L'artiste, cet individu

On peut affirmer que la magie a rempli un rôle utile d’organisation et de préservation des connaissances pratiques. Par exemple, le rite magique associé au solstice d’hiver n’était peut‑être pas nécessaire pour que les jours ralongent effectivement, mais il avait au moins le mérite de codifier et de préserver la connaissance du solstice. Par contre, les explications que la magie fournissait des phénomènes naturels, généralement basées sur l’intervention de puissances divines, n’étaient pas fécondes : elles ne permettaient pas de susciter des observations ou des techniques nouvelles, contrairement à ce qui est de nos jours attendu d’une théorie scientifique.

Pour lire l’art pariétal et comprendre sa raison d’être, nous avons pris pour référence les œuvres des meilleurs artistes de l’époque, comme un tout. Cette démarche nous a semblé justifiée pour faire ressortir la qualité essentielle de cet art, sa part commune la plus haute ; cependant, elle a pour risque de tomber dans le travers de considérer les artistes préhistoriques comme l’émanation d’une sorte d’ »âme collective », s’exprimant de la même manière partout, et sans prendre en compte les millions d’années qui séparent les œuvres peintes (environ 15 000 ans entre les rhinocéros de la grotte Chauvet et les « vaches » de Lascaux).

Nous sommes convaincus qu’il faut en réalité considérer ces artistes de la préhistoire comme ceux de la Renaissance, en tant qu’individus créateurs. Il y a de « bons » et de « moins bons » artistes dans les grottes, comme il y en a eu à la Renaissance.

Ainsi, à côté des maîtres de la perspective curviligne, du mouvement, de l’estompe et du modelé, auxquels nous nous sommes référés et dont nous avons tenté de saisir le projet, il y eut des tentatives moins abouties (mais toutes, avec leurs maladresses, ayant eu ce même projet en vue). Nous pouvons donc dire, par exemple, que telle représentation d’un bouquetin gravé au trait (Ebbou, Ardèche) ne présente qu’une perspective maladroite (animal vu de profil, ses deux cornes côte à côte mais de face, les deux pattes de devant simplement croisées pour montrer que l’une est devant et l’autre derrière). Le mégacéros dessiné au doigt dans l’argile, à Pech Merle, n’offre aucune perception de profondeur et ses pattes de devant se trouvent côte à côte sur le même plan. Cependant, même dans ces deux cas, il ressort une étonnante impression de mouvement ; le bouquetin semble gravir la paroi où il se trouve, et la course du mégacéros est évoquée par l’angle que forment ses pattes de devant et celles de derrière, comme sur une caricature moderne. Aux superbes réalisations que nous avons évoquées par ailleurs, nous pourrions ajouter des centaines d’autres œuvres, parmi elles le relief représentant une femme couchée de la Madeleine (France) et, également à la Madeleine, le fameux bison tournant la tête pour regarder en arrière, aujourd’hui au musée de Saint-Ger-main-en-Laye (Illustration 5

enfancedelhomme-15.jpg5. Le fameux bison tournant la tête pour regarder en arrière, aujourd’hui au musée de Saint-Germain-en-Laye.

L’aube aurignacienne

Vers 40 000 ans, avec l’arrivée de l’homo sapiens sapiens (ou homme de Cro-Magnon, du nom de l’abri Cro de M. Magnon, situé aux Eyzies- de-Tayac, en Dordogne), il se produit dans toute l’Europe un essor artistique et culturel sans précédent. Les peintures de la grotte Chauvet, avec toute leur richesse et leur complexité, donnent un aperçu de ce qui se passa alors (Illustration 6). Une beauté jamais vue auparavant apparaît devant nos yeux, avec une forme de perspective et de trompe l’œil dont les historiens de l’art situaient jusqu’alors l’origine dans la peinture de la Renaissance ou, tout au plus, dans la peinture grecque ou romaine. A Vallon-Pont-D’arc, dans l’Ardèche, à la Noël

1994, toutes les idées reçues, les chronologies et les classements de la préhistoire sont remis en cause ; l’aube aurignacienne se lève dans toute sa splendeur. Beau joueur, notre grand expert des grottes peintes, Jean Clottes, conservateur général du patrimoine et président du comité international Art rupestre de l’Unesco, premier spécialiste à visiter ce haut lieu de la mémoire humaine, doit reconnaître qu’il s’est totalement trompé dans sa datation : il avait dit entre 18 000 et 20 000 ans, c’était entre 34 000 et 36 000. Une fois de plus, les hommes de la préhistoire se sont ainsi montrés supérieurs à l’image que se faisaient d’eux les préhistoriens.

chauvet-panneau-chevaux.jpg
6. Le panneau des cheveaux à Chauvet.
Cependant, nous devons tout de suite affirmer deux choses.

Première chose, la grotte Chauvet, unique en tant que grotte peinte – elle est la seule jusqu’à présent à avoir été découverte de cette qualité artistique et à une époque aussi lointaine – s’insère au contraire dans un développement culturel d’ensemble cohérent et bien répertorié. Elle n’est donc pas un phénomène isolé, apparu brutalement de nulle part, mais le témoignage majeur de ce que nous appelons ici l’ »aube aurignacienne » du continent européen.

En effet, une seule région du monde, l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, possède un art rupestre des parois et un art mobilier des objets ornés d’origines aussi anciennes, étroitement reliées et se développant parallèlement de façon continue sur plus de vingt-cinq millénaires – jusqu’à vers 10 000 ans, avec il est vrai d’importantes variations spatiotemporelles. L’aube aurignacienne s’étend ainsi tout au long d’une « grande journée » allant jusqu’à la fin du magdalénien, en passant par le gravettien et le solutréen (Encadré). Cet art figuré correspond au moment où l’homme moderne peuple la planète ; il est en quelque sorte la signature de nos ancêtres directs, de ce qui a permis que nous existions.

Deuxième chose, le caractère unique de cette révolution ne doit toutefois pas nous faire oublier qu’elle s’insère – à son tour – dans un mouvement général, c’est-à-dire universel, d’apparition de l’art rupestre. En effet, dans une période comprise entre 40.000 et 35.000 ans, des témoignages d’art gravé ou peint sur roche apparaissent dans deux autres régions que l’Europe, l’Australie et le nord de l’Asie, en Sibérie (Illustration 7).

Il semble même probable que l’art rupestre le plus ancien du monde, sous sa forme caractérisée et régulière, soit australien et un peu antérieur à 40.000 ans, bien que les méthodes de datation employées en Australie doivent être améliorées.

enfancedelhomme-17.jpg7. L’art figuré dans le monde, d’après Michel Lorblanchet

Nous ne voulons donc nullement nous rendre coupables d’européocentrisme ; bien au contraire, nous considérons cette aube aurignacienne en Europe comme une « part commune », que nous connaissons mieux parce que plus de recherches et de fouilles ont été effectuées, et qui n’appartient à personne sinon à toute l’espèce, comme tout acquis culturel ou économique de l’homme.

Nous partageons absolument, en ce sens, l’état d’esprit d’Emmanuel Anati tel qu’il le décrit dans Les origines de l’art et la formation de l’esprit humain. Il se trouvait un jour en Tanzanie, dans une grotte, examinant des incrustations (datant d’environ 10 000 à 12 000 ans) qui recouvraient partiellement une série d’images peintes par des chasseurs archaïques. Ces images représentaient de grandes figures animales, d’un « graphisme magistral », relevant « un style semblable à celui que l’on trouve chez les chasseurs du Paléolithique d’Europe et d’autres continents ». Il pensa alors que les chasseurs archaïques de Tanzanie et d’Australie, comme ceux de Lascaux et d’Altamira, ont les mêmes concepts figuratifs, traitent des thèmes similaires et que, malgré les différences stylistiques, leurs oeuvres présentent de nombreux points communs : unité de notre espèce dans sa diversité. Alors survint un groupe d’écoliers, qui commencèrent à poser des questions. Les enfants montrèrent les images et demandèrent « Combien d’années ? ». Anati répondit : « Peut-être 30 ou 40 000 ans. » Il leur fit réaliser la dimension d’un temps qui jusqu’alors n’existait pas pour eux en leur expliquant qu’il s’agissait de mille à deux mille générations. A partir de là, ils se lancèrent dans une grande discussion, et à un certain moment l’enseignant qui les accompagnait traduisit une phrase prononcée par l’un d’eux : « Il veut dire que notre culture est plus ancienne que celle des Anglais ! » Cette prise de conscience les ébranla profondément ; ils réalisèrent soudain que par-delà la traite d’esclaves, les abus de pouvoir et le colonialisme, « il existait sur ce territoire des cultures dont l’exigence artistique avait produit des peintures magnifiques, et qui s’étaient manifestées au travers d’aventures intellectuelles que l’éducation officielle n’avait pas mises en valeur. Les enfants commencèrent alors à danser et à crier en proie à une grande émotion. » Ils n’étaient plus uniquement les descendants de victimes.

Ici nous écrivons dans le même but qui fit parler là-bas Anati : pour aider tous ceux qui nous lisent à retrouver une partie de leur identité, c’est-à-dire afin que chacun puisse se rapproprier un moment déterminant de l’histoire universelle, revivre cette aube aurignacienne et en faire danser les signes, comme le faisaient hier les animaux peints sur les parois des grottes à la lumière vacillante des torches et des lampes creusées dans des morceaux de calcaire ou de grès.

 Il est d’abord intéressant de constater que les premiers objets d’art proto-aurignaciens ou aurignaciens apparaissent aux deux extrémités de la région qui connut la révolution : d’une part, dans les Balkans, d’autre part, en Espagne. On trouve ainsi les premières parures en Europe de l’Est : un pendentif pentagonal et une imitation de crache de cerf en bois de cervidé provenant de la couche I de la grotte d’Istallöskö (Hongrie), datée de 44 300 ± 1 900 et 39 800 ± 900 (Kozlowski, 1992), et les dents de renard et d’ours de la couche 11 de la grotte de Bacho Kiro (Bulgarie), antérieurs à 42 000 ans. En même temps, des motifs d’incision non coniques (aurignacien archaïque) apparaissent au nord de l’Espagne, de la Cantabrie (Castillo) à la Catalogne (l’Arbréda).

enfancedelhomme-18.jpg8. Tête de lion en ivoire de Volgelherd (aurignacien).
enfancedelhomme-30.jpg9. Homme-lion en ivoire de Hohlenstein-Stadel (aurignacien).

L’explication ne peut être qu’un « polygénisme » – ou polycentrisme – ou bien une « naissance balkanique » avec plusieurs voies de pénétration en Occident. Convaincus que les voies maritimes et fluviales ont toujours été les « axes de pénétration », nous pensons que Cro-Magnon est arrivé d’Orient en suivant ces itinéraires, sans doute plusieurs et non pas un seul, hypothèse qui reste à vérifier par des fouilles systématiques et coordonnées.

L’implantation, en tous cas, se fit dans six zones « privilégiées », avec partout un dynamisme culturel et démographique sans précédent, qui se traduisit par la multiplication des sites et des changements de mode de vie et de comportement.

Ces zones sont les Balkans, les plaines russes, l’Aquitaine, la région cantabrique espagnole, le nord du bassin du Rhône et le Jura souabe. La zone la plus méridionale – Bassin rhodanien, Aquitaine, Espagne cantabrique – voit le développement des grottes peintes, alors que la région orientale – plaines russes et silésiennes, Balkans et Jura souabe – se caractérise par l’essor des parures et des statuettes, notamment en ivoire. Le style des uns et des autres laisse cependant apparaître des traits communs, avec très rapidement une circulation des objets et des savoir-faire d’un extrême à l’autre de la région, sur de vastes distances et de façon apparemment constante.

A l’Est, dans les vallées du Don et de l’Oka, se trouve la riche culture de Sungir-Kostienki I, célèbre pour ses sculptures, ses milliers de parures et ses statuettes animales en ivoire. En 28 000, un superbe petit cheval en ivoire apparaît dans la tombe de Sungir, où l’on a également trouvé des défenses de mammouth rendues rectilignes par l’immersion dans de l’eau bouillante.

Dès 26 000, les hommes de Cro-Magnon, dans un site de l’actuelle République tchèque, à Dolni Vestowice, faisaient même cuire des statuettes d’argiles dans des fours qui montaient à plus de 400°C.

Dans les grottes du Jura souabe, en Allemagne, on trouve les petites figures en ivoire de mammouth les plus fines, notamment à Geissen-klösterle (36 000-30 000), à Vogelherd (32 000) et à Hohlenstein-Stadel (32 000-30 000). La tête de lion en ivoire de Vogelherd (Illustration 8) et le fameux homme-lion de Hohlenstein- Stadel (Illustration 9) évoquent les fulgurantes têtes de lions et de lionnes de la grotte Chauvet (Illustration 10).

enfancedelhomme-19.jpg10. Les fulgurantes têtes de lions et de lionnes de la grotte Chauvet.

En Aquitaine, dans la vallée de la Vézère (Dordogne), on trouve des peintures pariétales aurignaciennes sur des fragments de voûte effondrés sur le sol (travaux de B. et G. Delluc, 1991). Des blocs provenant de voûtes effondrées ont été également trouvés dans les abris de Castanet, La Ferrassie et Cellier.

Les autres grottes aquitaines – Font-de-Gaume, Rouffignac, Pech-Merle et Lascaux – sont toutes plus récentes, bien que la rectification des datations au carbone 14 ait fait passer Lascaux de 17 000 ans à 19 000-20 000 ans, entre solutréen et magdalénien.

En Ariège, la grotte de Niaux est célèbre pour son « salon noir », qui témoigne de la maîtrise du dessin par des artistes magdaléniens. Ceux-ci individualisent chaque figure par de multiples informations anatomiques spécifiques qui les distinguent les uns des autres, en n’ayant pratiquement recours qu’à un seul trait noir.

Découverte en 1991, la grotte Cosquer (à 37 m sous le niveau actuel de la mer Méditerranée, mais environ une centaine de mètres au-dessus lors de sa première occupation) a été au moins deux fois décorée, vers 30 000 ans et 20 000 ans respectivement. Au cours de la première phase, les hommes ont laissé des mains négatives, et au cours de la seconde, ils ont peint et gravé des chevaux, des antilopes, des chamois, des bisons, des aurochs, des cerfs, un félin et des animaux marins – dont les seuls pingouins de tout l’art paléolithique.

Dans la région rhodanienne, la plus belle grotte reste celle de Vallon-Pont-D’arc (Chauvet), bien que l’on trouve également dans la vallée de l’Ardèche treize superbes sites (grotte d’Ebbou, grotte de la Tête-du-Lion, etc.) postérieurs.

Enfin, au nord de la Loire, la grotte d’Arcy-sur-Cure, où toutes les peintures sont réalisées d’un seul trait rouge ou, plus rarement, noir, est maintenant datée du début du gravettien, voire de la fin de l’aurignacien, c’est-à-dire vers 30 000 ans. Elle comporte en outre, comme nous l’avons vu, des objets de type châtelperronien, témoignant d’une « connivence » Cro‑Magnon-Néandertal.

Ajoutons que les « Vénus » en ivoire, souvent d’une extraordinaire beauté – silhouette symétrique de la Vénus de Lespugue, aurignacienne, étirée vers le haut et le bas, magnifique visage de la Dame de Brassempouy, haute d’à peine 2 cm, gravetienne (Illustration 11) – témoignent qu’aux peintures pariétales correspondait une culture d’objets ornés, formant un « tout » sur place, dans un même temps, de même que l’Est et l’Ouest européen formaient alors un « tout » culturel, dans un même espace géographique. 

enfancedelhomme-20.jpg

11. La Dame de Brassempouy, haute d’à peine 2 cm




Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site