Les magiciens professionnels

Le magicien professionnel peut être, un homme-médecine, un individu qui emploie des objets matériels (charmes ou « médecines ») doués, de nature ou par son intervention, d'une puissance occulte [1]. Il fait aussi usage d'incantations et d'actions rituelles chargées d'assurer ou de renforcer l'efficacité de ses médecines. L'aboutissement de ses opérations magiques dépend souvent de mânes ou d'esprits amis, d' « auxiliaires », auxquels il est redevable de ses dons spéciaux, avec lesquels il est en constante communication et dont il reçoit régulièrement aide et réconfort. L'homme-médecine est le seul type de magicien connu en Australie et dans la grande majorité des tribus indiennes des deux Amériques. Le type s'en retrouve aussi, moins répandu, chez d'autres peuples primitifs de la Nouvelle-Guinée, des îles du Pacifique et de l'Afrique.

Le magicien professionnel peut aussi être un chaman possédé, par intermittence ou d'une manière continue, par un être spirituel qui s'exprime par sa bouche et inspire ses actes [2]. Par divers moyens, le chaman se plonge dans un état d'hypnose et de dissociation mentale dans lequel il a des visions qui lui semblent réelles, jouit de la seconde vue, révèle des choses futures ou cachées, accomplit des exploits impossibles au commun des hommes. Ce type est le plus courant en Mélanésie, Polynésie, Micronésie, Indonésie, Malaisie, dans l'Inde méridionale (Dravidiens), en Afrique, en Asie septentrionale, chez les Eskimos. Il se rencontre aussi dans quelques tribus amérindiennes [3].

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Comme tel, l'homme-médecine typique ne présente pas de complexion psychopathique. Les hommes-médecine des tribus Arunta et Kaitish de l'Australie centrale sont « nettement le contraire de tempéraments nerveux et excitables » ;ils sont, par ailleurs, « doués d'une imagination très supérieure aux autres » ; ils se persuadent donc facilement et n'ont pas de peine à convaincre leur milieu qu'ils ont vu en rêve des esprits d'ancêtres et ont conversé avec eux. Les homme-médecine Ona de la Terre de Feu nous sont décrits comme « sains d'esprit », sans anomalie psychique. Nous avons vu cependant qu'une complexion névrosée est loin d'être rare chez les hommes-médecine indiens, et cette disposition, peut-on ajouter, est souvent développée par l'usage, entre autres, de drogues [4]. Le type du chaman sibérien est, au contraire, régulièrement celui d'un sujet inadapté, impropre à la vie pratique, plus ou moins introverti, facile à s'exciter, en proie eux hallucinations, bref, morbide et hystérique. S.M. Shirokogoroff remarque néanmoins que les chamans toungouses, qui recourent à des moyens artificiels pour entrer en transe et prolonger celle-ci tout le temps de leur séance, doivent disposer d'un corps sain et d'un système nerveux solide. Sinon des maladies mentales entraveraient leur adresse à produire la condition extatique. D'où l'on peut conclure que des hommes-médecine peuvent présenter, à l'occasion, toute l'instabilité mentale qui va avec le chaman, et que des chamans peuvent, à l'occasion, n'être pas moins sains d'esprit que des hommes-médecine.

La ligne de démarcation entre les deux grandes classes de magiciens professionnels est à chercher non dans des qualités mentales différentes mais dans la présence ou dans l'absence de la possession. Il est vrai que la réalité d'un tel phénomène n'est pas de détermination commode. Lorsque le magicien entre en transe, perd conscience, tremble de tous ses membres, offre d'autres symptômes de dissociation, on ne peut pas toujours trancher s'il se considère, ou si on le considère, comme vraiment possédé par un esprit ou simplement illuminé spirituellement. « Venez, ancêtres, et révélez-nous les choses », s'écrie un devin Tembu de l'Afrique du Sud, au moment d'entrer en transe ; or, on ne dit pas pour autant que le devin soit possédé par les ancêtres. La même incertitude sur la réalité de la possession a été remarquée chez d'autres peuplades primitives. Il reste qu'une différence fondamentale sépare les hommes-médecine des chamans, qu'ils pratiquent une magie approuvée par la société ou qu'ils s'adonnent à la magie noire du sorcier.

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Autre distinction fondamentale que celle qui sépare les magiciens des prêtres. Le magicien compte exclusivement sur l'exercice de sa puissance occulte ou s'assure les services d'esprits soumis à sa volonté : le prêtre adopte d'ordinaire à l'égard des esprits une attitude d'humilité et les gestes d'un suppliant. Le premier agit pour son compte et de sa propre autorité ; le second agit en qualité de représentant officiel de la communauté dans ses rapports avec les êtres spirituels, et souvent comme une sorte de médiateur entre elle et les dieux. Les opérations du premier sont le plus souvent simples et réservées à un cercle étroit ; au contraire, les cérémonies publiques de texture plus ou moins complexe, surtout les rites sacrificiels, sont confiées au prêtre. Le rôle du magicien reflète d'ordinaire son expérience personnelle directe du monde invisible, celui du prêtre repose davantage sur l'étude et l'expérience acquise par un apprentissage prolongé. Avec le développement de l'animisme, la reconnaissance de dieux en bonne et due forme, l'institution d'un rituel complexe de sacrifice et de prière, la ligne de démarcation entre les fonctions magiques et les fonctions sacerdotales n'a cessé de s'accuser. Le magicien sera relégué dans un rôle mineur, par exemple de guérisseur par suggestion, de faiseur de pluie, de prophète, d'interprète de présages. Là où la magie est devenue de mauvais aloi, un art qui se réfugie dans les cavernes et dans l'ombre, le magicien et ses pratiques seront rejetés dans les ténèbres extérieures.

Chez certaines peuplades primitives très arriérées et d'autres qui le sont moins, la même personne réunit les fonctions de magicien et de prêtre ; ce dut être partout le cas avant l'avènement des sacerdoces. En Australie et en Nouvelle-Guinée, les hommes-médecine ajoutent à leur rôle de médecins et à leur fonction éventuelle de sorcier la responsabilité des actes rituels intéressant tout le groupe. R. H. Codrington remarque à propos des Mélanésiens en général que « sorciers, médecins, faiseurs de temps, prophètes, devins, rêveurs opèrent tous par la vertu du mana et que la connaissance de cette vertu passe du père au fils ou de l'oncle au fils de sa sœur » de la même façon que la science des rites et des méthodes de sacrifice et de prière ; très souvent l'individu qui connaît le sacrifice connaît aussi la manière de faire le temps et de fabriquer des charmes de destination diverse ». On trouve dans chaque village des îles Salomon un individu qui conduit aux « prières » avant la pêche ou la chasse, les semailles ou la moisson ; il bénit les canots, guérit les malades, enquête sur les gens soupçonnés de pratiquer la sorcellerie contre leur prochain. Dans les îles Fidji, certains magiciens ‑ pas tous ‑ tenaient aussi la place de prêtres. Le sacerdoce officiel de Tahiti comprenait des sorciers de profession (tahutahu) de rang élevé ; ils étaient censés diriger leur art maléfique contre les ennemis de la communauté, intérieurs comme extérieurs. Chez les Maori, le tohunga du village, qui est essentiellement magicien, dirigeait ou accomplissait tous les actes cérémoniels importants. Chez les Minahassa et les Bugi de Célèbes, les fonctions de chaman et de prêtre ne font qu'un. Le magicien de Nias est aussi le sacrificateur. Chez les Kayan de Bornéo, le dajung cumule les fonctions de magicien et de prêtre ; de même, chez les autres tribus Dayak. Chez les Lushai de l'Assam, les puithiam (« grands connaisseurs ») sont chargés des sacrifices, mais toute leur préparation à l'exercice de ce rite sacerdotal consiste à retenir les incantations à prononcer par un sacrificateur. Pour ce qui est des peuples forestiers les plus primitifs de l'Inde du Nord, impossible de tracer une démarcation entre le magicien et le prêtre. Les hommes-médecine Bavenda s'acquittent de tous les rites sacrificiels, à l'exception des sacrifices annuels qui ouvrent la saison des moissons. Chez les Akikuyu, ils offrent les sacrifices et font les prières au cours des cérémonies tribales. Chez les Akamba, en revanche, si c'est l'homme-médecine qui décide d'ordinaire du moment où il faut sacrifier aux âmes des ancêtres dont il est l'interprète, ce n'est pas lui qui officie ; la fonction est réservée à certains vieillards des deux sexes, qui agissent vraiment en qualité de prêtres. Le cumul des fonctions sacerdotales et magiques a été constaté chez d'autres peuplades africaines : chez les Mashona de la Rhodésie du Sud, les Wacogo du Tanganyika, les Shilluk, les Famg. En Amérique du Nord, les deux fonctions vont parfois ensemble : ainsi chez les Eskimos et sur la côte nord-ouest (Haïda, Tlingit). Dans les tribus plus évoluées des plaines de l'est (Pawnee, Ojibwa) et dans le sud-ouest (Navaho, Apaches, Indiens Pueblo), les magiciens se distinguent nettement des prêtres ; on notera toutefois que ceux-ci, outre la présidence des rites tribaux et la garde des mythes sacrés, peuvent guérir les maladies, dissiper les mauvais sorts, procurer des pluies abondantes. Dans l'aire culturelle des Maya-Aztèques, des Chibcha et des Inca, il existait un sacerdoce organisé, tandis que la classe des magiciens demeurait inorganique et dans certains cas itinérante. Si l'on passe aux Indiens plus primitifs de l'Amérique du Sud, chaque groupe tribal a d'ordinaire un individu chargé de toutes les fonctions magiques et sacerdotales. Les chamans des tribus sibériennes participent aux solennités publiques, aux prières et aux sacrifices ; le plus souvent, ils n'y interviennent d'ordinaire qu'à un rang secondaire, et, pour beaucoup d'actions rituelles, leur participation n'est pas essentielle.

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La possession et l'exercice de la puissance occulte est rarement le privilège exclusif des hommes-médecine et des chamans, mais ceux-ci en disposent à un degré supérieur et l'exercent [180] plus couramment que les profanes. Dans les niveaux inférieurs de culture, tout adulte est persuadé qu'il peut exercer certaines formes de magie ; doute-t-il de son adresse, il ne doute pas de celle de son entourage. Parmi les actes magiques ne demandant pas d'intervention savante, certains sont de nature très simple. Toutefois, dans une communauté hantée par la magie, même les actes à portée de gens ordinaires bien au fait de ce qu'il y a à faire et ayant un puissant désir de le faire peuvent présenter parfois une élaboration très poussée.

Les aborigènes de Tasmanie, aujourd'hui éteints, ne semblent pas avoir eu de magiciens professionnels [5]. Dans le Queensland septentrional, il est difficile de distinguer entre, praticiens réguliers et « charlatans », c'est-à-dire entre magiciens reconnus et individus également dégourdis et intelligents qui s'arrogent les mêmes pouvoirs magiques. Chez les Arunta, les Ilpirra et d'autres tribus de l'Australie centrale, n'importe qui peut avoir recours à la sorcellerie, mais seuls les hommes-médecine ont le secret du remède. Certains opérateurs très âgés sont doués du pouvoir d'ensorceler des groupes entiers de gens, ce qui n'est pas à la portée des autres magiciens. Dans la tribu Murngin du Territoire du Nord, point n'est besoin d'être un magicien professionnel pour faire la pluie : « Tout un chacun peut le faire à condition d'observer la bonne méthode. »

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Chez les Elema du golfe de Papouasie, on pourrait presque dire que chacun est son propre magicien comme il est son charpentier. Il a une magie pour la pêche, pour la culture du sol, pour l'amour, etc. Il la garde naturellement pour lui afin d'empêcher ses voisins de percer le secret de ses réussites. Les Orokaiva n'ont pas de nom pour les opérateurs de magie blanche, mais seulement pour l'individu qui pratique la magie illicite de caractère antisocial. Tout un chacun connaît et exerce la magie blanche, « soit qu'il la reconnaisse pour telle, soit qu'il n'y voie que du bon sens ». Tous les Papous Kiwai ont beau être à eux-mêmes leurs magiciens, on trouve souvent chez eux une spécialisation marquée du pouvoir magique ; ainsi, une personne qui pourra produire le vent sera incapable de le faire tomber ; une autre commandera à la pluie de tomber mais ne pourra pas l'arrêter. Les Koita et les tribus de dialecte Roro possèdent tout, un secteur de magie praticable par les laïcs, en dehors de celle qui est exercée par les « experts spécialisés ». Chez les Tamo de la baie de l'Astrolabe, tout vieillard peut être magicien, mais certains ont naturellement plus de renom que d'autres. Dans les îles d'Entrecasteaux, personne ne dissimule ses connaissances en la magie blanche ; chacun est fier de ce qu'il sait et préoccupé de développer son savoir. Les Mélanésiens n'ont pas plus de classe de magiciens que de classe sacerdotale. Tout homme en vue, ou peu s'en faut, a quelques connaissances de pratiques secrètes, de même qu'il sait comment aborder quelques mânes ou esprits. Tout « homme en vue », car les gens du commun, qui ne sont rien de leur vivant, ne seront pas davantage après la mort ; vivants ou morts, ils n'ont pas le mana voulu pour exercer la magie. Bien que cette affirmation soit vraie en général, il semble que, dans la plupart des îles, toute personne mal disposée puisse faire « du poison » (magie noire) si elle est au courant des méthodes voulues. Dans les Nouvelles-Hébrides, par exemple, on trouverait difficilement un membre adulte de la communauté qui ne soit pas familier avec quelque forme de magie et ne l'exerce à l'occasion pour son compte ou pour celui des autres [6].

Chez les Maori, l'exercice du pouvoir magique n'était pas le monopole des tohunga. Mais certaines formules n'étaient employées que par eux.

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Dans l'île de Florès, tout le monde peut utiliser quelques formes de magie, mais seuls les praticiens réguliers le peuvent à grande échelle. On n'a pas trouvé de magiciens profession­nels chez les Igorot du nord de Luzon : « Chacun se débrouille tout seul. »

Dans les îles Andaman, si le magicien de profession en sait beaucoup plus long sur les propriétés occultes des objets, tout homme ou toute femme en ont des lumières et ont leurs propres moyens de traiter les maladies, d'empêcher le mauvais temps et d'opérer d'autres prodiges.

L'office de magicien n'est pas héréditaire chez les Babemba de la Rhodésie du Nord. Les vieux tiennent normalement leurs fonctions magiques de leur qualité de chefs de famille. La magie Akamba n'est pas le monopole de praticiens professionnels ; c'est ainsi que la plupart des chasseurs connaissent la manière de confectionner la médecine pour attraper le gibier. Toute la magie Azandé est bien privée : « Les princes acquièrent des médecines pour attirer leurs sujets ; les femmes, pour les occupations de leur sexe ; les jeunes gens, pour les activités de leur âge ; le chasseur acquiert des médecines de chasse, le forgeron des médecines de forge, le consultant de l'oracle du « rubbing-board » * des médecines pour son oracle. » Un homme peut demander au détenteur d'une médecine de la faire servir à son profit comme il peut obtenir la possession réelle de la médecine et l'employer lui-même. Il en résulte que tout indigène, sauf les petits enfants, quel que soit son âge ou son sexe, est dans une certaine mesure un magicien. Un jour où l'autre l'Azandé aura sûrement à se servir d'une médecine (E.E. Evans-Pritchard).

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Parmi les Indiens de la Patagonie, la sorcellerie n'est pas le monopole des hommes-médecine ; n'importe qui peut passer pour s'y adonner. Les Araucans ont des hommes-médecine de profession, mais ceux-ci ne sont pas seuls à exercer les fonctions magiques. Chez les Apinayé (Brésil), tout individu « à demi adulte » et mal intentionné peut provoquer la maladie par voie de sort. La magie de la pluie est d'usage très courant parmi les Karaya du Brésil oriental n'importe qui a quelque connaissance de la technique et peut improviser le dispositif nécessaire pour produire l'humidité lorsque le besoin s'en fait sentir.

Tout Apache, homme ou femme, est un « réceptacle en puissance » de puissance occulte. Au dire des Navaho, tout le monde a pouvoir de bien et pouvoir de mal dans « quelque mesure », mais certaines gens l'ont « en grande quantité ». La grande majorité des Arapaho mâles et adultes reçoivent des communications « surnaturelles » et le pouvoir qui les accompagne ; aussi ne rencontre-t-on guère de profession distincte de magicien dans la tribu [7]. Chez les Yuma, où il faut avoir rêvé du pouvoir pour exercer une fonction importante officielle, il va sans dire que l'homme-médecine ne se distingue pas rigoureusement du reste de la communauté ; il peut être en même temps chanteur, orateur ou chef. La sorcellerie est généralement laissée à des professionnels, mais il arrive que des gens du commun la pratiquent ; ils « attrapent brusquement le pouvoir ». La différence entre le pouvoir d'un homme-médecine Yokuts-Mono et d'un non-professionnel était affaire de degré plus que de nature. Le monde spirituel était accessible à n'importe qui par voie de rêves ; tout individu pouvait essayer d'établir le contact avec lui ;certains y excellaient plus que d'autres, c'étaient les magiciens. Chez les Maïdu du Sud, il n'y avait rien dans l'œuvre des magiciens que ne pût accomplir un sujet ordinaire, à condition de connaître les diverses médecines et d'observer les restrictions et les interdits voulus. En dehors des hommes-médecine professionnels, il y avait toujours, chez les Klallam de l'État de Washington, nombre de profanes possédant « un tout petit peu » de puissance occulte. Chez les Haïda des îles de la reine Charlotte, n'importe qui pouvait pratiquer la sorcellerie à condition de posséder les formules voulues. Chez les Indiens Tinné du Canada, les « mortels ordinaires » pratiquaient la sorcellerie. Dans l'esprit des Eskimos de la rivière Mackenzie, « tous les phénomènes sont régis par des esprits, lesquels le sont eux-mêmes par des formules, des charmes, qui sont surtout la propriété des hommes-médecine, bien que certains charmes puissent être détenus et exploités par n'importe qui » (V. Stefansson).

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L'exclusion des femmes des fonctions sacerdotales et même de tout ce qui touche aux rites sacrés, aux symboles et aux mythes, est un trait à peu près général des cultures inférieures. L'impureté rituelle de la femme lui ferait souiller les choses sacrées. Dans certains cas, toutefois, on craint que ce soient elles qui pâtissent du contact avec la puissance immanente à la réalité sacrée. Comparées aux hommes, elles sont moins aptes à surmonter l'influence dangereuse qui peut être nuisible aussi bien que favorable, qui peut tuer comme elle peut guérir. L'incapacité de la femme en matière de magie est moins répandue ; assez souvent même elle n'existe pas.

Les exemples de magiciens de sexe féminin semblent très rares parmi les tribus du sud-est australien. Au nord de la province du Queensland, une femme n'oserait pas toucher ni même regarder l'os pointeur, qui est utilisé pour tuer à distance, mais elle connaît et exerce à l'occasion le « truc » qui permet d'extraire avec la bouche ou la main les objets que les sorciers ont introduits dans le corps d'un malade. Si elle est la femme d'un médecin, elle n'a pas le droit pour autant d'assister aux consultations secrètes des praticiens de la médecine. Chez les Arunta et d'autres tribus du centre, il est rare de trouver des femmes-médecine. Toutefois certaines formes de magie noire ayant rapport aux organes sexuels sont exercées par elles ; la syphilis des hommes est fréquemment imputée à leurs machinations. Dans la tribu Kaitish, une femme recourra à cette sorte de magie pour punir l'homme qui l'a violée. La femme peut également provoquer par magie la maladie ou la mort d'un de ses semblables. Dans les tribus du district Kimberley (Australie occidentale), des femmes peuvent attirer magiquement la maladie sur leurs ennemis, mais les effets n'en sont jamais mortels ; elles sont au fait des formes générales du rituel sorcier, mais les chants restent le monopole et le secret des hommes.

La tribu Keraki (sud-ouest de la Papouasie) n'a pas de praticiens féminins pour les diverses branches de la magie telles que la production de la pluie, la divination, la médication et la sorcellerie. Chez les Gendé, il est rare de voir des femmes pratiquer l'art de guérir. En revanche, les Kiwai n'excluent les femmes ni de la magie noire ni de la magie blanche. Tout adulte Maïlu de sexe mâle a une magie particulière pour faire pousser ses cocotiers et ses bananiers et assurer le succès de ses pêches ; elle constitue un bien privé inaliénable ; le père le passe à son fils, et le mari initie sa femme à ses secrets. Les femmes n'héritent de la magie de leur père que lorsque celui-ci n'a pas d'enfant mâle. Les Suau-Tawala attribuent aux femmes une plus grande capacité magique qu'aux hommes ; la science et la dextérité exceptionnelles d'un homme sont quelquefois imputées à son initiation spéciale par une magicienne. Chez les Marind de la Nouvelle-Guinée néerlandaise, une femme peut accéder à la profession magique après y avoir été dûment préparée par un praticien reconnu.

Dans l'île Dobu (archipel d'Entrecasteaux) des vieilles femmes possèdent les formules qui commandent aux vents, qu'il s'agisse de faire la pluie, de produire des tempêtes ou d'y mettre fin. Elles gardent soigneusement secrète cette magie supérieure, de sorte qu'il ne tient qu'à elles que leurs maris fassent bonne ou mauvaise navigation et visitent les ports étrangers. Les femmes de Dobu ont également des formules de sorcellerie qui leur permettent de voler la nuit, de tuer, de danser sur les tombes de leurs anciennes victimes, de déterrer leurs corps et de s'en régaler en esprit. Leurs voisines trobriandaises n'exercent pas cet art maléfique ; aussi les hommes de Dobu se sentent-ils plus en sécurité dans les îles Trobriand que chez eux. Les femmes de Dobu détiennent aussi le monopole de la sorcellerie qui provoque la maladie et la mort par rapt de l'âme de la victime.

Les femmes de la Nouvelle-Bretagne peuvent se procurer des formules et des charmes et s'en servir au même titre que les hommes. Le pouvoir magique tel que l'exercent les femmes vient de « leur réputation de sorcières pouvant nuire ». Il semble néanmoins que les magiciens soient surtout des hommes, comme c'est certainement le cas dans la péninsule de la Gazelle. Ici, comme dans toute l'aire mélanésienne, les femmes ne peuvent pas faire partie des sociétés secrètes, qui ont des accointances étroites avec la magie. Dans la Nouvelle-Irlande, hommes comme femmes peuvent être magiciens, mais les premiers l'emportent [8]. Dans les îles de Mala (Malaita) et [185] d'Ulawa (archipel Salomon) les âmes des femmes défuntes passent pour magiquement faibles, ou « froides » (waa) et non puissantes, « chaudes » (saka[9]. Dans les îles Banks, les femmes peuvent pratiquer la magie guérissante, mais non la magie nuisible. Aux Nouvelles-Hébrides, femmes aussi bien qu'hommes ont des esprits inspirateurs et guides qui les visitent au cours de leur sommeil et leur révèlent des secrets magiques.

Chez les Maori, la femme faisait parfois fonction de tohunga, mais il ne semble pas qu'elle ait été autorisée à pratiquer les branches les plus élevées de la profession magique.

De vieilles femmes de Célèbes exercent la divination en tirant des présages du cri des oiseaux et des foies de porc ; les femmes exerçant la médecine ne peuvent pas se marier [10]. Dans l'île d'Halmahera, la plus considérable des Moluques septentrionales, « la plupart des chamans sont des femmes » . Chez les Batak de Sumatra, les magiciennes l'emportent de beaucoup sur les magiciens ; dans certains districts on ne trouve même que des magiciennes. Au contraire, dans les îles Mentawei les hommes sont la majorité. Les « médiums » ou chamans des Bagobo de Mindanao et des Tinguian de Luzon sont généralement des femmes entre deux âges ou des vieilles. Les Négritos de Zambales permettent aux femmes d'exercer la médecine. Chez les Kayan de Bornéo, les professionnels de la magie comptent plus de femmes que d'hommes

Dans certaines tribus Bannar (Bahnar) de l'Indochine française, seules les femmes passent pour posséder la puissance occulte, le deng, qui fonde leur titre à exercer la magie ; dans d'autres tribus elle est le monopole des hommes. Certains sujets spécialement favorisés et doués de « pouvoirs surnaturels » exercent la magie chez les Andamans ; ils peuvent être de l'un ou de l'autre sexe, mais les hommes se signalent plus couramment que les femmes dans cette sélection [11]. De même, dans les îles Nicobar, les « professionnelles » de l'art magique, blanc ou noir, sont inférieures en nombre à leurs collègues mâles. Les femmes Toda n'ont accès ni à la divination ni à la sorcellerie, mais les fonctions de guérisseuses ne semblent pas leur être interdites.

Chez les Tanala de Madagascar, les magiciens sont les plus nombreux, mais certains des ombiasy les plus renommés sont des femmes.

En Afrique, la profession magique est très fréquemment accessible aux femmes. Les magiciens des Boshimans se recrutent dans les deux sexes. Les médecins Zoulous sont le plus souvent des femmes mariées. Chez les Bavenda, un homme hérite d'ordinaire sa science magique de son père, une femme la reçoit de sa mère. La femme qui n'a pas de fille peut l'enseigner à son fils. Il arrive qu'un héritier normal soit privé de son droit à la suite d'une révélation reçue en rêve des mânes ancestraux. Les Akamba comptent peu de magiciennes. Les Jalua (Kavirondo nilotiques) ne « semblent » pas avoir d'hommes-médecine professionnels ; leurs seuls médecins sont des femmes. Chez les Lango, la profession magique a toujours recruté ses praticiens les plus compétents et les plus renommés chez les femmes. La plus grande partie de la magie est une prérogative masculine chez les Azandé ; cela tient en partie au fait que beaucoup de médecines sont liées aux occupations masculines ; il faut y ajouter le sentiment que la magie confère un pouvoir qui est plus en sécurité dans des mains masculines. Dans la mesure où les femmes ont besoin de protection contre la sorcellerie, elles peuvent compter sur l'aide de leur mari ; il est naturel qu'elles n'utilisent que les médecines liées à la condition et aux travaux féminins tels que la préparation du sel, la fabrication de la bière et à l'enfantement, aux règles et à l'allaitement. On trouve des magiciens chez les Barundi du Ruanda-Urundi (Congo Belge), mais la profession est essentiellement tenue par des femmes, surtout des vieilles. Chez les Fang du Gabon, les femmes pratiquent à l'occasion l'art magique. Chez les Yoruba de la Côte des Esclaves, la magicienne est beaucoup plus commune que le magicien. De même dans les tribus de la Nigéria méridionale. Les Nupé, tribu pagano-musulmane de la Nigéria septentrionale, estiment que le pouvoir des hommes en matière de magie noire est nettement inférieur à celui des femmes et que les agissements des sorciers mâles imposent une contre-magie beaucoup moins compliquée que celles des sorcières. Chez les Ekiti de même, « les sorciers sont loin d'être aussi puissants que les sorcières ». Chez les Bambara et autres Soudanais, les sorcières sont plus nombreuses que leurs collègues mâles.

On trouve des magiciennes chez les Ona (Selknam et les Yaghan (Yamana) de la Terre de Feu, mais leur influence n'est pas comparable à celle des hommes. Les Abipones du Paraguay ont des magiciens des deux sexes, mais au témoignage de notre source (Martin Dobrizhoffer) les « prestidigitatrices sont si nombreuses qu'elles dépassent le nombre des moustiques d'Égypte ». Une femme Araucane peut exercer les fonctions de magicienne, mais le cas est rare. Les Apinayé du Brésil n'ont pas de magiciennes, alors qu'on en trouve dans d'autres tribus brésiliennes. Les Indiens de langue arhuaco de la Colombie n'ont pas de magiciennes. Dans les tribus de la Guyane, il arrive que le piai (magicien) soit une femme. L'ancien Mexique comptait aussi bien des magiciennes que des magiciens ; chaque groupe limitait son action aux personnes de son sexe.

Les femmes exerçaient la magie dans mainte tribu indienne de l'Amérique du Nord. Dans le sud-ouest, elles étaient surtout sages-femmes et herboristes. On a dit que les « méthodes de plusieurs d'entre elles étaient tout à fait raisonnables et efficaces » (A. Hrdlicka). Les Pima avaient trois ordres de magiciens. L'ordre des Médecins consultants, qui traitaient es maladies par des méthodes magiques, comptait autant de femmes que d'hommes ; le deuxième ordre ‑ celui des Makai (magiciens) ‑ avait pouvoir sur les récoltes, le temps et la guerre : on n'y admit jamais qu'une ou deux femmes ; enfin, le troisième ordre comprenait des hommes et des femmes : ils employaient de simples remèdes empiriques pour la guérison ries malaises. Beaucoup moins considérés que les autres praticiens, les derniers n'en étaient pas moins les vrais médecins le la tribu. Les Havasupai, tribu de dialecte Yuman de l'Arizona, ne permettent pas aux femmes de pratiquer la magie [12]. On trouve de nombreuses femmes-médecine parmi les Apaches Chiricahua. Un Cheyenne ne peut pas devenir médecin tout seul ; lorsqu'il reçoit le « pouvoir » d'exercer la médecine, sa femme ‑ qui sera dans la suite son assistante ‑ doit également être instruite dans certains secrets. Si elle refuse, il doit trouver d'autres femmes pour l'assister. La femme Pied-Noir aide son mari dans le traitement des maladies. Les magiciennes des Paviotso du Névada sont très respectées et sont placées sur pied d'égalité avec leurs collègues mâles, mais les hommes semblent avoir toujours été les praticiens les plus éminents. Chez les Pomo de la Californie du Nord, seuls les hommes ont la vocation magique, tandis que les Indiens Shastika et Klamath ont surtout des magiciennes. Les magiciens Yurok sont presque tous des femmes. Chez les Klallam de l'État de Washington, des femmes ont pu pratiquer la magie, mais elles n'ont jamais occupé une position comparable à celle des hommes. On doit en dire autant des Shuswap de la Colombie britannique. Les hommes-médecine des Tinné sont aux femmes-médecine dans la proportion de cinq à un, bien que les deux sexes aient également accès à la profession magique.

Dans l'aire eskimo le chamanisme est essentiellement une profession masculine, bien que la chamane ne soit pas inconnue. [188] On la retrouve chez les Aléoutes. Chez les Eskimos de la rivière Mackenzie, certaines femmes ont une haute renommée de magiciennes. Les Eskimos de la Terre de Baffin ouvrent la profession de magicien aux sujets des deux sexes, mais seuls les sujets qui montrent une qualification spéciale, telle que l'aptitude à se plonger dans « une transe parfaitement authentique », arrivent, à la plus haute dignité. Dans le Groenland, l'angakok peut être aussi bien un homme qu'une femme.

Suivant plusieurs ethnographes, la Sibérie n'aurait d'abord connu qu'un chamanisme féminin. Cette opinion pourrait trouver un argument dans les traditions de plusieurs tribus suivant lesquelles le don chamanique fut d'abord accordé à des femmes [13]. De nos jours, si l'on rencontre encore des femmes chamanes, leur prestige et leur pouvoir n'ont rien de comparable avec celui de leurs partenaires mâles.

Il ressort des témoignages énumérés que les magiciennes sont extrêmement rares en Australie et peu nombreuses dans les aires mélanésienne et polynésienne, alors qu'ailleurs il est plutôt rare de les voir exclues de la profession. Qu'il s'agisse de l'Indonésie, de l'Afrique et de l'Amérique, les magiciennes du groupe dépassent parfois le nombre de leurs concurrents mâles ; mais il est rare qu'elles aient le monopole de la profession. Dans l'ensemble, on peut dire cependant que les femmes tendent à être confinées dans des pratiques telles que la divination, l'interprétation des rêves et des présages, la guérison des maladies par des remèdes simples, tandis que les branches supérieures de l'art magique sont réservées aux hommes.

Les hommes-médecine et les chamans portent quelquefois des vêtements de femmes et ont une conduite de femmes. Cette anomalie signifie qu'ils sont spécialement doués d'une puissance occulte et plus efficace lorsqu'ils sont passés par un changement présumé de sexe. Le travestissement ne paraît pas nécessairement lié avec des pratiques homosexuelles, bien que ces dernières ne soient pas rares dans les groupes où règne la coutume en question.

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Le manang bali des Dayak maritimes de Bornéo est un magicien habillé en femme. Il s'habille ainsi, vous dira-t-il, pour obéir à un ordre surnaturel reçu en rêve à trois reprises. S'il se dérobait à cette injonction, il mourrait. Il ne peut revêtir le costume féminin qu'après avoir subi la castration. Les gens le traitent comme une femme et il s'adonne à des occupations féminines. Ses services magiques sont très recherchés et bien rémunérés. La perspective d'hériter de ses biens suffit à décider un homme à braver la risée de ses contributes et à l'épouser. La position de « mari » n'a rien d'enviable, car sa « femme » se montre très jalouse et punit d'une amende les plus petites infidélités. L'importance du manang bali lui vaut souvent de devenir le chef du village et de tenir dans le groupe le rôle de conciliateur et d'arbitre. Le nombre et la diversité de ses traitements médicaux, joints à sa libéralité, en font une figure populaire [14]. Dans l'île de Rambree (Birmanie), le magicien adopte parfois le costume féminin, devient l' « épouse » d'un collègue et prend alors une femme au titre de seconde épouse du « mari » ; les deux hommes se partagent cette dernière. William Foley note que tout indigène qui se respecte regarde le magicien travesti avec un mélange « de répugnance et de considération » ; autant dire que, réprouvé comme homme, ses pouvoirs occultes sont tenus en haute estime.

Les magiciens Bateso (tribu nilotique de l'Ouganda) s'habillent souvent en femmes et portent des parures féminines. Le magicien Bangala s'habille en femme pour célébrer le rite destiné à détecter une sorcière.

Les Patagons choisissent leurs futurs magiciens mâles parmi des enfants en bas âge et « montrent toujours une préférence pour les enfants qui manifestent précocement une disposition efféminée » (Th. Falkner). On oblige ces sujets à s'habiller en femme, et il leur est interdit de se marier. On trouve chez les magiciens araucans des individus travestis qui sont aussi des homosexuels ; ils portent un pagne de peau qui symbolise leur vocation et des parures féminines ; ils laissent pousser leur chevelure sans la peigner. Autrefois très respectés, ils sont aujourd'hui un objet assez général de risée.

Le Père Marquette raconte que, chez les Illinois (fédération se tribus Algonquines) et les Sioux ou Dakota du haut Mississipi, certains hommes adoptent définitivement les habits féminins, ne se marient pas, partagent toutes les occupations des femmes, sauf qu'ils vont à la guerre, prennent part aux « jongleries » et aux danses (en chantant, mais sans danser) et assistent aux conseils. On ne décide rien avant d'avoir pris leur avis. Leur genre de vie extraordinaire les fait regarder comme des manitous, des êtres surnaturels, et on les traite en personnes de haut rang. On trouve des hommes habillés en femmes chez les Arapaho, de même que chez les Cheyenne, les Utes et dans bien d'autres tribus de la plaine. Ils détiennent une « puissance miraculeuse » qui leur permet, entre autres, de fabriquer une boisson enivrante avec de l'eau [190] de pluie. Ils tiennent leur pouvoir d'oiseaux et d'autres animaux.

L'usage du travestissement était assez répandu parmi les Yurok du nord de la Californie. Un homme montrait d'ordinaire les premiers signes de ses penchants en se mettant à tresser des paniers ; il ne tardait plus à prendre des vêtements féminins et à piler des glands. Tous les wergern, c'est le nom qu'on leur donnait, paraissent avoir exercé l'office de magiciens. Parmi les Takelma de l'Orégon, où la profession magique était ouverte indifféremment aux femmes et aux hommes, le travestissement semble avoir existé au moins comme phénomène occasionnel. On a signalé un Indien « ayant une voix d'homme et des atours féminins » auquel on prêtait des pouvoirs occultes très étendus.

Les hommes travestis jouissaient d'une grande considération parmi les Koniag de l'île Kodiak (Alaska). La plupart d'entre eux étaient des magiciens [15]. Les Eskimos de la Terre de Baffin et de la baie d'Hudson racontent l'histoire d'un angakok qui se métamorphosa en femme et devint un magicien très puissant. Un homme le vit se frotter la peau du visage au point de la perdre et de devenir pareil à une femme ; le témoin tomba mort à cette vue. Un autre homme connu pour chasseur malchanceux l'épousa ; quand le couple allait chasser, le chaman métamorphosé tuait beaucoup de caribous avec son arc et ses flèches. Dans la suite, il mit au monde un enfant.

Chez les Chukchi, à côté des chamans ordinaires, on trouve des chamans spéciaux, ou métamorphosés, qui passent pour des femmes. Les jeunes adeptes redoutent particulièrement d'embrasser cette charge, et plusieurs préfèrent la mort plutôt que d'obtempérer à l'appel des esprits. Un « homme mou » accède à sa profession par différents paliers. Il ne prend d'abord de la femme que la manière de natter et d'agencer sa chevelure, puis il prend le costume féminin ; finalement, il dit adieu à toutes les activités masculines, jette sa carabine et sa lance, le lasso du pâtre de rennes, le harpon du chasseur de phoques, pour prendre l'aiguille et le racloir de peaux. Son corps se modifie, sinon dans ses formes extérieures, du moins dans ses forces, et ses facultés et ses caractéristiques mentales deviennent de plus en plus celles d'une femme. La transformation va si loin qu'il n'est pas rare qu'un autre homme l'épouse et mène avec lui une vie conjugale régulière. Il passe pour exceller dans toutes les branches de sa profession, entre autres la ventriloquie. Le commun le redoute particulièrement, et le chaman non métamorphosé lui-même évite d'avoir un différend avec lui. Il compte parmi ses esprits auxiliaires un esprit protecteur suprême qui remplit le rôle de mari surnaturel et de chef de la famille. On remarquera que les femmes Chukchi prennent rarement les traits masculins.

Les légendes Koriak font état de chamans, hommes ou femmes, ayant changé de sexe pour obéir aux ordres des esprits. Ces sujets passent pour très puissants. Le chaman transsexué des Yakoutes se coiffe comme une femme et porte des nattes qu'il dénoue pour la cérémonie. Il porte, cousus à son tablier, deux ronds de fer qui représentent des seins ; il porte à l'ordinaire un costume de jeune fille en peau de poulain ; il ne peut pas se coucher sur le côté droit d'une peau de cheval : ce côté est régulièrement interdit aux femmes. Durant les trois jours qui suivent l'accouchement, il a accès à la maison de l'accouchée, alors que cela est normalement interdit aux hommes [16].

On a fait remarquer que la croyance au pouvoir occulte du chaman sibérien a ses racines dans l'idée d' « élection ». Ce pouvoir lui vient des esprits auxiliateurs qui sont à sa disposition constante. Non qu'ils soient ses serviteurs volontaires : leurs obligations et leurs fonctions leur ont été imposées par un esprit suprême qui règne sur eux et qui, par amour sexuel, a choisi tel sujet pour la profession chamanique. L'esprit est-il de sexe masculin, il rendra visite de nuit au lit conjugal et deviendra l'époux régulier de son amante terrestre ; s'il est de sexe féminin, il cherchera un partenaire mâle. Le sexe de l'esprit protecteur suprême du chaman dépend donc du sexe du chaman, car ils sont « comme mari et femme ». Ce motif sexuel au sein du chamanisme a été relevé dans beaucoup de tribus sibériennes où l'homosexualité est inconnue ou très rare et réprouvée par l'opinion. En revanche, chez les Chukchi, le chaman et son esprit sont de même sexe ; l'homosexualité est chose si courante chez les Chukchi qu'ils ne pouvaient que la concevoir comme le régime du monde des esprits.

 


[1]     « Les marchands de fourrures de cette contrée, écrit Catlin, sont presque tous des Français ; en français doctor se dit médecin. Le pays des Indiens fourmille de docteurs ; comme tous sont des magiciens versés, ou faisant profession de l'être, dans maint mystère, le terme de médecin a fini par devenir courant pour désigner tout ce qui est mystérieux et inexplicable. Les Anglais et les Américains que le commerce des fourrures amène dans cette région ont adopté tout simplement le mot, avec une légère altération, en lui gardant son sens ; et, pour plus de clarté, ils ont donné aux individus en question le nom d'hommes-médecine qui dit quelque chose de plus que docteur. Ces médecins... passent tous pour s'adonner aux mystères et aux charmes qui sont leurs auxiliaires dans l'exercice de leur profession. » (Letters and Notes on the manners... of the North American Indians, New York, 1842, lettre n° 6.)

[2]    Shaman, l'« excité », l'« exalté » a été tiré, au XVIIe siècle, du toungouse saman par les explorateurs russes de la Sibérie. Le terme paraît autochtone. On le trouve aussi, en qualité d'emprunt, cette fois, chez les Bouriates et les Yakoutes. Autres noms du chaman : bouriate et mongol bon (boe), yakoute ojun (oyum), ostiak senin, samoyède tadebei, tatar de l'Altaï kam.

[3]    Des cas de vraie possession avec sa séquelle, le chamanisme authentique, ont été relevés chez les Bororo du Brésil, les Jivaro de l'Équateur, les Arecuna du Venezuela, les Yuma de l'Arizona, les Haïda des îles de la Reine Charlotte, en Colombie britannique et chez les Tlingit de l'Alaska méridional. Les Amérindiens du Sud en recèlent probablement d'autres exemples.

[4]    Les plantes en usage chez les Amérindiens pour procurer l'état extatique comprennent le tabac, le coca, le maté, diverses datura, notamment la datura meteloides et la datura stramonium (herbe de Jimson), ainsi que le peyotl, un petit cactus épineux du bassin inférieur du Rio Grande. Chez les Tarahumara de Chihuahua (Mexique septentrional), la datura a la réputation d'une plante mauvaise par opposition au peyotl qui est une plante bonne ; seuls peuvent y toucher sans danger les hommes-médecine doués de la vertu mystique du peyotl.

[5]    Suivant une affirmation rapportée par H. L. Roth , aucun indigène n'était a priori plus qualifié qu'un autre pour effectuer un traitement ; suivant un autre témoignage, certains indigènes s'y livraient davantage, d'où le nom de docteurs que leur donnaient les colons anglais.

[6]    Le fait cité s'applique particulièrement à l'île de Vao (Nouvelles-Hébrides).

*     « Table à frottement » : sorte de table basse ‑ portée par trois pieds et munie d'une queue ‑‑ sur laquelle on frotte un couvercle de bois pour obtenir des oracles. (Note du traducteur.)

[7]    Le pouvoir ainsi accordé à un individu pouvait être fatal à sa famille, dont les membres mouraient l'un après l'autre. De même, les Azandé sont persuadés que l'acquisition d'une puissante magie peut causer une mort dans la famille du nouveau magicien.

[8]    Dans le village de Lesu, sur trente magiciens on ne compte que deux femmes : l'une connaît la magie érotique et l'autre des incantations médicinales.

[9]    Dans les petites îles d'Owa Raha et d'Owa Riki, les magiciens sont toujours des hommes.

[10]   Chez les Toradya, les femmes l'emportent généralement sur les praticiens mâles.

[11]    Suivant une autre relation (E. H. Man), les magiciens (« rêveurs ») sont toujours des hommes.

[12]   Il n'est pas sûr que les Maricopa aient jamais connu des magiciennes.

[13]   Dans les mythes mongols, les déesses étaient chamanes, et c'était elles qui communiquaient le don aux hommes. La plupart des tribus néo-sibériennes ont un nom commun pour la chamane, alors que chaque tribu a un nom particulier pour le chaman ; c'est le cas des Yakoutes, des Bouriates, des Toungouses, des Mongols, des Tatars, des Altaïques, des Kirghizes et des Samoyèdes.

[14]   Le manang bali n'accompagne pas les hommes à la guerre. Il ne voit guère son « mari » qui est le plus souvent un veuf ayant une famille à entretenir. Un jeune homme ne devient pas manang bali. La profession est généralement adoptée par un vieillard ou un homme sans enfants qui n'a pas d'autre moyen de subsistance. Avant de le faire, il est tenu de préparer un banquet et de sacrifier des porcs ; sinon la tribu aurait à pâtir de son action. On est fondé à croire que, dans le passé, tous les magiciens des Dayak de la côte adoptaient, lors de leur initiation, un costume féminin qu'ils conservaient jusqu'à leur mort ; la pratique est devenue rare, tout au moins dans les districts côtiers.

[15]   Suivant Urey Lisiansky, le séjour de travestis Koniak dans une maison lui portait bonheur.

[16]   Suivant une croyance populaire des Yakoutes, un chaman doué d'un pouvoir extraordinaire peut enfanter tout comme une femme. Les chamans peuvent même mettre au monde divers animaux.

 

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