Le rôle de la magie

La magie, blanche ou noire, bienfaisante ou malfaisante, se présente comme un bloc fruste et hétérogène de croyances et de pratiques qui ont en commun leur caractère traditionnel et leur absence de contrôle expérimental. Elle n'a d'autre logique que celle de possibilités conjecturales, toujours impossibles à vérifier. L'efficacité de l'opération magique, en dehors du cas de pure coïncidence, s'explique par les lois de la suggestion renforcées par le savoir réel et variable du sorcier. La magie ne peut être que stérile ; c'est dire qu'elle n'est pour nous qu'une pseudo-science, comme toutes les autres croyances et pratiques qu'une connaissance plus poussée de la causalité a fini par exorciser.

À ce titre, la magie appartient à un domaine où le phénomène semble souvent dépendre d'un pur hasard et dans lequel les moyens pratiques de l'homme ‑ ses techniques ‑ ne sont jamais assurés de succès. La magie offre à l'homme une méthode pour affronter des forces et des phénomènes qui semblent réfractaires à toute autre forme de contrôle ou qui passent pour renfermer un facteur de danger mystique à expulser ou à paralyser. C'est ainsi que la magie s'occupera surtout d'activités telles que la chasse, la pêche, le jardinage (« la culture à la houe »), l'élevage du bétail et l'art de la navigation, alors qu'on mobilisera rarement des rites magiques pour des occupations ordinaires comme la cueillette, la production du feu, la fabrication d'outils, la construction de maisons, dont l'exercice est considéré à la mesure de la capacité humaine. Un système de magie peut prendre de grandes proportions et pénétrer profondément les assises sociales, mais il ne constitue jamais qu'un surcroît par rapport aux habitudes de la vie quotidienne.

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Les femmes des tribus de Kimberley (Ouest australien) ne font appel à la magie ni pour l'approvisionnement courant ni pour les tâches ordinaires de la vie domestique. Dans les îles Trobriand, la méthode la plus sûre de pêche ‑ par emploi de poison ‑ n'a pas de magie alors que la pêche à la seine dans le lagon (très capricieuse) et la pêche dangereuse au requin en pleine mer ne vont pas sans rites magiques, qui sont, dans le [453] dernier cas, publics. Les petits canots utilisés pour se déplacer dans les lagons ou les estuaires de rivières ne réclament pas de magie, mais les grands bateaux réservés aux expéditions de haute mer demandent leur sécurité et leur vitesse à des rites magiques. Les techniques de la fabrication industrielle se passent pareillement de la magie, sauf parfois à lui demander inspiration pour la sculpture artistique. Dans l'île Dobu, où il n'est de succès dans l'existence que par la magie, les formules utilisées pour procurer la grossesse sont « le seul cas isolé » où l'on recourt à la magie pour obtenir un effet pouvant aussi, de l'avis commun, s'obtenir naturellement. Les Azandé du Soudan anglo-égyptien n'ont pas de médecines pour la croissance d'un grand nombre de plantes ; ils observent, à propos de certaines d'entre elles, que « leur médecine est exclusivement dans la terre ». Certains métiers non plus n'ont pas de magie, qu'il s'agisse de la fabrication des boucliers, des paniers, des marmites, des tambours ou de la construction et de la couverture de la hutte.

La magie noire semble présenter, dans une certaine mesure, une utilité sociale étendue et indéniable. Le magicien acquiert, de la confiance dans l'heureuse issue de ses entreprises, et la confiance est un précieux facteur lorsque, au lieu d'éliminer l'effort, elle l'intensifie. Dans un milieu aussi ingrat que celui de Mala (îles Salomon), où l'humidité chaude du climat pourrit rapidement le bois de charpente et où le mauvais temps concourt avec les insectes à endommager les récoltes, la certitude de pouvoir surmonter ces obstacles grâce à des rites magiques contribue à mettre les choses au point et à donner un peu d'énergie à une population notoirement paresseuse et imprévoyante. Chez les Bakgatla du Bechuanaland, une tribu à la fois pastorale et agricole, qu'une sécheresse persistante fasse périr le bétail par manque d'eau et de fourrage ou qu'une épidémie décime le bétail, l'indigène demande à la magie son concours pour venir à bout de la calamité et retrouver des raisons d'espérer. Il n'en va pas autrement pour les maux, qui ne sont pas moins terribles pour être souvent imaginaires, qui assiègent le monde suivant la pensée primitive. Si l'on n'y voit pas assez clair, on peut s'informer en s'adressant à la divination sous ses nombreuses formes et prendre en conséquence les moyens d'y parer ou de les paralyser. Si, au contraire, on les connaît, on a des médecines à porté pour s'en protéger. Le magicien Vai (Libéria) a mainte façon de « calmer l'âme inquiète et de rendre la paix à celui qui est assiégé de toutes parts par des esprits pervers et invisibles ». (G. W. Ellis.) Il est presque impossible,, si l'on en croit un connaisseur des tribus guyanaises, « d'exagérer le sentiment terrible de danger constant et inévitable dans lequel l'Indien vivrait s'il n'avait foi au pouvoir protecteur du peaiman ». (E. F. un Thurm.)

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La magie blanche fournit à la société primitive un principe appréciable d'organisation. On a vu plus haut que le « bon » homme-médecine, le « bon » chaman, ajoute souvent à ses fonctions strictement magiques et à son activité de pourfendeur de sorciers, un rôle de premier plan dans la vie pacifique ou guerrière du groupe. Quand il n'a pas le titre de chef, il est d'ordinaire le bras droit du chef et, plus d'une fois, le soutien le plus efficace du trône. D'une manière générale, il est le gardien de confiance des lois sociales et des tabous, le champion de ce qui a été éprouvé par le temps, le défenseur énergique du mode de vie traditionnel. Il sera naturellement l'âme de la résistance à l'activité des missionnaires et aux idées ou usages modernes contractés au contact des Européens. Le dépisteur de sorciers des Bomvana (colonie du Cap) contribue à maintenir les coutumes tribales ; il détient le pouvoir redoutable d'accuser de sorcellerie ceux qui affichent une attitude moderniste et d'emporter le plus souvent un verdict de culpabilité. Pour des raisons sérieuses, il pourra sanctionner l'abandon de certaines observances consacrées par le temps. Son influence est telle que la population admet aussitôt la nécessité et l'utilité du changement ordonné. Le magicien des tribus Bari du Soudan anglo-égyptien est sans conteste un facteur important de cohésion sociale. Maintes cérémonies où il joue un rôle de premier plan, outre qu'elles inspirent la confiance, contribuent à assurer l'unité de la famille et des groupes sociaux plus étendus. Le magicien Bakongo assure dans une large mesure la continuité de la vie indigène. S'il échoue à guérir un client, il mettra son échec au compte d'une violation de tabou ou d'une infraction à une « coutume locale ».

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Nous savons déjà que la croyance à la magie noire peut avoir, sa part dans la répression des attitudes et des activités anti-sociales. L'emploi de la sorcellerie pour défendre la propriété, collective aussi bien que privée, offre un nouvel exemple d'une pratique nuisible pour les victimes, mais inspirée par des fins sociales incontestablement saines.

Les magiciens forment la seule classe des cultures inférieures qui unisse à des loisirs des connaissances supérieures. Ils ont le moyen, par suite, de consacrer leur temps et leurs dons à des recherches qui ont parfois abouti à des acquisitions nouvelles. Le magicien atmosphérique devient parfois une sorte de météorologiste ; un autre magicien étudiera les aspects changeants du ciel et établira les premiers calendriers ; un autre se familiarise avec les mœurs des bêtes sauvages ; un autre étudie les propriétés des drogues et des minéraux. L'intention première reste toujours de mieux savoir la magie pour satisfaire des clients difficiles, ce qui ne l'empêche pas d'aboutir à de réelles découvertes qui forment comme le sous-produit de ses activités magiques.

Le processus apparaît avec une particulière clarté dans l'art de guérir. On a constaté, chez certains hommes-médecine primitifs, un fonds très fourni de plantes présentant des vertus médicinales certaines. Il est des plus probables que ces plantes, nombre d'entre elles en tout cas, furent, à l'origine, choisies en s'inspirant du principe immémorial des signatures, des clés, c'est-à-dire du rapport imaginaire entre leur forme, leur couleur ou tel autre trait et les diverses maladies [1]. À force de les appliquer au petit bonheur, on a peu à peu constaté que certaines profitaient réellement au malade, leur usage s'est généralisé et elles ont trouvé une place définie dans la pharmacopée [2]. Il n'empêche que la médecine primitive est toujours profondément engagée dans la magie. Les médecins Azandé, par exemple, savent se servir de plus de deux mille drogues tirées de plantes, mais ils ne distinguent pas dans le traitement des malades les drogues à valeur thérapeutique et celles qui n'en ont aucune ; en d'autres termes, leur pratique médicale mêle des techniques empiriques, comme nous dirions, avec des techniques proprement magiques. Ils ne font, pour leur compte, aucune différence entre les deux catégories.

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Là où la croyance à la sorcellerie est particulièrement vivante, elle tend à entraver, voire à empêcher, tout progrès des connaissances médicales. Dans les tribus du Congo belge où toute maladie, tout au moins grave, est imputée à la sorcellerie, il est naturel qu'on n'observe pratiquement pas la moindre connaissance de plantes médicinales. Même constatation pour les indigènes de l'Afrique du Sud. « Leur foi universelle à la sorcellerie a conduit à négliger quasi entièrement l'art de guérir au moyen de médecines. »

C'est un fait bien connu que plusieurs des mesures thérapeutiques en usage chez les primitifs apportent à la nature un authentique concours. Massage, ventouses, vésicatoires et cautérisation, fomentation, bains de vapeur, émétiques et purges : autant de moyens qu'on trouve, à l'occasion, utilisés par eux. Ils représentent autant de procédés scientifiques, de véritables découvertes faites par l'homme-médecine, plus ou moins au hasard, durant le traitement du malade. Ici encore, la magie est mêlée de sens commun. Certaines tribus du Queensland, par exemple, traitent les morsures de serpent par succion de la plaie accompagnée de cautérisation et de ligatures « pour empêcher le sang de monter », ce qui n'empêchera pas de faire appel aux offices magiques d'un homme-médecine pour mieux assurer la guérison du patient.

L'homme-médecine et le chaman ont été les premiers à découvrir le rôle des facteurs psychologiques dans le traitement des diverses maladies. L'homme-médecine impose sa personnalité à un patient très réceptif par ses atours bizarres, ses attitudes grotesques, son langage inintelligible et sa bonne manière professionnelle (« bedside manner ») qui inspirent irrésistiblement la confiance dans son pouvoir ale soulager ou de guérir. Le patient, de son côté, collabore sans cesse avec le praticien en lui avouant spontanément et tout au long les fautes qui ont pu entraîner son malheur, en se soumettant sans mot dire au traitement, si désagréable ou douloureux soit-il, en acceptant volontiers les restrictions onéreuses qu'on lui impose. Il est utile de rappeler à ce propos que souvent l'opérateur ne prendra pas un malade dont le cas apparaît à un observateur plus ou moins expérimenté comme désespéré ou qui ne se prête pas à la technique ordinaire de suggestion. Inutile de dire que cet usage de la suggestion n'est pas conscient chez l'homme-médecine. Pour lui comme pour le patient, l'issue dépend uniquement de sa puissance occulte [3].

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On est sérieusement fondé à croire que la magie n'a pas joué un rôle négligeable dans les premiers développements des beaux-arts. Les dessins gravés, les peintures et les sculptures sont souvent utilisés à des fins magiques. Cette pratique remonte à l'âge de pierre et aux hommes des cavernes qui s'efforçaient de s'assurer par les représentations picturales un pouvoir sur le gibier qu'ils chassaient. Plus ces représentations étaient réalistes, plus on leur reconnaissait de puissance occulte. Trait frappant : l'élément magique est presque entièrement absent de l'art décoratif des Indiens d'Amérique. Le mot latin carmen, qui signifie à la fois chant et formule magique, porte témoignage à la magie du chant ou de la parole chantée. En décrivant un être aussi soigneusement que possible au moyen de paroles, on l'influence magiquement. C'est avec des mots que le magicien tire des lapins d'un chapeau vide ou des esprits du « fond de l'abîme ». Le rythme, l'assonance et la rime, en se développant, renforcent le caractère magique de la parole. L'usage constant que l'homme-médecine et le chaman font d'instruments primitifs, tels que le tambour et les sonnailles, attestent l'antiquité de cette association entre musique et magie. La danse et le spectacle dramatique reproduisent souvent des événements attendus de la nature ou de la vie humaine, mais il est difficile, sinon impossible, de faire le départ entre la puissance occulte qu'on leur attribue et leur destination profane en qualité de passe-temps organisé. Dans les diverses parties du monde, des peuples, agriculteurs surtout, célèbrent des jeux pour promouvoir la croissance des récoltes. Mais il est rarement possible d'y distinguer les aspects magiques des aspects récréatifs.

L'origine magique de nombreuses parures masculines et féminines dans les sociétés primitives est beaucoup mieux attestée. Elles semblent bien n'être devenues des ornements qu'après avoir été portées en qualité d'amulettes contre la maladie, la sorcellerie et autres infortunes ou de talismans porte-bonheur. On a observé que les amulettes se portent souvent aux divers orifices corporels, par lesquels pourraient entrer des influences pernicieuses ou des esprits malins ou qui pourraient laisser l'âme s'échapper ou être ravie. On attribue, d'autre part, souvent des vertus magiques à divers ornements tels que le corail, l'ambre, la mère-perle et surtout les pierres précieuses auxquelles on a attribué des propriétés médicinales ou autres inspirées par la théorie des signatures.

L'importance prise par les croyances et les doctrines magiques varie considérablement d'une aire culturelle à une autre. Elles sont rarement tout à fait absentes, mais certains peuples ont la « superstition plus naïve » que d'autres. C'est ainsi que la divination, sous sa forme évoluée, est loin d'être universelle. Les aborigènes australiens, par exemple, s'en servent aussi rarement qu'ils en savent peu de chose. Ses formes sont beaucoup moins compliquées dans le Nouveau Monde que dans l'Ancien. Nous avons vu que la magie noire ou sorcellerie n'est parfois que d'un usage occasionnel, et la même constatation vaut pour les formes de magie blanche autres que la divination dans plus d'une communauté.

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Les Murngin et tribus circonvoisines de la Terre d'Arnhem (territoire du Nord) ont une foi très ancrée au double pouvoir de la magie, bienfaisant et guérisseur ou nuisible et mortel. Or, les clans septentrionaux des Murngin n'ont aucune espèce de magiciens ; leurs membres doivent se rendre dans le sud ou dans l'est pour se faire traiter par les maîtres de la magie blanche ; ces voyages sont d'ailleurs relativement rares. Lorsque les gens du clan s'imaginent ensorcelés par des étrangers, ils n'ont aucun sorcier auquel faire appel pour exercer des représailles contre les coupables : « Ils ressemblent à des gens qui connaîtraient les effets de l'artillerie lourde sans en posséder eux-mêmes. » (W.L. Warner.) Les Arapesh montagnards (tribu papoue) font un certain usage des formules et des herbes magiques, mais ils y attachent si peu d'importance que le père ne se mettra pas en peine d'enseigner à son fils ses connaissances magiques. D'ailleurs, les Arapesh partagent tous « la croyance rassurante » qu'un individu sans magie peut faire son chemin tout comme un autre. Les Sentani de la Nouvelle-Guinée néerlandaise sont pauvres en rites magiques. À Tikopia, une île de l'aire mélanésienne qui représente en fait un avant-poste de la culture polynésienne, la magie n'existe pas ; si elle y a jamais existé, l'isolement de l'île a dû favoriser son extinction. Chez les Kayan, les Kenyah, les Punan et les Dayak côtiers (Iban) de Bornéo, la magie végète comme, du reste, dans certaines tribus Klemantan de l'intérieur ; en revanche, certains Klemantan de la côte en sont des adeptes fervents. Chez les Semang de la péninsule malaise, l'importance de la magie n'a rien de comparable avec le crédit dont elle jouit parmi leurs voisins non malais, les Sakai et les Jakun. Les Chenchus, une peuplade aborigène de la jungle d'Hyderabad, n'ont aucun moyen magique pour assurer le succès à la chasse ou dans la cueillette des fruits sauvages et des noix, bien que ces occupations aient toujours constitué leur principale ressource ; ils n'emploient pas davantage la magie pour protéger leur élevage ou pour assurer leurs essais assez dispersés de culture de maïs et de millet. Ils ne recourent à la sorcellerie qu'occasionnellement ‑ par suite d'une influence des Hindous et des Musulmans voisins ‑ et la divination leur est quasi inconnue. Bref, la magie ne tient qu'une place insignifiante dans la vie des Chenchus. Elle occupe un rang modeste dans celle des Veda, ceux du moins qui ont subi plus profondément l'influence cingalaise ; elle est presque absolument absente dans les autres cas. On trouverait difficilement un équivalent quelconque de la magie chez les Dinka du Soudan anglo-égyptien. Ni la magie blanche ni la magie noire ne tiennent une place bien accusée chez les Pygmées Bambuté du Congo [4]. Les pygmées Bachwa ont bien adopté certaines croyances et pratiques magiques de leurs voisins, les Noirs Nkindu, mais ils sont restés au rudiment : ils portent diverses espèces de charmes à leur poignet pour s'assurer une bonne chasse et repousser les incantations des sorciers. D'autres [459] groupes clairsemés de pygmées d'Afrique ne connaissent pas l'usage des charmes ou n'y recourent que peu. L'art magique est beaucoup moins développé chez les Eskimos polaires que chez les Eskimos de la côte orientale du Groenland, où la lutte pour l'existence est plus acharnée et ne connaît pas de trêve. Les Eskimos polaires, eux, sont relativement à l'aise ; la mer et la terre leur assurent une nourriture abondante et pratiquement certaine, de sorte que les périodes de famine ou de misère sont rares chez eux. Ils ne sont donc pas acculés à recourir sans cesse à la magie ou à faire appel aux pouvoirs spirituels pour soulager leur sort.

Il vaut la peine de noter que certains des peuples primitifs les moins intéressés par la magie, viennent très bas dans la hiérarchie des cultures, les Négritos de Malacca (Semang), les Vedda de Ceylan, les Chenchus de l'Inde et les Pygmées d'Afrique, par exemple. Certaines tribus de la Nouvelle-Guinée ne montrent aucun penchant pour la magie, alors que, dans l'Australie aborigène, la magie blanche et la magie noire trouvent, en revanche, un crédit universel.

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Les croyances et les pratiques magiques ne cèdent que lentement à l'invasion de la culture européenne représentée par les missionnaires, les commerçants et les fonctionnaires officiels. Les aborigènes du Queensland ont gardé une foi solide à l'efficacité de la magie.

« Même les Noirs devenus chrétiens n'arrivent pas à s'en défaire. » Les insulaires du détroit de Torrès, qui ont depuis longtemps embrassé la foi chrétienne, continuent de célébrer, à l'occasion, leurs cérémonies pour la pluie. Dans l'île de Dobu, les missionnaires ont eu beau s'évertuer à nier l'utilité des formules et des rites pour la production des jardins, les indigènes continuent de penser comme devant et se gardent de les négliger. Dans les îles Salomon, la sorcellerie paraît indéracinable : « Le Blanc prétend que c'est absurde, disent les indigènes, mais nous, nous savons que c'est la vérité [5]. » Aucune croyance ne marque davantage l'esprit des Fidjiens que la foi à la sorcellerie. « Des gens qui se gaussent des titres du prêtre, tremblent de peur devant les pouvoirs du sorcier ; et ce vestige du paganisme est le dernier dont se débarrassent ceux qui se font chrétiens. » (Th. Williams.) Chez les Maori d'avant l'occupation européenne, il n'était guère d'activité qui ne requît, au préalable, des mesures magiques : l'agriculture et la pêche, en particulier, n'allaient pas sans magie. Avec les générations, les vieilles croyances sont maintenant dans une grande mesure tombées en désuétude ; la magie de la pêche demeure pourtant bien vivante dans certains districts [6]. Les tribus Bechuana continuent de redouter la sorcellerie, et l'éducation, les diverses formes de l'influence civilisatrice, ne l'empêchent pas de compter encore sérieusement dans la vie des gens. Dans la tribu des Bakgatla, « plus d'un individu qui a depuis longtemps quitté le culte de ses pères pour l'Evangile, ou même qui n'a jamais connu le vieux culte tribal, estime pourtant nécessaire de faire traiter régulièrement ses huttes, son bétail, ses champs, pour leur assurer prospérité et bonne santé ». (I. Schapera.) Après vingt-cinq ans d'évangélisation, le Babemba de la Rhodésie du Nord montre encore une terreur extraordinaire des sorciers et met au compte de leurs machinations bien des cas de maladie et de mort. Suivant l'opinion réfléchie d'un missionnaire, sans les dispositions prises par les gouvernements d'Afrique occidentale contre la sorcellerie, les dépisteurs de sorciers, qui se convertissent rarement au christianisme, auraient vite fait de restaurer leur situation avec ses conséquences : l'ordalie du poison et la mise à mort des individus suspects de sorcellerie. Les Iroquois continuent de croire à la réalité et à la puissance de la magie. Un Indien fort intelligent ‑ le « meilleur chrétien » qu'E. A. Smith ait rencontré chez eux ‑ lui a rapporté fort sérieusement ses exploits : « Il avait arrêté les flammes d'une église en feu en étendant sa main droite ; il avait estropié pour la vie un homme qui était en train de voler des cerises, en pointant vers lui son doigt. Très peu d'Indiens mauvais paraissaient devant lui sans le supplier de ne pas les ensorceler. » (F.A. Smith.) Les Bellacoola de la Colombie britannique n'ont pas encore perdu leur foi dans la magie après un siècle de contact avec les Blancs.

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La diffusion de l'enseignement moral et religieux, joint à une instruction scientifique élémentaire, finira par débarrasser lentement mais sûrement les peuples primitifs d'une bonne partie de leur magie blanche, en tout cas la réduire à des survivances sans gravité comme celles de nos civilisations. L'arme du ridicule peut avoir aussi sa valeur contre la magie de la pluie, du jardin, de la pêche, etc. C'est ainsi qu'en Australie centrale, les idées magiques ont été ruinées par le mépris que leur montraient les colons blancs.

Dans des zones telles que la Nouvelle-Guinée, la Mélanésie et l'Afrique noire, où la magie noire demeure pour l'indigène une redoutable réalité, la tâche de l'administrateur européen s'avère particulièrement délicate. Ces difficultés ne sont d'ailleurs qu'un aspect du problème plus vaste des relations des races « supérieures » avec les races « inférieures » à travers [461] le monde. Dans le passé, l'individu soupçonné de sorcellerie était d'ordinaire mis à mort par les proches lésés ou sur l'ordre du chef ; aujourd'hui la loi du Blanc punit les meurtriers, c'est-à-dire ceux-là même qui, dans la pensée du primitif, n'ont fait qu'obéir à un devoir naturel et inévitable. L'accusation de sorcellerie est même devenue un délit. Cette loi, loin de réprimer la sorcellerie, n'est bonne, aux yeux de l'indigène, qu'à assurer les sorciers de l'impunité et à encourager leurs agissements funestes. Les membres les plus réfléchis et les plus respectables du groupe ont d'ordinaire une horreur extrême des sorciers. C'est dire qu'ils ressentent vivement le dilemme devant lequel les place l'arrivée de l'Européen avec une loi qui ne reconnaît pas l'existence de la sorcellerie et ne punit le meurtre que lorsqu'il est dûment établi par des preuves matérielles. D'autre part, le dépisteur de sorciers, qui s'acquittait jadis au grand jour de sa mission de « dépistage » et soutenu par l'opinion, est maintenant réduit à exercer son activité en cachette. Pour l'indigène, c'est un bienfaiteur public ; or, la loi en fait un criminel. La situation qui en résulte a été fort bien exprimée par un magicien en vue des tribus de langue roro au gouverneur de Papouasie : « Un homme tombe malade : sa famille vient me demander de le guérir. Si je ne fais rien pour lui, ils vont dire : Tata Ko, le sorcier, désire tuer notre frère ; ils se fâcheront si même ils ne cherchent pas à me tuer. Si je fais quelque chose, ils insisteront pour me payer largement ; que je refuse d'agréer leurs présents, ils n'y comprendront rien et penseront que je suis en train de tuer leur ami ; que je prenne ce qu'ils me donnent, vous m'arrêtez pour délit de sorcellerie ou de chantage. » (C. G. Seligman.) Les Pondo de l'Afrique du Sud se plaignent avec la même amertume que les sorciers opèrent désormais impunément et attirent toutes sortes de maladies sur leur pays. Au bon vieux temps la crainte de la loi les obligeait à se retenir. « Si le gouvernement ne s'en mêlait pas, il y aurait peu de gens ayant des familiers. mais le gouvernement n'en a cure : il n'a rien à redouter pour lui. » (M. Hunter.)

On a suggéré, tout en maintenant les lois pénales actuelles relatives à la sorcellerie, de leur adjoindre une clause restrictive aux termes de laquelle les individus qui auront été dûment « convaincus » par leurs compagnons de pratiquer la magie noire seront autorisés à aller vivre tranquillement en exil. Sans aucun doute, les sorciers eux-mêmes agréeraient la combinaison. Mais, avant de réduire le sorcier à une impuissance relative, et avec, lui le dépisteur de sorciers, qui constitue dans les conditions actuelles un indispensable fonctionnaire, il sera nécessaire d'éliminer la croyance à la sorcellerie en donnant aux indigènes quelques notions sur les causes réelles de la maladie, de la mort et des autres calamités naturelles.

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La magie compte parmi les illusions majeures de l'homme. Placé devant un phénomène inconnu qui le déconcerte, le magicien ne le soumet pas à un examen critique ; il se contente d'une explication qui parle à son imagination. Il échafaude un édifice de fantaisie et découvre dans le monde extérieur des séquences chimériques de causes et d'effets. Il s'imagine les comprendre et, dans son assurance imperturbable, les exploite à son profit. C'est dire que toutes ses activités sont mêlées d'un facteur de capricieux et d'impondérable. Prises dans leur ensemble, les croyances et les pratiques magiques ont contribué à décourager le développement intellectuel, à nourrir des espoirs utopiques et à remplacer le progrès réel du monde naturel par un progrès factice. On mesure le contraste entre les méthodes de la science et les méthodes de la magie : l'option entre l'une ou l'autre remplit un long chapitre de l'histoire humaine.



[1]     L'analogie joue un rôle de premier plan dans la materia medica de plusieurs peuples primitifs. Pour traiter les spasmes et les contractions cutanées, le Zoulou fabrique une médecine au moyen d'un petit insecte qui se met en boule quand on le touche et d'une plante qui replie ses feuilles au contact d'un corps étranger. On avale la médecine et on s'en frictionne tout le corps pour la faire pénétrer dans les pores. Pour guérir une hémorragie nasale ou buccale, les Zoulous se servent de l'écorce d'un arbre dont la sève rappelle du sang et de morceaux d'un animal ayant beaucoup de sang ou saignant facilement ; ils mélangent le tout, le réduisent en cendres et l'administrent sous forme interne et externe. Les Azandé disent : « Nous utilisons telle et telle plante parce qu'elle est comme telle et telle chose ». Le fruit mûr du varuma, par sa rondeur, son velouté et sa turgescence laiteuse, rappelle le sein d'une jeune mère ; on fera donc une infusion de sa racine pour la mère qui manque de lait. Le fruit du danga rappelle le scrotum ; on utilisera donc ses cendres pour traiter la hernie et l'éléphantiasis scrotales. Les taches rougeâtres qui couvrent le tronc de kunga ressemblent aux taches de la lèpre cutanée ; l'arbre en question fournira donc le remède contre cette maladie.

[2]    Un anthropologiste (W. E. Roth) a constaté que les aborigènes du Queensland utilisent plus de quarante plantes, dont certaines ont une vertu médicinale notoire. Une comparaison entre la pharmacopée des Cherokee et le Codex des États-Unis a montré que sur les vingt remèdes étudiés cinq ont une valeur thérapeutique caractérisée, trois autres une valeur possible. On a de même observé que les hommes-médecine indiens furent les premiers à découvrir les vertus du coca, du jalap, de la salsepareille, du quinquina et du guiacum.

[3]    Une autorité médicale qualifiée décrit un cas de suggestion dont elle fut témoin. Un homme de la Cross River était en traitement depuis trois semaines à l'hôpital indigène d'Old Calabar. La crise était passée depuis longtemps ; les symptômes physiques de la maladie disparaissaient et, suivant les lois ordinaires, le sujet aurait dû aller de mieux en mieux. Or, son état s'aggrava et la mort parut inévitable. Au dernier moment le docteur fit appeler l'homme-médecine du patient qui arriva alors que tout semblait fini. Les deux hommes se reconnurent cependant. L'homme-médecine se livra à ses opérations, brûla un « encens » nauséabond et chantonna à voix basse un chant auquel le moribond donnait de temps en temps une faible réponse. Son pouls, très irrégulier, se régularisa progressivement, et, à la fin de la journée, le patient était hors de danger. L'homme-médecine refusa tout honoraire et rentra chez lui. Les Chickasaw (Indiens) utilisent parfois la suggestion collective pour des fins curatives. On allume un feu devant l'entrée principale de la maison du patient (la porte d'entrée est toujours orientée dans la direction de la bonne fortune) et l'on plante dans le sol, près du feu, de petites cannes à sucre ornées de rubans, d'images et d'autres objets convenablement enchantés par l'homme-médecine. Les amis et connaissances du malade se réunissent alors et dansent entre le feu et la maison, cependant que le patient, assis sur le seuil, assiste au déroulement du rite. Les mouvements vigoureux des danseurs passent pour le réconforter et expulser sa maladie.

[4]    Dans un ouvrage postérieur, le Père Paul Schebesta, que nous citons ici, déclare que les Bambuté sont plus adonnés à la superstition et à la magie qu'il ne l'avait d'abord supposé.

[5]    Toutefois, dans l'île de Mala ou Malaita, les précautions contre la sorcellerie sont maintenant de plus en plus abandonnées par les jeunes générations chrétiennes. On ne se préoccupe plus du tout de faire disparaître ses reliefs, même en présence de païens étrangers. On est convaincu que l'acceptation du christianisme rend invulnérable à la sorcellerie.

[6]    La croyance à la puissance de makutu (sorcellerie) n'est pas davantage éteinte. Un collecteur de contes et de traditions maoris fut, un jour accusé d'exercer le makutu et « il eut chaud pendant quelque temps ». C'était en 1895.

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