Les fonctions des magiciens

Les magiciens forment l'intelligentia de la société primitive. Ils vivent des ressources de leur esprit et ils doivent l'avoir perspicace pour répondre aux exigences de leur milieu. Ils doivent ajouter à une acuité naturelle une certaine connaissance des phénomènes physiques, être rompus aux propriétés des plantes et aux mœurs des animaux, posséder la science et les traditions de leur communauté, connaître la nature humaine et le pouvoir de la suggestion, mettre astuce et audace au service de la duperie, enfin ‑ ce qui n'est pas le moins important‑ exceller dans la prestidigitation. La profession magique attire les plus ambitieux et les plus capables, qui y découvrent le chemin le plus sûr de la richesse, des privilèges et de l'influence. C'est la carrière naturelle des individus doués…

Rien de surprenant, dès lors, que l'on trouve si souvent des magiciens aux postes de commandement du groupe. Leurs accointances avec le mystère et l'étrange leur vaut généralement une auréole sacrée. Dans presque toutes les communautés primitives, ils viennent aussitôt après les chefs pour le prestige et l'autorité, si même parfois ils ne les dépassent. D'une manière générale, magiciens et chefs font plutôt figure d'alliés que de concurrents, et ils mènent en commun la lutte pour asseoir et conserver leur autorité sur la masse.

En Australie, les hommes-médecine sont fréquemment invités à assister aux conseils de la tribu avec voix délibérative. Leur avis s'impose particulièrement lorsqu'il s'agit de détecter la cause d'une mort, d'une sécheresse anormale ou de quelque autre condition atmosphérique défavorable. Dans le bassin de la rivière Fly, en Papouasie, le corps des magiciens représente une puissance politique, et leur avis détermine d'ordinaire les décisions importantes de la tribu. Dans beaucoup de villages des îles Salomon, les magiciens sont bien plus redoutés que le chef lui-même. C'est ainsi que, dans les îlots d'Owa Raha et d'Owa Riki, alors que l'autorité du chef se limite d'ordinaire aux hommes de son clan, celle du magicien porte sur tous les clans du village. Il en abuse rarement ; il est généralement convaincu de détenir des forces occultes et il les fait servir au bien-être de la communauté. Chefs et prêtres des îles Fidji avaient un vif sentiment de la nécessité d’une collaboration régulière : le chef qui avait attiré sur lui la colère des dieux perdait son autorité ; si le chef échouait à rendre propice le dieu du prêtre, celui-ci était disqualifié et cédait sans tarder la place à un autre. Dans l'île de Niue ou Savage, les prêtres exerçaient une grande influence politique, et, les toa (les « combattants ») estimaient de leur intérêt d'être en bons termes avec eux. À Tahiti, en dehors des prêtres réguliers, un ordre supérieur de sorciers était attaché à chaque enclos de temple. Ils avaient mission de ruiner par leurs maléfices les sorciers de rang inférieur, d'exercer la magie noire contre les ennemis privés du roi et des chefs et, en temps de guerre, de célébrer leurs rites mortels contre l'ennemi. Ces tahutahu exerçaient un véritable « empire de terreur » sur toutes les classes de la population, et il leur arrivait à l'occasion de porter leurs attaques contre le roi et les chefs eux-mêmes. Le tohunga maori exerçait à la fois les fonctions de magicien et de prêtre. Alors que les chefs tiraient leur considération de leur naissance, il ne la devait, lui, qu'à ses succès. Dispensé de tout travail physique, il se consacrait à l'étude et contribuait, tout compte fait, à élever le niveau intellectuel du peuple. Sa personne, ses biens, tout ce qu'il touchait était sacré. À Ponape, l'une des grandes Carolines, les magiciens occupaient les premiers sièges dans la salle du Conseil ; ils avaient droit, aussitôt après le roi, aux meilleurs morceaux de nourriture et à la plus grande portion de kava lors des solennités. Chez les Batak de Sumatra, le prêtre pratique aussi la divination et annonce les jours fastes ; personne n'entreprend quoi que ce soit, même d'insignifiant, ou ne fait le plus petit changement dans l'ordre de son économie domestique sans le consulter. C'est un fonctionnaire très important du village, quand il n'est pas le chef politique, comme il arrive souvent.

Le chef Zoulou doit être installé dans sa charge par les devins, sous peine de n'être que chef par descendance et non, comme disent les indigènes, un « chef vrai ». Jadis, lorsque le chef avait extorqué tous les secrets des devins, il n'était pas rare qu'il les fît mettre à mort pour les empêcher d'utiliser leurs sortilèges contre lui-même [1]. Le dépisteur de sorcellerie des Bakamba, malgré ses services appréciés de dénicheur de sorciers, est surtout redouté par les indigènes. Il lui est si facile d'abuser de son immense pouvoir et, pour un pot de vin de blanchir un coupable et condamner à mort un innocent. « Il devient un instrument de jalousie, d'envie, de haine et de vengeance. » (C. M. Doke.) Le dépisteur de sorciers des Angoni peut faire impunément tout ce qu'il veut. Les chefs emploient ses services pour se débarrasser des personnes qui ont eu le malheur de leur déplaire ou dont les biens leur font envie. Ils demanderont aussi le renfort du dépisteur de sorciers pour appuyer leurs exigences exorbitantes à l'égard de leurs sujets. Les magiciens Wanyamwezi (Tanganyika) détiennent un rôle particulièrement important ; leur influence marque en bien ou en mal la vie tout entière des indigènes. Tant qu'ils sont bien disposés, tout va pour le mieux ; aussi les indigènes n'ont-ils d'autre préoccupation que de les entretenir dans cette disposition. Le magicien Barundi est un fonctionnaire considérable dont le pouvoir surpasse souvent celui des officiers royaux.

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L'Orkoiyot, le grand magicien des Nandi, a des fonctions et des responsabilités très importantes : il fixe le moment des semailles, procure la pluie, assure la fécondité des femmes et du bétail, et il est en outre un devin. Toute expédition guerrière exige, pour réussir, son approbation préalable. Sa personne est sacrée ; personne ne peut s'approcher de lui avec des armes dans les mains ou lui adresser le premier la parole. Si quelqu'un venait à toucher sa tête sacrée, il perdrait ses pouvoirs magiques. L'un de ces grands personnages fut un jour battu à mort par son peuple pour avoir attiré sur lui différentes calamités : famine, épidémie, expédition désastreuse engagée avec son consentement. Toutefois, les Nandi semblent avoir regretté plus tard leur geste et attribué tous leurs malheurs de la suite au meurtre de leur Orkoiyot. Chez les Azandé, un habile dépisteur de sorciers est un personnage important : il peut nuire ou protéger, tuer ou guérir. C'est dire qu'il exige et obtient le respect : on s'en rend compte notamment lors des séances. Comme aucun indigène n'est absolument sûr de n'être pas sorcier, il peut toujours redouter que son nom ne vienne à être révélé en séance ; « cette circonstance rehausse sans conteste le prestige du dépisteur de sorciers [2] ». La profession de dépisteur de sorciers est ouverte, chez les Bakongo, à tout individu sagace, ingénieux et énergique, riche ou pauvre, esclave ou libre, sans distinction de sexe. Ce fonctionnaire est, en général, souple et dynamique, car il lui faut souvent danser des heures d'affilée pour exciter la foule au degré voulu. « Il a un regard mobile et perçant qui parait bondir au visage des spectateurs ; il possède une connaissance pénétrante de la nature humaine et perçoit comme d'instinct ce qui peut plaire à la masse qui l'entoure ; mais, au bout d'un certain temps, son visage prend quelque chose de répugnant et de hideux : cruauté, humeur tracassière, haine, toutes les passions diaboliques s'y inscrivent, on dirait sur un écran... Aucune condition sociale n'échappe à son influence, favorable ou funeste, et le dédain de ses services se solde inévitablement par la catastrophe. Telles sont les prétentions du dépisteur de sorciers du Congo, qui exerce sur les indigènes un pouvoir tyrannique. » (J. H. Weeks) [3]. Dans la Nigéria du Nord, le prêtre est souvent l'autorité judiciaire suprême ; c'est lui qui, de concert avec les anciens, fixe les dommages et intérêts, perçoit les taxes et impose les amendes [4].

Les Yaghan de la Terre de Feu n'ont pas de chefs ; aussi bien ce peuple fruste ne se lance-t-il jamais dans des entreprises collectives. Mais leurs hommes-médecine doivent à la crainte qu'ils inspirent d'exercer une certaine autorité. Les hommes-médecine des Patagons sont partout reçus avec sonneur, admis à l'hospitalité et comblés de présents. Les Araucans du Chili méridional consultaient leurs magiciens pour toute affaire importante ; on n'aurait jamais déclaré la guerre ou fait la paix sans prendre leur avis [5]. Chez les Indiens du Brésil, les magiciens servent généralement de juges, cautions et témoins dans les affaires privées, et leur avis n'est pas d'un moindre poids dans les matières d'intérêt commun. Les magiciens de la tribu Ipurina sont de loin ses membres les plus en vue. Chez les tribus Witoto, Boro et autres tribus apparentées du bassin supérieur de l'Amazone, « toutes choses égales d’ailleurs », un conflit entre un homme-médecine et un chef a toute chance de se dénouer en faveur du premier, parce qu'un empoisonnement fatal aurait vite fait de liquider celui qui se risquerait à tenir tête au magicien : Un chef faible se placera toujours sous sa coupe. Le magicien a une grande influence sur les affaires tribales, et on n'engage jamais d'hostilité sans son exequatur. Il est également de sa compétence d'avertir sa tribu des hostilités qui la menacent. Les magiciens des Kanamari étaient fortement redoutés ; ils jouissaient d’une autorité au moins égale à celle des chefs. Les Jivaro de l’Équateur oriental n'ayant d'autre organisation politique que des alliances temporaires imposées par la guerre, leur magicien (wishinu) tient la place principale dans le groupe. On le considère autant pour la richesse qu'il doit aux honoraires corsés de ses consultations médicales que pour le pouvoir qu'il exerce. En dehors de sa fonction de guérisseur, il lui appartient de déterminer la conduite de la tribu dans les questions d'importance telles que le choix d'un chef de guerre ou l'admission d'un étranger désireux de s'agréger à la tribu. Il est, d'autre part, dans les meilleurs termes avec les grands esprits de la nature qui produisent des tempêtes et des inondations et régissent le cours des rivières. En temps de guerre, l'un des deux camps ennemis essaie toujours de tuer le wishinu des ennemis le plus tôt possible de manière à s'économiser les méfaits éventuels des esprits auxquels il commande. Suivant un vieil auteur (Pierre Barrère, Nouvelle relation de la France équinoxiale, Paris, 1743, p. 210) les hommes-médecine des Indiens de la Guyane étaient considérés comme les « arbitres de la vie et de la mort ». Tout leur était permis, il n'était rien qu'on pût leur refuser ; personne n'aurait eu l'idée de se plaindre de leurs exactions. Ils exerçaient un rôle important en qualité de gardiens des traditions tribales, qu'ils avaient mission de raconter au peuple et de léguer à leurs successeurs dans la profession. Le magicien Taulipang détient lui aussi un pouvoir bien supérieur à celui du chef. Le magicien Tarahumara, s'il se trouve faire preuve d'une réelle compétence, détient le plus haut rang dans la hiérarchie du groupe. Ces Indiens démocratiques, qui ne montrent à leurs chefs et aux riches qu'une déférence limitée, rendent hommage « franchement et sans honte » au magicien.

Deux classes de magiciens Pima ‑ ceux qui traitaient les maladies avec des moyens magiques et ceux qui avaient juridiction sur le temps, les récoltes et la guerre ‑ étaient les « véritables maîtres de la tribu, leur influence était bien supérieure à celle des chefs ». Chez les Apaches, les hommes-médecine sont, en règle générale, des parents proches des chefs les plus en vue. L'influence des hommes-médecine Cherokee semble avoir été considérable dans le passé ; ils faisaient partie des expéditions guerrières, dont le succès dépendait moins des prouesses et de l'habileté des guerriers que de la clairvoyante divination et de la prestidigitation des magiciens. De nos jours, lorsque deux camps se préparent à jouer au base-ball, l'homme-médecine de l'un travaille à « ruiner la force » de son rival, et la compétition prend l'aspect d'une joute magique entre lui et son collègue d'en face.

L'homme-médecine des Sioux ou des Dakota était toujours, en même temps, leur chef de guerre, ses services étant indispensables pour interpréter les présages au cours des opérations. Il opérait d'ordinaire la nuit, de manière à prédire où se trouverait l'ennemi le lendemain, la force de ses effectifs et le nombre de scalps qui seraient pris pendant l'engagement. [265] Chez les Cree de l'est, l'influence du magicien surclassait largement celle du chef. Des « prestidigitateurs »malveillants réduisaient souvent toute la communauté en servitude morale, de sorte qua personne n'osait rien leur refuser. W.L. Hardisty note, à propos des indiens Kutchin, que le « pouvoir de leurs hommes-médecine est considérable et qu'ils ne négligent aucun moyen pour l'accroître, en jouant des terreurs et de la crédulité du peuple. Leur influence dépasse même celle des chefs ». L'influence des magiciens Paviotso ne se bornait pas au domaine religieux ; on les consultait fréquemment pour des affaires séculières et on se conformait à leurs conseils. Jadis, beaucoup de chefs en vue exerçaient en même temps des fonctions magiques ; la possession d'une puissance occulte n'était pas requise pour être chef, mais suivant les indigènes « ce pouvoir leur était utile » (W. Z. Park).

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Chez les Yokuts et les Mono de la Californie centrale, le chef entretenait des relations étroites d'amitié et de collaboration avec un homme-médecine puissant. La collaboration profitait aux deux partenaires : elle accroissait la richesse du chef et, d'autre part, elle mettait l'homme-médecine à l'abri de représailles lorsqu'il avait tué quelqu'un par voie de magie. Cette collaboration ne s'arrêtait pas là ; le chef se servait parfois d'hommes-médecine pour tuer tel individu d'une autre tribu dont il était jaloux. Tantôt c'était les biens de la victime qui alléchaient le chef, tantôt c'était un prétendant à la main de sa femme qui payait le chef pour le débarrasser du mari. Dans un cas comme dans l'autre, l'homme était perdu : les « médecins » avaient le secret de le tuer à quelque distance qu'il se trouvât. Chez les Maïdu de la Californie du Nord, l'homme-médecine était, et continue d'être, peut-être le personnage le plus important : sa parole a un poids particulier, il est entouré de révérence et il a, d'une manière générale, bien plus de chances d'être obéi que le chef. L'homme-médecine était la personnalité la plus saillante dans la tribu Klamath du sud de l'Orégon ; avant que l'arrivée des Blancs n'eût apporté de profondes perturbations dans la vie tribale, il avait toujours préséance sur le chef [6]. Chez les Haïda, la vie de chaque clan obéissait dans une grande mesure à son chaman respectif qui « exploitait les terreurs superstitieuses de ses compagnons » [7]. Chez les Tinné du sud de l'Alaska, l'homme-médecine occupait une haute position dans le groupe. Le savoir supérieur qu'il tenait des esprits en faisait le conseiller écouté de son milieu ; son pouvoir magique de nuire à un ennemi ou de le tuer l'auréolait de crainte ; enfin [266] des services très largement rémunérés assuraient sa richesse. Au Labrador, le chaman est l'intermédiaire accrédité entre les Eskimos et le monde des esprits ; sans lui les Eskimos se sentiraient paralysés devant ces esprits. Leur chaman cumule ainsi les trois charges de prêtre, prophète et magicien ; on mesure dès lors l'ampleur de son crédit. Chez les Eskimos du Groenland, le chaman, étant l'autorité reconnue dans tout le domaine spirituel, devait nécessairement devenir « une sorte de magistrat civil » ; il était chargé d'instruire les cas de sorcellerie, les infractions de toutes sortes aux lois coutumières et de dénoncer les coupables [8].

Dans presque toute la Sibérie, les chamans occupent une position particulièrement importante. Chez les Bouriates, par exemple, les chamans « blancs » jouissent de l'estime universelle, tandis que les « noirs » sont redoutés et détestés à la fois. Les chamans Yakoutes tiennent les meilleures places dans les solennités. Le prince en personne n'est pas dispensé de plier le genou devant lui pour recevoir de sa main une tasse de koumiss. Toutefois, dans la vie quotidienne, aucun privilège, aucun signe ne les distingue de la masse du groupe. Les Toungouses, dont le territoire est contigu à celui des Yakoutes, gardent la plus grande confiance dans leurs médecins et devins, et on doit en dire autant des Ostiaks.

Les magiciens, célèbres de leur vivant par leurs bonnes œuvres, peuvent continuer d'être vénérés et même de recevoir un culte, une fois morts. Dans les îles Loyauté, ceux qui aspirent à prendre la succession d'un magicien se disputent la possession de ses restes, surtout de ses yeux, ses ongles d'orteils, ses doigts, ses os. Ou encore ils essaient de faire brûler son corps dans leur enclos personnel de manière à hériter de ses « pouvoirs mystiques ». Les plus anciens et les plus renommés des chamans Semang ‑ ceux, disent les indigènes, qui connaissent toute la magie de la tribu ‑ sont enterrés dans des abris d'arbres, et on les munit de provisions de bouche, d'un couteau de jungle et d'autres articles utiles. Ces dispositions leur permettent d'avoir accès à un paradis spécial, sans aucun doute supérieur à celui de leurs compagnons de tribu. Suivant les Ho (tribu aborigène de Chota Nagpur), les vertus spéciales d'un magicien décédé passent d'ordinaire à ses disciples. Dans le cas contraire, ceux-ci montent la garde sur l'emplacement de la crémation afin de tirer quelque « puissance magique » de ses restes. Le magicien boshiman passait pour conserver après sa mort tous les pouvoirs dont il avait disposé de son vivant ; on pouvait continuer à prier le faiseur de pluie de produire des averses, le magicien de la chasse d'assurer des chasses fructueuses. Lorsque le chef magicien des Masaï meurt, on brûle sa dépouille, au lieu de l'abandonner dans la brousse aux bêtes fauves, comme c'est l'usage pour le commun. Les Indiens Guarani ne décampent jamais sans emporter avec eux les ossements de leurs hommes-médecine ; ces « préservatifs sacrés » portent toutes leurs espérances. Les funérailles des chamans Bouriates se font en grande cérémonie ; leur sépulture est inviolable, on y offre des sacrifices et on leur adresse des prières. Les chamans défunts protègent leurs contrebutes et prennent un soin particulier de leurs proches [9].

En revanche, certains magiciens que leur activité bienfaisante a rendus fameux de leur vivant peuvent être extrêmement redoutés après leur mort. C'est ainsi que les Maler, une peuplade aborigène des monts de Rajmahal (Bengale), déposent les cadavres de leurs « prêtres » dans la forêt, alors qu'ils enterrent d'ordinaire leurs morts dans le village. Ils veulent éviter par là que leurs mânes ne viennent tourmenter les survivants. Les Rautia (caste de Chota Nagpur, d'origine probablement dravidienne) croient que les femmes mortes en couches, les gens dévorés par un tigre, tous les exorcistes peuvent apparaître après leur mort en qualité d'esprits malveillants et troubler les vivants. On fait alors appel à un autre exorciste pour identifier l'esprit responsable et l'apaiser par des dons. Cela demande le plus souvent quelques mois, mais certains esprits particulièrement tenaces ayant appartenu à de très grands exorcistes ne demandent pas moins, pour se tenir tranquilles, d'un sacrifice par an. La tribu brésilienne des Bororo se figure que les âmes des gens ordinaires s'incarnent après la mort dans des aras, tandis que les hommes-médecine deviennent d'autres espèces d'animaux. Que ces animaux viennent à être tués intentionnellement ou accidentellement, ils se vengeront en enlevant les vivants. Suivant les Yakoutes sibériens, les chamans défunts demeurent à l'état d'esprits inquiets, occupés à tourmenter les vivants, surtout leurs proches. On brûle le cadavre du chaman, de nuit et au plus vite, et on évite toujours sa tombe avec le plus grand soin.

Les sorciers, dont les pratiques néfastes ont été si redoutées de leur vivant, passent souvent pour les redoubler une fois morts, de sorte que l'on doit aviser à des précautions spéciales pour défendre le groupe. Les Kai de la Nouvelle-Guinée, après avoir tué un sorcier, dépècent son corps et en dispersent les [268] morceaux en guise d'avertissement à ceux qui seraient tentés d'imiter son pernicieux exemple. À Bougainville, le sorcier déniché par voie de divination est pendu à un arbre, mains et pieds liés ; mort, on lui refuse la sépulture et on le jette dans la forêt. À Car Nicobar, le corps du sorcier qui a été tué est immergé dans la mer avec un lest de pierres, dans l'espoir que son esprit ne hantera plus la communauté ; il arrive même qu'on réserve le même sort à sa femme et à ses enfants. Les Ovambo (tribu de dialecte bantou du sud-ouest africain) redoutent particulièrement le magicien défunt : aussi démembrent-ils son corps et lui coupent-ils la langue. Si ces précautions sont prises aussitôt après la mort, il n'y a plus rien à craindre ; son esprit est désarmé pour toujours. Les Babemba, lorsqu'ils tuent un sorcier, brûlent son corps pour lui interdire de pratiquer son art maléfique après sa mort. Parfois il s'arrange pour déjouer ces mesures et continuer, dans son existence d'esprit malin, à tourmenter le village ; en ce cas, ils déterrent ses os calcinés et les brûlent si parfaitement qu'il ne reste qu'une pincée de cendres. Les Lango (tribu nilotique de l'Ouganda) assomment les sorciers à coups de gourdin et brûlent leur corps ; le temps que cela prend, tout le monde s'enfuit pour échapper à la vengeance de l'esprit ; les cendres une fois recueillies, on les enterre dans un marais, l'eau devant ruiner toute activité ultérieure de la part de l'esprit. Dans la Nigéria du Sud, on n'enterre jamais les cadavres de sorciers ; on les dépose sur des branches d'arbre à un endroit réservé à cet usage ; il peut arriver qu'un sorcier particulièrement habile ou chanceux parvienne à tromper toute sa vie la méfiance de son milieu et meure regretté de tous. Mais, une fois mort, il est impossible à son esprit de dérober sa nature mauvaise, et il revient jouer toute sorte de tours désagréables aux survivants. Le remède consistera alors à déterrer le cadavre et à le brûler pour garantir la famille de nouveaux ennuis. Chez les Jivaro, les magiciens particulièrement redoutés de leur vivant passent pour devenir des esprits malveillants après la mort. Suivant certains Eskimo de l'Alaska, les sorciers, de même que les voleurs et les personnes ayant eu des mœurs inavouables, deviennent « gênants » après leur mort, et leurs ombres continuent à revenir sur la terre des vivants et à hanter les lieux voisins de leur sépulture.

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Dans de nombreuses peuplades primitives, le magicien officiel est en même temps le chef ou le président. Là où les fonctions de gouvernement et de magie ne sont pas réunies sur la même tête, le chef peut encore pratiquer certaines formes de magie, les plus indiquées pour accroître son prestige et assurer son autorité.

Dans l'Australie aborigène, l'institution du chef est inexistante. Tout ce qui existe d'autorité politique est exercé par les anciens de la tribu, qui semblent, dans la plupart des cas, présider leurs groupes locaux ou totémiques respectifs. Dans l'aire sud-orientale, ils étaient souvent magiciens ; ainsi chez les Yuin de la Nouvelle-Galles du Sud, dont le premier personnage était celui qui pouvait, au dire des indigènes, « extraire de lui-même le plus grand nombre d'objets » lors des cérémonies d'initiation. En revanche, chez les Wiimbaio de la même contrée, un individu pouvait être redouté comme détenteur de pouvoirs magiques sans être nécessairement un « chef ». Dans l'aire centrale, le chef accomplit des cérémonies magiques pour assurer la multiplication des animaux et des plantes totémiques, mais ici encore l'alatunja, comme l'appellent les Arunta, n'est pas nécessairement un homme-médecine ou un individu qui passe pour détenir la faculté de communiquer avec les esprits ancestraux (iruntarinia) reconnus par la tribu. Chaque groupe totémique a son« chef », son président, mais chaque groupe totémique n'a pas soit un magicien professionnel, soit un homme spécialisé dans les rapports avec les esprits.

En Nouvelle-Guinée, l'institution du chef est plutôt embryonnaire. Sir William McGregor remarquait à propos des tribus de Papouasie que personne n'a jamais montré assez de sagesse, d'audace ni d'énergie pour s'instituer le « despote », fût-ce d'un simple district. « Les rares individus qui sont allés le plus loin dans cette voie n'ont jamais fait, au meilleur des cas, que des sorciers renommés ; mais cela n'a jamais dépassé « niveau d'un chantage relatif. » Le chef des Mawata a pouvoir en bien ou en mal sur les champs. Il peut également obliger le dugong et la tortue à remonter des profondeurs de la mer pour se faire prendre. Chez les tribus de dialecte Girara, entre les rivières Fly et Bamu, l'homme réunissant les fonctions de chef et de magicien sera aveuglément obéi, bien que les chefs de village semblent, d'une manière générale, disposer d'une bien faible autorité. Dans la tribu Motu (Port Moresby), les « chefs » ne possèdent pas nécessairement de pouvoirs magiques, mais un individu qui les détient sera considéré comme un chef. C'est ainsi qu'un individu devait son autorité au fait de pouvoir calmer la mer ou la démonter à plaisir ; un autre tenait sa puissance de sa faculté de faire la pluie, le beau temps et de déterminer la fertilité des plantations. Chez les Massim méridionaux (Baie de Bartle), on trouve des chefs pourvus d'une influence considérable en dehors des « experts » détenant des pouvoirs magiques dans l'ordre de la pluie, de la pêche et des plantations. Si la profession de ces derniers ne leur conférait pas autorité pour traiter de la paix ou de la guerre ou de la grande politique, ils semblent avoir fréquemment détenu des postes civils. Dans ce cas, le même individu cumulait les charges de chef et de magicien. Un chef Kolem (l'ancien territoire allemand de la Nouvelle-Guinée) était un magicien puissant ; il pouvait soulever des tempêtes, faire la pluie et le beau temps, frapper ses ennemis de maladie ou de mort. Le chef des Yabim n'est pas nécessairement magicien, mais il est fréquent de rencontrer les deux charges réunies sur la même tête.

Dans les îles Marshall Bennett, il incombait à chaque chef de clan d'assurer la fécondité des jardins du clan en récitant sur eux des formules magiques ; en échange de quoi, on travaillait pour lui une bonne part de son jardin, et on lui faisait des présents de nourriture. Dans les îles Trobriand, la magie de la pluie et du beau temps, capitale pour une population qui vit de jardinage et de pêche, est régie par les chefs suzerains de Kirinawa. Comme ils disposent de la faculté surnaturelle de produire une sécheresse prolongée, ils gardent la haute main sur leurs sujets et « renforcent ainsi l'ensemble de leur pouvoir » [10].

On trouve dans les diverses îles de la Mélanésie des chefs dont l'autorité repose surtout sur leur réputation de détenteurs de mana ; ils tiennent ce mana des mânes et des esprits puissants avec lesquels ils sont en rapports permanents. C'est ainsi qu'en Nouvelle-Bretagne ce mana permettait à un chef « de produire la pluie et le soleil, des vents favorables et des vents contraires, la maladie et la santé, la victoire ou la défaite, et d'une manière générale de fournir à son client la bénédiction ou la malédiction demandée pourvu qu'il y mette le prix » (G. Brown) [11]. Dans l'île Florida (Salomon), l'individu qui passait pour être en communication avec de puissants esprits des morts (tindalo) et posséder le mana voulu pour lui permettre d'appliquer la puissance des tindalo était reconnu pour chef. Ses dons personnels et ses succès fortifiaient sa position ; la faiblesse et l'échec la ruinaient. « Il avait pour appuyer ses prétentions à l'obéissance générale l'opinion publique, sans parler de la crainte universelle ressentie pour le pouvoir tindalo renfermé en lui. » Dans le nord des Nouvelles-Hébrides, où la qualité de chef est plus prisée, le fils n'en hérite [271] pas. Il hérite, si son père peut le lui ménager, ce qui lui assure le rang de chef, à savoir le mana, les charmes, les chants magiques et l'outillage de son père en même temps que la science d'aborder les êtres spirituels. Dans les îles Banks, à côté des chefs proprement dits, on trouvait des « grands hommes » jouissant d'une influence considérable dans leur village, des hommes nantis d'un abondant mana auxquels les formules et les objets magiques procuraient vaillance dans le combat et chance dans toutes leurs entreprises. Dans l'île Pentecôte (Raga), une des Nouvelles-Hébrides, « certains individus sont tenus pour chefs par les Européens, mais leur pouvoir semble dépendre surtout de leur réputation de mana, particulièrement de mana lié à la magie » (W. H. R. Rivers).

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Il a existé autrefois dans toute la Polynésie une classe hiérarchisée de chefs et même parfois un potentat suprême régnant sur un groupe insulaire et que l'on peut qualifier de roi. On prêtait à ces chefs des pouvoirs merveilleux et on leur montrait la plus grande vénération. Chez les Maori, les charges de chef et de tohunga étaient généralement réunies, et le plus puissant des tohunga était aussi le chef (ariki) héréditaire de sa tribu.

Chez les Subanun de Mindanao, il se rencontre qu'un « chef » exerce aussi la magie, mais les cas paraissent rares. Le manang des Dayak côtiers de Bornéo vient immédiatement après le chef. On le voit fréquemment à la tête du village où il habite. Rien ne l'empêche de prendre cet honneur, s'il s'est acquis de la popularité par une exacte interprétation des songes et des expulsions efficaces de mauvais esprits.

Chez les tribus aborigènes de la péninsule malaise, un magicien heureux a, d'ordinaire, toute chance d'être choisi pour chef. Chez les Semang, la charge de premier magicien semble aller le plus souvent avec celle de chef, mais elles sont parfois séparées chez les Sakai et les Jakun. Le chef a presque toujours une réputation de magicien, mais il n'est pas pour autant le grand thaumaturge de la tribu, pas plus que ce dernier n'est nécessairement son chef politique. Le magicien a pour mission de « présider en qualité de médium-chef toutes les cérémonies, d'instruire la jeunesse de la tribu, de prévenir aussi bien que de guérir toutes les formes de maladie et autres ennuis, de prédire l'avenir (dans la mesure où il peut affecter les résultats d'un acte), de détourner, quand il y a lieu, le courroux du ciel et, alors même qu'il se réincarne après sa mort dans une bête sauvage, d'étendre une protection favorable sur ses dévoués descendants » (W.W. Skeat et C. O. Blagden). Il arrive souvent que le « chef » (président) d'un groupe Andaman local soit en même temps magicien, mais les deux qualités sont entièrement distinctes et séparées. Un individu peut être magicien sans posséder les qualités requises pour un chef.

L'Afrique offre les attestations les plus étendues pour la coalition des fonctions magique et politique et, dans certaines parties du continent noir, pour l'évolution allant du magicien au chef. Dudley Kid écrit à propos des populations de langue bantoue de l'Afrique du Sud : « Il y a de cela très longtemps, le chef était le grand faiseur de pluie de la tribu. Certains chefs n'admettaient aucune concurrence dans ce domaine ; ils craignaient trop qu'un heureux faiseur de pluie ne fût choisi pour chef. Il y avait une autre raison : le faiseur de pluie était assuré de devenir riche s'il se faisait une grande réputation, et cela n'arrangeait jamais le chef, on s'en doute, de laisser trop s'enrichir un de ses sujets. Le faiseur de pluie exerce une autorité redoutable sur la population ; aussi importe-t-il souverainement de tenir la fonction étroitement liée à la royauté. La tradition fait toujours du pouvoir de faire la pluie la gloire essentielle des anciens chefs et héros, et l'institution du chef en est assez probablement issue. L'homme qui détenait le pouvoir de faire la pluie devenait naturellement le chef [12]. » À une époque plus récente, la fonction souverainement importante d'attirer les précipitations sur la terre desséchée a été confiée à un faiseur de pluie professionnel. Ce n'est pas un mince personnage : « il détient sur l'esprit du peuple une influence qui surpasse celle même du roi, qui est lui-même contraint de céder aux conditions de ce super fonctionnaire » (Robert Moffat).

Dans l'Est Africain, le chef politique d'un groupe tribal est très souvent le premier magicien, rompu à la production de la pluie, à la divination et à la médecine. Chez les Masaï du Tanganyika, les hommes-médecine sont souvent les chefs, et le chef suprême est presque toujours un homme-médecine très puissant [13]. Les Nandi du Kenya ont de même un chef suprême ou magicien suprême (l'Orkoiyot) dont la suzeraineté est reconnue dans toute leur région. Le gouvernement réel de chaque district repose sur deux hommes dont l'un est choisi par le chef suprême pour le représenter et l'autre élu par le peuple mais responsable aussi devant lui. Les anciens de chaque district se réunissent de temps à autre pour discuter des affaires de l'État, et les deux gouverneurs assistent à ces réunions. Chez les Bakéréwé, qui occupent la plus grande île du lac Victoria, le roi est aussi le grand faiseur de pluie, et c'est à. lui que la population recourt en dernier ressort. Qu'il réussisse à amener la pluie, il jouira d'une immense popularité, mais un échec le fera détrôner et maltraiter comme le dernier des sujets.

Dans la région du haut Nil, les hommes-médecine, qui détiennent le pouvoir de faire la pluie, sont généralement les chefs. C'est le cas, entre autres, des Lotuko (Latuka) chez lesquels presque tous les grands chefs jouissent d'une réputation de faiseurs de pluie. Le secret de cet art précieux est le plus souvent héréditaire et se transmet de père en fils. L'influence des chefs Bongo dépend, suivant Georg Schweinfurth, dans une grande mesure, de la croyance à leurs pouvoirs magiques. Le chef des Obbo assied son autorité sur ses sujets grâce à ses pouvoirs de faiseur de pluie et de sorcier. Y a-t-il trop ou trop peu de pluie à la saison des semailles, le chef réunit le peuple et lui dit son regret d'avoir été contraint par leur conduite inconvenante à les affliger d'un temps défavorable. Ils ont regardé à le ravitailler en nourriture et autres produits de nécessité, et ils voudraient qu'il eût égard à leurs intérêts ! « Pas de chèvres, pas de pluie, c'est notre contrat, chers amis ! » Les fournitures ne tardent pas à arriver, et, par-dessus le marché, on lui fera présent des plus jolies filles. Un chef Obbo, a-t-on dit, a des femmes dans chacun de ses villages. De même, l'autorité d'un chef Acholi dérive avant tout de son pouvoir sur la pluie. Chaque chef dispose de deux ou trois marmites spéciales dont chacune contient nombre de cristaux de forme bizarre qu'on ne trouve que dans le lit des rivières. Ce sont les bijoux de famille hérités des ancêtres du chef. Lorsqu'il désire faire tomber la pluie, il enduit ces bijoux d'huile et verse de l'eau dessus ; si, au contraire, il veut arrêter la pluie, il les exposera au soleil sur un arbre ou bien les placera dans le foyer. Ils sont sacrés : personne ne les touchera ni ne portera le regard sur eux, s'il peut s'en empêcher. La possession de ces cristaux permet à un chef de faire tout ce qui lui plaît ; que quelqu'un l'ait importuné, il peut sécher sur pied ses récoltes. Le faiseur de pluie des Shilluk et des Dinka est un chef divin en qui réside l'âme d'un grand ancêtre éloigné ; il doit à cette possession d'être plus sage et plus clairvoyant que le commun des mortels. En théorie, et le plus souvent en pratique à n'en pas douter, son autorité n'a pas de limite. Le faiseur de pluie Shilluk est tué rituellement, lorsqu'il devient trop âgé pour supporter les lourdes obligations de son état ; celui des Dinka meurt de la même manière, mais c'est à lui qu'il appartient de décider du moment où l'affaiblissement de ses pouvoirs lui interdit de s'acquitter plus longtemps de ses fonctions.

En Afrique centrale, le magicien exerce parfois des fonctions civiles ; chez les Lendu, par exemple, une tribu à l'ouest du lac Albert. Ici, le faiseur de pluie ou bien occupe la place de chef, ou bien finit presque fatalement par y parvenir. Dans la même région, la tribu des Banyoro attribue à son roi un pouvoir discrétionnaire sur la pluie mais le roi délègue d'ordinaire ses pouvoirs à des subordonnés pour que toutes les parties de son royaume puissent jouir de précipitations égales. Chez les Bayaka (tribu du district de Kasaï, Congo belge), le chef est le premier magicien ; et pareillement, dans le même district, chez les Bayanzi. Pour ce qui est du Congo, il est rare, néanmoins ; que le même sujet cumule les fonctions de chef et de magicien. Il arrive souvent que le chef soit préposé à la garde des cultes publics, mais il abandonne d'ordinaire la météorologie, la médecine et la prophétie au magicien, le nganga.

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Dans la tribu Fang ou Pangwé du Gabon, le chef d'un village ou d'un groupe de villages est en même temps son magicien et son prêtre. Le chef des Banjar est à la fois roi et grand prêtre. Ses sujets lui prêtent le pouvoir de faire la pluie et le beau temps à volonté. Tant que le temps continue à leur convenir, ils le révèrent et le comblent de présents, en céréales et en bétail. Mais, si la sécheresse persiste ou si une pluie prolongée menace leurs cultures, ils l'accablent d'insultes et le rossent jusqu'à ce que le temps ait changé. Les « médecins » des tribus du sud de la Nigéria sont souvent plus puissants que le chef civil, et, dans certains cas, ce dernier doit de toute nécessité être versé dans la connaissance et l'usage des « médecines ». En outre, presque tous les chefs ont besoin de quelque connaissance de l'art magique pour faire face à leurs obligations, surtout en ce qui touche la pluie et la croissance des cultures.

Comme on l'a vu, le magicien des Indiens de l'Amérique du Sud surpasse souvent le chef en considération et en influence. Souvent, il est en même temps le chef, par exemple dans diverses tribus du Brésil [14]. Il ne semble pas cependant qu'on puisse avancer un cas où cette autorité lui ait été dévolue en raison de ses seuls pouvoirs occultes. Il faut en dire autant des Indiens de l'Amérique du Nord, où, presque dans toutes les tribus, le magicien était un personnage très important.

Toutes sortes de chemins mènent à l'autorité politique. Dans les collectivités primitives, la valeur personnelle est généralement le facteur essentiel d'un tel acheminement. La vigueur physique et la volonté, l'éloquence persuasive, une grande énergie, de l'initiative, des ressources, autant de qualités qui détachent un homme de la masse et qui font le chef. Les fondements de la supériorité ne se limitent d'ailleurs pas à ceux-là ; on en trouve souvent d'autres. Dans certaines régions de l’Australie aborigène, l'âge, à condition de n'être pas défiguré par la décrépitude mentale, suffit à assurer un certain degré de supériorité. Dans certaines îles de la Mélanésie, les chefs semblent choisis parmi les plus hauts gradés des sociétés secrètes. On trouve, en Afrique et en Amérique du Nord, des exemples où le plus riche est aussi le chef ; parfois, c'est le magicien qui s'élève à un poste de commandement. Alors que le chef n'apparaît que rarement comme le successeur direct du magicien, c'est un fait incontestable que, dans mainte société primitive, l'homme qui s'est acquis d'une manière ou d'une autre une position de commandement la confirmera, la renforcera et, dans une certaine mesure, la gardera grâce aux vertus occultes qu'on lui prête. La magie est souvent le contrefort de l'absolutisme quand elle n'en a pas été le socle.

Le magicien est parfois un maître Jacques qui cumule le métier de guérisseur, exorciste, devin, voyant, prophète, barde, éducateur. Il peut aussi commander aux vents, à la pluie, à la croissance des plantations ; découvrir les sorciers et autres criminels ; imposer des tabous et des rites de purification pour conjurer les conséquences désastreuses de leur violation ; semer la ruine chez les ennemis de la tribu ; fournir les talismans qui assureront la bonne chance et les amulettes destinées à éloigner toutes les maladies ; en temps de guerre comme en temps de paix, de famine comme d'abondance, il peut être l'homme à consulter chaque fois que les affaires vont mal ou qu'une affaire importante est engagée. Le magicien professionnel peut aussi être un sorcier, dont l'activité néfaste, malgré la crainte et la réprobation qui l'entourent, n'en est pas moins socialement reconnue.

D'une manière générale, les praticiens réguliers de la magie ont des fonctions différentes, c'est-à-dire sont l'objet d'une considération différente et perçoivent des rémunérations très diverses. La différenciation atteint parfois un tel degré qu'on trouve presque un magicien pour chaque conjoncture de la vie.

Dans les tribus du sud-est australien, l'homme-médecine n'est pas toujours un médecin ; il peut se consacrer à une forme particulière de magie telle que la production de la pluie, la divination, la composition de formules magiques. Dans les îles de la Mélanésie, chaque village un peu important « ne manque pas de posséder un individu pour diriger le temps et les vagues, un autre qui connaît la manière de traiter les maladies, un troisième qui sait semer le malheur au moyen de charmes divers. Il arrive que le savoir-faire d'un individu englobe toutes ces branches, mais le plus souvent chacun a sa spécialité. » (R. H. Codrington.) Les magiciens des Bavenda du Transvaal comprennent, outre des médecins, des individus qui savent consacrer les armes, faire du feu nouveau, produire la pluie qui fécondent les champs ; qui préparent des philtres ; qui traitent le délire et la folie. Chez leurs voisins, les Lovedu, la magie comporte maintes spécialités : celui-ci est faiseur de pluie ; un autre a le pouvoir de transformer les gens en animaux, celui-ci met à l'épreuve de la sorcellerie la haie de la hutte d'initiation des filles, celui-là s’occupe de la hutte de circoncision, un autre fortifie la reine de la pluie en vue de ses fonctions officielles. L'individu qui n'a pas hérité de la profession magique n'acquerra pas comme cela la connaissance spécialisée requise : il faut y mettre un prix élevé, et les secrets ne se communiquent pas si facilement. Les Bangala (Boloki) du haut Congo ont quelque dix-huit variétés de magiciens, les Bakongo du bas Congo pas moins d'une cinquantaine [15]. Chez les Fang du Gabon, le nganga réunit dans sa personne toutes les branches de la magie. Dans d'autres tribus de la même région, chaque magicien a sa spécialité qui faiseur de pluie, qui médecin, qui fabricant de charmes, qui dénicheur de criminels. En règle générale, il n'y a qu'un magicien par village ; quand l'expert local n'est pas l'homme du besoin, les indigènes essaient d'en trouver un dans quelque village des environs. Chez les Apaches, les Mohave et d'autres tribus du sud-est on trouve « des magiciens qui ont un grand renom de faiseurs de pluie, d'autres qui revendiquent un pouvoir spécial sur les serpents, d'autres qui font profession de ne consulter que les esprits et qui ne soignent les malades qu'à défaut d'autres praticiens disponibles » (J. G. Bourke).

On trouve dans certaines parties du monde aborigène des associations de magiciens qui revêtent souvent un caractère plus ou moins secret. En général, plus la spécialisation est poussée, et plus on constate une tendance à s'organiser en corporations et en confréries. Ces associations sont inconnues en Australie, où pourtant les hommes-médecine d'une tribu coopèrent régulièrement quand il s'agit d'initier et d'exercer les aspirants. Dans un cas de maladie grave, il arrive que l'on fasse appel à plusieurs hommes-médecine pour consultation, à l'occasion même, à des praticiens de tribus voisines [16]. La Nouvelle-Guinée et les îles de la Mélanésie comptent de nombreuses sociétés secrètes souvent nanties de fonctions magiques, mais elles ne semblent pas se limiter aux magiciens. L'exemple le plus approchant d'une société professionnelle pourrait être fourni par la société Ingiet ou Iniat de l'archipel Bismarck, à laquelle appartiennent la plupart des hommes. Les initiés ont conscience de posséder de grands pouvoirs magiques, et quiconque veut se venger d'un ennemi personnel fait appel à leurs offices. Toutefois, tous les membres de la société ne sont pas indifféremment autorisés à pratiquer la sorcellerie : il faut, pour cela, avoir reçu une initiation spéciale. Le président de chaque branche d'Ingiet est, d'ordinaire, le sorcier-chef d'une communauté. Dans les îles Banks, on trouve, en dehors de la société très répandue Tamate, qui rappelle à certains égards l'Ingiet, maints groupes locaux mineurs. L'un des exemples les plus curieux est fourni par les sociétés parmal, dont chacune a un nom différent suivant la variété de magie qu'elle exerce. Les initiés sont formés à cette magie, mais ils ne peuvent la mettre en œuvre que contre des gens étrangers à la société. Celui qui l'utiliserait contre un confrère serait puni de mort. Il arrive souvent que le même homme appartienne à plusieurs sociétés secrètes de l'île ; c'est le moyen de se mettre à l'abri de la sorcellerie d'un plus grand nombre de gens. Il est aussi d'usage de s'inscrire à des sociétés des îles voisines pour multiplier encore son coefficient de protection.

Chez les Bathonga, un exorciste vraiment heureux inaugure de nouveaux rites, découvre des médecines plus puissantes, draine des élèves de partout et peut devenir fondateur d'école. Une grande rivalité oppose les différentes écoles, et la hargne professionnelle peut aller jusqu'à mettre à l'épreuve un collègue et même à se voler mutuellement des drogues. Il arrive qu'un élève veuille s'émanciper et mettre sur pied une nouvelle société d'exorcisés. Cette manière de faire indispose gravement le maître, pour qui elle signifie une concurrence active et une réduction de ses honoraires. Aussi se rend-il à l'autel de ses dieux pour les prier de rendre inefficaces les drogues de son rival. Est-il exaucé, le disciple doit lui demander pardon et payer une amende afin d'assurer la réussite de son activité future. « Il pourra peut-être succéder à son maître, mais seulement après la mort de celui-ci. »

Chez les Waduruma, subdivision tribale des Wanyika du Kénya, chaque district a ses sociétés d'hommes-médecine. Comme chaque société tire son nom de la variété de magie qu'elle exerce, il y a autant de sociétés que de magies. Les membres de ces organisations s'engagent à sauvegarder la propriété privée au moyen de charmes traités avec une médecine puissante ils pratiquent aussi la médecine sur une grande échelle certains d'entre eux ont, dans ce domaine, de tels succès à leur actif qu'ils se sentiraient « diffamés », si l'on avait le malheur de les appeler magiciens au lieu de médecins.

Chaque dépisteur de sorciers des Azandé a sa clientèle à lui, perçoit ses honoraires propres et, d'une manière générale, ne doit de compte à personne en -matière professionnelle. Il n'entre pas dans une association dont les membres ont des privilèges et des obligations mutuelles. Toutefois, des repas communs réunissant plusieurs praticiens autour d'un feu pour manger des médecines ensemble sont devenus un usage régulier, et ils se mettent d'ordinaire plusieurs pour diriger la séance de dépistage. Cette coopération tend à créer un certain degré de cohésion collective [17].

Les magiciens Ewé, sans présenter une organisation rigoureuse, entretiennent d'excellentes relations les uns avec les autres et le praticien qui se procure quelque chose de nouveau en matière magique se hâte d'en faire part à ses amis. Les magiciens Twi, « tous unis pour duper le peuple», ont soin de s'aider mutuellement et de se communiquer tout ce qui peut leur servir. Parfois un « prêtre de fétiche » informera un client que le dieu qu'il sert refuse d'accorder l'assistance et les renseignements requis. Il recommande au client de consulter un autre praticien auquel, dans l'intervalle, il communique tous les détails du cas. Les Twi soupçonnent d'ailleurs- que tous leurs prêtres ne sont pas vraiment inspirés et qu'il est parmi eux des imposteurs. C'est pourquoi ils consultent deux prêtres séparément et confrontent leurs déclarations. Mais les prêtres sont tellement solidaires que les déclarations de l'un contredisent rarement celles de l'autre.

La société Poro (Purrah) des Kpellé de Libéria offre certaines ressemblances avec l'Ingiet de l'archipel Bismarck. Comme celle-ci, c'est une société tribale qui initie tous les jeunes gens arrivés à l'âge de la puberté ; et, ici, encore, seuls certains élèves sont choisis pour recevoir des directeurs une instruction magique. Cette éducation supplémentaire exige des dépenses supplémentaires et une instruction prolongée. Leur scolarité achevée dans l'école Poro, les magiciens frais émoulus deviennent « compagnons » et vont rendre visite aux praticiens les plus éminents des tribus voisines [18].

Dans les tribus de la Côte de l'Or et de la Côte des Esclaves, les aspirants aux ordres sacerdotaux observent un noviciat de plusieurs années. Danse, prestidigitation et ventriloquie constituent les matières les plus importantes du programme. Mais on leur donne aussi des notions médicales. On leur enseigne, en outre, une nouvelle langue et, une fois ordonnés prêtres, on leur confère un nouveau nom. On ne les agrège, en règle générale, pleinement à l'ordre sacerdotal que s'ils présentent des signes satisfaisants de possession par le dieu auquel ils doivent se consacrer. Dans cette région de l'Afrique occidentale, où l'on trouve des monarchies  absolues et héréditaires, des classes sociales nettement différenciées et des cultes officiels renforçant le pouvoir civil, le corps des magiciens en est venu à constituer un clergé.

Les associations secrètes réservées aux magiciens professionnels semblent extrêmement rares chez les Indiens de l'Amérique du Sud [19]. Elles sont, au contraire, bien développées dans l'Amérique du Nord, chacune comportant sa cérémonie d'initiation, sa hiérarchie de degrés et son rituel propre. Leurs rites, mi-secrets mi-publics, représentent une dramatisation, fruste mais vivante, des mythes et des légendes de la tribu. Les acteurs masqués et costumés figurent des animaux, des êtres divins et les ancêtres de la tribu. Les membres de ces organisations sont des magiciens accomplis, qu'il s'agisse du traitement des malades, de la production de la pluie, de la maturation des fruits de la terre ou de la fécondité des animaux de bouche. A certaines occasions, ils célèbrent de grandes cérémonies de « vivification » qui peuvent se prolonger plusieurs jours. Ils possèdent des médecines spéciales confectionnées dans le plus grand secret, qui sont entourées d'une grande révérence. En dehors de ces organisations, on rencontre, dans certaines tribus, des sociétés médicales recrutées surtout parmi les malades guéris de maladies graves et censés, de ce fait, capables de soigner les autres. Ces associations se signalent surtout chez les Pueblo du sud-ouest où elles ont évincé en grande partie les hommes-médecine opérant individuellement.

En revanche, on n'a pas connaissance d'une organisation serrée des chamans de l'aire eskimo d'Amérique du Nord et de Sibérie. On n'y remarque pas davantage de divisions hiérarchiques, car -les différences de position sociale ou de revenus professionnels, lorsqu'elles existent, dépendent plutôt des pouvoirs particuliers d'un praticien et de ses relations plus ou moins intimes avec les dieux et les esprits.

Malgré l'entente mutuelle des magiciens et l'identité de leurs fonctions, leur organisation en confrérie est plutôt une exception. La pratique de la magie forme, en effet, essentiellement une propriété individuelle, surtout lorsqu'il s'agit de l'exercice d'une magie antisociale, de la sorcellerie : l'intéressé l'embrasse à ses risques et périls et doit la mener le plus privément possible. Les exemples les plus nets de confréries ‑ « les premières académies » ‑ sont fournis par les Whare Kura Maori, les ordres sacerdotaux de l'Afrique occidentale et les sociétés nord-américaines qui cumulent fonctions magiques et fonctions sacerdotales. Avec le temps et lorsque les conditions s'y prêtent, de telles organisations évoluent en sacerdoces à formation technique.



[1]     Le despotique Chaka, le fondateur du royaume des Zoulous, disait qu'il était le seul devin du pays, car, s'il avait toléré des rivaux, il eût mis sa vie en danger.

[2]    En dehors des dépisteurs de sorciers, les magiciens sont peu considérés, soit que la plupart des gens détiennent des médecines, soit parce que, dans la vie du groupe, le « statut politique rejette dans l'ombre toutes les autres distinctions » (E. E. Evans Pritchard).

[3]    Chez les Bangala du haut Congo, un dépisteur de sorciers n'est jamais accusé de sorcellerie et n'est donc pas exposé à l'ordalie du poison. S'il porte une accusation contre quelqu'un, il n'est pas tenu de boire le poison en même temps que le suspect et échappe à tous dommages et intérêts en cas de non-lieu. Le même principe est en vigueur chez les Bambala.

[4]    À Badagry, sur la côte de la Guinée, les « prêtres des fétiches » ont le monopole de la justice.

[5]    Les magiciens abusaient souvent de leur crédit et de leur influence pour satisfaire des rancunes privées.

[6]    Suivant les Klamath (Indiens), une violente tempête accompagne toujours la mort d'un homme-médecine, sa crémation et celle de sa hutte après sa mort. Les Yakoutes de Sibérie croient, de même, que la mort d'un chaman est accompagnée de perturbations atmosphériques d'un caractère extraordinaire.

[7]    Les Lillooet prenaient bien garde de ne pas laisser tomber leur ombre sur un magicien. Si le cas se produisait, le magicien passait la main sur l'ombre pour la repousser et annuler le mal qui aurait pu en résulter. Il faisait de même lorsque son ombre tombait sur quelqu'un. Les chamans Tlingit étaient très redoutés, vivants comme morts. La personne qui passait devant la maison d'un chaman, dans les bois, craignait de tomber malade. Seul, un autre chaman pouvait la guérir. Personne n'aurait voulu manger quoi que ce soit à l’emplacement de la sépulture d'un chaman, de crainte de tomber malade, et peut-être de mourir. Celui qui passait près d'un canot dans lequel on avait déposé le cadavre d'un chaman plongeait de la nourriture et du tabac à la proue du canot, en disant : « Donne-moi bonne chance ! Ne me fais pas périr ! » On demandait aux serres d'aigle suspendues près des urinoirs de chamans vivants de procurer la santé.

[8]    Hans Egede note que les femmes Eskimos regardaient comme un précieux honneur les faveurs d'un angakok. Certains maris achetaient à l'occasion ses bons offices, quand ils n'arrivaient pas à avoir une progéniture.

[9]    Chez les Bouriates, nombre de chamanes de grand renom reçoivent un culte après leur mort. La pratique a été constatée dans d'autres tribus sibériennes.

[10]   Sous l'autorité du chef trobriandais il faut toujours chercher la crainte de la sorcellerie, sans laquelle il serait moins que rien.

[11]    Ailleurs, George Brown, que nous utilisons ici, déclare que « le chef devait essentiellement son rang à sa fortune et au nombre de formules magiques et de charmes qu'il possédait ». Dans les îles Shortland, les chefs revendiquaient un pouvoir sur les phénomènes de la nature. Chez les Manu des îles de l'Amirauté, le chef se contente d'exercer la magie de la guerre, il abandonne à ses subordonnés les autres spécialités.

[12]   Chez les Zoulous, chaque homme-médecine a ses médecines particulières et traite une forme particulière de maladie. Lorsqu'un chef apprend qu'un homme-médecine a réussi dans un cas où d'autres ont échoué, il exige de l'homme-médecine qu'il lui livre la médecine. « Le chef devient ainsi le grand homme-médecine de sa tribu, et on a toujours recours à lui en dernière instance. »

[13]   Ce chef suprême n'exerce pas le pouvoir directement et n'a pas d'attributions administratives. On l'a appelé le « pape » des Masaï.

[14]   Dans la tribu Ica (Colombie, Indiens de dialecte Arhuaco), les mamma sont, en même temps que des hommes-médecine, des juges et des gouverneurs, « et leur pouvoir ne parait pas avoir été sérieusement entamé par vingt ans de voisinage avec le christianisme » (E. Knowlton). Chez les Jivaro, un grand chef est « aussi rompu à la sorcellerie qu'un sorcier professionnel » (R. Karsten). Chez les Choroti et les Ashluslay du Gran Chaco bolivien, l'homme-médecine ne parait jamais avoir été un chef.

[15]   J. H. Weeks, utilisé ici, a décrit les diverses sortes de nganga et leurs fonctions. Il souligne que les cultes nganga sont incontestablement le résultat d'un long développement et aussi d'emprunts étendus à la pratique magique des tribus voisines. L'indigène congolais est toujours prêt à éprouver un moyen magique nouveau. Il est vraisemblable aussi que d'innombrables cultes, après avoir joui d'une grande popularité, sont tombés dans l'oubli.

[16]   Dans le Queensland, les hommes-médecine peuvent être apparemment en termes amicaux, et même en collaboration, les uns avec ses autres ; dans le fond ils n'ont aucune confiance dans leurs collègues. Ils n'ont d'autres liens entre eux qu'une commune peur. » Les tohunga maoris étaient souvent des rivaux acharnés. Ils n'hésitaient pas à liquider magiquement un concurrent quand l'occasion se présentait.

[17]   E. E. Evans Pritchard décrit plusieurs associations formées à une époque récente pour la célébration de rites magiques. Elles comportent des cérémonies d'initiation, des droits d'entrée, des degrés, un langage ésotérique et d'autres traits particuliers aux sociétés secrètes. Toutes sont d'origine étrangère. Elles ont commencé par être des associations fermées ne se réservant qu'un certain nombre de médecines et de rites secrets ; aujourd'hui, l'hostilité des missionnaires et des autorités officielles a déterminé une aggravation et une généralisation du secret.

[18]   Poro existe à Libéria, en Sierra Leone et dans d'autres aires de langue mandingue.

[19]   L'absence de ces associations a été nettement constatée chez les Ona ou Selknam de la Terre de Feu ainsi que chez les Indiens Cayapa.

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