La magie privée

La magie privée est à la portée de quiconque en connaît les méthodes et les techniques appropriées. Toutefois, l'expansion de la magie professionnelle a reporté sur ses opérateurs une confiance de plus en plus grande dans leur pouvoir de faire ce que le commun en vint à regarder comme au-dessus de ses moyens. Alors que la magie publique est souvent la propriété inaliénable d'un clan, d'une société secrète ou de tel autre sous-groupe de la communauté, la magie privée est souvent le bien de particuliers qui voient en elle la plus précieuse des propriétés, qu'ils lèguent à leurs descendants, à moins qu'ils ne la cèdent à d'autres, d'ordinaire contre une généreuse rémunération.

La magie privée couvre un champ très vaste, car les occasions sont rares où l'homme n'invoque pas son concours, que ce soit pour avancer son bien-être, favoriser ses passions, éloigner les maux réels ou imaginaires qui l'assiègent. Aucune des activités fondamentales commandées par la subsistance ‑‑ chasse, pêche, élevage ou agriculture ‑ qui n'ait son accompagnement magique. Les grandes heures de la vie humaine, naissance, puberté, mariage et mort, sont hantées par la magie. Il existe une magie privée pour inspirer l'affection ou la ravir, pour protéger la propriété, pour être heureux à la guerre, pour commander aux phénomènes de la nature, pour guérir la maladie, pour neutraliser les machinations des sorciers, pour exorciser les esprits mauvais.

La magie érotique est commune à la plupart des peuples primitifs. Dans certaines tribus du Queensland, l'homme qui veut séduire une femme se colore avec de l'argile rouge. Il se barbouille aussi la partie antérieure du corps avec une mixture faite du liber d'un certain arbre et de charbon de bois. L'odeur qui en résulte est, paraît-il, irrésistible lorsque la femme désirée vient à la sentir. Un homme emploiera aussi le « bull-roarer » (un instrument magique à maint usage) comme charme amoureux ; il se rend la nuit à quelque, distance du camp et là fait siffler son instrument de temps à autre ; les sons curieux ainsi obtenus éveillent infailliblement la passion dans l'objet de ses sentiments. Les tribus du Centre australien ont certaines méthodes consacrées pour se trouver une femme par voie de magie. Cependant la femme doit nécessairement appartenir à la classe dans laquelle l'homme peut légitimement prendre conjointe. Si sa magie est couronnée de succès, il lui restera, ainsi qu'à ses amis, à affronter le mari frustré, appuyé lui aussi par ses amis. La pratique de cette magie engendre forcément de multiples conflits au sein du groupe local. La femme, de son côté, court un grand risque, car si elle est prise en train de se laisser enlever, elle sera sévèrement punie, sinon mise à mort, par l'époux outragé. quand on pense au traitement cruel qui l'attend en pareil cas, on s'explique difficilement, avec Baldwin Spencer et F. J. Gillen, qu'une femme puisse jamais se prêter à un enlèvement. Il arrive que les rôles soient inversés et que la femme mobilise les arts magiques pour conquérir l'affection de l'homme. Les femmes de certaines tribus Kimberley (Australie occidentale) ont des chants d'amour qu'elles chantent lorsque leurs maris sont en voyage ou dans leurs périodes de menstrues ou de grossesse durant lesquelles les relations sexuelles sont interdites. Ces chants ont pour vertu d'inspirer la continence au mari. De temps en temps, les femmes tiennent des corroborees secrets dont les chants et les danses représentent ou symbolisent tout le déroulement de la cour amoureuse jusqu'à l'union des sexes inclusivement. Les jeunes femmes assument le rôle d'actrices, les vieilles celui d'assistantes en même temps qu'elles assurent l'accompagnement vocal. La séance a pour effet d'inspirer aux hommes des pensées amoureuses, d'éveiller le désir sexuel chez les maris et d'amorcer ou d'entretenir la vie amoureuse des célibataires. Les hommes sont au courant de la célébration du corroboree mais ils n'y assistent pas ; ils tomberaient malades s'ils s'y aventuraient, et surtout leur présence compromettrait, si elle ne l'annulait, son efficacité magique [1].

Les habitants des îles orientales du détroit de Torrès comptaient, pour leurs charmes amoureux, sur les subtiles associations de parfums. Un jeune homme, après avoir séché et brûlé certaines plantes, préparait une pâte avec leur cendre mêlée à du charbon de bois et s'en enduisait le corps. En même temps, il pensait aussi intensément que possible à la jeune fille en lui disant : « Toi, viens ! Toi, viens ! » Un autre charme était constitué d'un morceau de lave noire taillé en forme de pénis, que l'on enveloppait dans des feuilles déchiquetées de sagoutier après l'avoir frotté avec une pâte de cendres et d'huile. Les feuilles de sagoutier avaient une grande réputation [319] d'efficacité, car c'est d'elles que les femmes tiraient leur jupe. Pour doubler ses chances de succès, l'intéressé répandait la pâte sur ses tempes, pensait fortement à la jeune fille et récitait une incantation appropriée quand il la voyait. Désormais rien ne pouvait plus la retenir de venir à lui.

Dans la tribu papoue des Kiwaï, les parents munissent leurs enfants de médecines amoureuses. Celles-ci sont particulièrement nécessaires pour les garçons, car les filles sont trop recherchées pour que leur mariage fasse difficulté. Le fils est traité dès sa naissance ; à mesure qu'il grandit et qu'il prend part aux danses publiques, ses parents l'aident à faire impression sur les jeunes filles en planant des médecines dans sa parure, surtout dans la longue plume fichée dans sa coiffure. La plume suit ses mouvements et fait signe aux jeunes filles de venir à lui. Un Orokaiva connaît le moyen de punir la jeune fille qui l'a repoussé pour un autre prétendant. On raconte l'histoire suivante d'une vengeance d'amoureux éconduit. Celui-ci, ayant trouvé dans la brousse certaines baies bleues qui poussent toujours par deux, les écrasa et les mêla à de la chaux ; avec ce colorant il se traça sur chaque joue une bande. Il s'arrangea alors pour rencontrer la jeune fille, qui, dans l'intervalle, s'était mariée à son rival. Sans se douter de rien, elle le regarda et aperçut les deux stries révélatrices. Aussitôt le jeune homme s'isola dans la brousse, gratta son maquillage, le recueillit dans une feuille et fourra le tout dans un des nids bombés de certaines espèces de fourmis. Il était sûr maintenant de sa vengeance : lorsque la jeune femme deviendrait grosse, son visage enflerait affreusement comme la fourmilière et elle mettrait un jour au monde, à son grand désespoir, des jumeaux.

On trouve dans les îles Dobu maintes formes de charmes et d'incantations érotiques. À en croire les indigènes, l'attrait mutuel des sexes n'existerait pas si les outils de la magie n'étaient là pour l'éveiller et l'attiser. Les hommes et les femmes ne s'unissent que parce qu'ils n'arrêtent pas d'exercer un pouvoir occulte les uns sur les autres. Toute la magie dont ils se servent est étroitement liée à des croyances animistes : elle exhorte, en effet, l'âme de l'opérateur à sortir de nuit pour agir sur l'être aimé. L'homme essaie d'abord sa magie sur une femme libre ; s'il réussit, il va plus loin et essaie de séduire l'épouse d'un autre. Dans l'île Goodenough, la manière la plus simple d'obtenir l'affection d'une jeune fille est de se procurer son jupon végétal. Le jeune homme parvient-il à s’en emparer, il se l'attache autour de la ceinture, se baigne [320] ainsi accoutré et dans l'eau entonne un chant magique. Il rapporte alors le jupon à la hutte de la jeune fille. Lorsque celle-ci le met et le porte, elle sent son cœur courir à l'enchanteur. Garçons et filles recourent à la magie pour s'assurer l'affection durable de l'être aimé. Le garçon enchante privément le tabac qu'il donne à fumer à sa fiancée ou la noix d'arec qu'ils mâchent ensemble, et la jeune fille fait de même. L'un et l'autre savent naturellement que ces objets ont été pénétrés de puissance occulte. Cette connaissance paraît indispensable au succès de la pratique.

Pour les Trobriandais, comme pour les populations mélanésiennes voisines, la magie érotique est le seul moyen efficace de faire la cour. Convenablement exécutée et abstraction faite de toute contre-incantation, elle est infaillible. Le sujet ‑ homme ou femme ‑ visé par cette magie peut ne pas céder aux premiers rites ou incantations, mais il doit se rendre lorsque la somme des moyens disponibles a été employée contre lui : leur effet global est irrésistible. L'amant cueille et prépare certaines feuilles très efficaces pour son dessein, s'en frotte le corps et, après avoir récité une incantation, les jette dans la mer. Cette action va provoquer de doux rêves à son sujet dans l'esprit de la jeune fille. Comme disent les indigènes : « Comme les feuilles seront ballottées par les vagues, comme elles montent et descendent avec la mer, ainsi se soulèvera le ventre de la jeune fille. » Si elle ne se rend pas assez vite, on recourt à une autre magie plus forte : on lui offre un peu de nourriture, une noix d'arec ou du tabac ayant subi un traitement magique. Elle ne refusera pas le don, même si elle soupçonne l'intention. Elle mange cette douceur, la magie entre dans son « intérieur » et porte son esprit dans la direction désirée. S'obstine-t-elle encore, on peut en venir à bout par les sens du toucher et de l'odorat en l'enduisant d'essence aromatique ou en mettant l'essence sur une feuille de papier à cigarette (autrefois sur une fleur) pour faire pénétrer dans ses narines la fumée ou l'odeur. La toute-puissante menthe, le symbole du charme et de la séduction, l'herbe qui tient une place centrale dans le mythe des origines de l'amour, peut servir de la même façon pour signifier à la femme qu'on exerce la magie sur elle et vaincre ses derniers scrupules. Ces diverses techniques sont toutes accompagnées d'incantations appropriées. La magie à aliéner l'affection porte, chez les Trobriandais, le nom spécial de bulubwalata, une magie noire qui s'emploie avec le même succès pour expédier les porcs d'un ennemi dans la brousse. Un homme l'emploiera pour assouvir sa rancune contre une femme, plus souvent contre son amant ou son mari. Sous sa forme bénigne, la femme quitte son amant ou son mari pour retourner dans son village. Mais, lorsqu'il s'agit d'une magie particulièrement vigoureuse, administrée à larges doses, avec une rigoureuse observation des incantations et des rites ainsi que des tabous imposés à l'opérateur, la jeune femme s'enfuira dans la brousse, perdra son chemin et peut-être disparaîtra pour de bon. Contre ce mal la victime ne peut rien. Si l'auteur se repent, il peut recourir à la formule du « rapportage » ; il la récite dans toutes les directions de manière que sa puissance occulte puisse atteindre la femme, où qu'elle se trouve dans la brousse, et la rendre à son mari ou à son amant et ramener la joie dans le ménage brisé.

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En Nouvelle-Irlande, l'homme a souvent l'occasion de se servir de la magie érotique pour ses infidélités conjugales. Il s'en sert aussi couramment à l'égard d'une femme nouvellement acquise, juste avant de consommer son mariage. Cette magie s'inspire de la théorie que la passion et toute l'affectivité ont leur siège dans le ventre. La récitation de la formule magique amoureuse détermine dans le ventre de la femme une agitation qui gagne tout le corps et lui donne un désir irrésistible de l'homme. Elle peut se trouver à des kilomètres de là mais cette nuit-là elle rêvera de lui avec passion. Le lendemain matin, elle reste figée dans une sorte de léthargie ; elle refuse de manger, de fumer, de parler ou de travailler ; elle s'imagine qu'elle va mourir si elle ne peut pas rejoindre son amant. Finalement, incapable d'y tenir, elle se met à sa recherche. Un amant peut employer des incantations et des charmes pour se venger d'une amante qui l'a plaqué. Ils détermineront la mort de l'enfant qu'elle porte, si elle est enceinte, et éventuellement la sienne. Les femmes, qui font un moindre usage de la magie érotique que les hommes, comptent aussi sur les incantations, mais celles-ci n'ont rien à voir avec le ventre comme siège de l'amour. La jeune fille récitera une incantation sur son pagne de paille ou sur une banane qu'elle tend alors à manger à son bien-aimé dans l'espoir de l'amener à elle. Parfois, elle se contentera de souhaiter que sa danse soit assez puissante pour l'attirer à elle. La magie érotique, telle qu'elle est pratiquée dans les Nouvelles-Hébrides, semble notablement efficace, sans doute parce que la femme à qui elle s'adresse sait presque toujours qu'elle en est l'objet : un geste incontrôlé de l'homme suffit à la convaincre qu'il la désire.

L'arsenal maori de karakia comprenait des incantations dont l'homme se servait pour obtenir le consentement d'une jeune fille à ses propositions de mariage et pour ramener une femme qui l'avait quitté. Les femmes recouraient à des incantations analogues. Lorsque deux personnes s'aimaient, mais que des raisons de famille s'opposaient à leur union, l'homme allait parfois trouver un tohunga versé dans la magie et se soumettait à un rite qui adoucissait le chagrin de la séparation et « retirait l'amour du cœur ».

Les populations de Bornéo, à l'exception des Kayan et des Kenyah, recourent fréquemment à la magie érotique. Les charmes employés consistent presque toujours dans des substances odorantes. C'est ainsi qu'un Dayak de la côte se fera un collier de certaines graines extrêmement odorantes qu'il portera partout avec lui. Lorsqu'il a envie d'une fille, il le place sous l'oreiller de celle-ci ou la persuade de le porter ; si elle consent, il la tient pour à moitié vaincue. Le Klemantan fait un grand usage d'une huile parfumée dont il oint secrètement les vêtements de la jeune fille ou tel autre objet lui appartenant. À Alor (une des petites îles de la Sonde), une femme est assurée de conserver l'amour de son mari si elle a soin de mettre au fond de la marmite de cuisine des lambeaux de son pagne, des poils de son pubis ou de ses aisselles ou des rognures de ses ongles.

Les livres magiques malais fourmillent de formules destinées à procurer le succès en amour, la fidélité conjugale, la beauté de la personne, voire le retour de la jeunesse perdue. Certaines de ces incantations ressortissent nettement au domaine de la magie noire, puisqu'elles visent à emmener ou à « suborner » d'une certaine façon l'âme d'une autre personne pour l'influencer en faveur de l'opérateur ou, au contraire, pour infliger un dommage à la victime. Une recette pour semer la dissension dans un ménage consiste à fabriquer deux figurines de cire à la ressemblance des conjoints et à les tenir l'une en face de l'autre en répétant trois fois une formule qui assimile la femme à une chèvre et l'homme à un tigre. « Si Fatimah est face à face avec Muhammad, elle sera comme une chèvre devant un tigre. » Puis on place les deux figurines sur le sol de part et d'autre de soi mais dos à dos, on brûle de l'encens et on répète la formule vingt-deux fois sur l'homme et vingt-deux fois sur la femme. On adosse alors les deux effigies l'une à l'autre, on les enveloppe dans sept épaisseurs de certaines feuilles, on les lie ensemble avec un fil de sept couleurs tordu sept fois et, après avoir une fois encore répété la formule, on les enterre. Sept jours plus tard, creusez à l'endroit ; si vous retrouvez le paquet, c'est que votre magie a échoué ; s'il n'y est plus, le couple divorcera sûrement.

Chez les Baïga (tribu aborigène des Provinces centrales de l'Inde), la magie forme une partie essentielle de la cour amoureuse. La jeune fille est ravie lorsqu'un homme recourt à un charme amoureux : cela prouve le sérieux de ses attentions. Son effet est de la rendre aussi agitée « que le blé grillé dans la poêle », inquiète comme le « poisson échoué dans une rivière desséchée », malheureuse « comme le bois rongé par des fourmis blanches ». Mais la magie érotique, comme tout trafic avec la puissance occulte, est des plus dangereuses. Des conséquences désastreuses accompagnent souvent des erreurs dans le rituel ou l'impuissance d'enlever un charme amoureux lorsqu'on s'en est servi avec succès. Certains charmes d'amour sont si puissants qu'à les prolonger trop longtemps sur une femme, ils peuvent la pousser à dévorer ses propres enfants.

On relève diverses espèces de médecines érotiques chez les Bakgatla du protectorat de Bechuanaland. Les adolescents encore à leurs tâtonnements amoureux leur trouvent une grande efficacité. On voit parfois une jeune fille se procurer auprès d'un magicien professionnel une médecine pour retenir son amant. Elle en brûle une partie dans un tesson en laissant son visage baigner dans la fumée et en appelant le garçon par son nom ; elle se barbouille le visage avec le reste lorsqu'il vient la voir ou en met dans les aliments qu'elle lui offre. Les médecins possèdent aussi des médecines qui permettent a une épouse d'ensorceler sa rivale et de ramener le mari infidèle auprès d'elle. En revanche, il existe aussi des remèdes pour apaiser sa femme et même créer amitié entre elle et la concubine rivale. Les polygames dont le foyer est relativement paisible passent presque toujours pour posséder des médecines de cette nature. On raconte l'histoire d'un médecin dont les médecines étaient si efficaces que, lorsqu'il grondait une de ses femmes, l'autre en prenait toujours sa part.

Une femme Yoruba jalouse mêle une médecine aux aliments de son mari pour l'empêcher de songer désormais à une autre femme. Elle est « cent pour cent » efficace, et il la redoute d’autant plus que son administration est suivie parfois de la maladie ou de la mort. Parfois elle administre une médecine à une épouse qu'il favorise trop ; le remède magique fait « perdre son attrait » à l'autre femme.

Au Maroc (Mogador), la femme qui s'est aliéné l'amour de son mari, parce qu'elle ne lui a pas donné d'enfant, sort par clair de lune, défait ses cheveux, quitte ses vêtements et [324] s'assied dessus au bord d'une cuvette pleine d'eau. Elle s'adresse alors à la lune : « Lune ! si tu es amoureuse et si je suis belle, viens à moi. » Elle espère que son invocation décidera la lune à communiquer à l'eau une vertu occulte qu'elle s'appliquera au moyen d'un rite de fécondité.

Chez les Indiens de la Guyane, les femmes ont toutes leurs bina (charmes) pour manœuvrer l'autre sexe. Une jeune fille Arawak prendra une plante, d'ordinaire un caladium, se baignera avec une de ses feuilles ou la portera avec elle et, sans se faire voir, en frictionnera le hamac de son amant. Elle peut aussi se frictionner les mains avec la feuille et toucher ensuite les mains du bien-aimé. Si elle s'y prend comme il faut et que l'homme ne se rende compte de rien, celui-ci ne sera plus jamais tenté de porter ailleurs ses affections. L'Arawak frotte sa feuille-charme sur le visage de sa jeune femme ou sur ses épaules pour l'empêcher de montrer de la préférence pour d'autres hommes. Les Caraïbes ont des pratiques du même genre. On trouve aussi chez ces tribus des charmes utilisant des parties d'animaux ; la femme qui désire l'époux d'une autre met des œufs de guêpe dans sa boisson, ce qui a pour effet de lui faire quitter sa femme pour la rejoindre. On recherche particulièrement la peau et les plumes d'un certain oiseau qui a la réputation de fasciner ses compagnons et de leur faire mener une danse obsédante dans la brousse. Celui qui a le bonheur de détenir pareilles reliques est sûr de traîner derrière lui un cortège de cœurs et d'amis.

Les Indiens Cherokee emploient nombre d'incantations intéressant à peu près tous les aspects de la vie sexuelle. Ces formules sont si efficaces que celui qui en dispose n'est jamais longtemps sans femme. Il se la procure par magie et la conserve de même. Si sa beauté l'expose à tomber victime des incantations de rivaux, il prononce sur elle durant son sommeil une formule qui affirme la solidarité qui les unit, en même temps qu'il lui oint la poitrine avec sa salive ; cette mesure n'est efficace qu'à la condition d'être réitérée quatre nuits de suite. Il arrive que la magie plus forte d'un rival ruine ces efforts. Des incantations sont prévues, en effet, pour séparer mari et femme. Chaque conjoint est comparé à un animal nuisible, ce qui a pour résultat d'établir une incompatibilité au sein du couple. La femme quitte alors son mari, à moins que celui-ci n'arrive à opposer une magie plus forte. Le prétendant éconduit pourra assouvir sa haine en recourant à une magie qui rend la femme repoussante et solitaire ; il peut aussi continuer à la presser d'incantations et la faire tomber finalement éperdument amoureuse de lui et l'amener à des expressions humiliantes de sa passion ; c'est encore une manière de se venger. Les Cherokee ont une magie d'incantations esthétiques destinée à rehausser la beauté physique ; les hommes laids recourent souvent à elle pour trouver femme.

Chez les Omaha, les Ponca et d'autres tribus Sioux, les sorciers donnent très cher d'une petite quantité de menstrues virginales. On mêle cet élément à un philtre ; l'homme à qui on l'administre « ne peut plus se retenir de courtiser une femme alors même qu'il a conscience de ne pas l'aimer vraiment » [2].

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L'amant Haïda jeûne, se procure une certaine sorte de médecine, s'en frotte les paumes et la met alors au contact de l'être aimé ou de son vêtement. L'efficacité de la recette est subordonnée à une série d'observances complexes. Après avoir jeûné plusieurs jours, il se rend au bord d'un ruisseau, quitte ses vêtements et se met à la recherche de cônes de sapin. Lorsqu'il a trouvé deux cônes côte à côte, il en prend un dans chaque main, prononce son nom et celui de la femme et déclare s'il l'aime simplement ou s'il veut l'épouser. Il doit renouveler quatre fois son affirmation en élevant chaque fois la voix. Il entre alors dans l'eau jusqu'à ce qu'il en ait au niveau du cœur, jette les cônes à quelque distance en amont et les laisse venir à lui ; il les reprend alors dans ses mains et réitère à voix haute ses intentions. Après avoir répété le manège trois fois, il se rend dans les bois, se fait un oreiller sur lequel il place les cônes qu'il recouvre de feuilles tout en reprenant quatre fois l'expression de son désir. Cela fait, il rentre chez lui, cesse son jeûne et attend le message d'amour de la femme.

Cette confiance extrême dans la magie érotique déconcertera quiconque s'imaginait les primitifs imperméables à une vraie passion et inaccessibles aux attraits du sexe opposé. Cette espèce de magie s'inscrit naturellement dans la magie blanche lorsqu'elle est espérée et attendue de la personne qui en est l'objet ; dans le cas contraire, c'est évidemment de la magie noire. Noire également par ses intentions néfastes, la magie employée par l'amant éconduit pour se venger de sa belle ou pour briser un foyer heureux. À tout prendre, la magie de l'amour paraît bien avoir surtout un caractère néfaste.

La magie, qui est souvent utilisée pour renforcer certains tabous intéressant la propriété commune, est d'un usage pareillement constant pour protéger biens et effets, animaux domestiques, récoltes sur pied, arbres fruitiers et autres possessions personnelles. Ces tabous peuvent être imposés directement par le propriétaire ; mais on peut aussi faire appel aux offices d'un chef, d'une société secrète ou d'un magicien patenté. Leur existence est d'ordinaire signalée par un signe très simple qui ne trompe pas le passant. Ils opèrent ipso facto ; tôt ou tard le mal annoncé s'abat sur l'infortuné coupable ; lui et les siens subissent le cruel châtiment qu'ils méritent.

Sous leur forme la plus simple, ces interdits utilisent à des fins protectrices un objet identifié à la personne humaine. En vertu du principe pars pro toto, tout objet ainsi employé détient toute la puissance occulte de son possesseur. L'indigène du Queensland qui quitte le camp en y laissant des aliments et des armes urine parfois près de ces biens ; personne n'y touchera, et il est assuré de les retrouver intacts à son retour ; la salive sert au même usage. Dans les îles d'Entrecasteaux, un homme crache sur ses arbres fruitiers après avoir rougi sa salive en mâchant de la noix d'arec ; des pustules sanglantes envahiront la tête et le corps du voleur, qui pourra même en mourir. Lorsque les Barotsé (tribu sud-africaine) « veulent empêcher qu'on touche quelque chose, ils crachent sur des fétus de paille qu'ils plantent ensuite tout autour de l'objet » (L. Decle). Chez les Bakongo, « la personne qui doit se lever de table fait semblant de cracher sur sa part, et personne n'osera y toucher pendant son absence » (J. H. Weeks).

Des charmes de diverse nature sont parfois employés seuls pour protéger la propriété privée. Certaines tribus aborigènes du Queensland suspendent un « bull-roarer » sur tout ce qu'ils veulent mettre hors d'atteinte. On peut aussi se servir du cordon ombilical d'un nouveau-né pour mettre un tabou sur les ignames et d'autres objets, les indigènes étant persuadés que tout ce que l'on porte à l'endroit où repose un enfant nouveau-né ou qu'on lui fait toucher est marqué de sa puissance occulte. Les populations des îles orientales du détroit de Torrès possédaient une poudre rougeâtre, le kamer, tirée du bois flotté pourri ; ils lui attribuaient des vertus magiques puissantes, surtout pour mettre leurs jardins à l'abri des voleurs. Le propriétaire d'un jardin, dès que ses bananes et autres plantes alimentaires étaient mûres, préparait en secret son kamer et traitait l'un de ses arbres. « Le voleur ignorant lequel des arbres avait été empoisonné n'osait pas se risquer et laissait les plantes tranquilles. » En Nouvelle-Géorgie (une des îles Salomon), on recourt, pour conjurer la violation de propriété et le vol, à des signes de propriété dénommés hope. Le propriétaire d'une plantation de cocotiers établit à l'entrée un simple bâton de trois ou quatre pieds de long et légèrement fendu au sommet. Il place dans l'entaille un bouchon de feuilles mortes, un morceau de racine de fougère et une poignée d'herbe. Parfois on couronne le bâton d'un crâne, d'un morceau de nid de fourmis ou d'une grande coquille. L'individu tenté de voler trouve là le tableau du sort qui lui est réservé : suivant l'emblème sacré qui lui est présenté, il se flétrira comme l'herbe, mourra sans recours comme le possesseur du crâne ou périra comme les fourmis qui ont vécu dans le nid ou le poisson qui a habité la coquille [3]. Les Samoans font un usage étendu des signes de propriété pour mettre leurs plantations et leurs arbres fruitiers à l'abri des voleurs. Une sorte de bâton suspendu horizontalement à un arbre signifiait que le propriétaire souhaitait au voleur qui touchait à l'arbre d'être traversé et consumé par une maladie mortelle. Quelques morceaux de coquillage de palourde enterrés dans le sol et surmontés de roseaux liés ensemble à leur partie supérieure promettaient au voleur une invasion d'ulcères. Un autre épouvantail consistait dans un requin blanc fait de feuilles de cocotier tressées. Suspendu à un arbre, ce signe équivalait à souhaiter au coupable d'être dévoré par un requin blanc la première fois qu'il irait à la pêche.

Les charmes sont souvent accompagnés d'incantations. Là où la croyance à la vertu des formules est particulièrement accusée, leur simple récitation peut suffire à assurer la protection. Dans certaines tribus Massim de la Nouvelle-Guinée sud-orientale, les tabous de la propriété privée sont indiqués par un signe d'espèce particulière. Ce signe est barbouillé préalablement avec une certaine médecine et placé par un homme âgé qui connaît les formules à prononcer en même temps. Quiconque touche à un objet ainsi marqué tombera malade, sans distinction de voleur ou de propriétaire. Celui-ci ne s'aviserait pas de cueillir une noix sur un cocotier ainsi marqué avant d'avoir fait lever le tabou par celui qui l'a mis. Chez les Maïlu, le propriétaire de cocotiers qui soupçonne qu'on lui volera des noix prononce une incantation et lie les noix entre elles avec un peu de leur fibre. L'individu qui les volera ou essaiera de les voler se couvrira de furoncles et de tumeurs et finira par mourir. On use des mêmes moyens pour protéger les bananiers et les carrés de taro.

Dans certaines parties de la Mélanésie, toutes les maladies connues par les indigènes ‑ ou peu s'en faut ‑ sont attribuées à des violations de tabous renforcés de formules particulièrement virulentes ; il existe une formule pour chaque maladie. Dans l'île Dobu, tout le monde ‑ homme ou femme ‑en connaît au moins une ; une même personne peut en connaître jusqu'à cinq. Les tabous renforcés d'incantations de ce genre sont le plus souvent utilisés pour protéger les arbres fruitiers situés en dehors du village. Il n'est pas question d'en mettre sur un arbre fruitier du village, personne ne pourrait échapper à la contamination de l'objet marqué d'un tabou. Avant de pouvoir cueillir les fruits de son propre arbre, le propriétaire doit d'abord casser l'effet de la formule pour lever le tabou. Dans l'île Wogeo (archipel Schouten), la plupart des maladies sont également attribuées à la violation de tabous mis sur les arbres fruitiers. L'homme qui connaît l'incantation particulière utilisée pour imposer le tabou ‑ et c'est presque toujours le cas ‑ peut dire avec précision la maladie qui le frappera s'il enfreint le tabou. Dans l'île Eddystone (archipel Salomon), on constate la même connexion explicite entre la maladie et la violation du tabou (kenjo) mis sur le fruit de cer­tains arbres. On connaît plusieurs variétés de kenjo, comportant chacune des rites différents d'application et de levée. Les rites ne peuvent, en règle générale, être accomplis que par l'homme ou par le petit groupe d'hommes qui détient la variété de kenjo en question. Il est donc le seul avec ses collègues à pouvoir traiter la maladie consécutive à la violation du tabou particulier [4].

Chez les Maori, l'imposition d'un tabou de propriété consistait à placer, pour commencer, un piquet au bord de la forêt ou sur la berge de la rivière à protéger. On attachait au piquet une boucle de cheveux ou une poignée d'herbe. Le magicien chargé de l'opération récitait alors une formule pour « aiguiser les dents » du signe (rahui), « afin qu'il détruise l'homme ». Un tabou sans incantation ne pouvait être imposé que par un chef, et son observation constituait un hommage à son prestige. Un chef plantait un piquet auquel il suspendait un vieil habit en signe de défense ; parfois la défense se bornait à une proclamation orale. Un témoin ancien énumère, parmi les objets pouvant faire l'objet d'un tabou chez les Maori, les objets laissés dans une maison inhabitée par un propriétaire absent, une maison renfermant des semences, un canot tiré sur la berge, un arbre réservé pour la fabrication d'un canot, une plantation de patates douces (kumara).

Des défenses analogues sont monnaie courante dans les Indes orientales, et elles jouissent en Afrique d'un crédit très étendu. Les esclaves importés d'Afrique occidentale semblent avoir apporté avec eux dans le Nouveau Monde le tabou de propriété privée : on le constate encore de nos jours parmi les Noirs de Surinam. Il n'était cependant pas inconnu de toutes v•s tribus indiennes aborigènes. On voit par là qu'une bonne part des croyances et des pratiques magiques du monde primitif ont souvent été exploitées avec succès pour appuyer un régime de propriété individuelle.

Le primitif voit dans la santé son état normal. Il vivrait sans fin, en possession de tous ses moyens, n'étaient les influences hostiles qui le guettent et l'assiègent de la naissance à la mort. Il est vrai que certains aborigènes australiens s'expliquent une mort consécutive à un accident qu'ils ont vu ou à la violence physique d'un combat et qu'ils supportent les menus malaises tels que rhumes, maux de tête et d'yeux, plaies suppurantes, sans s'interroger sur leur origine. Les Mélanésiens, de leur côté, acceptent comme naturel l'ordinaire des maladies, fièvres et malaria par exemple. Les indigènes de l'Afrique du Sud voient dans certaines formes mineures de maladie une « maladie et rien de plus », pour laquelle ils ont ou n'ont pas d’explication toute faite. Un Amérindien a une conception rationnelle de tous les malaises qui s'accompagnent de douleur, de faiblesse, d'inappétence ou de fièvre, s'il peut rattacher ces symptômes à des conditions naturelles, par exemple, de grande chaleur ou de grand froid et s'il ne survient pas de complications. Il n'en reste pas moins que, dans les cultures inférieures, toute maladie grave et prolongée, surtout si elle est rare et mystérieuse ; tout accident qui ne s'explique pas d'emblée par la négligence ou l'étourderie du malade ; toute mort, hormis celle du tout jeune enfant et du vieillard caractérisé, sont attribués à un agent humain ou extrahumain. Chez certains peuples primitifs, toute espèce de maladie, accident, mort, tombe sans exception sous cette interprétation [5].

Les explications proposées alors par le primitif varient. Ce peut être un acte de sorcellerie parfois involontaire, plus souvent prémédité ; ce peut être l'intervention d'un être spirituel mal disposé ou la conséquence d'un terrible tabou agissant ex opere operato, ou l'égarement d'une âme, à la suite parfois de son penchant naturel à vagabonder hors de son corps. Une autre explication répandue, surtout pour les désordres mentaux aigus, est la possession démoniaque. Maladie et mort peuvent aussi être conçues vaguement comme une sorte de miasme ou de poison atmosphérique répandant dans tous les sens son influence funeste, de sorte qu'un individu une fois touché on peut s'attendre à en voir d'autres subir le même sort. Lorsque la sorcellerie est mise en cause, chacune de ces explications est susceptible d'être avancée, puisque le sorcier, en dehors des techniques habituelles de la magie noire, peut déterminer un individu à enfreindre un tabou, voler son âme, ordonner à un esprit malin de s'installer dans son corps, envoyer une épidémie frapper toute une collectivité. La méchanceté du sorcier a des ressources inépuisables [6].

Le premier soin du médecin, si c'est un magicien professionnel, sera d'identifier l'origine du mal, soit par l'examen des symptômes, soit plus communément par une enquête sur la conduite du sujet et, dans les cas les plus réfractaires, en faisant appel à la divination. Si c'est l'effet de la magie, il faudra pratiquer une réaction magique ; si c'est le fait d'un esprit irrité, il faudra l'apaiser ; le violateur d'un tabou devra se soumettre à une purification rituelle ; l'âme errante devra être retrouvée et réintégrée dans sa demeure ; le patient possédé recourra à l'exorcisme. Le médecin opère seul ou avec le concours d'esprits à ses ordres. Il s'engage alors une joute entre sa propre puissance occulte, appuyée à l'occasion par celle de ses esprits, et la puissance du magicien antagoniste qui peut aussi faire fond sur une assistance spirituelle. Dans certaines parties de l'Amérique du Nord, notamment chez les Navaho, on observe un développement caractérisé du rituel de guérison, souvent présidé par plusieurs médecins qui recourent à des chants, des danses et d'autres cérémonies de nature très complexe. Dans de tels cas, le cérémonial est censé guérir en vertu de sa puissance inhérente ou grâce au concours des esprits et des dieux. En même temps que le patient, d'autres membres de la communauté peuvent être admis à participer à cette sorte de séance « vivifiante » et communier à ses bienfaits.

Il arrive qu'un médecin, conscient de son impuissance, refuse de soigner certaines maladies. Dans les tribus du Queensland méridional, un médecin ne se hasardait pas à sucer les cristaux qu'un ennemi était censé avoir inoculés dans le corps d'un individu, s'il estimait le cas désespéré. Les hommes-médecine Arunta ne « gaspillent pas leur singerie » sur la décrépitude sénile. Un manang des Dayak côtiers refuse de traiter le choléra ou la petite vérole. Les médecins des Jivaro et des Indiens Canelos de l'Équateur s'estiment impuissants devant la petite vérole, la scarlatine, la dysenterie et les maladies vénériennes (toutes maladies consécutives au contact des Blancs). Les médecins Navaho ont souvent essayé, mais sans succès, de composer des chants magiques nouveaux pour la tuberculose, la rougeole, l'influenza et la syphilis du Blanc. Un homme-médecine Cherokee admet volontiers qu'il est incapable de guérir des maladies contagieuses ; il y voit des importations blanches causées « plus spécialement » par les médecins blancs. Les chamans Toungouses n'interviennent pas dans des cas qui sont rebelles à la suggestion tels que la typhoïde, la pneumonie et la petite vérole. Les chamans Yakoutes ne traitent pas la scarlatine, la rougeole, la petite vérole, la syphilis, la scrofule ni la lèpre. Ils redoutent spécialement la petite vérole, et on ne les verra pas célébrer leurs rites dans une maison où un cas s'est déclaré récemment. Dans l’éventualité d'une maladie infectieuse, les craintes de contagion du médecin expliquent pour une très grande part son refus.

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La maladie est parfois conçue d'une manière tout à fait matérielle. Certains objets matériels doués d'une qualité maléfique ont été introduits invisiblement dans le corps du patient, à moins encore qu'une substance possédée par un mauvais esprit ne soit entrée en lui. Entre la qualité et l' « esprit », il n'y a souvent aucune différence essentielle ; le médecin peut employer indifféremment les mêmes moyens pour l'une et pour l'autre. C'est très couramment le cas, même pour des maladies contagieuses, surtout graves, personnifiées et douées de puissance occulte. Les esprits mauvais auxquels les Sakaï de la péninsule malaise imputent leurs malaises et maladies sont responsables respectivement de la fatigue, de la migraine, des maux d'estomac, des moustiques et d'un ensemble de maladies comprenant la fièvre, l'éléphantiasis, les ulcères et les rhumatismes. Un observateur remarque, à propos des Thado Kuki de l'Assam, que les termes « mauvais esprits » et « bactéries » sont pour eux des synonymes. « Pour les Thado, toute maladie est causée par les esprits ; comme je demandais à un interprète particulièrement intelligent pourquoi alors la quinine guérissait la malaria, il répondit avec quelque surprise que cela allait de soi ; les Européens ayant découvert avec une glus grande précision que les Kuki l'odeur particulière qui répugnait à chaque espèce d'esprits employaient naturellement la quinine pour traiter la fièvre, la chlorodyne pour un flux et l'huile de ricin pour les maux de ventre. » (J. H. Hutten.) Il n'y a pas si longtemps que la petite vérole a fait son entrée dans le panthéon des Ho de Chota Nagpur en qualité de divinité Mata et chez les Korwa comme divinité Angar Mata. Chez les Bathonga, la petite vérole est « plus ou moins personnifiée » sous le nom de Nyedzana et elle est le terrible vengeur qui vient à intervalles réguliers opérer son prélèvement de pécheurs ; le péché qu'elle aime le mieux découvrir est le meurtre par voie de sorcellerie. Les mauvais esprits des Bahima, qui sont légion, sont la plupart du temps confondus avec diverses maladies telles que les névralgies, les fièvres, la peste bubonique et la petite vérole, dont souffrent les indigènes. On retrouve une identification analogue chez les Bangala du haut Congo, où les noms de maladies graves sont aussi ceux des esprits qui passent pour les envoyer. Les Indiens Jivaro reconnaissent l'existence de six maladies d'origine spirituelle ayant chacune leur nom et associée chacune à des animaux différents. Chaque esprit est responsable d'un secteur particulier de maux. Chingi cause les maux de ventre, Morovi toutes les douleurs localisées dans une autre partie du corps que le ventre ; Tunchi est à l'origine des exanthèmes, des démangeaisons et des diverses affections cutanées, et ainsi de suite. Certaines tribus sibériennes faisaient de la petite vérole un mauvais esprit importé chez eux par les Russes.

La maladie étant l'« impureté matérialisée », le médecin adopte, pour la traiter, des mesures appropriées. Souvent il frictionne ou suce différentes parties du corps du patient en récitant, à l'occasion, de temps à autre des incantations puissantes ou en utilisant des charmes très efficaces. À force, il finit par extraire un petit objet ‑ caillou, bâtonnet, feuille, épine, fragment d'os, ver, insecte ‑ qui est la forme visible de la maladie. La pratique est quasi universelle.

Un Warramunga d'un certain âge tomba gravement malade. Personne n'en fut surpris : il avait mangé délibérément des aliments que les anciens s'étaient réservés. « Il y avait parmi les hommes du camp cinq médecins ; comme le cas était grave, tous furent appelés en consultation. L'un d'entre eux était un homme-médecine renommé de la tribu voisine des Worgaia ; après une solennelle délibération, il exprima l'opinion qu'un os d'homme mort, attiré par le feu de camp, était entré dans le corps du patient et avait déterminé tout le mal. Les autres furent d'accord, mais pour n'être pas en reste avec un étranger le plus âgé des médecins Warramunga trancha qu'en plus de l'os un arabillia (une verrue de gommier) avait dû entrer d'une manière ou d'une autre dans le corps du patient. Les trois moins expérimentés prirent un air très grave, pour entériner tout simplement le diagnostic de leurs aînés. En tout cas, on décida qu'il fallait enlever l'os et la verrue et, dans l'obscurité, on les retira en partie après force succions et frictions. » L'homme mourut peu après de... dysenterie (Spencer et Gillen) [7].

Dans l'île de Bornéo, le médecin Kayan pratique surtout la succion lorsque le mal se traduit essentiellement par une douleur locale. Après s'être informé auprès du malade de l'endroit sensible, il élève en l'air la lame brillante d'un sabre, arrête sur elle un regard intense « comme s'il avait une vision » et chante plusieurs vers, mi-incantation mi-invocation, adressés à Bali Dayong, c'est-à-dire au saint Dayong. Les hommes et les femmes assis autour de lui reprennent en chœur au refrain. Peu à peu, le médecin paraît s'abstraire de ce qui l'entoure, il agit d'une manière étrange et produit des sortes de gloussements. Il sort ensuite un tuyau court dont il appuie l'extrémité contre la partie malade et se met à sucer avec énergie ; à la fin, il souffle hors du tuyau une petite blatte qui remue mystérieusement sur sa main pendant qu'il la montre au malade et aux témoins. Si le patient souffre en divers endroits, il renouvelle l'opération. « Toute cette technique est merveilleusement appropriée à la guérison par suggestion. Le chant et l'atmosphère de crainte révérencielle créée par le renom du dayong et par son comportement troublant préparent le patient ; la succion à travers le tube lui donne l'impression qu'on extrait quelque chose de son corps, et l'adroite exhibition du mystérieux insecte achève le cycle de la suggestion. » (Ch. Hose et W. McDougall).

La tricherie entre pour une telle part dans ces démonstrations que l'on s'étonne qu'elle échappe si souvent. Il faut dire que le médecin est parfois appelé à extraire une esquille véritable, une pierre ou un bout d'os qui ont pénétré sous la peau, et, ce succès explique la confiance qu'on met dans son habileté quand la présence du corps étranger n'est pas visiblement évidente ; le plus souvent on ne songe guère à poser la question de l'efficacité du traitement. Chez les Xosa de l'Afrique du sud, les spectateurs redoutent trop d'être ensorcelés pour suivre attentivement les faits et gestes de l'opérateur ; ils leur donnent tout au plus un regard terrifié et se détournent aussitôt. Quant au patient, il ne demande jamais à voir la blessure ou l'incision par laquelle on a extrait le corps étranger. « Il se contente de prendre la parole du praticien à sa valeur nominale. Un miracle s'est produit, et personne n'attend quoi que ce soit de plus. » (J. H. Soga.) Les Azandé du Soudan anglo-égyptien sont moins enclins à la crédulité, et le médecin doit être rompu à la prestidigitation s'il ne veut pas se trahir. Si le cas se produit, il pourra toujours alléguer que la prétendue extraction d'araignées et de blattes n'est pas ce qui guérit le patient, mais bien la médecine qu'il administre en même temps. On peut contester sa chirurgie ; son traitement médical, en tout cas, est efficace.

La pratique de l'exorcisme est également un phénomène répandu. Il arrive que toutes les maladies soient imputées à une possession démoniaque, mais le plus souvent cette explication est réservée à l'idiotie et à des maladies enracinées telles que l'hystérie, le délire, l'épilepsie et la manie. Pour emporter l'expulsion rapide de l'esprit, on pique le patient avec des épingles (îles Hawaï), ou on le saupoudre d'épices caustiques (Malaisie), à moins qu'on ne le rosse brutalement comme en Afrique occidentale. Plus le traitement est désagréable, et plus il doit être efficace, pense-t-on.

Voici comment un indigène christianisé décrit la manière dont on s'y prenait aux îles Fidji pour exorciser un esprit de la maladie. Le médecin « passait les mains sur le corps du malade jusqu'à ce qu'une vibration particulière au bout des doigts l'eût averti de la place de l'esprit. Il se mettait alors en devoir de l'amener à une extrémité, main ou pied. Il y fallait bien de la patience et de l'attention, car ces esprits sont très rusés, et ils risquent de se replier dans le tronc si vous les ménagez. Et, même lorsque vous avez poussé le démon dans un bras ou une jambe que vous tenez fortement, il faut encore être très prudent, sinon il vous faussera compagnie. Il se blottira dans les articulations et se cachera entre les os. Et c'est un joli travail de le déloger d'une articulation. Mais, quand vous l'avez fait descendre dans un doigt ou un orteil, vous devez l'expulser d'une brusque secousse, le jeter au loin et souffler dessus pour l'empêcher de reparaître. » (R. H. Codrington.)

Un auteur anglais décrit un exorcisme chez les Macusi, tribu Arawak de la Guyanne britannique. Notre Anglais souffrant d'un mal de tète accompagné d'une légère fièvre se remit dans les mains d'un peai. Le patient passa la nuit dans la hutte, plongée dans l'obscurité, du magicien. Celui-ci, après s'être saturé de jus de tabac, parut entrer dans un état de frénésie et pendant six heures n'arrêta pas de s'entretenir par ventriloquie avec les esprits responsables de la maladie. Les cris et les hurlements des esprits emplissaient la hutte qu'ils secouaient de haut en bas. On entendait nettement le bruissement de leurs ailes et le bruit sourd qu'ils faisaient en se posant sur le sol. Ces bruits étaient obtenus en agitant des rameaux feuillus que l'on plaquait brusquement sur le sol. Le lendemain matin, le peai exhiba une chenille extraite, disait-il, du patient endormi. C'était la forme corporelle de l'esprit qui avait causé tout le mal (E. F. im Thurn).

Voici maintenant le témoignage d'un auteur ancien sur les Indiens de Cumana (Venezuela). Les « hommes-médecine disaient que le patient était possédé des esprits, lui passaient main sur tout le corps, employaient des paroles magiques, léchaient certaines articulations et pratiquaient des succions pour extraire les esprits, disaient-ils. Ils prenaient un rameau d’un certain arbre dont la vertu était le secret des médecins, chatouillaient leur propre gosier avec jusqu'au vomissement sang, poussaient des soupirs, hurlaient, frissonnaient, frappaient du pied et finissaient par rendre un graillon au milieu duquel se trouvait une petite boule dure que les proches de la personne malade portaient dans la campagne en disant ‘Passe ton chemin, diable ! Passe ton chemin, diable !’ » (Antonio de Herrera, The general history of the vast continent and islands called America, London, 1725-1726, III, 310.)

Les cas ne manquent pas où l'exorciste doit commencer par faire posséder, afin de découvrir le mauvais esprit qui est responsable du mal en question ou de se ménager l'aide d'un bon esprit capable de venir à bout de l'adversaire diabolique.

Le recours du magicien à une possession provisoire dans un dessein médical a été constaté chez les Papous de la baie de Geelvink, en Nouvelle-Guinée néerlandaise. Lorsqu'une personne tombe malade, on drogue un membre de la famille avec des fumées d'encens ou par tel autre moyen de nature à produire un état analogue à la transe. On place ensuite une image an ancêtre défunt dans le giron du médium pour faire passer l’esprit ancestral de l'image dans son corps. Ce résultat obtenu, l'esprit se met à parler par la bouche du médium et explique comment traiter le malade. Le médium revenu à son état normal affirme ne rien savoir de ce qu'il a dit pendant la transe. Dans l'île de Niue ou Savage, les « prêtres » sont aujourd'hui possédés par des esprits de morts ; aux vieux temps du paganisme, ils l'étaient par des dieux, d'où leur nom de tauta-atua (« ancre des dieux »). En dehors de ses attributions de faiseur de temps, de sorcier et de prophète, le tauta-atua traite les malades en entrant en transe et en établissant ainsi le contact avec les puissances spirituelles du monde des morts. À l'apparition de celles-ci, il perd le plus souvent ses sens mais il lui arrive de les voir sans s'évanouir. Elles lui disent s'il y a ou non espoir de rétablissement et lui enseignent la recette de ses médecines. S'il commet une erreur, elles reviennent pour la corriger. En plus de la médecine, l'opérateur utilise le massage pour expulser le mauvais esprit, de même qu'il produit à la même fin des odeurs nauséabondes en pilant certaines feuilles, ou encore il frappe et incise le malade pour le soulager du parasite spirituel incommode. Le mauvais esprit sort sous forme humaine.

Cette sorte de possession semble courante parmi les populations indonésiennes. Dans un district de Célèbes (Poso), la prêtresse d'un dieu, consultée en cas de maladie, devient possédée du dieu ; le dieu parle par sa bouche et se sert de ses mains pour extraire du patient le corps étranger ‑ parfois un morceau de tabac ou un bout de bois ‑ introduit par un sorcier dans son corps. Les Malanau (un sous-groupe des Klemantan de Sarawak) ont une cérémonie compliquée pour obliger un « gros esprit » à entrer dans une femme-médecin et lui faire guérir une personne malade. Au moment où il entre en elle, elle se rend compte de sa présence instantanément mais sans le voir. Elle demande de la nourriture et de la boisson, qu'elle absorbe pour complaire à l'esprit qui est en elle, sans se rendre compte que c'est elle qui mange et qui boit. La femme, ou plutôt l'esprit qui la possède, ordonne alors au démon qui afflige le patient de sortir et le fait entrer dans un panier préparé pour le recevoir.

Quand on appelle un magicien malais pour traiter un malade, il exécute un rite qui le soumet à l'esprit d'un tigre. Il se ménage ainsi son concours pour chasser un esprit rival de moindre puissance. La mise en scène est particulièrement réaliste. L'esprit du tigre n'a pas plus tôt pénétré dans le pawang que l'homme se met à quatre pattes, gronde comme le « roi de la forêt », se prodigue en bonds de félin et lèche, comme une tigresse ferait de son petit, le corps absolument nu du patient. Le pawang, se dressant alors sur ses pieds, engage un duel corps à corps avec l'ennemi invisible qu'on lui a demandé d'expulser du malade.

Le recours à la possession pour traiter la maladie trouve un autre exemple dans le culte bori des Haoussa (population négroïde du Soudan). Les bori sont des esprits de la maladie, les uns d'origine islamique, les autres d'origine purement païenne. Chaque esprit a son nom à lui et son mode particulier de manifestation. On l'évoque au moyen d'un chant particulier accompagné de batteries de tambour et de fumigations d'encens. Les adeptes du culte organisent de grandes danses rituelles dans lesquelles les danseurs, hommes et femmes, sont montés par les esprits, la possession étant, conçue comme un chevauchement. Une fois possédé par un esprit, le médecin bori est capable de guérir le mal qu'il a causé, au moyen d'une sorte d' « inoculation transcendantale ».

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Chez les Arécuna du Venezuela, le médecin boit du jus de tabac afin de pouvoir envoyer son âme demander le concours des esprits d'hommes-médecine décédés pour l'aider à guérir le malade. L'esprit ramené de l'au-delà entre dans le corps du médecin, parle par sa bouche mais d'une autre voix que celle du médecin, répond aux questions et offre ses conseils sur la manière appropriée de traiter le malade. Lorsque le médecin, ayant bu son jus de tabac, n'arrive pas à se procurer l'aide spirituelle en question, son client meurt.

Tous les médecins des Indiens Yuma ont leur esprit familier. Dans la plupart des cas de maladie, cet esprit se contente de charger le médecin d'assumer le traitement du malade et lui donne la force nécessaire pour opérer la guérison. Mais, lorsqu'il s'agit de sorcellerie ou de magie destinée à annuler les effets de sortilèges, l'esprit passe pour entrer dans le médecin, et il y a alors vraiment possession. Lorsque le patient est mourant, le médecin essaie aussi de décider l'esprit à pénétrer en lui pour le faire passer ensuite dans le corps du malade et lui faire ramener l'âme du moribond sur le point de s'enfuir définitivement. Dans tous ces cas, le médecin parle comme s'il était l'esprit ; en fait, c'est l'esprit qui, n'ayant pas de voix à lui, emprunte la sienne.

La possession proprement dite à fins médicales est également attestée chez les Haïda et les Tlingit.

Dans ces tribus du nord-ouest, le chaman qui donnait ses soins à un malade ou se livrait à telle autre démonstration professionnelle passait pour être possédé par un être spirituel. Il en portait le nom, en imitait l'habillement et épousait sa voix. L'esprit lui révélait la cause de la maladie, qu'il supprimait alors, soit en soufflant sur la partie douloureuse, soit en la suçant, soit enfin en la frictionnant avec un charme. L'âme du patient vagabondait-elle quelque part, il la rattrapait et lui faisait réintégrer sa demeure ; le patient était-il sous le coup d'un sortilège, il révélait le nom du sorcier et lui indiquait la manière d'en venir à bout. Le chaman, en tout cela, opérait par la vertu de l'esprit possesseur.

La maladie qui a été expulsée par voie de succion, l'esprit de la maladie qui a été chassé par voie d'exorcisme passent souvent, par contact corporel ou autrement, dans un objet inanimé, un animal ou un être humain. Un magicien malais fabrique de petites images de pâte de toutes sortes d'animaux qu'il place sur un plateau avec des feuilles de bétel et des cigarettes. Il répète alors une incantation invitant le mauvais esprit ou la « malice » à quitter le corps du patient et à entrer dans le choix d'objets qui se trouvent sur le plateau. L'homme-médecine médecine Baganda, après avoir modelé une image en argile de son patient, faisait frictionner le corps de celui-ci avec l'objet. A la tombée de la nuit, l'effigie était enterrée dans la route ou cachée dans l'herbe voisine. La première personne à passer dessus ou à proximité attrapait le mal. On pouvait aussi recourir à une fleur de bananier du paradis arrangée à l'image du patient. Cette technique, malgré son efficacité reconnue, comportait quelque danger, car l'individu surpris à machiner la mort d'un autre encourait lui-même la mort. Les Lobi de l'Afrique équatoriale française essaient de faire passer la maladie de l'individu dans un gros arbre. Après avoir oint le patient avec une médecine spéciale, on l'adosse au tronc de l'arbre. Le prêtre de service « capte alors le souffle de l'arbre » et le fait passer dans le corps du patient dont il transfère le souffle à l'arbre. Si l'arbre sèche et meurt, le malade se remettra sûrement ; s'il garde toute sa vitalité, il est perdu. Les Indiens Creek croient qu' « au commencement »les animaux ou les esprits des animaux ont fait toutes les maladies ; aussi, lorsqu'il a expulsé la maladie du patient, l'homme-médecine la projette-t-il dans l'esprit d'un animal, que ce soit ou non celui qui est à l'origine de la maladie. Le chaman Yakoute appelé pour soigner un malade essaie de mettre l'esprit en fuite en l'effrayant ou en le suçant de la partie malade ; il recourt également pour cette fin au crachement ou au souffle ; il arrive cependant qu'il fasse passer le mal dans un animal domestique, que l'on sacrifie ensuite.

Les techniques de la transmission du mal ne sont pas, en elles-mêmes, magiques. Elles n'impliquent rien de plus que la notion familière suivant laquelle les qualités des objets sont à la fois matérielles et communicables. Elles peuvent être employées, ce qui est souvent le cas, par des profanes ou par des guérisseurs qui ne se piquent pas de compétence magique. Lorsque le patient souffre d'un mal grave et prolongé, on fera cependant le plus souvent appel à un praticien reconnu pour expulser le mal, mais aussi pour s'en débarrasser définitivement en le passant à un « bouc émissaire » animé ou inanimé. Lui seul, en effet, détient la puissance occulte nécessaire pour réaliser un transfert véritable.

La maladie peut aussi provenir du fait qu'on a subtilisé à une personne son âme ou quelque partie de son corps (souvent identifiée avec l'âme). Le médecin essaiera, dans ce cas, de retrouver l'objet ou la substance disparue pour la restituer au patient. Il imaginera parfois un piège pour la prendre. Dans les îles Banks, le médecin qui a diagnostiqué le vol de l'âme du malade par un esprit fait infuser une tisane de feuilles, qu'il boit avant de se coucher. Il rêve, et ces rêves sont la preuve que son âme s'est mise en campagne à la recherche de l'âme du malade. Ce n'est pas chose aisée : l'âme peut avoir été cachée dans un arbre ou dans une crevasse rocheuse, sans compter que le voleur n'épargne rien pour la conserver en élevant des barrières de pierres ou tel autre obstacle pour faire pièce à l'âme chasseresse. Il arrive que le médecin échoue ; dans ce cas, il annonce son échec à son réveil, le lendemain matin. Chez les Kayan, l'attrapeur d'âmes professionnel entre en transe pour envoyer son âme à la poursuite de celle de son patient et la faire revenir. Lorsqu'il réussit, il sort de sa transe « avec l'air de quelqu'un qui est transporté d'un seul coup d'un pays extrêmement éloigné » et il exhibe une petite bête, ou encore un simple grain de riz, un caillou, un morceau de bois dans lesquels est renfermée l'âme récupérée. Il met l'objet sur le sommet du crâne du patient et l'y enfonce à force de frictions.

Le chaman Bouriate procède d'abord à un examen pour savoir si l'âme du patient s'est perdue ou a été volée et languit maintenant dans le royaume ténébreux d'Erlik, le seigneur du monde souterrain. Dans le premier cas, le chaman se met en quête de l'âme, qui peut se trouver à portée comme elle peut être au fond des bois, dans la steppe ou au fond de la mer. S'il est impossible de la trouver sur terre, il lui faut aller trouver Erlik. Voyage fatigant, coûteux, qui exige, au préalable, du patient d'onéreux sacrifices. Il arrive qu'Erlik exige en échange de sa prisonnière une autre âme, ; le chaman est alors obligé d'attraper celle du meilleur ami du malade pour la donner à Erlik. Le malade se remet mais seulement pour une durée limitée, le plus souvent neuf ans ; quant à son ami, il tombe malade et meurt.

Le médecin, comme son confrère le faiseur de pluie, doit parfois acquitter la rançon de son échec. Dans la tribu des Bangerang (État de Victoria), le médecin qui avait échoué à sauver un patient s'exposait à subir l'ordalie des lances. Les indigènes de Zambalès, dans les Philippines, montrent une répugnance naturelle pour l'exercice de la profession médicale, car, si bien rémunérée qu'elle soit, le praticien qui laisse mourir son client risque la mort. Les Nicobarais, eux aussi, mettaient parfois à mort le médecin impuissant. Les Puelche de la Patagonie le punissent couramment de mort. On rapporte la même Pratique des Payagua du Paraguay. Les Jivaro concluent que le médecin qui s'est chargé de soigner un malade et ne l'a pas [340] guéri a dû user de sa puissance occulte pour le tuer : les proches du défunt s'estiment tenus de se venger du prétendu sorcier, qui ne tarde pas à tomber sous leurs coups s'il ne réussit pas à s'enfuir.

Les Indiens du sud-ouest des États-Unis mettent, ou mettaient, fréquemment à mort les hommes-médecine malchanceux. On passait volontiers l'éponge s'il ne s'agissait que d'un enfant ou simplement d'un cas isolé, sous prétexte que le mauvais cœur du malade expliquait le décès. Mais, si les échecs se répétaient, on concluait que le médecin avait perdu ses pouvoirs ou qu'il était devenu sorcier. Il ne restait plus qu'à le tuer pour l'empêcher de nuire davantage. Aussi les médecins s'arrangeaient-ils pour partager la responsabilité des cas désespérés en appelant d'autres confrères en consultation ou en adressant le patient à un spécialiste de sa maladie [8].

Presque tous les Indiens de la Californie centrale et méridionale étaient persuadés que l'homme-médecine qui pouvait causer une maladie était aussi le seul à pouvoir la guérir. Il pouvait aussi bien tuer que guérir ; c'était simple affaire d'humeur personnelle. S'il n'opérait pas la guérison, l'échec apparent ne pouvait donc être imputé qu'à la malveillance : il méritait la mort et il n'était pas rare qu'il y passât. Dans la Californie du Nord, le meurtre des hommes-médecine était beaucoup plus rare et, de toute façon, il n'intervenait jamais pour punir un acte de sorcellerie mais pour lui faire payer son refus de secourir un malade ou sa mauvaise volonté à restituer les honoraires après un échec.

Dans les tribus de la Colombie britannique, le médecin qui ratait sa guérison risquait toujours la mort sous l'imputation de n'avoir pas souhaité cette guérison. En revanche, le docteur Tinné qui s'était employé avec son esprit familier à déloger un esprit de la maladie n'avait pas à craindre l'antipathie pour un échec : il était clair, pour ces Indiens, que l'esprit du médecin n'était pas de force avec celui de l'intrus.

La magie médicale atteint chez certains peuples un degré très élevé de spécialisation. Chez les tribus Elema du golfe de Papouasie, les magiciens spécialistes qui ne s'occupent que de maladie peuvent se cantonner exclusivement dans le diagnostic comme ils peuvent se borner à la pratique. Il arrive qu'ils cumulent les deux sortes d'activité ou encore que les deux variétés de médecins s'associent [9]. Les Tami de la côte nord-est de la Nouvelle-Guinée ont un spécialiste pour les affections de poitrine, un autre pour les maladies de l'abdomen, un troisième pour les rhumatismes et un dernier pour le catarrhe. Un spécialiste pourra ne traiter que les maladies internes en prononçant des formules sur les aliments du malade ; un autre frictionnera le corps du patient avec des feuilles, des racines ou des plumes chargées de vertu magique au moyen de formules analogues. Dans l'île Eddystone (archipel Salomon), des maladies comme le rhumatisme, la fièvre, l'épilepsie et la folie sont traitées par des praticiens différents. Le nganga des Bavenda du Transvaal est l'homme-médecine normal, et il a pour attribution principale de traiter les maladies. Là encore la spécialisation est à l'honneur, et, si les spécialistes sont versés dans les principes généraux de l'art médical, ils ne traitent en fait que les maladies déterminées. Très souvent, ils ont hérité leur science d'une longue lignée d'ancêtres qui furent des spécialistes avant eux. La profession de médecin est même, j'oserais dire, presque aussi compliquée que parmi nous. Chez les Navaho, une maladie pourra procéder de deux causes, une cause évidente telle qu'une fracture osseuse et une influence pernicieuse inconnue qui contrarie la guérison. Le médecin régulièrement chargé des symptômes reconnaissables devra donc s'adjoindre un diagnosticien pour deviner la nature de l'influence maligne et recommander un deuxième homme-médecine outillé pour en venir à bout. En Californie du Nord, on distingue pareillement entre le pur diagnosticien et le médecin : le premier chante, danse ou fume devant le malade pour devenir clairvoyant et « voir » la cause du mal ; le second accomplit la guérison proprement dite en suçant la cause en question. On semble faire plus grand cas du suceur que du diagnosticien. La même distinction a été relevée chez les Hupa, les Pomo, les Maïdu et d'autres tribus encore [10].

Dans certaines collectivités primitives il n'est pas d'usage de déranger le médecin pour des affections mineures. Chez les tribus du Queensland, par exemple, où tout le monde a des notions sur la valeur thérapeutique de certaines herbes, du massage, etc., le malade se soigne tout seul, la femme s'occupe de son mari, la mère de son enfant. D'autres communautés moins primitives entretiennent une classe de guérisseurs qui ne prétendent pas à des relations spéciales avec les esprits ou des âmes des ancêtres ni n'exercent de fonctions magiques. Ces « empiriques », comme on les a appelés, traitent des affections mineures à l'aide de remèdes bien connus et sans aucun appareil rituel ; ils peuvent aussi y ajouter une chirurgie rudimentaire ; ce n'est que devant l'insuffisance de leurs moyens qu'on fera appel aux hommes-médecine professionnels. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que ces empiriques, qui opèrent suivant des principes plus ou moins scientifiques et mainte fois efficaces, ne jouissent nulle part de la considération vouée aux magiciens de profession.

 


[1]     Phyllis M. Kaberry, que nous utilisons ici, a assisté à six corroborees. Suivant ses sources, ces corroborees ne sont jamais accompagnés d'un déchaînement sexuel entre hommes et femmes. Ils se distinguent par là de certaines danses rituelles en vigueur chez les tribus Arunta et Luritja, les ltata.

[2]    Chez les Atxuabo de l'Angola, les femmes utilisent souvent le sang menstruel en guise de charme, aussi bien pour se prémunir elles-mêmes que pour nuire aux autres.

[3]    Dans l'île de Mala ou Malaita, les terrains cultivés sont parfois assez distants des habitations. Aussi l'un des principaux emplois de la sorcellerie consiste-t-il à protéger des voleurs les vergers et les jardins. De nos jours, les vols sont beaucoup plus nombreux parmi les indigènes chrétiens qui n'ont, pour se protéger, que la simple « Défense d'entrer » que chez les païens qui redoutent encore la magie noire.

[4]    Rivers et A. M. Hocart ont trouvé dans l'île d'Eddystone une centaine de cas de tabou et de médecine combinés.

[5]    A. W. Howitt nous dit des tribus du sud-est australien qu'  « elles peuvent s'imaginer une mort par accident mais qu'elles attribuent la plupart du temps ce que nous appelons accident à la causalité de la magie noire. Elles connaissent bien la mort violente, mais, même alors, elles croient que le guerrier transpercé par une lance dans un combat rituel a perdu son habileté à parer les coups à la suite de l'intervention magique d'un contribute ». Chez les Arunta et dans d'autres tribus du Centre, « les affections de toute sorte, des plus simples aux plus graves, sont sans exception attribuées à l'influence néfaste d'un ennemi soit humain, soit spirituel » (Spencer-Gillen). Suivant les Arapesh montagnards, un homme ne peut être tué dans le combat ou mourir d'une blessure reçue en combattant sans qu'une portion de sa personnalité ait été envoyée préalablement à un sorcier pour être soumise à un traitement magique. Vous l'avez transpercé à mort mais votre trait n'a été que l'instrument de la magie du sorcier. Chez les Iatmul (autre peuplade papoue), les proches d'un homme tué au cours d'une razzia soupçonnent toujours un sorcier du village d'avoir vendu l'âme de la victime à l'ennemi avant la razzia. Pour les insulaires des Nouvelles-Hébrides, une calamité n'est jamais irréparable que si elle est renforcée par la magie. L'indigène sait qu'un coup de massue peut le tuer, mais il est convaincu d'autre part que la main qui a porté le coup a dû nécessairement être guidée magiquement. Chez les Baïga (tribu autochtone des Provinces centrales de l'Inde), la vie est toujours sous le « nuage noir de la magie ». Si beaucoup de maladies et de malheurs sont imputés à des esprits malins, les sorciers semblent bien être tenus pour les grands responsables des maux de l'humanité. Qu'un homme soit dévoré par un tigre ou mordu par un serpent venimeux, qu'une femme ne parvienne pas à accoucher, qu'une tempête détruise les récoltes, ce sont les sorciers qui ont provoqué ces malheurs et les ont fait tomber sur les personnes indiquées. Les Bakongo, nous dit un missionnaire, sont convaincus que personne ne serait blessé, tué, ou ne mourrait de mort « naturelle », si la balle, le crocodile, ou le mal ne renfermait quelque sortilège. « Les indigènes ne craignent rien tant que la sorcellerie, cette crainte pèse sur leur vie et leurs actes, elle les suit jusqu'à la fin. » (J. H. Weeks.)

[6]    Chez certains Indiens du nord de l'Amérique, les rêves n'annoncent pas seulement la maladie, ils la causent directement. Ces rêves portent généralement sur la mort ou les mânes. Cette croyance a été constatée chez les Pima, les Yuma et les Navaho. Chez les Paviotso, les mauvais effets du rêve se font sentir non sur le rêveur mais sur quelqu'un de ses proches. Dans certains cas, il est possible de parer le désastre en s'y prenant à temps : le rêveur n'a, par exemple, qu'à réciter à son réveil une prière au Soleil pour demander la bonne santé. Mais s'il est incapable de se rappeler la matière de son rêve, la maladie se produira inévitablement. Impossible de la guérir si un homme-médecine n'oblige le patient à se rappeler le contenu du rêve et le moment où il a eu lieu. Les Paviotso semblent bien considérer le rêve comme la « cause principale » des maladies.

[7]    Chez certains Arunta, l'homme-médecine, outre les pierres magiques qui lui servent à extraire les objets étrangers du corps du patient, renferme une sorte de lézard qui lui confère un don de puissante succion analogue à celui que les indigènes prêtent au lézard lui-même.

[8]    Les Maricopa ne mettaient pas à mort l'homme-médecine malchanceux qui n'avait rien négligé, pensait-on, pour opérer la guérison.

[9]    Chez les Eléma, les spécialistes comptent des suceurs de sang qui enlèvent l'excédent de sang d'un patient pour le soulager ; les flegmaticiens qui sucent les parties malades et crachent des bouchées de flegme qu'ils sont censés extraire de son corps ; les extracteurs qui extraient les dents de crocodile, les bouts de verre, des clous de trois pouces et autres objets que les sorciers ont introduits dans le corps du patient.

[10]   Au contraire, chez les Indiens Papago, l'homme-médecine se cantonne dans le diagnostic. Celui-ci établi, on fait appel à un simple « rêveur » pour le traitement. Le rêveur est peu considéré et ne reçoit pour toute rémunération que de la nourriture.

 

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