (R. Moffat.) Le grand faiseur de pluie héréditaire des Bari avoua à un fonctionnaire anglais que ni lui ni ses assistants n'avaient jamais cru à leur pouvoir de produire la pluie. Mais leurs pères avaient la réputation d'avoir détenu cette faculté et on la leur attribuait de même. « Alors, demandait-il, que faire ? » Un sorcier Bangala accula un esprit ou plutôt un animal possédé d'un esprit dans l'angle d'une hutte, le transperça et montra le sang sur sa lance. Le fils du sorcier avoua dans la suite à un missionnaire que son père avait produit le sang en se grattant les gencives : dans la demi-obscurité de la hutte indigène, rien de plus facile qu'un tour de ce genre. Un missionnaire au pays des Bakongo baptisa un chef qui avait été vendeur de charmes et qui avait pendant plusieurs années poussé la vente d'un charme particulièrement recommandé contre la sorcellerie ; il s'y fit une petite fortune, mais comme il l'avoua plus tard, il ne crut jamais à son pouvoir. Cela ne l'empêchait pas, avant de se convertir, de porter toujours sur lui d'autres charmes pour se protéger contre les ndoki, les terribles sorciers. Deux hommes-médecine Tinné, très réputés et incontestablement intelligents, avouèrent à un prêtre catholique sur leur lit de mort qu'ils n'avaient jamais cru à leurs vertus magiques et qu'ils avaient longtemps cherché à se tirer de cette situation gênante. Ils y avaient renoncé par crainte de la réprobation universelle qu'ils se seraient attirée en cessant leur profession. « Les gens, expliquèrent-ils, les auraient regardés comme d'indignes compagnons refusant de secourir les patients alors qu'ils en avaient le moyen. » (J. Jetté.) Rasmussen rencontra chez les Eskimos de la rivière Copper une jeune femme très intelligente qui avait jadis exercé la profession de chamane mais y avait renoncé. Elle avouait franchement qu' « elle ne pouvait pas mentir assez bien ». Les autres chamans avaient cherché en vain à la dissuader en lui disant : « Essaie d'abord, fixe l'attention des gens et tu trouveras presque toujours moyen d'en sortir ».

            « Il y a beaucoup de menteurs dans la profession », déclarait un chaman Chukchi à un enquêteur russe. (W. Bogoras.)

[10]   Les Bakongo ont une telle foi dans leur dépisteur de sorciers que lorsqu'il déclare un cas incurable et mortel, ils ne doutent pas de l’issue. Les amis du malade se mettent aussitôt à préparer les funérailles, creusent la tombe et invitent les proches aux obsèques.

[11]    En langage médical, état d'excitation profond et persistant qui résulte de la peur irrésistible du sujet, est suivi d'une chute brusque de la pression sanguine et aboutit à la mort. L'abstention de nourriture et de boisson précipite l'issue fatale.

[12]   E. C. Stirling rapporte le cas d'un homme vigoureux qui avait été blessé à la fesse par une flèche « enchantée ». Il mourut sans qu'on eût pu déceler aucune complication chirurgicale. Dans un autre cas, l'autopsie d'un homme mort à la suite du braquage de l'os pointeur ne révéla aucune lésion macroscopique dans les organes.

[13]   Suivant un missionnaire, Thomas Williams, le Fidjien qui vient à apprendre qu'on a pratiqué contre lui la magie noire se couche sur sa natte et meurt de peur.

[14]   Un soldat soudanais du lac Albert s'imagina qu'il mourait d'un os introduit dans sa gorge par un camarade. Après sa mort, on ne trouva pas la moindre trace de corps étranger dans sa gorge.

[15]   L'hypnotisme, qui n'est que la suggestion portée à un très haut degré, semble parfois pratiqué par les magiciens. L'obtention d'effets tels que l'anesthésie ou la catalepsie est le meilleur argument pour appuyer la croyance à la magie. Mais les documents sont rares et peu concluants. Le tohunga Maori « paraît bien avoir eu le pouvoir de faire croire aux gens qu'ils avaient vu des choses qui en fait n'existaient pas. On m'a raconté de nombreux cas de ce pouvoir étrange, mesmérisme ou suggestion hypnotique ou quelque nom qu'on lui donne, et il n'a pas encore tout à fait disparu ». (J. Cowan.) Suivant un autre auteur, les Maori pratiquaient « une certaine forme d'hypnotisme et de télépathie ». Les magiciens Bavenda possèdent une aptitude hypnotique certaine, « aidée, du reste, par l'immense crédulité des esprits faibles parmi lesquels ils recrutent leurs clients ». Beaucoup de magiciens du delta du Niger passent pour exercer l'hypnotisme, ceux surtout de Fernando Po. Un anthropologiste américain a raconté une danse Wichita à laquelle il avait assisté. Il remarqua une femme qui offrait une résistance peu commune aux efforts hypnotiques du magicien, qui agitait un mouchoir noir devant ses yeux puis une plume d'aigle. Après une lutte qui dura une demi-heure, et durant laquelle elle parut en agonie et se raidissait pour ne pas tomber, elle s'écroula finalement comme les autres danseurs. James Mooney, que nous venons de citer, croit que toute une assistance d'Indiens peut être hypnotisée lors, par exemple, de la Danse des Mânes où les sujets sont pris d'hystérie. Au cours de la Danse des Mânes, telle que la pratiquent les Arapaho et les Cheyenne, il observa que les jeunes femmes étaient d'ordinaire les premières touchées, puis les vieilles et enfin les hommes. Trois femmes environ pour un homme étaient bons sujets. Ils semblaient dans la vie ordinaire aussi vigoureux et sains que la moyenne des gens de la tribu. Il n'était pas au pouvoir de n'importe quel chef de la Danse de plonger les gens dans le sommeil hypnotique, mais tous pouvaient essayer s'ils avaient le sentiment de posséder la puissance voulue.

 

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