La magie publique

La magie publique est exercée par le groupe social ou ses représentants autorisés, et elle a pour objet d'appuyer toutes les formes d'activité qui intéressent l'ensemble du groupe ou dont le succès dépend de celui-ci tout entier. À ce titre, elle comprend les techniques traditionnellement rattachées à la sorcellerie, puisque cette dernière peut être mobilisée contre les fauteurs de guerre, les criminels ou une communauté voisine, surtout en temps de guerre. La distinction familière des rites magiques en « blancs » et « noirs » n'est donc pas de mise pour les opérations de la magie publique.

Un important secteur de la magie publique est consacré à la manipulation et à la direction des phénomènes physiques. Le magicien fait profession de commander aux corps célestes, de créer le beau temps ou le temps couvert, d'apaiser un ouragan, d'appeler le tonnerre et les éclairs ou de les dissiper, de produire ou d'empêcher des tremblements de terre, des inondations et d'autres bouleversements de la nature, enfin de provoquer des pluies salutaires ou un déluge dévastateur. Les phénomènes physiques devant lesquels le savant moderne s'avoue désarmé sont pour le magicien le jouet docile de son pouvoir thaumaturgique.

C'est une croyance générale chez les aborigènes du Queensland que leurs hommes-médecine peuvent soulever ou apaiser les tempêtes. Une tribu a-t-elle des griefs contre une autre, elle fera tonner et pleuvoir pour incommoder le plus possible le groupe voisin. Toutefois, elle ne produira pas la foudre, parce que les hommes de la tribu, si irrités soient-ils, répugnent à tuer leurs ennemis [1]. Aux prises avec le sortilège d'un froid anormal, les Arunta de l'Australie centrale tracent parfois sur un terrain rituel choisi un grand dessin coloré figurant le soleil et tirent tout autour des rayons sous forme de plantes vertes et rouges. Ces rayons sont coupés par un certain nombre de cercles concentriques qui représentent les ancêtres de la tribu. Un bâton placé au centre du dessin est censé incarner un être solaire mythique. Les indigènes ne doutent pas que leur dessin puisse accroître la chaleur du soleil. Un homme-médecine Kaitish soutenait avoir chassé une comète avec ses pierres magiques. Tant que la comète demeura visible, il sortit chaque nuit et jeta vers le visiteur céleste des pierres qu'il tirait de son propre corps. Le succès finit par récompenser ses efforts ; après quoi, les pierres firent retour à son corps. Les magiciens des Orokaiva (tribu papoue) ont des « spécifiques », en l'occurrence certaines feuilles magiques, pour amener le froid. Les Kai sont capables de retarder le coucher du soleil en l'attachant avec des nœuds sur lesquels ils ont murmuré le nom du soleil. Ils peuvent aussi bien précipiter son coucher en lui jetant des pierres enchantées [2]. Les habitants de l'île de Dobu règlent leurs travaux agricoles sur la position des Pléiades. Ils défrichent la brousse pour les plantations lorsque la constellation se lève au nord-est au-dessus de l'océan, et ils commencent la moisson lorsque les Pléiades, avec Orion, ont disparu sous l'horizon au sud-ouest. Un rite magique spécial a pour mission de déclencher les mouvements annuels de ces astres au bon moment : ils immergent les Pléiades et Orion dans le sud-ouest au moyen d'une cérémonie et d'une incantation également simples que l'on reprend trois fois. à Dobu, l'incantation régulière pour le vent est un monopole féminin ; aussi les navigateurs qui n'ont pas de véritable faiseur de temps avec eux doivent-ils se rabattre sur un charme de fortune ; pendant qu'on le prononce, les hommes cessent de pagayer, et le canot demeure immobile ; ils comptent uniquement sur la magie pour produire l'effet désiré. Un magicien de la Nouvelle-Bretagne célèbre un rite pour faire souffler le vent dans la direction voulue. À Mala ou Malaita (archipel Salomon), un rite a pour objet d'envelopper de brouillard une troupe en expédition pour lui permettre de s'approcher de ses objectifs sans attirer l'attention de l'ennemi. À Malalekula (Nouvelles-Hébrides), un clan particulier possède la magie pour faire lever ou tomber le vent, et le magicien du clan célèbre les rites appropriés pour obtenir l'effet désiré. On y trouve, en revanche, un art magique de l'ouragan qui est bien privé. Un ennemi est-il suspecté de machiner une tempête désastreuse, le magicien du clan doit se rendre au lieu saint de son clan pour ruiner les vils desseins de l'ennemi en produisant un grand calme dans tout le district [3]. Le magicien maori, à condition d'avoir assez de mana, est capable de produire une inondation ou de ramener une rivière dans son lit ; il peut même déterminer un halo solaire ou lunaire. Les indigènes des îles Marshall, au premier signe du raz de marée qui menace de balayer leurs atolls à fleur d'eau, demandent à leur magicien de conjurer par des incantations puissantes le cataclysme qui menace. Le magicien les prononce à portée de la côte en présence de la foule anxieuse.

Le magicien malais du temps passé comptait parmi ses attributs les plus importants le pouvoir de commander au temps au moyen d'incantations. Il les récitait pour faire venir une brise lorsque les voiles attendaient le vent, pour changer un vent contraire en vent favorable, pour modérer un vent violent. Les Andamans croient que le temps est aux ordres de deux êtres mythiques, Biliku et Tarai. Biliku, qui vit dans le nord-est, est attaché à la mousson du nord-est ; Tarai, qui habite dans le sud-ouest, est attaché à la mousson du sud-ouest. Suivant une autre croyance, le temps est sous la coupe des esprits, surtout ceux de la mer. Les méthodes employées par les magiciens pour empêcher le mauvais temps seront donc de deux sortes, selon qu'elles s'adressent à Biliku (ou Tarai) ou aux esprits de la mer. Mais les unes et les autres sont également rudimentaires. C'est ainsi qu'un magicien passe pour avoir arrêté un violent orage de la manière suivante : après avoir écrasé un peu d'une certaine plante entre deux pierres, il plongea avec cette matière dans la mer et la plaça sous un rocher du récif. Un autre magicien obtint le même résultat en utilisant de la même manière les feuilles et l'écorce d'un figuier. Dans les îles Nicobar, « lorsqu'il y a une violente tempête sur le pays, que la pluie ne s'arrête pas et que le vent déracine les palmiers et les autres arbres, qu'il y a du tonnerre et des éclairs », les habitants demandent aux magiciens de mettre un terme à ces perturbations au moyen de certaines feuilles et d'autres charmes puissants.

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Certains magiciens Zoulous ont pour spécialité de défendre les villages contre la grêle et la foudre. On leur donne le nom de bergers célestes parce qu'ils sortent pour commander à l'orage en sifflant, en criant et en agitant des bâtons comme font les bergers pour leur troupeau. Les météorites, les oiseaux-tonnerre et les bœufs frappés par la foudre renferment en eux la puissance céleste ; l'homme-médecine en tire une médecine qu'il absorbe et qui établit entre lui et le ciel une telle sympathie qu'il sait quand il va y avoir un orage, ce qui lui permet de prendre les mesures neutralisantes appropriées. Certains médecins Swazi ont le pouvoir de préserver un endroit de la foudre ou de dévier celle-ci sur une autre localité.

Les hommes-médecine des Ona (tribu fuégienne) ont la réputation de commander aux puissances de la nature. On a vu l'un d'entre eux, au cours d'un gros orage, prendre une attitude de défi et décocher sur les nuages des flèches enflammées. Un magicien Cherokee qui veut détourner un orage qui menace de ravager les champs de maïs se campe devant lui les bras étendus et souffle doucement dans la direction où il désire qu'il s'en aille ; il agite aussi la main dans la même direction comme pour chasser l'orage. Chez les Indiens Creek, certains individus, comme leurs pareils maoris, prétendaient pouvoir ramener entre leurs berges les rivières en crue ; d'autres avaient le don de produire la rosée ou de l'empêcher de se déposer. Un magicien Séminole revendique le pouvoir de faire tomber la foudre sur le camp d'un ennemi ; dans ce cas, il faut une « médecine de tonnerre » particulièrement puissante, et l'opérateur doit s'abstenir de manger et de boire pendant quatre jours avant de la confectionner ; la médecine une fois prête, l'opérateur dit au tonnerre le nom du camp et le nom de la personne à frapper ou à tuer. Les Pieds-Noirs prêtaient à leurs hommes-médecine un pouvoir sur le temps, et, lors de la Danse du Soleil, on comptait sur eux pour dissiper les orages. Les Indiens Chilkotin expliquaient les éclipses de soleil et de lune par une croûte sur la face de ces astres ; pour l'enlever et hâter la réapparition de l'astre, ils sortaient de leur demeure, se courbaient comme sous le poids d'un lourd fardeau et se frappaient la cuisse droite en répétant sur un ton pitoyable : « Reviens de là ! » Ils retroussaient alors leurs vêtements, comme ils auraient fait pour se mettre en voyage, et, s'appuyant sur des bâtons, comme accablés sous un faix invisible, ils marchaient en rond jusqu'à ce que l'éclipse fût passée.

Un magicien Chukchi, pour refouler le vent, l' « attrapera » dans une grande capote, déployée dans la direction du vent, qu'il liera au plus vite. Le vent ainsi « ficelé » peut rester tranquille pendant vingt-quatre heures, mais il importe, au bout de ce temps, de le remettre en liberté ; sinon il se transformerait, au moment de sa libération, dans une tempête violente et prolongée.

Pour les sauvages nomades, tels que les aborigènes australiens, qui parcourent les territoires de leur tribu en quête de racines et d'herbes, d'insectes et de petits animaux pour subvenir à leur nourriture, une saison extraordinairement sèche signifie la famine ; pour un peuple d'agriculteurs comme les Indiens Pueblo, qui vivent dans un milieu à moitié aride, une sécheresse prolongée sème la désolation et la mort parmi les hommes et le bétail. Au contraire, dans les régions tropicales où les précipitations annuelles font déborder les cours d'eau et transforment les champs en lacs bourbeux, l'excès de pluie paralyse l'activité humaine. Quoi d'étonnant, dès [286] lors, que l'individu, homme ou femme, qui peut commander à la pluie, devienne un personnage très important et que la fonction soit souvent dévolue à une classe spéciale de magiciens.

La production de la pluie est, ou était, de pratique courante en Australie, surtout dans les régions intérieures sujettes à de fréquentes périodes de sécheresse. Chez les Dieri du Sud Australien, la tribu tout entière se réunissait sous la direction des hommes-médecine lors des cérémonies de production de la pluie. Chez les Kurnai de l'État de Victoria, chaque clan avait ses hommes qui pouvaient produire la pluie en remplissant leur bouche d'eau et en la rendant en jet dans la direction d'où venait habituellement l'orage ; en même temps, ils chantaient leurs chants de pluie spéciaux. Ces individus pouvaient aussi appeler le tonnerre, et l'on rapportait d'eux, comme des autres magiciens, que leurs chants leur étaient venus en rêve.

Certains des aborigènes du Queensland emploient comme pierres de pluie des cristaux de quartz qu'ils réduisent en poudre. Un arbre au fût bien droit ayant été choisi, ils disposent tout autour des baliveaux de manière à former une sorte d'abri. Devant cet enclos, on creuse un trou d'eau artificiel, autour duquel les hommes dansent et chantent en imitant les mouvements des canards, des grenouilles et d'autres animaux aquatiques. Les hommes se mettent alors en file indienne et progressivement encerclent les femmes sur lesquelles ils jettent leur poussière de cristaux. Pendant ce temps, les femmes tiennent au-dessus de leur tête des augettes de bois, des boucliers et des morceaux d'écorce comme pour se mettre à l'abri d'une forte pluie.

Chez les Arunta, le secret de faire la pluie appartient à un groupe ayant l'eau pour totem. Il l'a reçu, dans les temps reculés de l'Alcheringa, d'un être mythique qui a également précisé les emplacements exacts où seraient célébrées les cérémonies pour la pluie. Dans la tribu Kaitish, le « chef » du totem eau, accompagné des anciens du groupe, se rend à un endroit sacré déterminé où, dans le temps de l'Alcheringa, deux hommes se sont assis et ont tiré de l'eau de leurs favoris. Ces derniers sont représentés par des pierres desquelles est sorti l'arc-en-ciel. Le président commence par barbouiller les pierres d'ocre rouge, puis il peint un arc-en-ciel sur le sol et un ou plusieurs sur son propre corps, un encore sur le bouclier qu'il a amené avec lui. Avec de la terre de pipe blanche, il décrit aussi sur son bouclier des zigzags qui figurent l'éclair. Tout en « enchantant » les pierres, il verse de l'eau sur elles ainsi que sur lui-même. Ces mesures prises, le président regagne le camp avec son bouclier. Ce dernier ne peut être vu que par les hommes de la même division tribale (moitié) que lui ; les rites perdraient toute efficacité, s'il venait à être vu par les hommes de l'autre moitié. L'arc-en-ciel est tenu pour le fils de la pluie ; il n'a donc rien de plus cher que la fin de la pluie ; aussi le bouclier avec sa décoration d'arcs-en-ciel est-il caché jusqu'à ce qu'il soit tombé une quantité suffisante de pluie ; on l'exhibe alors, et l'arc-en-ciel est effacé. Le temps qu'il reste au camp, le président garde à côté de lui un vase avec de l'eau ; de temps à autre, il jette dans toutes directions des flocons de duvet blanc qui figurent les nuages. Le rituel doit normalement opérer et la pluie se rendre à l’invitation ; si elle se dérobe, c'est probablement que quelqu'un l'a retenue par une magie supérieure.

Dans les îles occidentales du détroit de Torrès, la charge de faiseur de pluie et de vent était le monopole de certaines familles. Dans les îles orientales, les cérémonies exigées étaient accessibles à un plus grand nombre, mais peu avaient un renom de bons faiseurs de pluie. La cérémonie publique, telle qu'elle se pratiquait dans l'île de Mer, impliquait l'usage de doiom. On appelait ainsi des images de pierre grossièrement sculptées à la ressemblance humaine mais sans indication de sexe ; chacune avait son nom ; tel doiom pouvait être plus puissant qu'un autre ; l'un pouvait, par exemple, produire une forte pluie avec un minimum de tonnerre ; un autre excellait surtout à produire des éclairs accompagnés de sourds grondements de tonnerre. Les doiom, spécialement habillés pour la circonstance, étaient suspendus à des bâtons fourchus fichés dans le sol. Les officiants, danseurs et chanteurs, se tenaient dos tourné à ces charmes. Leur premier chant avait pour thème un homme qui se sent mal en point à la suite d'une longue sécheresse et priait la pluie de venir renouveler ses forces vitales ; le second chant demandait à la pluie de tomber sur certains arbres secs et alanguis. La cérémonie publique avait lieu à une date régulière au début de la saison pluvieuse et formait sans aucun doute le moyen reconnu de procurer à l’île une bonne provision de pluie pour un an [4].

Chez les Keraki du sud-ouest de la Papouasie, toute magie atmosphérique importante est aux mains de certains praticiens héréditaires. Certains d'entre eux sont spécialisés dans la production du beau temps, d'autres dans la fabrication de la pluie ; parfois les deux professions sont réunies. La magie solaire se célèbre ouvertement ; celle de la pluie, au contraire, s'entoure toujours de secret. Le faiseur de pluie en célèbre les rites au cœur de la brousse, où personne, en dehors de lui et de ses assistants, n'oserait s'aventurer. La raison de ce secret tient au fait que la production de la pluie est intimement liée avec la mythologie de la tribu ; d'où son caractère sacro-saint. L'outillage du faiseur de pluie se compose de pierres (choses précieuses dans une terre où la pierre est une exception), de mâchoires de crocodile, de morceaux de carapace de tortue et de vieux filets de pêcheur. Les pierres portent le nom de divers corps célestes. Le trait essentiel de la cérémonie consiste à faire passer les corps célestes et les vents de beau temps, représentés par les pierres, du râtelier où ils se trouvent habituellement dans les hauteurs sèches, dans une cuve ; on les plonge alors dans l'eau que l'on recouvre avec de l'écorce. Autrement dit, l'opérateur recouvre symboliquement le ciel avec une couverture de nuages. Il barbouille son corps et les troncs des arbres voisins avec du charbon de bois, la couleur assortie au temps sombre ; il crie et frappe sur les troncs d'arbre pour imiter le bruit du tonnerre ; il éjecte de l'eau pour figurer la chute des gouttes ; il brise également une noix de coco avec une hache pour libérer son liquide. En outre, il dépose dans l'eau de la cuve, les mâchoires de crocodile, les écailles de tortue et les filets de pêche, tous objets liés à l'eau. Enfin, pour libérer la puissance occulte considérée comme décisive pour le succès de la cérémonie, il recourt à un « catalytique » magique, par exemple à du gingembre, qu'il crache vers le ciel après l'avoir vigoureusement mastiqué. Au dire du faiseur de pluie, tous les détails de cette technique ont chacun leur explication mythologique.

Dans toutes les îles de la Mélanésie, on rencontre des faiseurs de pluie et d'autres magiciens atmosphériques. Les méthodes varient suivant les individus, mais la communauté dispose d'ordinaire d'assez de spécialistes pour subvenir à ses besoins, moyennant une rémunération adéquate. En Nouvelle-Calédonie, une classe spéciale de magiciens était chargée de faire la pluie. À cette fin, ils se noircissaient des pieds à la tête, déterraient un cadavre dont ils emportaient les os dans une caverne ; là ils les agençaient et les suspendaient au-dessus de feuilles de taro. On versait alors de l'eau sur le squelette de manière à la faire couler sur les feuilles. « L'âme du mort, pensait-on, absorbait l'eau, qu'elle changeait en pluie et faisait tomber de nouveau. » Les magiciens étaient tenus de jeûner et de ne pas quitter la caverne jusqu'à l'arrivée de la pluie. Quand la pluie tardait à tomber, on en a vu mourir de faim dans la caverne. Il faut dire toutefois qu'ils choisissaient d'ordinaire les mois pluvieux de mars et d'avril pour procéder à leur rite. Si la pluie dépassait les besoins, ils produisaient le beau temps en allumant un feu sous le squelette et en le consumant.

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Chez les Oraon de Chota Nagpur, la production de la pluie forme une fonction collective de la communauté, où cependant le prêtre du village et son assistant tiennent la première place. À l'occasion de la solennité Sarhul, ils parcourent le village en procession, et, à chaque maison, les femmes leur versent sur la tête une pleine cruchée d'eau. Puis chacun subit la même douche. Toute la journée le village s'ébaudit dans l'eau, les gens se barbouillent mutuellement de boue de manière à se donner l'apparence des ouvriers occupés à ensemencer les rizières.

On a vu plus haut que, dans bien des régions de l'Afrique du Sud et de l'Afrique orientale, les chefs furent, à l'origine, les grands faiseurs de pluie et que la production de la pluie demeure, dans plus d'une tribu, leur fonction capitale. La production de la pluie est normalement une des prérogatives du chef Pondo. En période de sécheresse, son peuple s'adresse à lui pour lui représenter que le pays souffre du manque d'eau et appelle au secours les noms des ancêtres. « Il peut arriver que la pluie tombe immédiatement. » Sinon le chef charge un faiseur de pluie de faire le nécessaire ; s'il donne satisfaction, le chef le récompense en bétail. « Il peut, en certains cas, au dire des indigènes, ne pas se tenir pour satisfait et arrêter la pluie en réclamant plus de bétail. » Le faiseur de pluie des Xosa ne consentira jamais à mettre son art au service d'un particulier : c'est un fonctionnaire tribal, qui n'opère qu'à la demande du chef de la tribu. Appelé par un chef, un faiseur de pluie Bechuana arrivait chez le chef du village et s'enfermait dans une hutte spécialement prévue pour ses opérations. Il allumait un feu, y mettait à chauffer de l'eau à laquelle il ajoutait des racines et des herbes « spécialement efficaces pour produire la pluie ». Le mélange arrivé à l'ébullition, il le remuait vigoureusement pour le faire mousser. La vapeur faisait passer la vertu des plantes dans les nuages et les remuait de manière à les résoudre en pluie abondante [5].

Le roi et la reine-mère des Swazi ont une très ancienne renommée de faiseurs de pluie. Douce et prolongée, la pluie est généralement imputée à la reine-mère ; violente, elle doit avoir été causée par le roi. Lorsque la reine-mère est incapable de faire venir elle-même la pluie, elle mande son fils, et ils opèrent ensemble. La pluie saisonnière n'est-elle pas tombée, les sujets déduisent que le roi et la reine ont le cœur dur ou que, pour quelque raison, les ancêtres de la tribu l'ont retenue. La reine-mère peut aussi empêcher la pluie de tomber : elle n'a, lorsqu'elle voit s'approcher les nuages, qu'à se munir d'un balai, à l'enduire d'argile rouge et à « balayer » le ciel avec ; les nuages vont rougir et se dissiper.

La reine des Lovedu (nord du Transvaal) est une faiseuse de pluie avant d'être chef civil. La tradition exige qu'elle ne présente aucun défaut physique et ne meure pas de vieillesse. Elle s'empoisonnera donc après la quatrième session d'initiation tenue par la tribu. Ce suicide rituel l'élève au rang d'une divinité. Elle mourait de sa propre initiative et non pour quelque faiblesse physique. On fait appel aux services de la reine chaque fois qu'il est nécessaire : mais surtout après la plantation du maïs et durant les mois d'été, quand il est à la merci de quelques semaines de sécheresse. Elle n'opère jamais seule ; elle est toujours assistée d'un médecin de la pluie qui est chargé de découvrir par divination les causes d'une sécheresse et les sorciers qui neutralisent ses pouvoirs occultes de faiseuse de pluie. Ces pouvoirs ne sont pas absolus, « car elle ne peut opérer qu'avec l'agrément de ses ancêtres ». En outre, certains événements néfastes affaiblissent les charmes de la pluie, si même ils ne les dépouillent pas de toute efficacité, à moins d'aviser aux mesures qui éviteront leurs mauvais effets. On compte, parmi les plus graves, les avortements ou les fausses couches, la naissance de jumeaux, la mort de femmes enceintes ou en couches, d'enfants n'ayant pas encore percé leurs dents, d'adultes victimes de la foudre. Dans chacun de ces cas, on doit enterrer le corps dans un endroit humide voisin de la rivière ou rafraîchir la tombe avec une médecine à cet effet. Si la reine elle-même est présumée responsable de la sécheresse, ses sujets vont la trouver avec des cadeaux et organisent des danses pour lui plaire et l'attendrir. Il faut la garder en constante bonne humeur ; le mécontentement, la colère ou la tristesse l'empêchent d'opérer comme il faut, et ses émotions mêmes retentissent sur la pluie. Les charmes de pluie de la reine sont conservés dans des marmites grossières de terre cuite. Leur ingrédient principal est constitué par la peau de la reine défunte et les peaux des conseillers les plus importants ayant appartenu à sa parenté la plus rapprochée. Mais la nature exacte des charmes et leur mode d'emploi demeurent le secret absolu de la reine. La reine, qui peut attirer la pluie sur ses sujets, peut aussi bien en priver ses ennemis. C'est [291] dire que, pour les Lovedu, un tel avantage vaut une armée. Le faiseur de pluie ne s'évertue pas toujours pour rien. Il arrive que ses peines soient récompensées abondamment. Un faiseur de pluie de la tribu des Wotjobaluk (État de Victoria)se vit promettre par un Blanc un sac de farine, du thé, la moitié d'un bœuf s'il lui remplissait de pluie sa citerne avant le lendemain soir. On était dans une période de sécheresse très rigoureuse. Le magicien se mit aussitôt à l'œuvre en disant : « Parfait, nous ferons tomber la pluie en abondance. » Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'un orage terrible éclatait et faisait déborder la citerne. On avait demandé à une faiseuse de pluie Yualayai (Nouvelle-Galles du Sud) de faire pleuvoir, et elle s'y était engagée pour un délai déterminé. Le jour de l'échéance arrivé, une violente tempête s'abattit exactement sur le jardin desséché, mais sur une distance d'un demi-mille tout autour la poussière fut à peine abattue [6]. Alors qu'ils se trouvaient chez les Urabunna, Spencer et Gillen campaient près d'une colline à laquelle la langue indigène donnait le nom de « nuages levants ». Les ancêtres des faiseurs de pluie Urabunna actuels se levèrent de la montagne sous la forme d'un gros nuage. C'est parce que ces ancêtres avaient ce pouvoir de produire la pluie que leurs descendants l'avaient aussi. À ce moment, le grand faiseur de pluie célébra sa magie atmosphérique, et moins de deux jours plus tard la pluie tombait. Nos auteurs font remarquer que la saison des pluies était alors en cours. Ce qui est sûr, c'est que la coïncidence valut à l'opérateur la réputation d'un magicien sans pareil. « Quand nous le revîmes, il rayonnait d'une satisfaction à la fois ouverte et digne [7]. »

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Les indigènes d'Ambrym (Nouvelles-Hébrides) prièrent un jour leur magicien de leur donner de la pluie. Il consentit et déposa son attirail de faiseur de pluie, une sorte de vannerie, dans un trou d'eau. La pluie tomba à torrents et ne cessa pas de deux jours et deux nuits, à tel point que les ignames des plantations furent entièrement déchaussées, présageant le pire pour la population. Celle-ci supplia le magicien d'arrêter la pluie ; à quoi l'homme répliqua qu'il n'en avait pas le moyen, son outillage reposant sous dix pieds d'eau. N'étant pas plongeur, il ne pouvait le récupérer ; finalement, en désespoir de cause, quelques bons nageurs réussirent à le dégager, et la pluie s'arrêta à l'instant. Un événement comme celui-là sera sur les lèvres pendant des années, et le nom du trop heureux faiseur de pluie passera à la postérité.

Dans le district des Kipsigis (tribu Nandi), les chutes de pluie sont particulièrement fortes. L'individu qui part pour un long voyage et ne tient pas à être trempé pique dans sa chevelure une racine de bambou, un remède souverain contre la pluie. Dès qu'il voit s'amasser des nuages noirs et entend le tonnerre, il saisit le bambou et l'agite frénétiquement dans la direction d'où vient l'orage ; il ne dit pas un mot tant que dure l'opération. L'auteur que nous citons éprouva lui-même cette efficacité : dans tous les voyages qu'il fit en compagnie d'un indigène muni d'un bambou, il arriva toujours à destination sans se faire tremper. Un jour qu'il était assis sous sa tente, un orage s'approchait. Un ami nanti de la racine magique survint qui l'agita tout autour. Les nuages crevèrent, suivis d'un déluge tropical, mais ni lui ni son ami n'essuyèrent une goutte. La pluie s'était arrêtée à une centaine de mètres d'eux (J. G. Peristiany).

Un missionnaire parmi les Indiens de Pennsylvanie raconte que l'été de 1799 fut marqué par une grande sécheresse dans la région. Un faiseur de pluie indien échoua une première fois à rompre le charme de la sécheresse, mais il réussit à la seconde reprise. La pluie tomba le jour même qu'il avait prédit et dura plusieurs heures. Or, le ciel était à ce moment absolument clair, comme il n'avait cessé de l'être pendant cinq semaines de suite (John Heckewelder).

La magie atmosphérique, en particulier la magie de la pluie, offre maintes possibilités de succès au praticien qui sait lire comme il faut les signes célestes. Le plus souvent, il n'opérera que lorsque tout fait prévoir une perturbation atmosphérique. Si la pluie suit généralement le corroboree des aborigènes du Queensland, c'est que la cérémonie n'a pas lieu avant que les anciens expérimentés de la tribu soient à peu près certains de l'imminence d'une précipitation. Un faiseur de pluie des Noirs de Brisbane commença ses opérations lorsque le temps « parut se mettre à l'humidité » ; quatre jours plus tard, il pleuvait à torrents. On demanda au magicien de l'arrêter ; il attendit de voir une éclaircie pour lancer vers le ciel les tisons destinés à sécher la pluie ; le beau temps suivit de peu. Les indigènes furent profondément impressionnés par la démonstration, « et il va sans dire qu'il était convaincu de ses pouvoirs ». Un vieux faiseur de pluie des Wonkonguru (Australie méridionale), sollicité de produire de la pluie en une saison particulièrement sèche, répondit : « Inutile faire la pluie en ce moment : trop sec, mon ami. Tout à l'heure nuage venir, et moi faire la pluie. » (G. Horne et G. Aiston.) Dans la tribu Yeidji ou Yeithi (Australie occidentale, circonscription de Kimberley), le faiseur de pluie ne célèbre ses cérémonies qu'en saison chaude, lorsque la pluie est attendue. Les tribus du nord-ouest de l'Australie ont leur cérémonie de la pluie, mais on ne la commence pas avant d'avoir des signes manifestes de pluie, par exemple avant que les nuages glissent rapidement à faible hauteur ou surtout que les pétrels arrivent par milliers de la côte marécageuse pour se régaler des fourmis volantes qui s'envolent par myriades après une pluie. Dans les îles orientales du détroit de Torrès, on célébrait durant la mousson du sud-est un rite pour faire le « grand vent ». Un magicien à qui l'on demandait si on le célébrait aussi durant la mousson du nord-ouest répondit avec solennité : « Impossible de faire cela dans le nord-ouest. » Dans les tribus Elema du golfe de Papouasie, le faiseur de pluie et le faiseur de tonnerre n'opèrent pas durant la saison sèche, pas plus que le faiseur de vent ne s'essaie à amener le calme pour permettre de mettre les bateaux à la mer au fort de la saison des pluies.

À Eromanga, l'une des Nouvelles-Hébrides, un magicien occupé à soulever une grande tempête pour endommager les cultures d'un village accomplissait sa magie durant la saison des ouragans. On n'aurait pu le décider à aucun prix à opérer par temps frais, lorsque les ouragans sont à peu près sans exemple. Un magicien maori n'essaiera pas d'amener la pluie à moins que l'aspect du ciel ne lui donne la quasi-certitude d'une précipitation prochaine. Les indigènes, qui sont d’excellents observateurs du temps, se trompent rarement dans leurs pronostics. Les faiseurs de pluie Xosa sont très versés dans les signes qui indiquent l'approche de la pluie : suintement de sources depuis longtemps taries, aspect du halo qui entoure la lune, coassement des reinettes annonciateur d'orage, apparition de nuages, changements de vent. Un faiseur de pluie avisé des Bechuana n'annonce jamais l'arrivée de la pluie avant d'avoir observé les signes atmosphériques de son imminence. Les Bari, qui ont la plus entière confiance dans les pouvoirs des faiseurs de pluie durant la saison pluvieuse, « conviennent naïvement qu'ils ne comptent sur eux en tout autre temps » (F. Spire) [8]. Les faiseurs de pluie les plus renommés des Mumuyé de la Nigéria septentrionale vivent dans des districts où les précipitations sont « anormalement élevées ». W.B. Grubb observe au sujet d'un praticien Lengua que « n'importe quel autre Indien pourrait annoncer la pluie s'il observait les signes avec l'attention du sorcier ». Un autre auteur note l'« extraordinaire habileté » que déploient les hommes-médecine des Pieds-Noirs dans [294] l'interprétation des signes atmosphériques. Le pouvoir d'un magicien eskimo du Labrador repose dans une grande mesure sur sa science des signes atmosphériques et sur son habileté supposée à attirer le gibier dans la région où il est en train de chasser avec ses amis ; à vrai dire, il étudie soigneusement les habitudes des cerfs et des autres animaux de manière à prévoir leurs mouvements, qui dépendent beaucoup du temps. Un magicien des Eskimos de la Terre de Baffin auquel on recourt souvent pour apaiser les tempêtes qui empêchent les chasseurs de sortir, observe avec soin les signes du temps et déploie ses talents magiques lorsque la tourmente est calmée.

Le faiseur de pluie peut ne pas promettre une précipitation à échéance déterminée et poursuivre ses efforts jusqu'à ce que la pluie finisse par tomber. Le faiseur de pluie Keraki ne s'engage jamais, semble-t-il, à obtenir un résultat à échéance fixe ; « de la sorte, rien n'autorise à supposer qu'il se trompe ou puisse se tromper jamais ». Chez les Xosa de l'Afrique du Sud, de même, le faiseur de pluie ne détermine pas, en règle générale, un jour précis pour la pluie désirée. Lorsque les Indiens Mandanes se mettent à faire la pluie, « ils n'échouent jamais, pour la bonne raison qu'ils n'arrêtent leurs cérémonies que lorsque la pluie commence à tomber ».

Malgré la réelle habileté dont les magiciens font souvent preuve dans la prédiction du temps et les précautions dont ils s'entourent pour garantir le succès de leurs prédictions, leurs efforts sont plus d'une fois suivis d'échec. Lorsque la sécheresse continue de ruiner les récoltes ou que des pluies insolites les inondent, le peuple peut ne pas admettre d'excuses à l'échec, si excellentes fussent-elles, et condamner le magicien pour négligence coupable ou pour quelque chose de pire et le punir en conséquence. Un magicien papou qui, après avoir fait la pluie, ne sait pas l'arrêter quand elle dépasse les espérances est tenu pour responsable des dégâts infligés aux cultures. Chez les Bechuana, il arrive que l'on place le faiseur de pluie malchanceux en plein soleil en l'obligeant à ne pas quitter la position tant que la pluie n'est pas venue. Les Bageshu du mont Elgon (Ouganda) ont une grande confiance dans le faiseur de pluie. Qu'un jour ou deux se passent sans chute d'eau, ce n'est rien, mais, que l'averse souhaitée tarde pendant des semaines, le peuple se fâche et lui reproche de ne pas faire tout son possible ; la pluie tarde-t-elle davantage, on le dépouille, on incendie sa maison et on le malmène. Chez les Banyoro ou Bakitara de l'Ouganda, le roi avait un châtiment spécial pour le magicien qui n'a pas su produire la pluie qu'on [295] lui demandait. On l'obligeait à manger un plat de foie extraordinairement salé, puis il devait se tenir au soleil, en proie à la transpiration et aux tortures de la soif pendant plusieurs jours. S'il n'arrivait pas, au contraire, à arrêter la pluie obtenue, le roi le faisait exposer à la pluie et lui imposait de boire des quantités énormes d'eau de pluie. À un tel régime, il n'était pas rare que le magicien tombât malade et à l'occasion y restât. Les Lotuko (Latuka) du Soudan anglo-égyptien dépouilleront l'infortuné faiseur de pluie de tous ses biens et le banniront ; à moins qu'ils ne le tuent, ce qui arrive souvent [9]. Dans nombre d'autres tribus africaines, la mort attend, ou attendait, le malheureux [10]. Le jésuite Le Petit rapporte que, chez les Natchez, les « jongleurs » indiens étaient le plus souvent des vieillards paresseux qui s'adonnaient aux opérations magiques pour s'assurer une subsistance facile. Amenaient-ils la pluie ou le beau temps demandés, ils étaient généreusement récompensés, mais malheur à celui qui échouait, car on lui tranchait la tête. C'était aussi le châtiment qu'on réservait aux médecins qui avaient laissé mourir leurs clients. Comme le remarque le bon Père, ceux qui s'adonnent à cette dangereuse profession « risquent le tout pour le tout ».

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Les rites de fécondité concernant la multiplication des animaux et des plantes formant la subsistance de la tribu forment un autre chapitre important de la magie publique. Peu de cérémonies de ce genre sont attestées chez les aborigènes du sud-est australien. Le minkani des Dieri et d'autres tribus du lac Eyre était célébré par les hommes initiés afin de multiplier les « carpet-snakes » (Morelia variegata) et les iguanes ; chez les Wurunjerri de l'État de Victoria, certains hommes du clan tenaient une cérémonie pour obtenir une bonne prise de kangourous. On connaît aussi une tribu du Queensland dont les hommes et les femmes célébraient, au tournoiement des bull-roarers, un rituel destiné à assurer un bon approvisionnement en poisson et en miel.

Les rites de fécondité sont nombreux et compliqués chez les Arunta, les Kaitish, les Unmatjera et les Urabunna de l'Australie centrale, où ils sont liés aux différents groupes ou clans totémiques de la tribu. Chez les Arunta, ils. portent le nom générique d'intichiuma ; le terme s'applique aussi à la cérémonie de la production de la pluie. Chaque groupe totémique célèbre son intichiuma à lui, auquel seuls peuvent assister et prendre part les membres initiés du clan. Le temps exact de la tenue de l'intichiuma est fixé par le président (alatunja) du groupe, mais, comme les rites sont en relation avec la reproduction des animaux et la floraison des plantes particuliers auxquels chaque groupe s'identifie, un intichiuma se place d'ordinaire au moment où s'annonce la belle saison. Les hommes qui ont la chenille witchetty, l'émeu, la fourmi à miel, le kangourou pour totem, sont chargés de multiplier ces animaux, comme les hommes qui ont pour totem la fleur d'hakéa et le gommier à « manne » sont tenus de multiplier ces plantes. Après la célébration d'un intichiuma, et donc lorsque l'animal ou la plante intéressés sont devenus abondants, hommes, femmes et enfants de tous les groupes totémiques sortent chaque jour pour en recueillir une grande provision qu'ils ramènent dans le camp principal. Il est défendu de toucher à la nourriture avant que le président du groupe totémique en cause en ait mangé solennellement une petite quantité et en ait passé le reste aux membres de tous les autres groupes en leur permettant d'en manger librement. S'il n'en mangeait pas un peu, il ne pourrait pas présider comme il faut l'intichiuma. Il n'est pas strictement défendu à ses compagnons de clan de manger désormais de la nourriture, mais ils doivent le faire modérément ; s'ils en mangeaient trop, ils perdraient le pouvoir de célébrer l'intichiuma avec succès. On voit par là qu'un animal ou une plante déterminés, suivant le cas, est presque entièrement tabou pour les gens qui l'ont pour totem.

L’intichiuma des Arunta est secret ; il est célébré par les hommes qui ont subi l'initiation complète et il se tient toujours sur un emplacement en relation avec les ancêtres extrêmement reculés du groupe totémique. Cet emplacement est regardé comme un saint des saints par les indigènes ; c'est, pour eux, la demeure des esprits de l'espèce particulière, animale ou végétale, dont ils doivent promouvoir l'accroissement. L'objet de l’intichiuma est donc de faire sortir les esprits du lieu où ils sont rassemblés pour les faire entrer dans les chenilles, les émeus, les fourmis à miel et les kangourous afin de renouveler le stock de ces animaux totémiques. Ces animaux sont dociles aux ordres de l'homme, à la seule condition d'accomplir convenablement l’intichiuma. Les Arunta n'ont pas de greniers ; leurs esprits sont vraiment les réserves qui les sauvent de la disette [11].

Les rites de multiplication des Arunta et des autres tribus du Centre impliquent un effort collectif et organisé des divers groupes totémiques, chaque groupe aidant les autres au moyen d'une série régulière et plus ou moins périodique d'opérations dont le résultat net aboutit à assurer à tous un approvisionnement suffisant. Chaque groupe est tenu de contribuer au stock général en œuvrant magiquement pour la propagation de son animal ou de sa plante totémiques particuliers. En aucun cas, il ne lui est permis d'en manger avant qu'il soit abondant et pleinement développé. La violation de la règle annulerait l’effet de la magie et diminuerait les disponibilités alimentaires. À cet égard, le totémisme australien présente un caractère nettement économique et constitue un système de coopération magique.

Les tribus du golfe de Carpentaria n'ont pas de cérémonies obligatoires, régulières ou périodiques, répondant à l'inticiuma. Les hommes d'un clan particulier peuvent accomplir des rites simples pour la multiplication de leur animal ou de leur plante totémique, mais rien ne les oblige à le faire, et on chercherait en vain chez eux le pendant de la gustation solennelle par le président Arunta de l'animal ou du végétal en question. Le caractère facultatif des rites de fécondité paraît s'expliquer ici par une subsistance mieux assurée ; la région côtière est en effet plus favorisée en fait de pluies que l'intérieur aride ; on estime que la multiplication des diverses espèces se produira sans l'intervention magique de l'homme. En revanche, dans plusieurs tribus à l'ouest du golfe de Carpentaria les différents groupes totémiques sont tenus à des cérémonies compliquées qui offrent un parallélisme étroit avec celles des Arunta et d'autres tribus centrales [12].

Des rites de multiplication liés à des clans particuliers et analogues à l'intichiuma se retrouvent en dehors de l'aire australienne. À Mabuiag, une des îles occidentales du détroit de Torrès, deux des sept clans avaient des rites de cette nature : les rites du clan Dugong, obligeaient le dugong à nager vers l’île pour se faire prendre, et ceux du clan Tortue assuraient un « approvisionnement abondant en tortues. Les femmes et les enfants ainsi que les membres d'autres clans ne s'approchaient pas de ceux qui participaient aux rites. Lors de la cérémonie surlal, les membres du clan se barbouillaient à la ressemblance de la tortue, portaient des coiffures de plumes de casoar et dansaient autour de l'animal en faisant tournoyer des bull-roarers. À Mer, une des îles orientales, les habitants des différents districts célébraient des danses masquées annuelles destinées, semble-t-il, à assurer une bonne récolte. La danse dans chaque cas était réservée aux représentants d'un groupe particulier. Des spectateurs appartenant à d'autres groupes pouvaient y assister, à la condition de ne pas porter de masques ni de participer de quelque autre manière aux rites. À Malekula, une des Nouvelles-Hébrides, chaque clan a le pouvoir, dévolu au magicien du clan, de multiplier un article d'alimentation ou d'agir sur un phénomène de la nature tel que la pluie ou le beau temps. Les clans qui président aux différentes ressources alimentaires s'acquittent de leurs cérémonies une fois l'an au profit du district tout entier. Les clans qui agissent sur le soleil et la pluie procurent le beau temps ou les précipitations lorsque le district en éprouve spécialement le besoin.

Les rites de multiplication peuvent être exécutés par un seul magicien agissant comme délégué. Dans les îles Trobriand, chaque village, et parfois chaque subdivision de village, a son magicien personnel de jardin, le towosi, qui travaille pour le bien commun et reçoit des présents de chacun en retour de ses inappréciables services. La charge est héréditaire et coïncide en principe avec celle du président ou chef de village. Si ses obligations lui pèsent par trop, il peut quelquefois les déléguer à un frère plus jeune ou à son fils. La fonction n'est pas de tout repos, car, sans parler des abstinences diverses et des jeûnes déjà suffisamment incommodes, il doit exercer une surveillance constante sur les jardins. S'il s'aperçoit que certains traînent dans leur travail ou négligent l'obligation commune de veiller à la clôture de leurs parcelles, il lui appartient de semoncer les coupables et de les décider à se corriger. En revanche, un bon jardinier aura son éloge public, ce qui ne manque pas d'encourager les travailleurs. Les Trobriandais sont persuadés qu'il commande aux forces de la fertilité et ne doutent pas que sa magie soit indispensable au bon résultat du jardinage. « Le magicien des jardins émet la magie par sa bouche, et la vertu magique entre dans le sol. » (Br. Malinowski) [13].

La pêche tient une très grande place dans l'existence des Tabar, qui occupent un groupe d'îles à l'est de la Nouvelle-Irlande. Le possesseur de filets qui se trouve être en même temps magicien peut pratiquer lui-même les rites nécessaires sur son filet ; sinon il louera d'ordinaire les services d'un spécialiste de cet art compliqué. Lancer un filet sans faire intervenir la magie serait aussi insensé aux yeux des indigènes que de prendre la mer sans pagaie. La première mise à l'eau d'un filet et la magie qui l'accompagne constituent une affaire commune, qui s'accompagne de festins et de gratifications aux assistants. Le maniement du filet en mer implique pareillement les efforts conjugués d'un groupe d'hommes, et le possesseur, ou son magicien stipendié en attend le succès des formules de la bonne pêche prononcées sur le filet.

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Dans l'île d'Yap, la plus occidentale des Carolines, les magiciens des bosquets sacrés ont pour mission de pratiquer la magie des jardins pour les habitants. L'un d'entre eux est spécialisé dans la fécondation des plantations de taro et d'arbres à pain ; un autre réserve ses talents aux cocotiers et aux aréquiers ; un troisième connaît le rituel des patates douces. Les indigènes expliquent cette spécialisation par le fait que chaque article alimentaire fut d'abord dédié exclusivement à l'esprit d'un bosquet sacré déterminé. Chez les habitants de l'île Palau (Pelew), qui accompagnent la pêche de diverses pratiques magico-animistes, le maître pêcheur (koreomel) doit sa position privilégiée et son autorité moins à sa connaissance de l'art de la pêche qu'aux nombreuses formules dont il dispose pour lier les dieux de la mer. Lorsque les indigènes s'embarquent pour aller attraper des requins en pleine mer, il remplit les fonctions de chef et de guide spirituel de l'expédition. On prêtait à l'un de ces koreomel le pouvoir de calmer une mer démontée.

Les Sakai sont des aborigènes qui occupent le centre de la péninsule malaise. Les rites relatifs à la culture du riz sont nombreux et complexes chez les Sakai de Perak. Autrefois chaque village comptait au moins un magicien professionnel connaissant les incantations voulues ; de nos jours, seul le chef du village est, en règle générale, au fait de ces formules. Avant de défricher la jungle, on doit réciter une incantation contre les accidents dus aux machinations des mauvais esprits. Les ouvriers ne risquent plus dès lors d'être écrasés par les arbres ou d'en tomber, de recevoir des coups de hache ou de couperet, d'être attaqués par des fauves ou d'attraper la fièvre. Les arbres une fois abattus et prêts à brûler, une autre incantation vient commander au vent d'aviver le feu. Au moment de semer le riz, le magicien entre dans les champs suivi de tous les hommes, femmes et enfants qui vont prendre part au travail et répète une formule qui tirera d'une pincée de semence cent et mille fois plus. Enfin, avant d'inaugurer la moisson, on prononce une incantation pour ramener l'âme du riz (« le riz enfant ») à la maison et lui faire élire demeure dans les sept épis de la plante qui ont été les premiers coupés lors de la moisson. Les grains de ces épis seront mêlés au grand stock de graines lors des semailles suivantes.

Les Talensé (Tallensi), tribu des territoires septentrionaux de la Côte de l'Or, s'adonnent à des expéditions collectives de pêche. Celles-ci, qui ont lieu chaque année, durent environ un mois, entre la fin de la saison sèche et le début des grandes pluies. On doit commencer par une pêche rituelle destinée à procurer la bénédiction des esprits des ancêtres ; aussi la [300] quantité de la prise a-t-elle ici peu d'importance. Le jour de l'expédition arrivé, hommes et femmes, garçons et filles et même enfants se dirigent vers un étang choisi où l'on va traîner les filets. Avant d'y entrer, un spécialiste de la magie invoque les noms de ses ancêtres mâles en remontant dans le passé et, dans un langage qui « tient de la conversation et de l'injonction », les invite à refouler les crocodiles et les poissons dangereux dans leurs trous ou hors de l'étang pour que personne ne soit blessé, pour empêcher des luttes entre les pêcheurs et procurer un fameux coup de filet. Puis il offre un sacrifice à ses ancêtres et plante vigoureusement un manche de hache sur le bord de l'eau pour ligoter symboliquement toutes les créatures dangereuses. Il munit alors de médecines un certain nombre de ses assistants et les envoie dans l'étang, qu'ils passent à gué ou à la nage en battant l'eau à qui mieux mieux et en criant : « Sors, sors ! Disparais, disparais ! » pour chasser les êtres dangereux qui se cachent dans l'eau. L'efficacité du rite n'est jamais mise en doute. Il arrive bien que quelqu'un ait à pâtir d'un crocodile ou d'un poisson, mais tout le monde comprend qu'il avait offensé quelque esprit d'ancêtre, qui a saisi l'occasion pour le punir.

Les makai des Indiens Pima de l'Arizona, qui avaient autorité sur le temps et pouvaient faire pleuvoir suivant les besoins, possédaient aussi le moyen d'obtenir de bonnes récoltes. Dans ce dessein ils convoquaient le peuple dans la grande hutte et faisaient apporter par quelqu'un une marmite remplie de terre. Ils remuaient la terre avec un bâton de saule puis plaçaient la marmite devant un feu et l'y laissaient toute la nuit. Au petit jour, on vidait la marmite et on constatait qu'elle contenait du froment au lieu de terre. On donnait quatre grains de ce froment à chaque assistant pour l'enterrer dans son champ. Cette magie semble bien n'avoir été qu'un habile tour de passe-passe du makai.

La magie publique trouve à s'employer dans d'autres secteurs économiques intéressant toute la communauté.

Les populations papouo-mélanésiennes (Massim) qui occupent les îles au sud-est de la Nouvelle-Guinée et les archipels adjacents, Louisiades, groupe d'Entrecasteaux, Trobriand, pratiquent un système d'échange intertribal qui semble unique, le kula. Entre les communautés de cette aire, des articles de deux sortes sont en mouvement constant et en circuit fermé. Des colliers de coquillage rouge suivent le mouvement des aiguilles d'une montre ; des bracelets de coquillage blanc, le mouvement contraire. Quand ils se rencontrent, on les échange [301] conformément à des règles traditionnelles consacrées. Chaque homme qui fait partie du kula reçoit un collier ou un bracelet, suivant le cas, qu'il ne conserve pas plus d'un an ou deux ; il les passe alors à l'un de ses partenaires dont il reçoit un article de l'espèce opposée. Les partenaires ne sont pas seulement tenus d'observer l'échange mutuel ; ils se doivent mutuelle hospitalité, protection et assistance chaque fois que le besoin s'en présente. Cette association dure toute la vie ‑ « quand on est dans la kula, c'est pour toujours » . Des transactions de cette nature se pratiquent en petit dans le cadre d'un village ou de villages limitrophes, mais il existe aussi de grandes expéditions périodiques au cours desquelles l'échange est observé entre des communautés séparées par la mer, et ce sont alors des milliers d'objets indiqués qui passent de main en main de la manière susdite. Ces expéditions outre-mer sont en même temps une excellente occasion pour se procurer des objets utilitaires souvent introuvables chez soi, mais ce commerce (pratiqué sous forme de troc) n'est qu'un aspect accessoire par rapport au cérémonial d'échange des colliers et des bracelets. Pour les Trobriandais comme pour leurs voisins, le rite du kula demeure l'essentiel.

Cet échange rituel de deux objets n'ayant valeur que de parure mais rarement utilisés à pareille échelle est devenu le fondement d'une institution complexe qui lie entre eux des milliers d'êtres dispersés à travers une aire très étendue. Il est d'un intérêt capital pour les hommes qui pratiquent le kula, car la possession temporaire des colliers ou des bracelets confère un renom analogue à celui que nos champions sportifs tirent des « coupes » qu'ils ont remportées. La célébration rituelle du kula est intimement liée à la magie. Des rites magiques et la récitation d'incantations sont requis à son succès, surtout lors de l'expédition outre-mer. La magie intervient pour dénicher les esprits mauvais de la forêt des arbres qui doivent servir à faire les pirogues ; la magie préside à la construction des pirogues pour leur assurer rapidité, sécurité et bonne chance dans le kula ; elle accompagne leur mise à l'eau et leur chargement ; et il y a encore une magie pour éloigner les dangers de ce long voyage marin. Il existe même une magie destinée à disposer les sentiments des partenaires dans leurs futurs échanges, de sorte que leurs dons prennent une plus grande valeur et honorent grandement les bénéficiaires. Chaque pirogue est construite par un groupe de gens, et elle est bien et jouissance communs. Bref, la magie du kula offre le même caractère public que les rites et les incantations si souvent [302] employés pour les jardins, la pêche et les autres activités d'ordre économique.

Pour les Kiwai, qui occupent une grande île au large de l'embouchure de la rivière Fly (sud de la Papouasie), l'érection d'une nouvelle maison est une entreprise à laquelle s'associe toute la population du village. Chacun donne son coup de main. Les vieux dirigent le travail ; eux seuls savent toutes les pratiques à observer soigneusement durant les diverses étapes de la construction. L'érection d'une nouvelle maison de réunion, commune à tout le village, est une affaire particulièrement importante qui exige un grand renfort de magie pour éloigner les mauvaises influences aussi bien de la maison elle-même que de la population. Si, malgré toutes les précautions, une maladie se déclare, on l'attribuera à quelque inadvertance des constructeurs. Pénétrés de cette idée, il n'en faudra pas davantage pour qu'ils jettent bas la maison à peine achevée et en rebâtissent une autre. Si l'on veut que l'entreprise aboutisse, il est essentiel de se ménager les services d'un homme et d'une femme très âgés pour assumer la partie la plus secrète des rites et surveiller le travail. Ils payeront son achèvement de leur vie, pensent les indigènes ; ce n'est pas qu'on souhaite leur mort, mais tout le monde sait qu'ils ne survivront pas longtemps à la conclusion des rites. Les indigènes ne voient d'ailleurs pas très clair dans les causes de cette mort. Mais il est permis de supposer que la collation de diverses propriétés magiques à la maison épuise fatalement ces vieillards et ruine leur vitalité déjà menacée [14].

La magie publique peut encore servir à établir une saison fermée pour les plantes et les animaux et à protéger la propriété commune contre les intrus et les personnes non autorisées. Des prohibitions (tabous) renforcées d'une sanction magique assurent l'inviolabilité de campements, de terrains de chasse, de zones de pêche, et préservent ainsi les ressources économiques du groupe social.

Ces tabous sont parfois imposés par une société secrète, à moins que celle-ci ne soit chargée d'en assurer l'observation. Dans le district Mekeo de la Papouasie, la société secrète Fuluaari est chargée de faire appliquer un tabou sur les noix d'arec et les noix de coco, lorsque les réserves des arbres viennent à manquer. L'interdiction est imposée par un fonctionnaire spécial, l'Afu ou chef du tabou. Lorsque la récolte des noix s'annonce bonne, le chef proclame que tel jour l'interdiction sera levée. On connaît des exemples où celle-ci n'a pas duré moins de trente-deux semaines. Dans le delta du Purari, [303] occupé par le groupe de tribus Namau, de grands espaces de terre portant des cocotiers ou de longues voies d'eau étaient placés tous les ans sous tabou. Un certain nombre de jeunes gens portant les masques d'une société secrète patrouillaient le long des rives et avertissaient les passants de ne pas prendre de noix de coco ou de ne pas pêcher dans la partie de la rivière qui avait été délimitée. C'était une « manière primitive mais efficace de garantir la nourriture qui était le bien commun de toute la population » (J. H. Holmes). En Nouvelle-Bretagne, il n'existe pas de périodes particulières durant lesquelles on ne puisse pas manger certaines denrées, sauf si un chef, ou une société secrète, a mis un tabou sur elles. « Cette déclaration de tabou a généralement lieu, soit pour accroître la quantité en créant une sorte de saison close, soit pour des raisons financières. » (G. Brown.) Les associations d'hommes des îles Palau (Pelew) proclament et appliquent un tabou porté par les chefs sur les porcs, les noix de coco, le bétel ou tout autre élément dont la rareté se fait ou peut se faire sentir. Autrefois, la mort sanctionnait la violation d'une interdiction de cette nature ; aujourd'hui, le coupable est enfermé dans la maison de l'association jusqu'à ce qu'il ait été mis à la rançon par le grand chef. Purrah ou Poro, une société secrète des Mendi de la Sierra Leone, jette l'interdit « sur des arbres, des rivières, des casiers de pêche, des arbres fruitiers, des palmiers, des bambous, des récoltes sur pied et pratiquement sur tout ce qui doit être réservé pour un usage particulier ». Le tabou peut être indiqué par un simple bout d'étoffe, par une pierre ou quelques bâtons ; il n'en faut pas plus : « l'eau est conservée à l'abri de la pollution, personne ne touche aux arbres chargés de fruits que le propriétaire ; les entrées du village et les chemins particuliers de brousse sont tenus propres, le poisson est épargné quand il le faut, et la propriété de l'homme demeure absolument sauve. » (D. Cator.) L'imposition de tels tabous semble une fonction commune des sociétés secrètes de l'Afrique occidentale. On nous dit, en effet, que les garçons qui y sont initiés apprennent de leurs instructeurs « pourquoi il doit y avoir des saisons closes pour les arbres à huile et à fruits ainsi que pour certains animaux, oiseaux et poissons » (F. W. Butt-Thompson).

Plus communément, les tabous imposant ces clôtures sont prescrits et appliqués par le chef de la tribu ou par un magicien agissant au nom du groupe. Chez les Maïlu (tribu papoue), lorsque le poisson se raréfie dans un endroit particulier du récif ou dans ses parages, les anciens ou le « chef » du clan ayant droit sur le récif érigent un signe de tabou à l'endroit ; ce signe peut rester trois ou quatre mois lunaires. Lorsque le poisson y abonde de nouveau, on enlève le signe et on recommence à pêcher. Les indigènes des îles Trobriand mettent un tabou sur les cocotiers et les aréquiers. Ce tabou est imposé par un magicien qui récite en même temps diverses incantations destinées à assurer l'abondance du fruit. Tant que le tabou reste en vigueur, la population n'a pas le droit de manger ni d'utiliser de quelque manière que ce soit des noix de coco dans le village, mais elle est libre de le faire en dehors de son enceinte. On doit également éviter de faire du bruit, notamment avec une hache ou un marteau, et prendre soin de ne pas laisser voir une lumière de feu dans le village. Si les noix de coco étaient commotionnées par un bruit ou une lumière, elles tomberaient avant de mûrir. La période de tabou dure deux mois [15]. Dans les îles Loyauté, un « grand chef » mettait parfois le tabou sur tous les cocotiers de son district. Lorsqu'on retirait l'interdit, on faisait un tas énorme de noix que l'on répartissait entre les habitants. Dans les îles Fidji, il était d'usage que le chef plaçât les vergers de cocotiers sous interdit jusqu'à ce que les noix fussent mûres. La « crainte des dieux » aidait à supporter la régie, sans compter que celui qui était tenté de l'enfreindre savait qu'on pouvait le dépouiller de ses biens, piller son jardin ou même prendre sa vie. À Tikopia, la population est répartie en quatre fractions ayant chacune son chef et son district. Le chef a le pouvoir de jeter le tabou sur une localité particulière pour permettre aux cocotiers d'atteindre une certaine dimension avant d'être dépouillés de leurs fruits. À Tongatabu, si l'on en croit le capitaine Cook, le fonctionnaire spécial « qui présidait au tabou » inspectait tous les produits de l'île, prenant soin que chacun cultivât sa part et prescrivant ce qu'on pouvait manger ou non : « Cette sage régulation a pour effet de les mettre à l'abri de la famine ; une quantité suffisante de sol est employée pour constituer des provisions, et chaque article ainsi obtenu est mis à l'abri d'un gaspillage inutile. » Dans les îles Marquises, lorsque la quantité de fruits à pain d'un district baissait sérieusement, le chef pouvait jeter le tabou sur les arbres pour une durée allant jusqu'à deux mois, afin de leur permettre de retrouver leur vigueur. Si c'était le poisson qui se raréfiait, il pouvait mettre un tabou sur une partie de la baie, de sorte que le poisson pût frayer en liberté [16]. Dans les îles Mortlock, lorsque le fruit à pain est bon à manger, le chef met un tabou sur les noix de coco pendant trois ou quatre mois, de manière à assurer une provision suffisante de vieilles noix. La pêche peut également faire l'objet d'une prohibition générale ou n'être permise qu'à certaines personnes afin de maintenir les réserves.

Ces tabous collectifs ont pour effet pratique de sauvegarder les plantes et les animaux intéressant plus particulièrement la subsistance du groupe. On permet aux récoltes d'arriver à maturité, aux fruits de mûrir, aux animaux terrestres et aux poissons de se multiplier et de se développer. Ces tabous ne contribuent pas peu à réfréner l'égoïsme individuel au profit de l'ensemble du groupe et aussi du sentiment de l'obligation sociale.

La magie est parfois employée par la communauté ou par une personne dans l'intérêt supposé de celle-ci, pour découvrir punir ceux qui ont violé les coutumes tribales ayant force de loi ou qui ont eu une autre forme de conduite antisociale.

Chez les Arunta, le mari dont la femme s'est enfuie et est hors d'atteinte a le droit de la punir en recourant à la sorcellerie. Lui et ses amis du groupe local se donnent rendez-vous dans un endroit écarté ; là, un homme exercé à la magie dessine sur le sol une grossière représentation de la femme étendue sur le dos. Pendant ce temps, les hommes chantent en sourdine une exhortation à arungquiltha (puissance magique mauvaise) pour lui demander d'entrer dans son corps et d'en dessécher la graisse. Ils enfoncent, en outre, des lances miniatures, préalablement « enchantées », dans un morceau d'écorce verte qui représente la partie spirituelle de la femme. L'écorce transpercée est alors jetée dans la direction où la femme est censée se trouver. Tôt ou tard sa graisse se dessèche, elle meurt, et sa forme spirituelle apparaît dans le ciel sous forme d'étoile filante. Dans le territoire nord de l'Australie, nombre de gens infligent une punition à l'homme qui a commis un inceste en « chantant » la magie contre lui. La formule employée est, naturellement, traditionnelle. Il n'existe aucun remède pour la maladie qui en résulte, tout d'abord, parce que cette magie verbale n'implique pas l'insertion, dans la victime, d'un objet maléfique qu'un homme-médecine pourrait extraire, et ensuite parce que bien peu d'indigènes ont la force mentale voulue pour résister au verdict et au châtiment sociaux, surtout quand ils s'expriment sous la forme d'une procédure magique bien connue et grandement redoutée.

La tribu papoue des Kwoma attribue à la sorcellerie l'origine de toute maladie grave. Quelqu'un tombe-t-il malade, les femmes du hameau se rendent à la maison commune et proclament à grand accompagnement de gongs un message menaçant ainsi conçu : « Cessez toute sorcellerie. Un de nos proches est malade, quiconque continuera à pratiquer la sorcellerie en répondra devant nous, les hommes du hameau. » Si, après cela, le malade ne va pas mieux, les hommes font appel à une cour spéciale pour établir l'identité du sorcier (J. W. M. Whiting).

Les indigènes de Guadalcanal ont une incantation pour la jeune fille qui va se faire prostituée. La prostitution, il faut le dire, est très rare dans l'île, mais la jeune fille dont les actes ont déjà donné prise au scandale est contrainte d'adopter la profession. L'incantation affirme sans détours que la jeune fille est déjà une prostituée. « Elle court toujours après les hommes... Elle n'a pas de pudeur » ; telles sont les paroles qu'on prononce sur certains objets placés sur le sol au-dessous de son lit. Ces objets comprennent une botte de feuilles, des capsules épineuses et des bandes d'écorce les unes épineuses et les autres blanches et lisses. Les feuilles sont de grain très rugueux ou en tout cas de nature à occasionner une forte piqûre. Elles auront pour effet de faire circuler la jeune fille à la recherche des hommes au lieu de demeurer chez elle. Les capsules épineuses et l'écorce à piquants lui feront désirer que les hommes s'accrochent à sa pensée, tandis que l'écorce blanche donnera beauté à sa peau. Lorsque l'officiant a achevé son incantation, il crache sur tous les objets et court dans tous les sens, pour imiter la manière qu'elle aura de courir après ses amants. Pour finir, il étend une natte au-dessus des feuilles. Lorsque la jeune fille aura dormi quelques nuits dessus, elle acceptera sans rechigner le sort de la prostituée.

Dans les îles Fidji, lorsqu'on avait de fortes preuves contre un individu soupçonné de mal faire mais qui refusait d'avouer, le chef envoyait chercher une écharpe « pour attraper l'âme du chenapan ». La menace du chevalet n'aurait, paraît-il, pas été plus efficace.

Le coupable n'avait pas plus tôt vu, ou même entendu mentionner, l'écharpe qu'il passait aux aveux. Dans le cas contraire, on agitait l'écharpe au-dessus de sa tête jusqu'à ce qu'elle eût pris son âme ; on l'y enveloppait et on la clouait à l'extrémité du canot du chef. Privé de son âme, le coupable languissait et mourait.

Les Angami Naga célèbrent quelquefois « une sorte d'Office des Menaces » pour maudire un membre de la communauté qui l'a gravement offensée. Le Kemovo, le fonctionnaire du village qui dirige toutes les cérémonies publiques, paraît devant le clan assemblé et annonce qu'un tel ou un tel s'est rendu coupable de telle action. Le peuple répond : « Qu'il meure ! Qu'il meure ! » La malédiction est très puissante, mais, pour la renforcer encore, on prend une branche de feuilles vertes qui représente le coupable, et chacun jette des lances sur l'objet en exprimant le désir qu'il soit tué. La branche se dessèche, les feuilles vertes se fanent, et l'homme meurt. La cérémonie passe pour porter son effet alors même que le nom du coupable est inconnu [17].

Chez les Balamba, lorsqu'un homme meurt, il est très fréquent que ses proches décident de faire retomber la faute de sa mort sur un individu qui est un fardeau pour la communauté en raison de son grand âge ou de son impopularité. Moyen commode de se débarrasser de l'indésirable avec l'assentiment de tous.

Les Nyakyusa, qui forment un groupe important de tribus du Tanganyika méridional, ont élaboré la notion de la « respiration des hommes » ;ils appellent ainsi l'opinion publique d'un groupe entier, que ce soit un village ou une réunion de villages soumis à un chef. La « respiration des hommes a pour effet occulte d'ensorceler quiconque devient impopulaire pour motif de morgue ou d'avarice ou offense la moralité établie. C'est ainsi qu'elle garantit le respect de la femme et la fuite de l'inceste. Elle assure de même le bon accomplissement des cérémonies tribales. Un homme, par exemple, néglige-t-il de tuer du bétail ou de fournir de la bière pour une cérémonie, alors qu'il devrait le faire, la respiration des compagnons qui auraient mangé de son bétail et bu de sa bière vendra ses enfants ou son bétail malades. La respiration du peuple met en outre, un frein efficace à la puissance du chef. Lorsque celui-ci en abuse de manière à ne s'aliéner qu'un de ses villages, il essaie d'échapper à la maladie en cherchant refuge dans un autre, mais, s'il indispose tout son peuple, il n'a plus qu'à se résigner à la mort. Un chef connu de l'auteur que nous utilisons ici (G. Wilson) n'osait pas hasarder un jugement lors d'une contestation entre deux de ses villages, tant il redoutait les conséquences de la sorcellerie vengeresse de la partie perdante.

Chez les Agni de la Côte d'Ivoire, ceux qui meurent pour sorcellerie sont le plus souvent des vieilles femmes qui ne sont plus bonnes à rien, des grincheux insupportables, des gens obstinés et réfractaires enfin du pauvre monde sans amis ou proches influents. Chez les Agni, comme chez d'autres populations de l'Afrique occidentale, il semble bien que les accusations de sorcellerie reflètent un désir inconscient de débarrasser [308] la société des membres qui, pour une raison ou pour une autre, sont devenus un poids mort.

Les Eskimos administrent quelquefois une forme expéditive de justice à ceux qui se sont rendus antipathiques. On rapporte le cas d'un angakok des Eskimos polaires qui était mauvais camarade et froissait ses compagnons de mille façons. Il était surtout un invétéré menteur dans les affaires de chasse. On décida finalement de s'en débarrasser : il fut tué par deux des meilleurs membres de la tribu, et l'un des meurtriers épousa sa femme. Un angakok des Eskimos de la baie d'Hudson découvrit qu'un de ses confrères était devenu sorcier et avait souhaité la mort d'un grand nombre de personnes. Après avoir examiné son cas, on résolut de le mettre à mort. Un jour qu'il venait de faire un trou dans la glace d'un étang et se penchait pour enlever les morceaux de glace, un vieillard le poignarda dans le dos : « Ce haut fait lui valut les remerciements de toute la communauté ».

La magie occupe une grande place dans l'activité guerrière des primitifs. Les prédictions du magicien décident de la déclaration de la guerre et de la conduite des hostilités. Ses opérations magiques défendent la tribu contre tout assaut et sèment la destruction ou la mort parmi les ennemis. Avant le départ des guerriers pour la gloire ou la mort, il lui appartient souvent de leur conférer vigueur et vaillance et même parfois de les rendre invulnérables. Dans la guerre des primitifs, l'issue victorieuse ou la défaite passe souvent pour dépendre autant de l'activité du magicien que de celle du chef de guerre.

Les Kiwai (Papouasie) attachent une grande importance à la préparation guerrière des jeunes gens, surtout lorsqu'ils n'ont pas encore de mort humaine à leur actif. L'une des médecines qu'on leur administre à cette intention se compose de petits bouts des yeux, des serres, du bec et de la langue d'un grand faucon d'une espèce déterminée. Les yeux les aident à découvrir leur ennemi, les bouts de serres et de bec à le saisir. La langue symbolise l'ardeur dans la bataille parce que l'animal engagé dans une lutte à mort laisse pendre sa langue. Lorsqu'un ennemi a été tué, les indigènes découpent parfois un morceau de la peau au-dessus de l'œil et obligent le jeune homme à l'avaler. Le front de l'homme qui est aussi la partie la plus avancée de son corps dans l'élan du combat possède le même symbolisme que la langue d'aigle. Il est extrêmement souhaitable que le jeune guerrier mange un morceau des organes sexuels d'un ennemi, homme et femme, ce qui lui donnera [309] pouvoir de tuer de nombreuses personnes des deux sexes. Toute, cette médecine de guerre est particulièrement puissante, et ses effets sont de longue durée.

Dans les îles Trobriand, la guerre entre tribus est menée avec la plus grande courtoisie, puisque les indigènes fuient les coups de main nocturnes et n'essaient jamais de tuer leurs ennemis en traîtrise ou par ruse. Le combat a lieu dans une arène circulaire ménagée pour la circonstance dans la brousse. Les guerriers se tiennent à quelque trente ou cinquante mètres les uns des autres et se lancent leurs flèches, tandis que femmes et enfants observent le déroulement de la bataille de positions situées à l'arrière. Avant d'engager le combat, un magicien versé dans la magie de la guerre prononce des incantations sur les boucliers pour leur conférer le pouvoir de parer les javelots et crache du jus de gingembre sur les corps des combattants pour leur donner force, vaillance et endurance. Il accomplit aussi ses rites sur l'arène du combat ; si ses rites sont plus puissants que ceux du magicien d'en face, ils ont pour effet de mettre l'ennemi en fuite. En sus de cette magie guerrière officielle exercée par un spécialiste au profit de la communauté, chacun ‑ ou peu s'en faut ‑ connaît quelques incantations pour son usage personnel, qu'il prononce sur son bouclier et sa lance. Les Trobriandais sont absolument convaincus qu'il n'y a pas de victoire possible sans recours préalable à la magie.

Lorsque les belliqueux Maori marchaient contre une forteresse ennemie, ils s'arrêtaient pour allumer un feu sur lequel le tohunga prononçait certaines incantations. Celles-ci avaient pour effet de faire tomber dans les flammes les âmes des ennemis, qui y mouraient misérablement. Il arrivait aussi que les contre-incantations des assiégés fussent plus puissantes que celles des assiégeants : ceux-ci n'avaient alors qu'à s'en retourner bredouille. Le tohunga pouvait recourir à d'autres artifices magiques pour vaincre l'ennemi. L'un d'eux consistait à prendre une sacoche ou une corbeille contenant une nourriture sacrée, à la tenir près du feu et, après avoir ouvert la sacoche, à en diriger l'ouverture dans la direction des guerriers ennemis. La récitation d'une incantation appropriée attirait leurs âmes dans la sacoche, que l'on refermait ensuite, tout en prononçant une autre incantation. L'opération terminée, le tohunga n'avait plus qu'à réciter une dernière formule pour anéantir ces âmes.

Avant de partir en guerre, les Basuto coupent une patte de devant à un taureau vivant, en écorchent la chair qu'ils oignent d'une médecine et la donnent à manger aux guerriers. Ils les aspergent, en outre, avec le sang de l'animal. Puis le dépisteur de sorciers leur fait des incisions et introduit dans la blessure une poudre faite avec le sang du taureau. Cette triple opération ‑ consommation de la chair, aspersion avec le sang et inoculation ‑ a pour effet de communiquer aux guerriers « la vigueur et le courage » du taureau.

Avant la bataille, les guerriers Baronga (groupe de la tribu Bathonga) étaient aspergés avec une médecine parle médecin chef de l'armée. Celui qui avait subi ce traitement ne doutait plus que les balles dévieraient pour l'éviter ou tout au moins s'aplatiraient contre son corps et tomberaient à terre sans effet. La médecine ne perdait son efficacité que lorsqu'il tournait le dos à l'ennemi ;alors les balles le traversaient. Chez les Bankuna, un des clans de la tribu, l'aspersion était confiée à une vieille femme qui n'avait plus eu commerce sexuel depuis longtemps. L'aspersion une fois faite, « les sagaies perdaient leur force, les armes des hommes étaient frappées de cécité, et les armes féminines seules continuaient de voir ».

Il y avait, il y a de cela longtemps, un grand magicien Akikuyuqui connaissait le secret d'une médecine permettant à sa tribu de repousser une invasion des Masaï. Elle était composée d'un morceau de vêtement et d'une vieille sandale hors d'état recueillis secrètement dans un village abandonné des Masaï. La médecine était mise dans une marmite avec un morceau de fer reçu d'un forgeron, et on la portait alors sur le chemin que l'ennemi empruntait d'ordinaire pour attaquer. Un autre charme puissant utilisé à la même fin avait été donné au magicien par le grand dieu Ngai. Chez les Banyoro de l'Ouganda, lorsqu'un ennemi s'approchait, l'homme-médecine mutilait ou tuait une vache, une brebis ou un chien aveugles et abandonnait l'animal sur la route par laquelle l'ennemi arrivait. L'ennemi était alors frappé de cécité et la victoire n'était plus qu'une formalité. Un chef important des Dinka du Soudan anglo-égyptien ne pratique pas la magie en règle générale ; aussi bien le grand dieu de la tribu est-il d'ordinaire docile à ses requêtes. Toutefois, lorsqu'un coup de main est en préparation, il prend une pierre qu'il roule dans ses mains ; il trouble ainsi l'orientation de l'ennemi. La pierre est ensuite enterrée dans le sol, ce qui a pour effet de faire rester l'ennemi chez lui.

La danse guerrière des Jivaro remplit les participants de force, de courage et de confiance avant le combat et les met à l'abri des blessures ou de la mort. En même temps, elle berce l'ennemi d'une illusion de sécurité et rend possible une attaque par surprise. Sans danse, aucune expédition guerrière n'aurait d'issue favorable. Les Jivaro ont également un chant spécial que les guerriers chantent avant de se mettre en route et qui leur assure d'avance la victoire.

Les Omaha avaient certains chants, composés et chantés exclusivement par des femmes, qui passaient pour communiquer le courage et une puissance de combat accrue au guerrier absent. Lorsqu'un homme était parti à la guerre, les femmes, surtout celles de la classe pauvre, se tenaient devant sa tente et chantaient un ou plusieurs de ces chants. En retour de ce service, la femme du combattant leur faisait des cadeaux. La coutume était également en vigueur chez les Ponca et les Osage.

Les Cheyenne avaient reçu de leurs lointains héros culturels des flèches et un chapeau sacré d'une vertu magique considérable en cas de guerre. Lorsqu'une autre tribu leur avait causé un grave dommage, tout le camp se mettait en route, hommes, femmes et enfants à la rencontre de l'ennemi, en prenant avec soi les flèches et le chapeau. On ne les emportait jamais pour de petites expéditions. Juste avant d'engager le combat, le gardien des flèches mettait dans sa bouche un morceau de la racine qui était toujours liée aux flèches, la mâchait menue et la crachait dans la direction de l'ennemi pour le rendre aveugle. Puis, saisissant les flèches, il les dirigeait vers l'ennemi d'abord à hauteur de ses pieds, puis de ses chevilles à ses cuisses, de son cœur et, pour finir, de sa tête. Cette démonstration achevée, deux guerriers coiffés l'un du chapeau sacré, l'autre portant les flèches, fondaient dans la direction de l'adversaire sur des chevaux rapides et exécutaient des mouvements destinés à le troubler et à l'effrayer. L'omission de ces cérémonies enlevait aux flèches leur vertu préservatrice et entraînait l'échec de la campagne.

L'une des multiples fonctions du grand homme-médecine d'un village Maïdu (Californie du Nord) consistait à infliger la maladie et la mort au village ennemi. Pour cela il se portait dans le voisinage de l'ennemi après s'être muni de certaines racines et de sa pèlerine sacrée. Il repérait un endroit d'où le vent soufflait vers le village visé et faisait un feu en mettant des charbons rouges sous les racines. Lorsque la fumée s'élevait, il la soufflait dans la direction du village condamné en disant : « De l'autre côté, de l'autre côté, pas par ici ! De l'autre côté ! Ne recule pas de ce côté ! Nous sommes bons. Rends ces gens malades. Tue-les, ce sont de méchantes gens. » Il retournait alors à la maison de danse, jeûnait pendant plusieurs jours en implorant les esprits de semer la maladie et la mort sur l'autre village tout en protégeant le sien. Les Hupa de la Californie du Nord, qui usaient largement de la magie pour la guerre comme pour toutes leurs affaires importantes, avaient des chants pour plonger l'ennemi dans un profond sommeil lorsqu'ils projetaient une attaque de nuit. Chez les Haïda des îles de la Reine Charlotte, un chaman accompagnait toutes les expéditions guerrières. Il lui incombait de découvrir le temps propice au lancement de l'attaque et surtout de combattre et tuer les âmes des ennemis. Les Haïda étaient convaincus que, l'âme une fois tuée, la mort du corps était acquise.

Le magicien, dans l'exercice de ses fonctions officielles, est souvent chargé des rites destinés à détourner de la communauté les assauts des démons, les sortilèges et la maladie. Les Bamangwato, une tribu Bechuana, comptent pour cela sur de puissantes médecines confectionnées avec le concours des « sagesses réunies » du médecin en chef et de tous ses assistants. Les médecines sont portées en dehors de la localité et déposées sur tous les chemins qui y mènent. On doit les renouveler tous les ans. Le village Bathonga est entouré d'une clôture non pas contre les ennemis humains ‑ dans le cas d'une attaque de ce genre, le seul remède est une réplique immédiate ‑ mais contre les sorciers, les redoutables baloyi. La clôture, l'entrée principale et le seuil de la hutte du chef sont tous passés aux médecines magiques, d'abord lors de leur construction mais aussi dans la suite : de temps à autre, un magicien « ranime » les drogues en brûlant une poudre sur la route qui conduit au village. La fumée écarte les sorciers. Elle a des effets merveilleux : si l'un de ces sorciers entre dans une hutte, il (homme ou femme) apparaît brusquement tout nu, paraissant rêver, ne voyant rien et ne connaissant rien ; alors le sorcier (ou la sorcière) rentre chez lui. Lorsque leur bétail était victime d'une épidémie, les Bahima (tribu de l'Ouganda) avaient coutume de faire passer, au moyen d'un rite, la maladie dans un membre du troupeau. Le magicien alors tuait l'animal et aspergeait de son sang tous les autres. Toute la population du kraal subissait la même lustration. À la fin de la cérémonie, chaque assistant sautait par-dessus la carcasse de l'animal, et on faisait passer dessus tous les autres animaux. Les Bullom et les Timné de la Sierra Leone se servent de simples charmes appelés « gris-gris » pour protéger leurs établissements. Quelques chiffons attachés à un piquet et flottant au vent, une hache fixée au tronc d'un arbre, une vieille marmite placée sur un pieu, un vieux plat d'étain placé sur le sol suffisent à empêcher [313] les incursions des mauvais esprits ou des sorciers. C'est une faute grave d'enlever ou même simplement de toucher ces objets. Lorsqu'une épidémie sévit aux abords d'un village des Shérenté (tribu brésilienne), un homme-médecine peut la retenir à distance en liant ensemble deux bâtons de boa et en les plaçant en travers de tous les chemins qui conduisent au village. Un bon médecin peut aussi prendre le mal dans ses mains et l'emporter loin vers l'ouest, à moins qu'il ne le couvre avec une coupe faite dans une calebasse ou encore le rende inoffensif en soufflant dessus. Lorsqu'un village Papago est aux prises avec une épidémie, l'homme-médecine fait le tour des maisons en tenant une branche de cholla cependant que les hommes chantent. Après l'avoir portée dans tous les coins du village, il l'emporte vers le nord, la direction du mal, et la brûle. Le cholla est le cactus le plus épineux connu des Papago, d'où leur croyance qu'une de ses branches ne saurait manquer de saisir et de retenir toute mauvaise influence du voisinage. Chez les Ojibwa du Wisconsin, un homme ayant reçu des pouvoirs importants au cours d'un rêve de jeûne est parfois averti en songe par son esprit tutélaire qu'une épidémie est sur le point de fondre sur la communauté. Il rassemble alors la population, lui fait part de ce qui lui a été communiqué et dédie aux esprits la nourriture et le tabac que les gens ont apportés avec eux. Dans l'intervalle, on fabrique une petite figure humaine avec de la paille ou du foin et on l'habille en homme. Au signal du rêveur, les hommes se mettent à décharger leurs fusils dessus, puis les femmes et les enfants se précipitent pour frapper dessus, la couper et la mettre en morceaux. On fait un tas avec les restes et on y met le feu.

Le champ de la magie publique englobe donc tous les rites destinés à manier et diriger les forces naturelles suivant le bien commun ; les rites qui pourvoient aux besoins essentiels de la subsistance ; ceux qui visent à la conservation des biens et des ressources de la collectivité ; ceux qui concernent les ennemis intérieurs et extérieurs de la communauté ; enfin, ceux qui ont pour objet de la garder des puissances du mal. Dans la société primitive, les heures cruciales de la vie individuelle ‑ naissance, puberté, mariage et mort ‑ exigent eux aussi souvent la célébration de rites magiques auxquels prend part le groupe social ou son représentant autorisé.



[1]     Les Valman des environs de Berlinhafen (précédemment Nouvelle-Guinée allemande) croient pareillement que toute pluie excessive qui détruit leurs plantations ne peut être due qu'à la malveillance des tribus voisines. Les indigènes de Bilibili passent pour souffler le vent par la bouche. En période de tempête, les Bogadjim du continent disent : « Les Bilibili s'amusent de nouveau à souffler. »

[2]    Dans l'île de San Cristoval (Salomon) on raconte l'histoire d'un célèbre ancêtre du clan Mwara qui, surpris par la nuit, au cours d'un voyage, attrapa le soleil au lasso ; et « de nos jours encore les hommes du clan Mwara et d'autres aussi font de même (ils empêchent le soleil de se coucher) en faisant un nœud avec une feuille de tea autour d'un arbre du bord de la route ». Si le soleil est sur le point de se coucher, le voyageur fidjien surpris par le soir fait signe d'appeler l'astre, prend un roseau qu'il noue et tient fermement jusqu'à ce qu'il soit parvenu à destination. Le jour se prolongera tant qu'il gardera en main le roseau noué, mais dès qu'il l'aura jeté la nuit tombera. Cette technique d'arrêt du soleil se retrouve chez de nombreux autres peuples.

[3]    Le magicien du clan détient aussi le pouvoir de produire une famine ou une sécheresse, mais il ne se sert de ces pouvoirs nuisibles que lorsque son groupe est en état de guerre avec un autre clan.

[4]    Les incantations accompagnant les doiom avaient aussi le pouvoir d'amener la pluie. Au cours de la visite de Haddon à Mer, en 1898, un faiseur de pluie très célèbre de l'île se mit à réciter à John Bruce quelques-unes de ces puissantes formules. Il n'avait pas plus tôt commencé qu'une courte averse se produisit, alors que la nuit était parfaitement claire. « Le lendemain matin, tout le monde savait dans l'île pourquoi cette averse était tombée. »

[5]    Les Bechuana disaient que les mânes des ancêtres retenaient la pluie parce que le chef ou ses sujets avaient négligé les sacrifices ou autres devoirs de vénération d'usage en leur honneur. Il était donc nécessaire de les obliger par voie magique à faire tomber la pluie. Pour leur dérober la contrainte employée contre eux, on faisait venir le faiseur de pluie en cachette et la nuit.

[6]    Dans une autre occasion, arriva à la station un indigène d'une tribu qui avait le quasi-monopole de faire le vent. Il désirait épouser une jeune fille de l'endroit, mais celle-ci refusa et lui dit de rentrer chez lui. Il s'en alla en menaçant d'envoyer une tempête qui détruirait la station. « La tempête se produisit ; la maison tint bon, mais l'écurie et le magasin eurent leur toiture enlevée. Je priai mon avenante négresse de bien vouloir à l'avenir éviter des galants aussi rancuniers. » (K.L. Parker.)

[7]    Un anthropologiste de l'université d'Adélaïde a décrit les cérémonies de la production de la pluie dans la tribu peu connue des Pitjendadjara qui occupe le Mann Range à la frontière de l'Australie du Sud et de l'Australie centrale. Ces cérémonies sont interdites aux femmes et aux jeunes gens non initiés ; elles sont centrées autour du ringili, un fragment d'une coquille nacrée provenant de la côte nord-ouest de l'Australie et ayant traversé le continent de main en main et de tribu en tribu. Les aborigènes croient que le ringili contient « l'essence » de l'eau et que les cérémonies et les chants qu'ils exécutent libèrent cette essence, la projettent dans le ciel où elle forme de gros nuages qui tombent en pluie. La cérémonie décrite par notre témoin eut lieu en août, en plein milieu d'une longue période de sécheresse et trois mois environ avant l'époque des précipitations normales (fin novembre). Le magicien célébrant promit une pluie dans le délai de trois ou cinq jours. La pluie tomba effectivement le quatrième jour et suffisamment pour laisser de l'eau dans les trous de rocher (C. P. Mountford).

[8]    Les chefs Bari, qui sont les grands faiseurs de pluie, bâtissent toujours leurs villages sur le versant d'une colline assez élevée : ils savent sûrement que les montagnes attirent les nuages. Sollicité de faire la pluie pour un village, le chef choisit un jour où les nuages sont visibles et où le vent est favorable.

[9]    Quelques jours après qu'un faiseur de pluie eut été banni pour insuccès, la pluie tomba à torrents. Le peuple le rappela aussitôt et le réhabilita.

[10]   Suivant le Père Zuure, chez les Barundi, le faiseur de pluie malchanceux résigne parfois spontanément son office. Il offre au chef, aux juges et aux jeunes gens des cruches de bière pour les dédommager et jure solennellement de ne plus jamais s'occuper de la pluie. On croit que, s'il recommençait, il serait frappé de la foudre.

[11]    Les intichiuma, on l'a vu, reposent sur la croyance à la « préexistence des esprits » . Les rites doivent être célébrés, les lieux sacrés être entretenus pour abriter les esprits, sinon il y aura séparation entre l'homme et la nature, et ni l'homme ni la nature ne seront assurés de vivre.

            Chez les Arunta, ces rites sont aussi célébrés par les groupes totémiques du soleil, de l'étoile du soir et de la pierre ; chez les Unmatjera, par ceux qui ont pour totem les ténèbres (quinnia). Dans certaines des tribus centrales, l'intichiuma sert aussi à la multiplication magique des mouches et des moustiques. Dans les tribus de la Division Kimberley (Australie occidentale), on multiplie de cette façon, en outre, les poux et les serpents. Certains aborigènes affirment que ces animaux nuisibles peuvent être utilisés contre les ennemis. La multiplication d'animaux sans intérêt économique ou nuisibles pourrait bien s'expliquer par le désir de perpétuer l'existence de phénomènes naturels du milieu « tels que se les représente » l'indigène. En revanche, lorsque les moustiques deviennent par trop abondants chez les Waduman du territoire Nord, les membres ayant pour totem le moustique célèbrent une cérémonie pour les chasser. Chaque participant porte un moustique représenté à l'avant et à l'arrière de sa ceinture. Il danse tout en serrant les poings et en agitant les bras vers le haut et le bas et en chantant d'une voix puissante. Cette cérémonie est censée détruire les moustiques.

[12]   Dans les tribus Kimberley, les femmes assistaient souvent aux cérémonies d'accroissement du poisson, des ignames, du miel sauvage, des fruits, pratiquement de presque tous les fruits dont leur incombait la cueillette. Dans d'autres tribus d'Australie occidentale, la célébration des cérémonies était réservée aux femmes.

[13]   Les Trobriandais ont aussi une magie privée du jardinage qui consiste en certaines formules de propriété privée. Elles sont mises en œuvre soit par le possesseur, soit par un expert en échange d'une rémunération. Toutefois, cette sorte de magie paraît ne tenir qu'une place secondaire, sans doute parce que l'on a le sentiment que les formules publiques suffisent. En outre, dans une communauté où le jardinage représente une activité extrêmement importante, il serait dangereux de laisser soutenir à l'heureux détenteur que sa magie privée produit des effets insurpassables.

[14]   La maison commune une fois terminée, on place différents objets sous le pilier central, notamment des sourcils, des ongles et des langues d'ennemis tués. Lorsque les hommes partent pour la guerre, les sourcils leur indiquent la direction de l'ennemi, les ongles les aident à se saisir de l'ennemi, et les langues signifient les cris de l'ennemi mourant.

[15]   Les Trobriandais ont aussi une magie protectrice pour détourner le voleur de fruits ou de noix en train de mûrir et trop éloignés du village pour pouvoir être surveillés. Le magicien traite un petit morceau d'une substance déterminée qu'il place sur un bâton près de l'arbre ou sur celui-ci, puis il récite une incantation. Quiconque touchera le fruit sera frappé de maladie. Parfois on invite un esprit du bois à prendre demeure dans le bâton et la substance pour veiller au fruit. C'est la seule forme de magie trobriandaise où intervienne un agent spirituel.

[16]   Les habitants des îles Marquises ont une fermeture régulière pour la pêche à la bonite.

[17]   Ces Naga observent parfois un rite public (kenna ou penna) qui a pour effet de rendre gravement malade la personne nommément visée ou même de la faire mourir.

 

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