Les magiciens

Certaines particularités physiques d'un individu suffisent parfois à révéler sa qualification naturelle à l'exercice de la magie. Un vieux « médecin » tasmanien devait sa position à des accès de contraction spasmodique de ses pectoraux qui avaient vivement impressionné les aborigènes. Il avait été assez avisé pour tirer plein parti de l'effet que produisait son affection mystérieuse. En Nouvelle-Calédonie, le crédit normal du magicien s'accroîtra fortement s'il se trouve avoir une difformité corporelle, des doigts supplémentaires, des yeux éraillés ou tel autre défaut physique de caractère frappant [1]. Aux yeux des Samoans, les bossus et autres personnes difformes avaient le don de divination ; devenus des hommes, les bossus se faisaient souvent prêtres.

Chez les tribus sud-africaines Ovambo, il suffit d'être contrefait, et particulièrement hermaphrodite, pour être suspecté de sorcellerie. Chez les Lovedu du Transvaal, un individu de au visage rébarbatif » sera facilement regardé comme sorcier, même sans lui imputer avec précision des actes spécifiques de magie noire. Chez les Akikuyu du Kénya, l'indigène hérite d'ordinaire le pouvoir occulte de son père, mais le nouveau-né difforme, par exemple pied bot, sera destiné à la magie. Les Akikuyu et les Akamba sont convaincus que l'enfant qui présente les pieds en naissant est voué à être malheureux toute sa vie. Si c'est un garçon et qu'il grandisse et se marie, sa femme ne tardera pas à mourir ; si c'est une fille, son mari ne vivra pas longtemps. L'enfant qui perce d'abord ses incisives supérieures sera pareillement malchanceux. Qu'il se garde de manger des premiers fruits ou d'admirer une terre cultivée : la récolte ne mûrirait pas. Cette mauvaise influence peut être en grande partie conjurée si, à la chute de sa première dent de lait, le père et la mère de l'enfant ont commerce sexuel. Les Azandé sont pareillement convaincus que les gens qui ont d'abord percé leurs dents supérieures exercent une influence fâcheuse sur les récoltes de leurs voisins.

Au moment des semailles, on a coutume de protéger les champs contre les gens aux mauvaises dents. On possède également des médecines pour leur nuire s'ils mangent des premiers fruits de la moisson. Les Azandé affirment encore que l'homme aux mauvaises dents peut gâter un objet neuf : qu'il admire ou touche votre siège, votre bol ou votre marmite tout neufs, vous pouvez être. sûr qu'ils casseront. L'auteur peut avoir agi sans malice, sans même y penser, il n'en est pas moins responsable, puisqu'il connaissait sa mauvaise influence et devait ‑s’abstenir de toucher des objets neufs. Il n'aura qu'à s'en gendre à lui-même, s'il a à pâtir de la magie protectrice de ses voisins. En règle générale, le sorcier Shilluk est un monorchide, malgré des exceptions. Les sujets atteints de cryptorchidie ou de microrchidie tendent aussi à passer pour des sorciers-nés. La malice liée à une constitution de ce genre est si évidente que l'enfant ainsi constitué est souvent mis à mort dès sa naissance ; le seul moyen consiste à le noyer dans un panier spécialement tressé ; sinon l'enfant survivra sûrement, tant est grand son pouvoir [2]. Chez les Waréga du Congo belge, l'enfant qui pousse d'abord ses dents supérieures portera sûrement malheur à toute la communauté. Aussi construit-on aussitôt pour lui une maison isolée qu'il ne devra pas quitter. Lorsque, plus grand, il se mêlera aux autres villageois, il sera l'objet d'insultes et de mauvais traitements continuels. La femme qui consent à l'épouser partage son sort ; le dino, comme on l'appelle, n'a pas le droit de toucher le grain de semis sous peine de compromettre la moisson. Il ne peut pas manger des bananes d'une plantation en plein rapport, sinon le fruit pourrirait. Dans le bas Congo, les albinos passent couramment pour sacrés, et leur personne est inviolable. Ils peuvent être élevés à la prêtrise [3]. D'après les Fang ou Pangwé du Gabon, le pouvoir de sorcellerie habite dans les vieilles femmes ou les hommes difformes. Les enfants qui ont été « spécialement endoctrinés » par ces personnes ;possèdent aussi ce pouvoir.

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Dans la Nigéria du Sud, les femmes stériles, ou ayant passé l'âge de la maternité, sont souvent considérées comme sorcières. Chez les Ijaw, un boiteux ou un individu difforme risque fort d'être soupçonné de sorcellerie, surtout si c'est une femme. Certains Ewé du Togo croient que l'enfant qui naît avec ses dents ou qui perce d'abord ses dents supérieures deviendra, quand il sera grand, puissant en magie noire ; ils vendaient autrefois ces enfants comme esclaves, s'ils ne les noyaient. Chez les Indiens Ojibwa, les personnes difformes et de mine rébarbative se font une réputation de sorciers, n'y eussent-elles aucune prétention [4]. Les Tinné de l'Alaska disent que les individus que des difformités distinguent de la foule doivent être naturellement prédestinés [146] au rôle de magicien. Un homme louche ou estropié, une femme stérile, ont plus de chances qu'un individu physiquement normal d'être choisis pour cette profession. Un homme-médecine des Eskimos du cap Barrow devait son renom d'excellent médecin et exorciste a à sa minceur de papier ». Il pouvait entrer dans des endroits où des hommes normaux n'auraient pas pu pénétrer ; aussi un esprit mauvais avait-il fort à faire pour lui échapper.

Une particulière longévité (phénomène rare chez les primitifs) suffira parfois à découvrir chez une personne une puissance occulte exceptionnelle. Un Lovedu très âgé a des chances d'acquérir la réputation d'un sorcier. Il n'a pu vivre si longtemps, pensent les gens, qu'en échangeant sa vie contre celles de jeunes proches. Les Ba-ila répugnent particulièrement à céder au vieillard qui, fatigué de la vie, leur demande de le tuer : qui sait si, dans le cours de sa longue vie, il n'a pas accumulé des charmes capables de nuire à quiconque le touchera, voire de le faire mourir ? Souvent les Akikuyu prêtent une influence occulte pernicieuse aux vieilles femmes, particulièrement à celles qui ont perdu la vue, les dents, ou sont décrépites. Dans la tribu Bongo (Soudan anglo-égyptien) les personnes âgées des deux sexes, les vieilles femmes surtout, sont aisément suspectées de sorcellerie. Un homme vigoureux dans la force de l'âge meurt-il soudainement, on les tient responsables : il faut qu'il ait été victime de la magie noire, pensent les gens. Aussi extermine-t-on les soi-disant sorciers, de sorte que peu de Bongo vivent vraiment vieux. Lorsque, dans une famille Ibibio, plusieurs jeunes gens meurent l'un après l'autre, les soupçons risquent fort de tomber sur telle personne particulièrement âgée qui a arraché « la force de leurs jeunes membres et le souffle de leurs narines » pour se garder en vie. On la tuera. Chez les Choroti du Grand Chaco bolivien, les vieillards passent pour doués de pouvoirs magiques très puissants ; c'est pourquoi on ne leur permet pas de mourir de leur belle mort. Dès qu'un vieillard s'affaiblit et devient malade, on le met à mort, et on brûle son corps en même temps que tous ses biens. Si on le laissait mourir en paix, il deviendrait après sa mort un esprit mauvais et tuerait tout le monde ; son exécution prévient le danger de cette métamorphose.

Les gens qui sont passés par des expériences insolites ou ont survécu à des accidents, mortels de leur nature, seront tenus pour des sorciers-nés. Un aborigène appartenant à une tribu de l'État de Victoria s'assit une fois sur le mauvais bout de la branche de gommier qu'il était occupé à couper ; il tomba sans se faire aucun mal ; son invulnérabilité apparente révéla sur-le-champ en lui un magicien. Chez les Bannar de l'Indochine française, une personne contracte-t-elle la fièvre après avoir mangé des grenouilles, des souris ou autres aliments à l'ordinaire inoffensifs, elle est évidemment désignée pour la profession magique. Elle se rendra auprès d'un praticien régulier pour s'y faire initier en règle. Chez les Andamans, le malade qui revient de la mort apparente de la léthargie acquiert la nature d'un esprit et sa puissance occulte [5]. Chez les Barundi, le pouvoir magique d'un père passe le plus souvent à son fils, mais quiconque a eu quelque expérience considérable, en particulier a échappé contre tout espoir à un grave danger ou à la mort, peut devenir magicien. Les Bororo du Brésil ont des concours à qui boira le plus de vin de palme : celui qui tient le plus longtemps est retenu comme le plus apte à exercer les fonctions magiques. Les bloxo (Mojo) de la Bolivie du Nord ne désignaient pour la charge de magicien et de prêtre que les individus qui avaient été attaqués et blessés par un jaguar, un animal adoré de ces Indiens [6]. Les Indiens Itonama avaient une opinion exactement opposée, malgré leur culte du jaguar : un homme achevait-il un long voyage sans avoir eu maille à partir avec un jaguar, il était nommé prêtre « parce qu'on le considérait comme favorisé par Dieu » ; il exerçait les fonctions de guérisseur ; il devait également connaître les noms de tous les jaguars de son territoire. Les Aymara du Pérou distinguaient une classe spéciale de magiciens dont la « grâce et la vertu » venaient de la foudre. L'individu qui avait réchappé d'un coup de foudre proclamait « que le tonnerre lui avait révélé l'art de guérir par les herbes et de répondre à ceux qui le consultaient ». Une femme apache devint magicienne parce qu'elle avait échappé à un coup de tonnerre et aux griffes d'un puma. Un Pima avait été choisi pour cet office magique parce qu'il s'était remis d'une morsure de serpent à sonnettes. C'est une croyance commune des Zuñi que quiconque se remet d'un coup de foudre est qualifié pour l'exercice de la magie. Mais le sujet en question doit d'abord suivre un traitement approprié : il doit boire de l'eau de la pluie tombée pendant l'orage et manger un escarbot avec du sel. Un des hommes-médecine les plus renommés des Hopi était devenu guérisseur après avoir été frappé par la foudre et avoir rêvé que les divinités des nuages l'avaient par ce moyen imprégné d'un peu de leur puissance. En Colombie britannique, l'Indien qui se remet d'une crise d'inconscience qui l'a fait passer pour mort est habilité comme guérisseur : il a reçu croit-on pendant sa mort apparente, « un pouvoir surnaturel » pour traiter les maladies et a prouvé qu'il pouvait résister aux effets de la « médecine mauvaise » ou à l'assaut d’un esprit mauvais.

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Les jumeaux ou les triplets sont souvent regardés, en raison de leur caractère insolite, comme très dangereux pour la communauté ; dans mainte contrée, on les met à mort dès leur naissance, et il n'est pas rare que la mère partage leur sort. Ailleurs l'usage exactement contraire fait loi : les jumeaux passent pour porter bonheur, ce qui leur vaut considération, voire vénération. On leur attribue des pouvoirs étonnants : ils peuvent produire la pluie ou la sécheresse, une tempête de vent ou le plus grand calme ; ils ont une vertu fécondante qui leur permet de multiplier animaux et plantes ; ils font également de bons devins. Leurs parents peuvent partager ces vertus avec eux, surtout la mère. Bref, les jumeaux sont des magiciens de naissance, désignés par la nature pour la profession, que celle-ci dure, suivant les milieux, le temps de leur enfance ou s'étende à toute leur vie.

On rencontre sporadiquement en Australie et, à une grande échelle, dans le Pacifique, des tabous relatifs aux jumeaux, mais il ne semble pas qu'on leur assigne des fonctions magiques. À Ceylan, la mère des jumeaux peut guérir une foulure en piétinant secrètement deux soirs de suite le membre. Les Hindous des Provinces Centrales de l'Inde sont persuadés qu'un jumeau peut protéger les récoltes de la pluie et de la grêle, pourvu qu'il consente à peindre sa fesse droite en noir et sa fesse gauche d'une autre couleur et aille se placer face à l’orage.

En Afrique, les jumeaux exercent fréquemment les fonctions de magiciens. Pour les Zoulous, les jumeaux ne sont guère des êtres humains, et leur naissance est entièrement étrangère au cours ordinaire de la nature. Ils sont si intelligents que les grandes personnes s'adressent à eux pour régler leurs litiges et les traitent en devins. Au moment de la bataille, on plaçait un jumeau devant l'armée assaillante comme étant le plus intrépide et le plus farouche. Toutes les chèvres appartenant aux jumeaux auront elles-mêmes des jumeaux. Les jumeaux peuvent prédire le temps : les gens qui désirent de la pluie vont trouver un jumeau et lui disent : « Dis-moi, te sens-tu malade aujourd'hui ? » S'il répond qu'il est tout à fait bien, on peut être sûr qu'il ne pleuvra pas [7]. Au contraire, les Bathonga regardent presque toujours la venue simultanée au monde de deux ou trois enfants comme un grand malheur, [149] une souillure qui impose des rites particuliers de purification. On leur permet aujourd'hui de vivre, mais il fut un temps où l'on étranglait le plus chétif des jumeaux à moins qu'on ne le laissât mourir de faim. La relation intime de la mère et de son rejeton avec le Ciel apparaît nettement dans les coutumes relatives à la pluie : le jour qui suit la naissance des jumeaux est un jour de repos ; personne ne travaille la terre, de crainte d'empêcher ainsi la pluie de tomber : pour mettre un terme à la sécheresse, on place la mère des jumeaux dans un trou, et on verse de l'eau sur elle jusqu'à hauteur de ses seins : ce rite produira la pluie ; on arrose les tombes de jumeaux pour obtenir la pluie ; on enterre les jumeaux dans des endroits humides ; s'il arrive que leurs corps se trouvent en terrain sec, on les exhume en temps de sécheresse. Lorsque la foudre menace un village, les gens disent à un jumeau : « Aide-nous ! Tu es un Enfant du Ciel ! tu peux donc tenir tête au Ciel ; si tu lui parles, il t'écoutera. » Et l'enfant de prier le Ciel d'aller gronder ailleurs. L'orage passé, on remercie l'enfant. Sa mère peut être de là même utilité. Lorsque les chenilles grouillent dans les champs de fèves, les habitants de la baie de Delagoa les enlèvent des tiges et les font jeter par une jumelle dans le lac le plus proche. Dans l'esprit des indigènes, l'apparition des animaux nuisibles a un lien mystérieux avec le Ciel, d'où la « cure d'eau » pour leurs déprédations [8]. Les Bomvana croient que les jumeaux peuvent éloigner la grêle ; la hutte qu'ils habitent est épargnée par la foudre. En Rhodésie du Nord, lorsqu'on élève un pigeonnier, on fait appel à la mère de jumeaux pour enfoncer les premiers piquets ; cela assure, dit-on, la multiplication des pigeons [9].

Les Baganda attribuaient la naissance de jumeaux à l'intervention directe du dieu Mukasa ; tombaient-ils malades, leur maladie était le signe de la colère du dieu, qui pouvait gagner le clan entier ; les jumeaux portaient toujours le nom de Mukasa et étaient sous sa protection spéciale. Il bénissait aussi leurs parents et répandait ses bénédictions partout où le père et la mère se rendaient en visites rituelles. Les gens qui avaient l'honneur de cette visite « pensaient que non seulement eux-mêmes seraient bénis et gratifiés de progéniture, mais encore que leurs troupeaux et champs seraient féconds » (J. Roscoe). Lorsqu'une femme Basoga met au monde des jumeaux, les gens de son clan ne sèment pas le moindre grain tant que les jumeaux n'ont pas été portés dans le champ pour assister aux semailles ; la plantation reçoit alors le nom [150] de champ des jumeaux ; la mère des jumeaux, qui vient de donner une preuve de sa fécondité, doit toujours semer avant tous les autres membres de son clan. Chez les Bateso (tribu nilotique de l'Ouganda), la naissance de jumeaux est toujours un événement bien venu. Elle est suivie de visites cérémonielles du père aux membres de son clan et de celui de sa femme. Il reçoit d'eux des présents de nourriture et d'animaux pour la fête qui aura lieu lors de la présentation rituelle des jumeaux aux clans. Lui refuse-t-on l'hospitalité au cours de sa tournée, le père n'entre pas et passe plus loin. « Ce geste est regardé par les habitants de la maison comme une perte, car la bénédiction de fécondité qui repose sur le père des jumeaux n'est pas communiquée à la famille inhospitalière. » (J. Roscoe.) Chez les Lango, une autre tribu nilotique de l'Ouganda, les jumeaux portent bonheur à la famille et au clan de ses parents, en même temps qu'au village tout entier. Le même préjugé faste s'attache aux triplets.

Dans la Nigéria du Sud, les Igarra attribuent aux jumeaux le pouvoir de faire des prédictions sur la progéniture d'une femme enceinte, mais leur pouvoir de divination ne dépasse pas le temps de leur jeunesse. Les jumeaux ne sont jamais empoisonnés : aucun poison ne peut agir sur eux. Chez les Yoruba, aucun phénomène n'est auréolé d'une plus grande importance ni de plus de mystère que la naissance de jumeaux ; les jumeaux sont « presque crédités » de vertus suprahumaines, et l'influence de leur naissance se fait sentir jusque sur les enfants qui naissent après eux. Dans le Togo septentrional, les jumeaux passent couramment pour le fruit d'amours illicites avec des nains. Ils conservent leur nature occulte jusqu'au moment de la puberté ; ils revêtent alors leurs caractéristiques humaines propres et perdent dans une certaine mesure les pouvoirs magiques qu'ils tiennent de leur père féerique. Les Nègres de l'île Sherbro (Sierra Leone) recourent aux jumeaux pour traiter leurs maladies ; les femmes notamment font appel à eux en cas de grossesse ou d'infécondité. Ils administrent de puissantes médecines dans la maison bâtie à cette fin dans la brousse et dite « maison des jumeaux ». Suivant les Kpellé du Libéria, les jumeaux possèdent de naissance une influence anormale qui leur permet d'opérer des miracles pouvant surpasser ceux des hommes-médecine. Les jumeaux jouissent d'une situation exceptionnelle, on les entoure d'un respect non exempt de crainte, et on leur fait divers présents pour se concilier leurs bons sentiments [10]. Les Manja de l'Afrique équatoriale franchise croient que les jumeaux [151] exercent une influence mystérieuse sur les serpents et les scorpions ; un individu piqué par un scorpion peut guérir sur-le-champ si un jumeau pose son index sur la blessure ; les jumeaux eux-mêmes n'ont rien à redouter du serpent ou du scorpion. Avec l'aide de leurs intermédiaires animaux, les jumeaux peuvent fulminer des imprécations ou mettre à mort les parents qui les maltraitent [11].

Des idées analogues sur les pouvoirs magiques des jumeaux se retrouvent parmi les Indiens de l'Amérique du Nord. Chez les Hopi, les jumeaux ont le pouvoir de guérir les maladies urinaires et digestives, mais il ne survit pas à leur jeunesse. Dans le Pueblo Laguna, on est persuadé qu'ils nuiront à la personne qui a contrarié leurs désirs. Lorsqu'ils atteignent l'âge de douze ans, on leur fait boire un mélange d'eau, de crotte et d'urine ; de ce jour, ils perdent leur pouvoir de faire du mal.

Chez certaines tribus du sud-est, entre autres les Natchez et les Cherokee, on attribuait au jumeau cadet des chances de bon prophète ; les triplets faisaient des prophètes supérieurs encore [12]. Les Iroquois pensent que les jumeaux peuvent annoncer l'avenir et opérer d'autres merveilles, mais qu'il suffit qu'une femme en menstrues prépare leur nourriture pour qu'ils perdent leurs dons.

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Dans les tribus de la Colombie britannique, les jumeaux occupent un rang de choix. Les Indiens Thompson leur donnent le nom d' « enfants d'ours-grizzlés » ou de « pieds velus », parce que la femme enceinte est généralement avertie de l'approche de leur naissance par l'apparition répétée d'un ours grizzlé dans ses rêves. Les jumeaux passent pour être sous la protection de cet animal et pour tenir de lui des pouvoirs spéciaux tels que la faculté de créer le bon ou le mauvais temps [13]. La naissance de jumeaux provoque sur-le-champ un changement de temps. Les Shushwap prêtent aux Jumeaux un pouvoir sur les éléments, surtout la pluie et la neige. « Chaque fois qu'un jumeau se baignait dans un lac ou une rivière, il pleuvait. » Les Bellacoola attribuent à l'action du saumon la naissance de jumeaux. Autrefois beaucoup de jumeaux pouvaient prendre à volonté la forme d'un saumon ; ils comprenaient également le langage des poissons, des oiseaux et des animaux terrestres. Les jumeaux Kwatiutl peuvent produire la neige, la pluie ou le beau temps à volonté. Leurs parents partagent avec eux leurs pouvoirs magiques. La mère (ou le père) de jumeaux s'assied dans une barque et accomplit un rite simple pour produire le vent de mer. Si [152] l'on veut aller vers le sud, la mère se tourne du côté du nord et agite les mains vers le sud en disant en même temps : « Je t'appelle, vent du nord-ouest. » Elle renouvelle ses gestes et ses paroles trois fois. Puis elle ajoute : « Pagayez sous le vent du nord-ouest. » La mère de jumeaux peut également dissiper le brouillard [14]. Les Nootka voient une certaine relation entre les jumeaux et le saumon. Leur naissance présage une bonne année saumonière ; si le poisson ne se présente pas en abondance, c'est que les jumeaux ne vont pas tarder à mourir ; il leur est défendu d'attraper le saumon et même de le manger ou simplement de le toucher quand il vient d'être pris. Les jumeaux peuvent faire le beau ou le mauvais temps en noircissant leur visage puis en le lavant ; il leur suffit même pour cela de secouer leur tête [15].

La croyance aux effets d'un regard fatal jeté sur tel individu ou sur ses biens est abondamment représentée chez de nombreux peuples de culture inférieure, et on la retrouve sans différence essentielle parmi les esprits peu évolués des pays civilisés. L'origine de cette croyance se trouve sûrement dans l'expressivité du regard humain, qui semble concentrer en lui toute la puissance d'une personne et rend celle-ci d'autant plus puissante que ses yeux ont une particularité quelconque, strabisme, couleur différente, doubles pupilles. Mais n'importe quelle singularité physique, de beauté ou de laideur, peut suffire à attester la possession du mauvais œil. Ce pouvoir redoutable passe parfois pour s'exercer volontairement ; ses effets funestes peuvent alors être aggravés par des gestes ou des paroles. Le plus souvent, il opère sans préméditation, et même à l'insu de son possesseur.

La croyance en question paraît absente, ou peu s'en faut, de l'Australie [16]. On la rencontre en Nouvelle-Guinée, où les sorciers Orokaiva n'ont qu'à fixer le regard sur la victime désirée pour la faire tomber malade. La croyance existe aussi dans les îles de la Mélanésie. Dans l'île Eddystone (archipel Salomon), le njiama, l'homme au mauvais œil, cause le mal de gorge, l'hémorragie et la mort rapide. On dit qu'il mange les entrailles de la personne. Il s'attaque parfois aux animaux. Son influence meurtrière opère par accès ; elle dépend de l'esprit d'un njiama défunt. Cet esprit rôde à travers la brousse et ronge la gorge des hommes, leur faisant vomir le sang. La personne qui veut exercer les fonctions de njiama commence par entrer en transe et converser avec son esprit familier. Elle est prise de fatigue et du besoin de dormir, elle a la migraine et la fièvre, elle roule ses yeux d'une manière qui effraie les assistants. Ses pouvoirs sont extraordinaires : elle peut se transformer en poisson s'il lui plaît de se baigner, ou en oiseau si elle a envie de voler ; d'un regard elle tue le poisson, fait tomber les noix de coco, abat les arbres : elle peut manger de la dynamite comme on croquerait du sucre, mais son régime est à l'ordinaire celui de tout le monde. Dans le vieux temps on l'aurait tuée à coups de gourdin ; à présent les indigènes doivent supporter ses déprédations. Les indigènes des Nouvelles-Hébrides croient que le mauvais œil pénètre le plus facilement par les orifices du corps humain, surtout génitaux ; aussi les hommes comme les femmes prennent-ils grand soin de couvrir leurs parties sexuelles [17]. Dans l'île d'Ambryn, un homme ayant un œil « de poisson », un œil vitreux de poisson frit, est redouté comme dangereux.

Aux îles Samoa, un certain « grand prêtre et prophète » était extrêmement redouté. « Regardait-il un cocotier, celui-ci mourait, un arbre à pain, il se desséchait. » Un sorcier Maori pouvait détruire arbustes et arbres d'un simple regard ; il pouvait même coucher les gens raide mort en les regardant [18].

Un voyageur italien se trouvant dans le nord de la Nouvelle-Guinée fut prié par des Alfuro (aborigènes de Célèbes et des Moluques) de quitter leur village au plus tôt. « Nos fils ont commencé à mourir, disaient-ils, dès que tu es venu et que tu les as regardés. Cinq sont morts en trois jours. C'est toi qui les as tués avec tes yeux. Pars, sinon les autres vont mourir. » (L.M. d'Albertis.) Certains habitants d'Amboine arrivent, en s'oignant chaque jour les yeux avec divers ingrédients, à accroître leur acuité de vision et à acquérir un « œil chaud ». Ils sont extrêmement redoutés : il leur suffit de concentrer leur regard pour rendre quelqu'un malade ou transformer un mets en poison. Une tribu païenne du nord de Luzon, les Ifugao, est convaincue que certaines personnes ont un mauvais coup d'œil qui attire malheur ou maladie sur les gens ou les objets qu'elles voient. Le mal peut être fait intentionnellement ou non ; dans le second cas, l'auteur n'a pas à craindre de châtiment, et il y a remède au mal si le possesseur offre un sacrifice approprié.

Chez les Shans de Birmanie, les individus qui passent pour avoir le mauvais œil sont évités par leurs voisins et souvent ; chassés du village. Au Malabar, où sévit la terreur du mauvais œil, on raconte que de belles constructions sont tombées, que des fruits mûrs et des récoltes ont séché entièrement pour avoir été « lorgnés » par un sujet doué du don fatal. Suivant les aborigènes de Chota Nagpur, certains animaux partagent avec l'homme le mauvais œil, et un de leurs regards peut causer la maladie et la mort. Les Oraon et les Munda portent des anneaux et des brassards de fer préalablement exposés à l'air durant une éclipse de soleil. Munis de ces charmes, ils peuvent opposer au mauvais œil des sorciers et aux attentions funestes des âmes des morts et des esprits une résistance égale à celle du fer trempé à l'éclipse [19]. Les Toda ont une croyance caractérisée au mauvais œil qu'ils appellent « si on a l'air inquiet ». L'un de ses effets les plus ordinaires est l'indigestion ; aussi personne ne tient-il à être vu mangeant. La personne qui souffre des effets du mauvais œil peut être guérie par un spécialiste magique qui met du sel et une variété d'épine dans du feu et récite une incantation en présence du patient. Le magicien peut aussi pratiquer un « traitement d'absence », s'il ne lui est pas possible de visiter le malade : il met du sel sur le sol, le caresse avec l'épine et récite l'incantation requise ; il envoie alors le sel au patient, qui le consomme ; le traitement n'est efficace qu'à la condition de répéter trois fois ces opérations.

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Les Ba-ila de la Rhodésie du Nord trouvent qu'il y a quelque chose de funeste dans l'insistance du regard. La personne qui en regarde fixement une autre est censée soit ruminer, soit même opérer quelque méfait à son endroit : on l'appelle « œil dur ». Le Masai soupçonné de produire la maladie chez les hommes ou les animaux au moyen du mauvais œil ne doit pas être vu dans les environs du kraal du village. Tout le monde l'évite ; il vit dans un enclos à lui. S'il s'avisait de visiter un établissement étranger, il serait probablement mis à mort. Les Suk obligent pareillement l'individu au mauvais œil à vivre tout seul ; les enfants ne doivent pas le voir ; quant aux adultes, ils s'en protègent en crachant sur son passage. En regardant un bœuf il peut attirer la mort sur le fils de son propriétaire. Suivant une croyance Nandi, un individu de cette sorte peut faire tomber la maladie sur les enfants et les veaux et faire avorter les femmes et les vaches. Le crachement est la mesure de protection des Nandi, comme elle est celle des Suk ; mais, chez les Nandi, c'est au possesseur du mauvais œil de cracher quand il approche d'une personne ou d'un animal qui pourraient avoir à pâtir de son contact [20].

Les Akikuyu et les Akamba nourrissent des idées analogues. Les Wachagga du Kilimanjaro attribuent le mauvais œil aux étrangers mais aussi à certains des leurs, surtout à ceux qui ont les paupières enflammées. Suivant les Jaluo ou les Kavirondo du Nil, un regard de mauvais œil peut rendre malade un homme sain. Il peut même tuer un homme malade et un enfant dans le sein de sa mère.

La croyance au mauvais œil semble générale chez les peuplades nilotiques du Soudan anglo-égyptien. Les tribus de dialecte Bari voient dans les monorchides les plus dangereux détenteurs de ce pouvoir. Les Shilluk attribuent la possession du mauvais œil aux vieilles femmes, aux veufs sans enfants, aux gens insignifiants et à ceux qui ont raté leur vie par leur faute : on imagine toutes ces personnes rongées d'envie pour leurs compagnons plus heureux. Suivant d'autres témoignages sur la croyance des Shilluk, le pouvoir de mauvais œil peut s'hériter. Certaines gens peuvent aussi l'acquérir inopinément ; elles ne savent pas comment il arrive. Il n'est pas toujours possible de distinguer ceux qui l'ont des individus normaux, mais le sujet qui a le blanc des yeux petit et l'iris grand et très foncé a toutes les chances de posséder le pouvoir. Par malheur ceux qui l'ont n'ont pas toujours ce signe, et ceux qui ont le signe n'ont pas toujours la chose. L'homme doué de mauvais œil en est conscient. Le mauvais œil opère lorsque son possesseur regarde fixement la victime qu'il convoite. Celui-ci est généralement dans une disposition d'envie et de jalousie ou de colère, de sorte que l'influence pernicieuse émane de toute sa personne et non plus seulement du mauvais œil. La personne touchée par ce sort dit que l'œil est entré en elle ; elle va demander remède à un homme-médecine qui chauffe un clou et le plante dans l'œil d'un mouton. Cette technique, en même temps qu'elle guérit le patient, figure ce qui arrivera à l'individu qui a jeté le regard fatal. Si les yeux du coupable ne s'enflamment pas sur-le-champ, c'est évidemment que le traitement n'a pas opéré.

Les Bomitaba du Congo belge admettent qu'une personne peut mourir naturellement au terme d'une longue maladie ; mais cette explication ne leur suffit pas pour la mort subite. Le défunt n'a pu, dans leur idée, qu'être victime d'un esprit ou d'un ennemi. Dans la première hypothèse, il n'y a pas de remède ; dans la seconde, il faut découvrir l'individu qui a porté le regard mortel sur la victime ; la personne accusée devra établir son innocence en se soumettant à l'ordalie du poison ou reconnaître sa culpabilité et s'enfuir du village. Dans la Nigéria du Nord, où le mauvais œil est particulièrement redouté, il n'est pas rare que les chefs et les prêtres se fassent préparer et mangent leur nourriture en secret, pour éviter le regard malin des sorciers. Quant à la coutume des chefs nigériens de parler cachés derrière des tentures, certains indigènes y montrent une précaution contre le mauvais œil des sujets, d'autres une précaution des sujets contre celui du chef. Les Haoussa ont un proverbe qui dit : « Oeil, poison. »

Chez les bédouins Rwala du nord de l'Arabie, l'individu qui manque des deux œillères supérieures ou qui a les yeux bleus passe pour avoir le mauvais œil et est soigneusement évité. Il peut être capable d'abattre d'un seul regard un oiseau en plein vol [21].

En revanche, les Amérindiens semblent offrir peu d'exemples de la croyance qui nous occupe et contrastent singulièrement sur ce point avec le vieux monde. E. R. Smith l'a constatée chez les Araucans du Chili méridional. Les Indiens du Nicaragua attribuaient à certaines gens un regard mortel, particulièrement dangereux pour les enfants. Tous les sorciers des Chorti du Guatémala possèdent le mauvais œil et en frappent les autres par simple dépit ou jalousie. On trouve une notion analogue chez les Cuicatec, tribu de l'État mexicain d'Oaxaca. La croyance au mauvais œil est familière aux Indiens Navaho, surtout parmi les femmes. Il y avait autrefois un homme-médecine Cheyenne capable de tuer les gens d'un simple regard ; ce pouvoir l'obligeait à prendre les plus grandes précautions pour ne pas frapper ses amis. Un magicien Shuswap peut mettre une personne à mort rien qu'en la regardant. Les Tsetsaut de la Colombie britannique ont une légende de l'homme qui commit l'inceste avec sa sœur. Cet acte d'inceste lui valut, semble-t-il, le pouvoir de tuer qui il voulait par un regard. Un jour, il tua tous les membres de sa tribu. Cet exploit accompli, il parcourut le monde .laissant de nombreux signes de son passage, tels que des rocs considérables. On raconte l'histoire d'un sorcier eskimo du Groenland qui subit la mort suivant les « vieilles coutumes » : après l'avoir harponné, on l'éviscéra, et on lui rabattit la peau du front « sur les yeux pour l'empêcher de voir de nouveau » ; il semble permis d'en conclure qu'il avait le mauvais œil.

À l'instar du mauvais œil, il peut aussi y avoir un don naturel de la mauvaise langue. Qu'un Ifugao, affligé de « verbe destructeur »,remarque devant la truie de son voisin entourée de sa portée : « La belle portée de porcs que tu as ! », les animaux mourront sans aucun doute. Il n'est pas nécessaire que le détenteur de ce pouvoir ait l'intention de faire du mal, il peut même ignorer son pouvoir. Chez les Malais de la péninsule, une influence mauvaise s'exerce sur les enfants dont on prend des nouvelles, serait-ce dans les meilleures intentions. Une remarque sur la vigueur ou les formes dodues d'un bébé portera malheur. Chez les Toda, divers désagréments attendent celui qu'on vient de féliciter sur sa bonne mine ou son élégance vestimentaire. Dites que la bufflesse d'un tel donne beaucoup de lait : la bête risque fort de ruer sur son veau ou de pâtir tôt ou tard des paroles prononcées à son sujet. Toutefois les mauvais effets de ces affirmations malséantes peuvent être conjurés par un traitement approprié ou la récitation d'incantations.

Chez les Akikuyu, s'il vous arrive d'admirer à haute voix la vache d'un voisin et que celle-ci tombe malade peu après, et si le malheur se renouvelle de sorte qu'on puisse faire le rapprochement, vous avez bien des chances de vous voir créditer d'une mauvaise langue. L'homme-médecine est impuissant à écarter le mal fait par le coupable ; seul ce dernier peut quelque chose, et encore seulement le matin, quand il est à jeun. Un individu à langue fatale a-t-il admiré une femme enceinte, elle fera une fausse couche. A-t-il admiré une femme qui ne l'est pas, les seins de celle-ci s'enflammeront gravement ; pour guérir l'enflure, il devra les enduire d'un peu de sa salive. A-t-il admiré un objet tel qu'une lance, il ne tardera pas à se briser ; le fourreau couvert de cuir d'un glaive, il sera probablement rongé par les rats et perdu. La possession de ce don fatal est considérée comme une infirmité inévitable ; par suite, si son exercice provoque la mort ou tel autre dommage, la personne à l'origine du mal ne peut pas être assignée devant le conseil des anciens pour dédommagement. Jadis les Akikuyu arrivaient à connaître les gens qui avaient ce don ; lorsque l'un d'entre eux entrait dans un village, on lui demandait amicalement de cracher rituellement sur tous les enfants de manière à rendre sa visite inoffensive pour eux. Le père qui possède un tel pouvoir peut immuniser ses enfants aussi bien en ce qui le concerne qu'en ce qui concerne ses pareils, en crachant rituellement dans la bouche de chacun d'eux après avoir fermé les yeux. Chez les Akamba, qu'une personne douée de langue maligne dise d'un objet : « Il est bon » ou toute autre parole approchante, l'objet sera sûrement détruit ; s'il s'agit d'un être vivant, il est condamné à mourir. L'individu nanti de ce pouvoir a le moyen de conjurer son influence en crachant sur l'objet ou l'individu atteints. Il existe un clan entier dont tous les membres cumulent mauvaise langue et mauvais œil ; on demande souvent aux gens de ce clan de guérir les brûlures et les contusions en crachant dessus. Les Haoussa sont immédiatement froissés par une parole d'admiration. L'éloge de la beauté d'une femme par [158] un autre que son mari est une grave insulte. La réponse convenable aux compliments, si sincères soient-ils, est toujours :« Ça m'est égal, vous m'entendez ! »

Certaines particularités mentales distinguent parfois le magicien de son entourage. Il manifeste un pouvoir hypnotique sur lui ou sur les autres, montre un don pour les expériences extatiques, est sujet à l'hystérie, à des mouvements convulsifs et à des attaques d'épilepsie qui peuvent aboutir à une aliénation permanente. Aussi est-il souvent crédité d'un savoir spécial et des pouvoirs spéciaux requis pour guérir, faire des prodiges, pratiquer la divination et la prophétie.

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La population de l'île Niue ou Savage tenait le magicien pour inspiré des dieux. Quiconque était sujet à des crises d'épilepsie ou manifestait une démence temporaire était réservé à la profession magique, de sorte que celle-ci tendait à se confiner dans certaines familles « affligées d'une instabilité mentale caractérisée » ; il semble bien que les fakirs aient été d'abord inconnus et avec eux la production artificielle de mirages. Dans l'archipel Samoa, les devins se recrutaient parmi les épileptiques. Certaines peuplades indonésiennes, comprenant les Batak de Sumatra, choisissent de préférence pour la fonction de magicien des personnes chétives ou maladives. Chez les Subanun de Mindanao, le magicien en vogue est généralement un neurasthénique et un excentrique ; son entourage admet souvent, du reste, qu'il « frise la folie » ; cela ne diminue en rien le respect ni la confiance qu'on lui porte ; on trouve tout à fait normal qu'un homme doué d'un pouvoir sur le monde spirituel, ayant des visions et entendant des voix surnaturelles, possédé à certains moments par un esprit, soit démuni dans les conjonctures pratiques de tous les jours.

Le magicien des Sema Naga est essentiellement un voyant, un rêveur, un clairvoyant, «  Il a sans aucun doute souvent et à un degré variable, le don de seconde vue, et, comme le don est intermittent, il doit le simuler dans l'intervalle pour sauver sa réputation et s'abaisser à la supercherie ni plus ni moins que les médiums d'Occident. » Il est dans une certaine mesure possédé et a des crises qui « ressemblent plus ou moins à l'épilepsie » (J.H. Hutton). Un anthropologiste en mission parmi les Andamans rencontra un homme apparemment « sujet à des crises d'épilepsie » : or, les indigènes le tenaient pour un grand magicien [22].

Beaucoup de magiciens Akamba montrent par moments une telle nervosité et un air si farouche qu'un Européen parlerait [159] de déficience mentale, et les indigènes les regardent certainement comme stupides dans le cours ordinaire de la vie : « Leur compétence magique est en raison inverse de leur santé mentale [23]. » Les Lotuko retiendront le plus volontiers pour l'office de magicien l'individu qui présente une anomalie physique, gibbosité ou boitement, ou qui donne des signes réels ou truqués de folie. L'élu se retranche de la société des hommes et se retire dans la forêt pour plusieurs mois, puis il assume les devoirs de sa profession.

Chez les Pygmées Bachwa du Congo belge, les épileptiques et les albinos passent pour surpasser en pouvoir magique les autres individus. Paul Schebesta, que nous utilisons ici, a rencontré un garçon épileptique, « guère plus qu'un enfant », qu'on lui présenta comme le magicien le plus extraordinaire du district : tout le monde répugnait extrêmement à le rencontrer. Suivant les Nkundu, les épileptiques possèdent une terrible puissance occulte, l'elima. Chez les Bangala du haut Congo, les « personnes à moitié toquées » et celles qui avaient guéri de la folie étaient très redoutées ; elles étaient souvent présentées comme de puissants magiciens.

Chez les Ibo de la Nigéria méridionale, certains individus possèdent l'agwu. Ils se tiennent tranquillement et pour l'ordinaire seuls ; ils se conduisent d'une « manière puérile » montrant des objets tout en les appelant par leur nom ; parfois on les voit trembler des genoux ou claquer des dents ; ils passent aussi pour impuissants. L'agwu hérité, celui qui relève d'un esprit ancestral, est irrémédiable ; un médecin ne peut qu'apporter un soulagement temporaire au sujet qui en est marqué. On peut aussi acquérir l'agwu de son plein gré, puisqu'une personne atteinte de ce mal mental est censée disposer de la puissance occulte requise. Tous les médecins, par exemple, se le procurent pour exercer les devoirs de leur profession, et les lutteurs et les danseurs professionnels qui ont besoin d'une grande force physique en ambitionnent aussi l'acquisition. L'initiation à certaines sociétés secrètes, présidées par les esprits qui causent l'agwu, est le moyen le plus régulier d'acquisition ; l'acquisition toutefois demeure temporaire ; le pouvoir acquis peut dans certains cas être « gâté » ou neutralisé par certaines cérémonies. Les Ibo distinguent soigneusement entre ce type de comportement anormal et l’ala, l'état de démence permanente.

Les Indiens de Patagonie choisissent leurs magiciens parmi les enfants qui ont la danse de Saint-Guy. Suivant une autre source, le garçon (ou la fille) qui est « nous dirions excentrique » [160] leur paraîtra réservé pour l'office de magicien. Chez les Araucans, le magicien est « généralement, par sa formation, son mode de vie, sa complexion, un individu de nature tendue, nerveuse, chez qui la faculté de se plonger dans une transe cataleptique ou hypnotique est passée en seconde nature » (R. E. Latcham). Certains magiciens Lenga semblent capables de s'hypnotiser eux-mêmes en se tenant assis dans une position contrainte pendant des heures, tout en fixant leur regard sur un objet distant ; tant que dure cet état, ils sont censés avoir des visions, et leurs âmes voyagent hors de leur corps. Les Karaya de l'est du Brésil tiennent les sujets nerveux et épileptiques pour les candidats de choix à la magie. Chez les tribus de la Guyane, l'office de magicien semble s'hériter et passer du père à son fils aîné. Toutefois, note un auteur, à défaut de fils pour prendre la succession, les membres de la confrérie magique élisent et éduquent un autre garçon, « en donnant la préférence à un sujet de prédisposition épileptique » (E. F. im Thurn). Les guérisseurs et autres « mages »des Chorti du Guatémala présentent un léger accent de folie ; cette particularité paraît toute naturelle et indiquée chez un candidat à la carrière magique [24].

Le jeune Apache qui veut rentrer dans la profession le peut s'il réussit à convaincre ses amis de son « intense personnalité ». [25] Chez les Achomawi de la Californie septentrionale, la plupart des hommes-médecine paraissent présenter une complexion nettement psychopathique ; ils se sentent poussés par une force intérieure et irrésistible à devenir magiciens. Les candidats à l'office de magicien sont choisis, chez les Haïda, par le corps des magiciens au complet : on retient le plus souvent le jeune homme qui présente des « dons psychiques ».Dans l'est du Groenland, seuls les rêveurs, les visionnaires et les sujets prédisposés à l'hystérie ont accès à la carrière.

Chez les Koriak de Sibérie, ceux qui se font magiciens sont d'ordinaire « des jeunes gens nerveux sujets à des accès d'épilepsie ».Leurs crises sauvages alternent avec des états de complet épuisement pendant lesquels ils demeurent sans mouvement deux ou trois jours sans rien boire ni manger. Ils finissent par se retirer dans le désert pour y endurer des privations et se préparer ainsi à leur profession. Les magiciens Chukchi fréquentés par un anthropologiste russe étaient, en règle générale, « extrêmement excitables, à la limite de l'hystérie, et plusieurs d'entre eux étaient à moitié fous. Leur adresse à manier la supercherie dans l'exercice de leur art rappelait [161] l'adresse des fous. » Chez les Giliak de l'île Sakhaline, les magiciens sont presque toujours des individus souffrant d'hystérie sous une forme ou une autre.

Ces catégories n'épuisent pas les types ou les groupes de personnes disposant d'une puissance occulte bonne ou mauvaise. C'est ainsi que dans le sud-est de l'Australie, où chaque tribu se compose de deux classes exogamiques se mariant entre elles, tout membre d'une classe qui nuit à un membre de l'autre est crédité d'une influence occulte. Chez les Wurunjerri de l'État de Victoria, lorsque des gens des deux classes se trouvaient camper autour d'un feu commun, un homme d'une classe ne touchait pas le bâton de celui de la classe opposée de peur que ses doigts n'enflassent. S'il lui arrivait de le faire, il allait trouver le magicien, qui extrayait le mal qui s'était logé dans la main [26]. Chez les Arunta de l'Australie centrale, un homme a bien soin de ne pas laisser voir ce qu'il est en train de manger à certains de ses parents par alliance : ils risqueraient de projeter leur « odeur » dans sa nourriture et de la gâter. S'il mangeait d'un animal tué par un de ces proches, ce plat lui serait contraire, et il tomberait gravement malade. Chez les Anula, la profession magique est héréditaire au sein du groupe totémique de l'Étoile couchante, qui a des accointances spéciales avec des esprits célestes hostiles. Le magicien Anula ne peut que blesser, il est incapable de guérir : c'est dire que c'est un sorcier plutôt qu'un médecin [27]. Dans l'île de Mer (groupe oriental du détroit de Torrès), tous les habitants appartenaient, ou pouvaient appartenir, à l'une ou l'autre des deux sections de la communauté : la section Zagareb avait en exclusivité le pouvoir de faire la pluie et d'accomplir certains actes de magie privée ; la section Beizamle avait le monopole de certaines pratiques divinatoires. À Mabuiag (île du groupe occidental du détroit de Torrès), les membres du clan Chien étaient censés avoir de grandes affinités avec les chiens, comprendre mieux que quiconque leurs habitudes et exercer une autorité particulière sur eux. Certains rites et incantations magiques trobriandais sont le privilège d'un sous-clan spécial ; ils se transmettent par les femmes, mais leur exercice est réservé aux hommes ; ce monopole magique constitue l'un des biens les plus prisés du sous-clan.

On trouve chez les Keraki du district de Morehead (Papouasie) des individus capables de faire passer leur sang dans les personnes avec lesquelles ils ont contact. La transmission se produit surtout lorsque les premiers sont échauffés par l'effort. Dès que le sujet doué de cet étrange pouvoir se rend compte de sa chaleur, il avertit ses amis de ne pas s'asseoir trop près de lui tant qu'il ne s'est pas refroidi. Ce pouvoir est très avantageux à ses détenteurs, parce qu'ils sont les seuls à pouvoir guérir ses victimes. Certains indigènes s'avouent impuissants à maîtriser le processus de transmission, tandis que d'autres prétendent en puiser le pouvoir dans la consommation de grosses fourmis et la mastication de médecines secrètes.

Dans l'île de Mala (Malaita) de l'archipel Salomon, les gens de l'intérieur passent pour être plus riches en mana que la population côtière. Leurs « prières » aux âmes des morts pour obtenir aide dans la bataille, guérison, récoltes abondantes, sont particulièrement efficaces. Ils sont si « chauds » (saka) que, lorsque l'un d'entre eux visite un groupe côtier, il n'ose pas écarter ses doigts dans le geste d'indication : en dirigeant son doigt sur quelqu'un, c'est comme s'il le tuait avec un charrue ; la personne indiquée de la sorte serait en danger de mort. S'il crachait sur quelqu'un, celui-ci mourrait incontinent. Certains insulaires des îles Banks possèdent un pouvoir mystérieux « que les indigènes ont de la peine à expliquer ». Ils l'appellent leur uqa. Supposons que vous dormiez à la place où dort habituellement un étranger absent et que vous tombiez ensuite malade, vous saurez que l'uqa de l'étranger est responsable de votre mal ; supposons, au contraire, que vous quittiez un compagnon pour aller dormir ailleurs, vous serez suivi et frappé par l'uqa de l'homme que vous avez laissé ; en vous levant le matin, vous vous sentez faible et mou ; si vous étiez déjà indisposé auparavant, votre état sera pire. Bien qu'il n'y ait là aucune sorcellerie, une personne doit verser une somme d'argent à la partie lésée pour le dommage causé par son uqa et par « un acte de sa volonté » lever l'influence maligne. À Aurora (une des Nouvelles-Hébrides), l'homme qui voulait attraper un poulpe (wirita) prenait avec lui l'un des membres de la famille du Poulpe pour se tenir sur la côte et crier : « Un tel désire wirita » ; moyennant quoi, il en prenait une quantité.

Certains Dayak maritimes ont « une influence magique particulière » pour annuler les mauvais présages ; on y recourt très souvent. Lorsqu'une famille a reçu un avertissement de cette sorte, on prend une plante ayant poussé dans la plantation familiale, un peu de maïs, un peu de moutarde ou quelques pousses de concombre, que l'on porte à un sujet doué. Celui-ci la mange tranquillement crue et s'approprie de la sorte le [163] présage fâcheux, qui devient en lui absolument inoffensif [28]. Chez ces Dayak, le soin des malades n'est pas le monopole d'un manang (magicien) professionnel ; il arrive qu'on fasse appel à un homme « passant pour porter bonheur ». Celui-ci mâchera un mélange chaud et stimulant de bétel et de feuille de poivrier, puis il projettera sa salive sur la partie atteinte du malade tout en la frictionnant doucement avec les doigts ; ce traitement a la réputation d'être le plus efficace. Les Dayak continentaux de Sarawak attribuaient un pouvoir magique sur leurs champs de riz à leur rajah anglais, John Brooke. Chaque fois que le rajah visitait une tribu, ils lui apportaient un peu du padi à semer la saison suivante, pour le lui faire fertiliser en secouant au-dessus les colliers des femmes. Lorsqu'il entrait dans un village, les femmes lui lavaient les pieds d'abord dans de l'eau, puis dans du lait de coco et de nouveau dans de l'eau ; on gardait cette eau pour la distribuer dans les fermes. Les tribus trop écartées pour recevoir la visite du rajah lui envoyaient un petit morceau d'étoffe et un peu d'or ou d'argent, et, lorsque ces objets leur revenaient pénétrés de son pouvoir fécondant, on les enterrait dans les champs de riz.

C'était autrefois la coutume des Karen de Birmanie d'expulser du village les orphelins et de les contraindre à vivre par leurs propres moyens. On prêtait à ces malheureux des pouvoirs occultes, sans doute à l'idée que l'enfant qui parvenait à survivre dans la jungle ne pouvait qu'être protégé par une force surnaturelle [29]. La tribu montagnarde des Lakher (Assam) reconnaît à certaines personnes la faculté d'envoyer leur âme dans le corps d'autres personnes et d'y déterminer des maux de ventre pouvant entraîner la mort. L'ahmuo ‑ c'est le nom que l'on donne à cette sorte d'individus ‑ est toujours un envieux préoccupé de s'approprier les biens de son prochain. Chez les Angami Naga, certains sujets des deux sexes peuvent provoquer parmi les hommes ou les animaux la maladie ainsi que bien d'autres calamités. L'exercice de leurs « vertus occultes » n'est pas nécessairement, volontaire ; il se produit encore spontanément « en vertu d'une influence mauvaise qui émane d'eux au décours de la lune » [30]. Chaque village des Lhota Naga avait autrefois deux grands prêtres (puthi) qui tenaient le rôle principal dans tous les rites. Il n'y a plus de nos jours qu'un prêtre par village. La position n'est, pas alléchante, puisque certaines fautes verbales commises par lui pendant les cérémonies appellent sur sa tête le courroux divin. La personne choisie pour la charge de puthi doit n'avoir jamais connu certains accidents ou malchances : blessure du fait d'un fauve ou d'un ennemi, d'une chute d'un arbre ou d'un rocher, brûlure. La prospérité du village est liée à celle du puthi ; s'il était malchanceux, le village irait lui aussi à sa perte.

Chez les Kharia de Chota Nagpur, certaines personnes ont une bonne chance particulière (sae) en ce qui touche le riz. Le détenteur de sae est assuré d'avoir, au battage, un minimum de balle pour un maximum de grain par rapport à tous ses voisins. Le malheur est que certaines personnes peuvent dérober ce sae par un simple coup d'œil sur le riz battu. On interdit l'accès de l'aire à tous ceux qui sont soupçonnés de cette pratique perverse. Certains clans Birhor (une autre tribu de la jungle de Chota Nagpur) ont des pouvoirs occultes particuliers et spécifiques qui varient suivant la contrée d'où sont venus les ancêtres du clan. Deux clans, par exemple, ont la maîtrise des conditions atmosphériques. Un gros vent est-il en train de monter, un homme de ces clans n'a qu'à placer une cruche d'eau devant le campement tribal et ordonner à la tempête de passer à côté, celle-ci prendra aussitôt une autre direction. Il existe un autre clan dont les membres peuvent commander aux vents et aux pluies de mousson. Vents et pluies relâcheront toujours de leur violence à l'approche du campement en question. Chez les Gond, une peuplade aborigène du centre de l'Inde, certaines personnes s'attribuent le pouvoir de faire sortir les tigres de la jungle, de les saisir par les oreilles et de maîtriser leur voracité en leur chuchotant la défense de s'approcher des villages. Les sorciers Toda passent pour appartenir toujours à certaines familles dont ils héritent leur redoutable pouvoir de mal faire.

Dans le Punjab, certains individus, des familles entières, parfois tous les habitants de certains villages, ont le pouvoir de guérir maladies, blessures, ulcères et fluxions. Leur « vertu » leur vient d'un ancêtre éminent, à moins qu'elle ne leur ait été communiquée par un saint ou fakir ami. Le contact d'une de ces personnes douées suffit à produire la guérison, sans qu'il soit besoin d'incantations, de médecines ou de rites. L'attouchement guérisseur se pratique avec la main, le pied ou le gros orteil. On peut tout aussi bien manger de la nourriture préparée par le guérisseur, boire de l'eau dans sa main, se faire souffler ou cracher dessus par lui, se faire frictionner par lui avec de la terre ou des cendres. Ces croyances sont communes aux Hindous et aux Musulmans, aux paysans et aux nomades, sans distinction de race, caste ou confession [31]. Au Punjab, un fils premier-né peut arrêter une tempête de grêle en coupant un grêlon avec un couteau ; il peut arrêter une tempête de poussière en se tenant tout nu devant elle ; il a une réceptivité particulière pour la foudre, aussi ne lui permet-on pas de sortir par un jour de pluie. Sa présence engourdit les serpents. Les Musulmans sont convaincus que les enfants premiers-nés peuvent arrêter les orages en se mettant tout nus et en se tenant sur leur tête. Ces enfants extraordinaires sont également capables d'arrêter une pluie qui dure depuis des jours, simplement en faisant une torche de leur vêtement et en y mettant le feu.

Chez les Ba-ila, certaines personnes passent pour posséder le chescha, la main heureuse pour semer : on devine si leurs services sont recherchés par les cultivateurs. Les membres du clan Anjilo, de la peuplade Akikuyu, ont les hyènes pour « esclaves obéissantes » ; les membres du clan peuvent employer très utilement leur pouvoir sur ces animaux, par exemple en les tenant à l'écart du kraal à bétail. Les membres du clan Eithaga ont le pouvoir de faire ou d'empêcher la pluie ; dans le second cas, ils ont bien soin que n'en pâtissent pas les champs d'un forgeron, car, tout magiciens qu'ils soient, ils redoutent la magie, supérieure à la leur, des artisans du fer. Chez les Kipsigis (ramification des peuplades de dialecte Nandi), les anciens du clan Toiybi sont les faiseurs de pluie ; la relation particulière de ce clan avec la pluie est indiquée par son totem secondaire, l'éclair [32].

Les tribus du Soudan anglo-égyptien ont une foi intense à la chance ou à la guigne attachée à certaines personnes. « Ainsi, si la récolte est bonne telle année, on imputera souvent le succès à la bonne fortune de l'homme qui a semé ou planté et du garçon qui a semé. L'année suivante, on sera à leur affût, et on leur donnera d'ordinaire un salaire plus élevé pour les décider à prêter leur concours. Qu'un nouveau venu arrive au village et que les pluies soient mauvaises cette année-là, l'échec sera mis au compte de l'étranger. » (H.C. Jackson.)

Plusieurs tribus païennes de la Nigéria septentrionale attribuent des pouvoirs magiques particuliers à certaines familles. Chez les Waja, telle famille du village, par exemple, commandera à la pluie, telle autre chassera les sauterelles, une troisième régnera sur les rats. La famille la plus honorée est celle qui a les secrets d'une belle moisson ; personne ne ;peut commencer à moissonner si son chef n'en a pas donné l'ordre. Chez les Berom, certains sujets ont des pouvoirs spéciaux pour prévenir la pluie ; ces sujets sont considérés comme sorciers, et, lorsque les pluies tardent trop, les anciens de la tribu se réunissent pour examiner l'affaire et découvrir le coupable.

Des pouvoirs magiques particuliers étaient attachés à certains groupes d'Indiens Omaha. Le sous-clan de l'Oiseau, quand les corbeaux dévoraient son maïs, s'efforçait d'arrêter leurs déprédations en mâchant des grains de maïs que l'on crachait ensuite sur les champs. Les membres du clan Reptile s'occupaient des vers qui infestaient le maïs ; ils pilaient des vers avec du maïs et faisaient du tout une soupe, qu'ils mangeaient. Lorsque les membres du sous-clan Tortue désiraient dissiper le brouillard, ils traçaient sur le sol l'image d'une tortue et plaçaient dessus de petits morceaux d'une culotte rouge avec un peu de tabac. Les gens du Vent n'avaient qu'à battre leurs couvertures pour faire lever la brise qui chasserait les moustiques.

Les Klallam de l'État de Washington prêtaient aux gens d'un certain village (Elkwa) un pouvoir mystérieux sur tous les Indiens. Il leur suffisait de parler à voix basse d'une personne, éloignée peut-être de cinquante milles, pour lui ordonner de venir, et elle venait. S'ils disaient du mal ou souhaitaient du mal à une personne tout aussi éloignée, ses yeux se mettaient à tourner, et le mauvais souhait arrivait à passer ». Ils se procuraient ce mystérieux et redoutable pouvoir magique en se lavant les mains dans de l'eau noire qui remplissait en permanence les cavités de certains rochers très haut dans la montagne. C'était de l'eau magique (tamanous).

Le travail du fer dut paraître si mystérieux aux premiers hommes qui en furent les témoins qu'ils affectèrent un caractère occulte tant à sa fusion qu'à son forgeage. Cette disposition trouva confirmation dans le fait que la métallurgie est souvent pratiquée par des étrangers, de langue et de mœurs insolites, qui conservent jalousement les secrets de leur profession et forment une corporation, une caste séparée. Les diverses superstitions qui se sont, de temps immémorial, groupées autour du fer, soit peut-être du fait de sa nouveauté lorsqu'il fut introduit, soit du fait de son pouvoir magnétique, ont contribué à épaissir le mystère entourant la métallurgie. Chacun sait que les objets en fer éloignent le mauvais oeil et servent d'amulettes contre sorciers, âmes des morts, démons, bref contre toutes les influences malignes. On les utilise aussi comme talismans [33].

Dans beaucoup de peuplades africaines, le forgeron passe pour un faiseur de prodiges. Sa puissance occulte lui vaut souvent [167] une grande considération, mais on le redoute en même temps comme un sorcier possible. Les forgerons font parfois en même temps office d'hommes-médecine et de prêtres. Le « médecin du fer » des Ba-ila est un personnage très important : sans sa magie il serait impossible de tirer le fer du minerai. Avant de procéder à la fusion, on amène deux enfants du village, un garçon et une fille, que l'on met dans la fournaise. Le médecin leur remet à chacun une fève qu'ils doivent casser entre leurs dents. La fève, en se brisant, produit un bruit ; les assistants, dès qu'ils l'entendent, poussent un grand cri ; le bruit est mis en rapport avec celui du feu dans la fournaise et passe pour contribuer à la bonne fusion [34]. Lorsque l'opération va commencer, le médecin crache sur le minerai placé dans la fournaise les produits qu'il a mâchés. Le remplissage de la fournaise est assumé presque entièrement par le médecin, qui y ajoute certaines médecines, notamment un morceau de peau d'éléphant et quelques plumes de pintade ; la raison de l'usage est que le feu produit des bruits rappelant ceux du pachyderme et de l'oiseau, et les deux ingrédients renforceront de ce fait la combustion. Le feu est tabou, il est défendu de l'appeler « feu », on lui donne le nom de « le féroce » : cette épithète flatteuse le fait brûler mieux.

Chez les Akikuyu du Kénya, un membre de la corporation des sorciers peut mettre un sort sur un morceau de forêt pour empêcher qu'on le défriche. Vole-t-on de la canne à sucre dans un jardin ou des chèvres dans un village la nuit, le propriétaire va trouver le forgeron en se munissant du collier ou du bracelet de fer d'une personne décédée. Le forgeron, après l'avoir mis au feu, le coupe avec un burin en disant : « Que le voleur soit coupé comme je coupe ce fer ! » Il peut aussi prendre un glaive, le chauffer puis le tremper dans l'eau en disant : « Que le corps du voleur se refroidisse comme ce fer ! » Les deux incantations sont d'égale efficacité. Le coupable contractera une toux terrible, deviendra très maigre, dépérira progressivement. L'indigène du commun redoute trop la magie du forgeron pour rien lui voler. Autrefois, les forgerons passaient pour ensorceler les gens contre qui ils nourrissaient une rancune ; ils pouvaient aussi frapper un village entier avec leurs sorts. L'homme-médecine lui-même ne peut rien contre un forgeron.

Pour les Somali, le forgeron est, en même temps qu'un magicien redouté, l'allié dangereux des mauvais esprits. Aussi mettent-ils tous leurs efforts à ne pas le contrarier. Pas un Nandi ne déroberait quoi que ce soit à un forgeron ; il sait bien que le propriétaire de l'article volé chaufferait sa fournaise et, tout en activant ses soufflets, maudirait le voleur et déterminerait sûrement sa mort [35]. Les Wachagga du mont Kilimanjaro ont une profonde révérence pour le forgeron, l'artisan des armes mortelles, celui qui détient le merveilleux pouvoir d'unir le fer au fer. Comme la métallurgie est l'apanage de certains clans et familles plus ou moins en marge de la vie tribale, il est aussi redouté comme l'artisan des choses étrangères et étranges, et, de là à lui attribuer des pouvoirs magiques, il n'y a qu'un pas vite franchi. Chez les Lango, la fabrication des « lances de pluie » utilisées pour faire la pluie est le monopole des forgerons d'un clan déterminé. Les mêmes forgerons fabriquent également une lance pourvue de barbelures qui ressemblent à des ailes de sauterelles : on y recourt pour éloigner un essaim de ces insectes. Les forgerons Bari détiennent des pouvoirs occultes, et le fer tient une large place dans la technique d'éloignement ou de guérison des maladies. Les Bakongo regardent la forge d'un maréchal ferrant comme sacrée ; ils n'en voleraient jamais rien. Celui qui s'aviserait de le faire contracterait une grave hernie ; celui qui aurait l'audace de s'asseoir sur l'enclume verrait ses jambes enfler. Chez les Fang du Gabon, le forgeron d'un groupe de villages est aussi, en règle générale, son homme-médecine ou « prêtre ». Les Tiv de la province de Benue (Nigéria) voient dans la forge et dans tout ce qui a rapport avec elle un réservoir de puissance occulte. Celui qui possède ou porte un outil de forgeron n'a rien à craindre du sorcier qui tenterait de lui nuire : le sorcier serait foudroyé. Beaucoup de chefs Tiv, sans être forgerons, ont soin de garder à portée un jeu complet d'outils de forge. Les forgerons Teda ont la réputation d'être versés dans la confection des potions magiques et dans les autres pratiques de magie noire. Chez les Bambara du Soudan français, les forgerons forment une classe à part ; on leur attribue la possession d'une puissance « surnaturelle » et des rapports constants avec les esprits ; les forgerons sont riches, car on ne doit rien refuser à leurs désirs. Les forgerons occupent un rang social élevé dans les tribus Touareg, où ils ont qualité à la fois de médecins et de magiciens. En Abyssinie, les forgerons ont la réputation de sorciers capables de se métamorphoser en hyènes : « Peu de gens oseraient molester ou offenser un forgeron. »

Dans les tribus de la Sibérie, le métier de forgeron passe d'ordinaire du père au fils. À la neuvième génération, le forgeron devient automatiquement magicien, doué du pouvoir de guérir les maladies et de faire des prophéties. Son pouvoir héréditaire va en augmentant avec le nombre de ses ancêtres qui ont été forgerons. Les esprits redoutent souverainement le cliquetis du fer et le bruit des soufflets. Un proverbe yakoute dit : « Forgerons et chamans sortent du même nid » ; un autre est ainsi conçu : « La femme du chaman a droit au respect, la femme du forgeron mérite l'honneur. » Suivant la croyance des Bouriates, les forgerons aident les chamans noirs dans l'exercice de leur sorcellerie ; le forgeron se fabrique une effigie en fer de la victime qu'il projette, et il l'écrase avec son marteau : la personne visée n'en a plus pour longtemps à vivre.

Une puissance occulte appartient également aux personnes tenues pour « impures ». Les femmes durant leur grossesse, leur accouchement, le temps qui suit et durant leurs règles ; jeunes gens et jeunes filles au moment de la puberté ; couples récemment mariés ; veufs et veuves et, en général, personnes en deuil ; meurtriers ; personnes ayant affaire avec les morts (fossoyeurs, etc.) ; étrangers : toutes ces classes d'individus sont en état de souillure rituelle tant qu'ils ne sont pas passés par une cérémonie de purification. L'influence mauvaise qui rayonne d'eux est si pernicieuse qu'on a estimé nécessaire de les entourer de tabous rigoureux ordonnés à la protection de l'ensemble du groupe autant qu'à la leur propre [36]. Une puissance occulte est attachée, en outre, aux chefs et aux autres fonctionnaires « sacrés » ; les uns et les autres sont entourés d'une barrière de tabous visant d'une part, à protéger leurs compatriotes et, de l'autre, à prévenir une déperdition du sacré au contact de ce qui est commun et « profane ». Les dispositions qui les concernent sont renforcées lorsque la personne sacrée passe pour tenir dans ses mains le sort des récoltes, la multiplication des animaux domestiques ou du gibier, la pluie et la prospérité générale de son peuple. Nous rencontrerons mainte illustration de l'idée que ces chefs et rois divins ont le pouvoir de commander, en bien comme en mal, au cours de la nature.

[1]     Un chef du groupe Belep (près de la Nouvelle-Calédonie) passait pour un sorcier très puissant parce qu'il était hexadactyle des deux mains.

[2]     Le père Shilluk qui ne met pas à mort son enfant monorchide portera la responsabilité de tout le mal qu'il pourra faire une fois plus grand.

[3]     En Sénégambie, les albinos, auxquels on prête une vertu occulte, sont tenus pour des sorciers, et on les met à mort sans scrupule.

[4]     Notre source (un Ojibwa pur sang) ajoute que tous les sujets regardés comme sorciers sont, d'une manière générale, « remarquablement méchants, vont déguenillés et présentent un aspect sinistre ».

[5]     A.R. Radcliffe-Brown a rencontré un homme qui passait pour être mort et ressuscité trois fois. Un autre au cours d'une grave maladie, était resté douze heures plongé dans l’inconscience au point qu'on le crut mort.

[6]     Un Moxo qui avait perdu quelque temps conscience à la suite d'un accident devint magicien. Il se soumit à une rigoureuse abstinence d'une année, au terme de laquelle on lui versa dans les yeux le suc de certaines herbes caustiques pour purifier sa « vue mortelle ».

[7]     L'auteur utilisé ici (D. Kidd) a puisé ses renseignements touchant les croyances zouloues dans ce domaine auprès du fils d'un chef, un jumeau.

[8]     Les Bavenda du nord du Transvaal, qui tuent les jumeaux, mettent les corps dans une marmite qu'ils enterrent dans un endroit humide au bord d'un cours d'eau. Faute de quoi, ils pourraient déclencher une sécheresse.

[9]     « Une femme indigène que je connais a eu trois fois des jumeaux ; elle est très demandée pour poser les fondations d'un pigeonnier ou d'un poulailler, d'un enclos pour moutons et chèvres et même d'un kraal à bétail. » (Dugald Campbell.)

[10]     Dans tout le Libéria les jumeaux sont aussi des enfants magiques. Les parents ne les punissent jamais ; celui qui les frappe sur la main ne tardera pas à mourir. Leur secours est très apprécié en cas de maladie, et presque tous deviennent médecins.

[11]     Suivant les Bambara, un scorpion ne fera pas de mal aux jumeaux, mais il piquera quiconque est l'objet de leur ressentiment (Joseph Henry). Les jumeaux Haoussa passent pour prendre impunément les scorpions, « mais je l'ai vu faire à des individus qui n'étaient pas des jumeaux » (A. J. N. Tremearne).

[12]     Chez les Cherokee, les enfants que leurs parents destinent à la sorcellerie sont d'ordinaire des jumeaux. Pendant les vingt-quatre jours qui suivent leur naissance, on les nourrit uniquement de la partie liquide d'une bouillie de maïs, à l'exclusion de tout lait maternel, et on les tient rigoureusement à l'écart de toute visite. Ces jumeaux ont des dons merveilleux : ils volent, plongent sous terre, se promènent sur les rayons du soleil. Ils peuvent prendre toutes les formes végétales ou animales concevables. Le jumeau brille à la chasse, la jumelle excelle aux travaux féminins. Une fois grands, ce sont les êtres les plus pernicieux : ils n'ont qu'à vous imaginer abattu, en proie au mal d'amour ou à l'article de la mort, pour vous mettre bel et bien dans cette condition. « Tout ce qu'ils pensent se réalise. » Le seul moyen pour mettre la collectivité à l'abri de leurs méfaits est d'employer contre eux la magie durant leur période de réclusion. Ensuite, il serait trop tard. passé les vingt-quatre jours, ils sont des sorciers accomplis.

[13]     Suivant les Lillooet, les jumeaux sont bel et bien la progéniture d'ours grizzlés. Beaucoup de Lillooet prétendent que les jumeaux sont des ours grizzlés de forme humaine et qu'à la mort d'un jumeau son âme leur retourne et devient l'un d'entre eux.

[14]     Les jumeaux passaient pour les enfants de saumons ou pour des métamorphoses de saumons. Il leur était interdit, durant leur jeunesse, de s'approcher de l'eau, de crainte qu'ils ne reprissent leur forme de poisson.

[15]     Chez les Songish de l'île de Vancouver, les jumeaux passaient pour posséder en naissant des « pouvoirs surnaturels ». On les emmenait sur-le-champ dans les bois pour les baigner dans un étang et leur conférer ainsi une personnalité normale.

[16]     Les magiciens Tasmaniens pouvaient détruire des « foules » au moyen du mauvais œil (James Bonwick). Suivant les Kurnai de l'État de Victoria, le Blanc pouvait par un simple regard opérer des choses étonnantes, par exemple rapprocher d'un seul coup les berges d'un cours d'eau ou foudroyer mort un spectateur.

[17]     Dans les Nouvelles-Hébrides, les hommes s'enveloppent le pénis (à l'exclusion des testicules) dans des mètres de calicot ou d'autre matière ; cela donne une masse d'une soixantaine de centimètres qu'ils sont obligés de retenir à leur ceinture. (B. T. Somerville.) Une intention magique semble bien inspirer l'unique article vestimentaire des pygmées Tapiro de la Nouvelle-Guinée néerlandaise. Il s'agit d'un étui volumineux fait d'une courge et servant à recevoir le pénis. Il atteint parfois dans les trente-cinq centimètres de longueur, soit plus du quart de la taille d'un pygmée. Les indigènes ont une extrême répugnance à se produire sans cette protection (A. F. R. Wollaston). L'usage de l'enveloppe à pénis, autant pour se garder des « maux surnaturels » que dans un dessein de protection, est attesté chez mainte tribu du Brésil (Rafael Karsten).

[18]     L'ombre d'un sorcier célèbre de la rivière Waikoto avait le pouvoir de flétrir les arbres non protégés ; elle couchait raide mort les pagayeurs sur lesquels elle tombait. On renonça à se déplacer en canot tant qu'il vécut, personne n'osant le tuer. (A. S. Thomson.)

[19]     Pour éloigner le mauvais œil des esprits ou des sorciers, un cultivateur plante un piquet en bois au centre de son champ ; il y suspend à l'envers un vase de terre dont le fond est peint en blanc et noir ; ces couleurs ont la propriété d'attirer le mauvais œil et de l'empêcher ainsi de nuire aux récoltes.

[20]     Chez les Kipsigis (une branche des peuplades d'idiome Nandi), le pouvoir de mauvais œil est héréditaire et peut affecter l'un et l'autre sexe. Il apparaît d'ordinaire chez une femme de tempérament jaloux ; elle ne peut voir quelqu'un de bien portant ou de prospère sans désirer jeter un sort sur lui.

[21]     Sur le mauvais œil au Maroc et dans l'Afrique du Nord, E. Westermarck, Ritual and Belief in Morocco (London, 1926, I, 414 suiv.). Dans cette partie du monde arabe, il est difficile de distinguer entre la terreur du mauvais œil et la crainte des jnûn (jinni), les esprits. Les méfaits du mauvais œil et ceux des esprits coïncident souvent, et il faut en dire autant des charmes de protection ou d'éloignement.

[22]     Suivant E. H. Man, les Andamans ne voient pas les crises d'épilepsie « sous l'angle de la superstition ».

[23]     Les Akamba retiennent pour la profession de magicien les enfants de tempérament névropathique.

[24]     Notre source ‑ Charles Wisdom‑ souligne que, du moment où les particularités mentales ou affectives d'un sujet font augurer un sorcier éventuel, l'attitude de la communauté peut arriver à le persuader qu'il l'est vraiment. Cela risquera fort de se produire s'il offre un comportement antisocial marqué et fait preuve d'une conduite bizarre que les gens ne comprennent ni n'approuvent.

[25]     Beaucoup de magiciens sont vieux et ramollis, ce qui n'empêche pas les Apaches, qui ont le plus grand respect pour « les faibles d'esprit et les toqués », de croire tout ce qu'ils disent et de leur prêter des pouvoirs extraordinaires (A. B. Reagan).

[26]     Dans la tribu Wakelbura (Queensland) le magicien, dans l'exercice de sa profession, n'employait que des objets de la classe. Les Wakelbura s'imaginaient, en effet, que l'usage de toutes les choses de la nature avait été partagé entre les deux classes qui composaient la tribu.

[27]     La sorcellerie des magiciens Anula consiste uniquement dans l'utilisation de l'os pointeur pour tuer les gens. Leurs accointances avec les étoiles filantes s'expliquent probablement par la croyance d'une autre tribu, les Wotjobaluk de Victoria, qui, à la vue d'une étoile filante, concluaient qu'elle tombait avec le cœur d'une victime de l'os magique (Howitt).

[28]     Un omen est souvent regardé, non seulement comme le signe d'une bonne ou mauvaise fortune, mais comme la cause de l'événement présagé ; dans ce cas, il est possible parfois de traiter un omen défavorable de manière à annuler son effet maléfique ou à le faire virer à un résultat bénéfique. Le Maori qui rencontrait un lézard le tuait, crachait dessus puis en brûlait les morceaux afin de détourner l'omen funeste (Elsdon Best). Les Bornéans en train de descendre une rivière entendent-ils le cri d'un faucon du mauvais côté, ils sont sûrs d'aller à une imminente calamité. Aussitôt ils font volte-face, gagnent la berge et y allument un feu. « En rebroussant chemin, ils mettent le faucon du bon côté, et, rassurés, ils peuvent reprendre leur route. » (A. C. Haddon, Head Hunters... London, 1901, 387.) Dans certaines tribus du Manipur, le voyageur qui rencontre une taupe essaie de tuer la bête de mauvais augure (T. C. Hodson). Chez les Kuraver (tribu ou caste pillarde de l'Inde méridionale), lorsqu'un individu renonce à son voyage à la suite de certains signes observés en cours de route et revoit les mêmes signes sur le chemin du retour, « le mauvais présage se transforme en présage favorable, et il peut sans crainte reprendre son itinéraire pour aller perpétrer ses méfaits » (W. J. Hatch). Suivant les Tanala de Madagascar, l'avenir est commandé par le destin, ce qui ne les empêche pas d'accorder la plus absolue confiance aux charmes. Même lorsque le cours des événements a été déterminé par le recours à la divination, « on peut presque toujours modifier l'avenir au moyen de la magie voulue » (Ralph Lindon). Les Bakgatla voient dans certaines particularités du comportement animal des signes néfastes. La vache qui se couche en tirebouchonnant sa queue et en en battant le sol sans arrêt « annonce du malheur ». Si l'animal n'est pas attrapé et promptement tué, le propriétaire ou l'un de ses proches mourra. Autre présage funeste lorsqu'une vache boit son urine ou beugle comme un taureau ; ici encore, il n'est que d'abattre l'animal pour écarter le danger redouté (I. Schapera). Chez les Akikuyu, il est de mauvais augure pour une femme de dormir avec son pagne de cuir à l'envers, mais il y a moyen de tout arranger en crachant sur le sol (action faste) et en remettant le pagne comme il faut. Dans la pensée des Akikuyu, un enfant né pieds devant, et de ce fait porte-malheur, ne doit jamais enjamber une personne étendue sur le sol. Sinon, il doit au plus tôt faire le mouvement contraire (C. W. Hobley). Pour les Bangala du Congo supérieur, la bonne manière de parer le mauvais effet d'une action néfaste est, plutôt que de l'inverser, de la renouveler. Pour eux, un coup de pied porté contre une personne est l'égal d'une malédiction ; s'il est le fait d'une inattention, le coupable doit tourner autour d'elle et lui appliquer un léger coup de pied, faute de quoi elle irait au-devant d'un malheur certain (J. H. Weeks). Suivant les Timné de la Sierra Leone, lorsqu'une « araignée » (sans doute un coléoptère) joue du « tambour » dans l'oreille de quelqu'un, un de ses proches mourra. Le « tambourinage » est plus qu'un présage ; il cause proprement la mort. En ce cas, tout sacrifice, toute mesure de propitiation est inutile : le présage est réfractaire à toute intervention (N. W. Thomas). Le Cherokee qui a rêvé qu'il était mordu par un serpent se soumettra au même traitement que s'il avait été bel et bien mordu ; faute de quoi la partie supposée atteinte enflerait et s'ulcérerait exactement de la même façon, fût-ce des années après (James Mooney). Chez les Tinné du sud de l'Alaska, les présages « impliquent une obscure idée de causalité, en ce sens que l'omen est plus qu'une prémonition : il est d'une certaine manière l'instrument de la réalisation de l'événement ». Le moyen d'éloigner la calamité sera donc d'éviter l'omen lui-même.

Comme l'observe le missionnaire que nous citons, la « superstition des Blancs » pratique une attitude analogue à l'égard des présages (Julius Jetté). Chez les Ifugao païens du nord de Luzon, les présages favorables ont pour premier effet de commander à l'avenir ; l'aspect de prémonition n'est que secondaire. « C'est ainsi que le présage auspicial a pour premier effet de faire transpercer le gibier, de faire décapiter un ennemi, d'assurer le succès d'une vente d'esclaves ou d'une tournée commerciale ; la prédiction n'est qu'accessoire. » C'est dire, comme le remarque notre source, que les rites divinatoires forment une « sorte de magie » (R. F. Barton).

[29]     Chez les Yualayai de la Nouvelle-Galles du Sud, le grand dieu Baiame exauce la prière du jeune orphelin pour la pluie. L'enfant n'a qu'à courir dehors lorsque les nuages passent au-dessus de l'endroit, à regarder le ciel et à crier : « Eau, descends. Eau, descends «  » Si les pluies ont dépassé les désirs, le dernier enfant « possible » d'une femme peut y mettre un terme en brûlant du midjeer, une certaine espèce de bois (Mrs K. L. Parker).

[30]     À Khonoma, qui nous est présenté comme le type du village Angami, la cérémonie pour arrêter la pluie doit être célébrée par un homme qui n'a pas eu d'enfant. Il n'a pour cela qu'à sortir de sa maison avec une assiettée d'eau et à la faire bouillir jusqu'à complète évaporation. Il dira ensuite : « Que les jours soient beaux comme ceci », et il ne pleuvra pas de sept ans. Dans le village de Kohima, les cérémonies pour faire pleuvoir sont réservées à une douzaine environ de familles appartenant au putsa (« consanguinité ») d'un clan déterminé.

[31]     La famille mahométane qui possède le barkat (puissance occulte bénéfique) est le foyer d'une lutte constante à qui en héritera. L'aîné essaie d'imposer son droit d'aînesse, les frères cadets soutiennent que le barkat s'hérite à parts égales et qu'eux aussi sont saints, capables de guérir des maladies à l'égal de leur père et en droit de partager également les revenus de cette profession lucrative (Audrey O'Brien).

[32]     Lors d'un violent orage, il incombe au clan du Tonnerre (Toiyoi) de frictionner une hache avec les cendres d'un feu et de la lancer en dehors de la butte en s'écriant : « Tonnerre, tais-toi dans notre localité. » (A. C. Hollis.)

[33]     Sur l'emploi du fer comme charme (W. W. Skeat, Malay magie, London, 1900) : clou de fer pour protéger le nouveau-né et l'âme du riz des puissances du mal ; une paire de ciseaux ‑ symbolisant le fer ‑ placée sur la poitrine d'un cadavre pour effrayer les esprits malins et les tenir à distance ; Edgar Thurston (Ethnographie notes on Southern India, 341) : les femmes qui viennent d'accoucher conservent un couteau ou un autre objet de métal dans leur chambre et l'emportent avec elles ; les gens qui passent près d'un incendie ou d'autres lieux hantés portent un couteau ou une tige de fer ; Verrier Elwin (The Agaria, Calcutta, 1942) : on touche les petits enfants avec une faucille rougie au feu ; on enfonce dans la porte des maisons des clous de « fer vierge » ‑ le fer sorti d'un four qui sert pour la première fois ; H. H. Johnston (Journ. anthrop. Inst. XV, 1886, 8) : chez les Wataveta, une femme enceinte porte une large frange de chaînettes de fer au-dessus de ses yeux ; A. B. Ellis (The Yoruba-speaking peoples... London, 1894, 113) : anneaux et clochettes de fer attachés aux chevilles d'un enfant, anneaux de fer placés autour de son cou éloignent par leur tintement les esprits mauvais qui produisent chez les jeunes une maladie mortelle, etc.

[34]     Le choix d'un petit garçon et d'une petite fille pour casser les fèves semble inspiré par leur ignorance des choses sexuelles. L'innocence ou la « fraîcheur » des enfants empêche la flamme du four d'être trop forte et de faire rater l'opération. Chez les Bathonga, il est défendu à une personne mariée d'allumer le four qui sert à la potière pour cuire ses vases : la personne mariée, étant « chaude », déchaînerait le feu et ferait éclater tous les vases.

[35]     De même, personne ne s'aventurerait à voler une potière, car, la fois suivante, elle dirait en chauffant ses vases : « Éclate comme un pot et que ta maison devienne rouge ! », et la personne visée par la malédiction mourrait.

[36]     En dépit de sa condition d'« impureté » et des tabous rigoureux qu'elle entraîne, la femme enceinte peut parfois faire servir au bien son pouvoir occulte. Les indigènes de Nias (île à l'ouest de Sumatra) tiennent beaucoup à faire planter les arbres fruitiers par une femme enceinte à cause de l'influence fertilisante qui émane d’elle (J. P. Kleiweg de Zwaan). Les Menangkabau de Sumatra invitent une femme dont la grossesse est très avancée à partager leur festin dans une grange à riz : ils escomptent que son état sera propice à la multiplication du riz (J. L. van der Toorn). C'est une aubaine pour les Nicobarais de faire ensemencer leur jardin par une femme enceinte et par son mari (R. C. Temple). Partout où elle passe, dans quelque maison qu'elle entre, la femme enceinte est messagère de bonne fortune (W. Svoboda). Chez les Zoulous, on lui fait parfois moudre du grain que l'on brûle ensuite dans les plantations déjà avancées pour les engraisser (Dudley Kidd). Chez les Yuki côtiers de la Californie du Nord, la femme enceinte porte normalement bonheur à son mari parti chasser le cerf. Si, toutefois, il n'est pas un chasseur heureux, on ne lui permet pas de continuer à chasser, car il compromettrait la chasse de tous les autres (E. W. Gifford). Au Groenland une Eskimo en couches (ou dans les jours suivants) peut apaiser une tempête : elle n'a pour cela qu'à sortir, à remplir sa bouche d'air et, rentrant dans la maison, à rendre cet air. Attrape-t-elle des gouttes de pluie dans la bouche, le temps sera sec (Hans Egede).

De même, on attribue parfois aux femmes indisposées ou à leurs menstrues une vertu bénéfique. Suivant les Arapesh montagnards (tribu papoue), l'homme qui voit un marsalai ‑ un être « surnaturel » incarné d'ordinaire dans un animal aquatique ‑ mourra à moins qu'il n'obtienne le secours d'une femme ayant ses règles. « Elle lui donne à boire de l'eau dans laquelle elle a fait baigner des feuilles tachées de sang menstruel, ou encore elle lui masse la poitrine ou le frappe avec son poing fermé tout en tenant élevée sa main droite, celle qui lui sert pour chasser, « afin de lui conserver le pouvoir de procurer de la nourriture à ses enfants » (Margaret Mead). Dans une telle cérémonie, la vertu de la femme exorcise l'influence mauvaise qui possède l'homme, mais, comme ce contact avec elle est dangereux, on ne doit pas lui permettre d'affecter son habileté de chasseur. La méthode décrite s'emploie aussi avec succès lorsqu'un individu croit avoir été l'objet de machinations magiques. Une autre mesure prophylactique non moins efficace consiste à prendre une potion dans laquelle on a fait tremper des feuilles arrosées de sang menstruel. (Ibid.) Les Ainu du Japon attribuent au sang des règles une vertu talismanique à tel point que celui qui en aperçoit une goutte sur le sol l'essuie et s'en frotte la poitrine. Il demandera même à la femme indisposée de céder un morceau de son linge protecteur (B. Pilsudski). Les Nama ou Namaqua (tribu hottentote) ont soin, lorsqu'une fille a ses premières règles, de la conduire à travers le village pour lui faire toucher tous les béliers des parcs et tous les vases à lait des maisons (J. E. Alexander). Les Herero attribuent à l'influence mystérieuse de la femme en menstrues une action bénéfique sur le bétail. Chaque matin, on lui apporte le lait de toutes les vaches pour le lui faire consacrer en y portant les lèvres (Hans Schinz ; J. Irle). Les Ba-ila de la Rhodésie du Nord s'imaginent, que la femme en menstrues chasse les mouches tsé-tsé à condition qu'elle se rende où il s'en trouve, à s'y asseoir et à se laisser piquer par elles (E. W. Smith et A. M. Dale). Chez les Bavenda du Transvaal, lorsque l'accouchée reprend sa vie normale, son mari lui rend une visite rituelle et se frotte la paume des mains et la plante des pieds avec une poudre faite de sang menstruel. La femme lui fait don d'un bracelet. Le mari qui néglige ce rite de purification sera pris de frissons qui l'emporteront (H. A. Stayt). Les Barundi (tribu d'Afrique orientale) n'isolent pas la fille en instance de puberté, ils la promènent dans toute la maison en lui faisant toucher tous les objets afin qu'elle les bénisse par son contact (Oscar Baumann). Chez les Lillooet de la Colombie britannique, lorsque la terre était trop molle au gré des gens qui auraient préféré le gel, on faisait circuler sans arrêt une jeune fille à l'article de la puberté. Très vite, dans un délai d'un jour ou deux au plus tard, la terre gelait et durcissait. Les Shuswap qui désiraient un adoucissement du temps en période hivernale faisaient allumer du feu à une jeune fille qui y chauffait quelques pierres. Lorsque les pierres étaient bien chaudes, la fille les saisissait avec des pincettes et prononçait en même temps une prière pour que la température s'adoucit et fît fondre la neige, ainsi qu' « avaient fait les pierres » (James Teit). Les Tinné de l'Alaska attribuent au sang menstruel des propriétés curatives dues au fait qu'il incarne le principe vital. C'est pourquoi une mère ayant perdu plusieurs enfants fera porter à l'enfant qui lui reste un harnachement fait avec des linges souillés de sang menstruel. On fait tremper ces chiffons dans un réservoir d'eau dont le liquide servira ensuite à baigner les jeunes enfants, à moins qu'on ne le leur administre pour usage interne. Une mère ne se sert jamais de son propre sang, elle recourt toujours aux linges souillés d'une autre femme. Ce qu'on pourrait expliquer ainsi : son enfant ayant déjà reçu d'elle tout le pouvoir vital qu'elle peut communiquer, il est nécessaire de faire appel à une autre pour procurer un supplément de vitalité (Julius Jetté).

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