La révolution bifaciale ou l'éveil du sentiment esthétique

Trois révolutions, trois exemples d’une capacité propre à l’homme de transformer sa vision du monde, à donner du temps au temps de la pensée. Par delà les arbitraires créationniste ou darwinien, nos prédécesseurs sont aussi allés bien plus loin qu’on ne le pense. Nous sommes héritiers de leur hardiesse.
 

Quiconque a vu ou, mieux encore, tenu entre ses doigts un biface acheuléen de Nadaouyieh ou un petit biface en jaspe noir ou blond de Fontmaure (site moustérien de la Vienne, habité par des néandertaliens) sait intuitivement, par une complicité immédiate avec celui qui l’a créé, qu’il s’agit d’un objet d’art (Illustration 1). La perfection formelle et la splendeur du matériau – collecté souvent à de grandes distances – révèle de toute évidence un projet conceptuel et la recherche d’une forme idéale.

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1. Biface trouvé à Nadaouyeh.

L’oursin fossile taillé en racloir de la grotte de la Roche-au-Loup (châtelperronien de Merry-sur-Yonne, c’est-à-dire encore néandertalien) apparaît du premier abord comme un objet sur lequel l’homme a ajusté volontairement son travail à celui de la nature, pour en faire une chose de curiosité et de beauté (Illustration 2).

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2. L’oursin fossile taillé en racloir de la grotte de la Roche-au-loup. 

Nous commençons ici par ces images car nous sommes absolument convaincus, comme J. Ellkins, que « les spécialistes doivent s’efforcer de mieux penser plutôt que de mieux regarder ou mieux analyser ». Au départ, ils doivent surtout réapprendre à s’émouvoir, au diapason de celui qui créa.

Il est frappant, de ce point de vue, que parmi les plus « beaux » bifaces, un grand nombre ne soient pas « usés », comme s’ils n’avaient pas été utilisés. Ici nous vient à l’esprit l’objet de référence – le « chef-d’œuvre », comme on disait au Moyen Age – ne jouant plus un rôle utilitaire, mais célébrant les capacités de l’homme à faire bien et beau, c’est-à-dire manifestant socialement son autoconscience.

Les premiers bifaces, en forme d’amande et façonnés sur les deux faces, avec un tranchant périphérique, apparaissent dans l’Acheuléen ancien de l’Afrique orientale, dans le site d’Olduvaï, vers 1,5 million d’années. Des industries à protobifaces et à bifaces très rustiques existaient dès 1,7 million d’années. Sa fabrication « traditionnelle » s’interrompt à la fin du Paléolithique moyen, avec le moustérien de tradition acheuléenne et le « micoquien oriental », bien que la production de diverses pointes foliacées ait perpétué la tradition de la taille bifaciale.

On peut donc dire qu’en mesurant suivant le temps des horloges, la plus grande part de l’histoire de l’humanité (environ un et demi million d’années) s’est passée à fabriquer des bifaces.

Il s’agit sans aucun doute du premier outil humain multifonctionnel – on l’a appelé le « couteau suisse de la préhistoire » – pouvant être utilisé à la fois pour couper, percer, racler et frapper. Il a été constamment perfectionné, et traité avec un soin bien plus grand que d’autres outils plus spécialisés (éclats, racloirs, pointes, etc.). Ainsi, vers 500 000 ans, l’usage de percuteurs tendres en matière organique a permis des retouches plus légères et des bords plus rectilignes.

L’hypothèse a été émise – et elle nous paraît séduisante – que des impératifs socio-religieux aient joué un rôle dans la production de cet « instrument » ; on en trouve ainsi en Italie (Malagrotta, Casteldi Guido, Ranuccio) et en Allemagne (Rhede), façonnés dans de l’os compact de mammouths, matière peu propice à la taille, relativement tendre et n’offrant pas une résistance équivalente à celle de la pierre par ailleurs disponible. Le but recherché n’était sans doute pas « utilitariste » (solidité et efficacité de l’outil). Il s’agissait donc, peut-être, d’instruments votifs, associés à la prouesse de l’artisan travaillant un matériau exceptionnel en l’honneur d’une divinité.

Une étonnante variété de matériaux a par ailleurs été utilisée pour la fabrication des bifaces : toutes sortes de pierres siliceuses, volcaniques et même calcaires ont été employées, avec des grains et des couleurs très différents, et des percuteurs eux aussi très variés (pierre d’abord, puis bois et os).

Le plus important est qu’en créant des bifaces, Homo erectus cherche visiblement à incarner, avant tout, des schémas mentaux dans la dure matière. Avant même de fabriquer un outil, il « crée » une forme : cette forme précède la fonction. Selon Le Tensorer, « l’homme façonne la matière pour lui donner une forme satisfaisante. Dès le début, cette forme aura tendance à présenter une forte symétrie. L’Homme artisan est devenu artiste ; la symétrie n’est nullement nécessaire à la fonction de l’outil, c’est un complément esthétique ».

Le biface n’est pas né ex nihilo ; il a été précédé par les débitages de l’oldowayen, qui impliquent déjà l’image mentale de l’objet désiré sur le matériau brut. Les premiers objets géométriques ainsi taillés ont été les polyèdres (2 millions d’années) et les « bolas », quasi sphériques, qui apparaissent dans l’acheuléen ancien de l’Olduvaï – un peu avant, semble-t-il, que les premiers bifaces élaborés.

C’est très important, tant au point de vue conceptuel que technique. Conceptuellement, bolas et polyèdres supposent la recherche d’un volume régulièrement réparti autour d’un « point virtuel » situé au cœur du volume, centre d’équilibre (pour le polyèdre), puis centre de symétrie vraie (pour les bolas). La « régularisation » du polyèdre, guidée par le schéma mental de la sphère, amène un déplacement progressif du centre de gravité, qui vient se placer au centre géométrique de la boule devenue parfaitement ronde. Il est donc ainsi créé un objet symétrique par rapport à un point central – pour la première fois de l’histoire humaine.

Comme l’affirme Lorblanchet, « il est clair que la première forme recherchée et obtenue dans le façonnage des polyèdres fut la sphère ; c’est probablement à partir de la fabrication de la sphère que le créateur de biface créa le cercle, l’ovale et le triangle ; amincissant progressivement l’épaisseur des pièces, il s’éloigne de l’espace à trois dimensions du polyèdre pour tendre vers l’espace à deux dimensions d’une forme plate s’imposant par un contour ».

Plus exactement, les Homo erectus se réfèrent, en fabricant des bifaces, à des formes géométriques courbes dérivées principalement du cercle et de l’ovale, traduisant la forme d’action élémentaire dans l’Univers qui n’est pas rectiligne mais courbe. Il n’existe ainsi pas de biface rectangulaire, bien qu’un exemplaire recueilli à Fontmaure montre que les moustériens (néandertaliens) n’ignoraient pas le carré.

Certaines études (H. Roche et P.J. Texier, 1991 ; P.J. Texier, 1996) ont clairement montré que le biface se construit suivant le principe d’une double symétrie (Illustration 3). « Une morphologie est recherchée par l’aménagement simultané de deux convexités de manière que l’une soit à l’image de l’autre, en fonction d’un plan d’équilibre bifacial. De l’intersection de ces deux convexités naît une silhouette lissée par retouche qui se distribue par rapport à un plan d’équilibre bilatéral. »

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3. Organisation du polyèdre autour d’un centre de symétrie.

enfancedelhomme-11-1.jpg3. Place des plans d’équilibre dans la chaîne opératoire du biface (d’après P.J. Texier, 1996)

Les deux plans de symétrie sont perpendiculaires. « L’amincissement de la pièce, nous dit Lorblanchet, consécutif surtout à l’intervention du percuteur doux, donne la priorité au plan d’équilibre bilatéral, c’est-à-dire au contour. Cette priorité du contour souligne une évolution majeure : l’homme fabrique une silhouette qu’il maîtrise parfaitement ; avec son percuteur de bois, déjà il dessine une forme abstraite ronde ou angulaire, un ovale, une amande, un cœur ou un triangle. Sculpture qui tend vers le dessin, le biface témoigne des capacités d’abstraction de l’Homo erectus ; il montre également que l’abstraction se trouve à l’origine de l’art. »

La « dialectique du volume et du plan » engagée par Homo erectus dans la fabrication de ses outils se retrouve en effet tout au long du Paléolithique, jusque dans l’art figuratif du Paléolithique supérieur, avec « ses statuettes en ronde bosse, ses décorations sur les fûts cylindriques des armes et des outils, ses profils d’animaux sur les parois des cavernes qui pourtant intègrent généralement des volumes rocheux ». Les fines gravures sur les faces planes des os (omoplates), les « contours découpés magdaléniens » et les peintures et gravures pariétales modelées suggèrent le volume en « trompe-l’œil », c’est-à-dire en donnant au plan – par artifice graphique – une profondeur qui lui manque.

La caractéristique humaine de Néandertal

Un autre aspect passionnant, touchant de près à la révolution bifaciale et qui fait l’objet de plus vives controverses, est l’identité de ses fabricants. Certes, Homo erectus a commencé, mais Homo sapiens neandertalensis et Homo sapiens sapiens – avant l’aube de l’aurignacien – ont bel et bien continué. Alors ont-ils vécu ensemble ? Pourquoi l’espèce néandertalienne s’est-elle éteinte (dernières traces vers 25 000 ans en Espagne et en Croatie) ? De quoi était-elle réellement capable ? Nous entrons ici dans un domaine qui mérite quelque développement : il faut – une fois de plus – laisser ses préjugés au vestiaire de la préhistoire, et ne considérer que les capacités créatrices des « sujets » que l’on examine, guidés par l’esprit de découverte et de métaphore, sans se laisser enfermer dans des formalismes réductionnistes.

Il est irréfutable que les derniers Homo erectus ont vécu au Proche-Orient, dans le contexte – ultérieur ou peut-être même contemporain – d’une cohabitation des néandertaliens et des « hommes modernes ».

Au carrefour de l’Afrique et de l’Europe, dans les niveaux à industries moustériennes des grottes de Qafzeh et de Skhul, en Israël, on a trouvé les sépultures d’une trentaine de « proto-Cro-Magnoïdes » (hommes modernes anciens), datées de 90 000 à 100 000 ans. Ces hommes ont une morphologie moderne (crâne élevé, front haut, face plate à pommettes saillantes, menton proéminent, absence de chignon occipital, etc.) mais conservent des traits archaïques (grandes dents, robustesse des os, visière orbitale). L’industrie moustérienne qu’ils produisent est un bel outillage sur éclats (racloirs, pointes) avec débitage de type Levallois.

Dans trois grottes israéliennes (Tabun, Amud et Kebara) de la même région, datant de 55.0000 ans, les mêmes industries moustériennes accompagnent des sépultures de néandertaliens. En Inde, le moustérien évolué est présent dans la fameuse sépulture de Shandar (60 000 à 44 000 ans) ; les néandertaliens sont même présents en Ouzbékistan, à Teshik-tash.

Ainsi, il est bien établi qu’au Proche-Orient, deux types humains différents, les néandertaliens et les ancêtres de Cro-Magnon, ont été contemporains pendant près de cinquante millénaires ! Ils ont adopté la même civilisation moustérienne et le même type de sépulture.

Puis les « hommes modernes », l’histoire est connue, se sont propagés vers l’ouest. Ils sont parvenus en Europe occidentale aux débuts du Paléolithique supérieur, il y a environ 40 000 ans, sous forme des hommes de Cro-Magnon porteurs de la grande civilisation aurignacienne. Ils ont ainsi pénétré dans un monde entièrement occupé par des hommes de Néandertal. Le contact de ces arrivants avec les derniers néandertaliens occidentaux suscitent toutes sortes de débats et de polémiques.

Si l’on observe les stades tardifs de la culture des derniers hommes de Néandertal, entre 40.000 et 30 000 ans, on assiste au développement de trois cultures à peu près contemporaines, dans le prolongement des derniers acquis du moustérien (moustérien de tradition acheuléenne, moustérien à denticulés et moustérien à pointes foliacées) : le châtelperronien à l’ouest, le szëlétien en Europe centrale et l’uluzzien en Italie. Les éléments du – ou plutôt des – moustériens évolués y sont associés à des formes nouvelles d’outils laminaires (grattoirs, burins, etc.) de type Paléolithique supérieur.

Ces industries peuvent produire des objets remarquables : la pointe à dos courbe, dite « pointe de Châtelperron », comme l’oursin fossile taillé en racloir mentionné ci-dessus.

Longtemps objet de débats enflammés, la thèse de la cohabitation entre néandertaliens et cro-magnoïdes ne peut plus être contestée.

En 1979, F. Lévêque a découvert, dans l’abri sous roche de Saint-Césaire, en Charente-Maritime, un squelette de néandertalien daté d’environ 36 000 ans, qui reposait dans un niveau châtelperronien incontestable intercalé entre une couche moustérienne et une couche aurignacienne.

Ensuite, plus récemment, en 1996, Jean-Jacques Hublin a montré que le fragment d’os temporal d’un enfant hominidé trouvé dans la grotte du Renne, à Arcy-sur-Cure (Yonne), appartenait à un néandertalien, dans un site également peuplé par des Cro-Magnons. On a pu le déterminer à science certaine grâce à la tomographie à haute résolution – une technique d’imagerie non destructive – qui permet de distinguer les différences morphologiques entre l’oreille interne de Cro-Magnon et celle de Néandertal.

Entre 40 000 et 30 000 ans, Cro-Magnon et Néandertal cohabitaient donc dans l’Yonne actuelle ; et le châtelperronien – avec son travail de l’os et de l’ivoire d’une facture très semblable aux bijoux aurignaciens de Cro-Magnon – doit être bel et bien attribuée à Néandertal. Comment cette civilisation hybride du châtelperronien s’est-elle développée ? Il semble bien que les objets et les techniques châtelperroniennes soient le résultat d’un processus d’imitation ou, comme le dit Hublin, « plus probablement, d’échanges avec les Cro-Magnons contemporains ».

Récemment, confirmant tout à fait cette thèse de la cohabitation, deux os fossiles de néandertaliens, datés d’environ 28 000 ans, ont été retrouvés dans les grottes de Vindja et Velika, en Croatie. Là s’entremêlent, dans un véritable millefeuille archéologique, des outils typiquement néandertaliens et d’autres typiquement Cro-Magnon. Il y a donc bien eu cohabitation et échanges culturels entre Néandertal et Cro-Magnon.

Cela va parfaitement dans la logique de notre conception : l’émergence de caractéristiques humaines rencontre d’autres caractéristiques humaines, quelles que soient les identités de leurs « émetteurs », jetant les bases d’une entente possible dans un dessein commun.

Cette vision « rehausse » l’image de Néandertal ; elle contribue aussi à établir – une fois de plus – qu’il n’existe pas d’équivalence entre biologie et culture, puisque les capacités intellectuelles des groupes humains ne sont pas liées à des différences « spécifiques » – comme celles existant entre les « hommes de Néandertal » et les « hommes modernes ».

Cependant, la disparition brutale de Néandertal, vers 25 000 ans, reste une énigme. Qu’il ait été capable d’innover et qu’il ait disparu confirme, pour nous, que rien n’est donné d’avance, sinon un potentiel partagé.

D’autres pensent autrement. Ainsi, on s’est efforcé de prouver par des analyses génétiques – à partir d’ossements néandertaliens récupérés – que les gènes des néandertaliens étaient incompatibles avec les nôtres. L’échantillon s’est révélé tout à fait insuffisant ; néanmoins, la méthode elle-même nous paraît inadéquate. En effet, répétons-le, on ne saurait partir des gènes – à moins de penser, comme M. Richard Dawkins, que « les organismes sont conçus comme véhicules pour leurs gènes », le vivant conscient servant le vivant inconscient – pour définir le ou les critères d’humanité ! C’est, littéralement, le monde à l’envers !

Ian Tattersall s’efforce, de son côté, de démontrer que Néandertal était inapte au langage, en raison d’une voûte crânienne longue et basse, peu arquée, avec un cortex d’association frontal peu développé. L’être humain, au contraire, aurait la capacité de la parole en raison d’une base du crâne fortement arquée vers le bas, pour s’adapter à la grande dimension et à la courbure du pharynx. Des analyses de l’os hyoïde ont également été présentées pour soutenir cette thèse, mais seule la partie osseuse de celui-ci est préservée, qui ne représente qu’une petite partie de la structure complète par rapport à la partie cartilagineuse : cela ôte toute rigueur aux conclusions. Nous soulignons encore notre scepticisme vis-à-vis de cette approche « mécaniste », scepticisme renforcé non seulement pour ce que nous savons des productions de Néandertal – cf. ci-dessus – mais aussi pour trois raisons résultant de découvertes récentes.

Tout d’abord, Tattersall « renforce » sa thèse en prétendant qu’au Proche-Orient, on peut distinguer deux stratégies pour se procurer des aliments, selon qu’il s’agit de néandertaliens ou d’hommes pré-modernes Les premiers auraient eu pour stratégie une « pérégrination continue », en suivant simplement les ressources disponibles, vagabondant comme des animaux un peu évolués, alors que les seconds auraient procédé par « expéditions rayonnantes », à partir de sites de campement semipermanents, en organisant des collectes. Cette description ne tient plus debout aujourd’hui. Il a été en effet trouvé au centre de la dépression d’El Kowm (toujours elle), sur le site d’Umm-el-Tlel, quatorze pièces de silex datant de 40 000 ans qui portent des traces noires, dont les analyses chimiques montrent qu’il s’agit de bitume, avec une origine naturelle. Ce bitume a été en contact avec un foyer, probablement pour être ramolli par chauffage ! Or les instruments de silex proviennent de l’industrie des néandertaliens. A quoi ce bitume servait-il ? Pour au moins six objets, sa position vis-à-vis des meilleurs tranchants laisse penser qu’il aurait probablement servi de colle pour maintenir un manche. Sur un racloir, en particulier, les lignes de bitume suivent, à un centimètre près, les bords aux tranchants les plus réguliers. Un autre silex est couvert de nombreuses taches de bitume, sauf sur son seul bord tranchant, qui a été raffûté.

Ce bitume ne peut provenir de gisements locaux, même situés à 40 km. Le fait relève chez ces néandertaliens des déplacements importants ou des échanges commerciaux dont on les imaginait jusqu’ici incapables ! En tous cas, on a là quelque chose de bien différent du vagabondage décrit par Tattersall !

Ensuite, à Bruniquel (Tarn-et-Garonne), il vient d’être trouvé un radius d’ours brûlé – trace du passage de l’homme – ayant un âge minimal de 46 700 ans (Centre des faibles radioactivités du CNRSCEA), donc à une époque où Cro-Magnon n’était pas encore arrivé dans le Sud de l’Europe occidentale ! A 200-300 m de l’entrée de la grotte, on a trouvé une structure délimitée par des concrétions, évoquant des cabanes d’Europe de l’Est en os de mammouths : même plan, divisions identiques, même âge. Il paraît donc bien que Néandertal s’aventurait lui aussi sous terre, et disposait donc de moyens pour s’éclairer artificiellement. Tout cela, autant que le bitume d’Umm-el-Tlel, est bien différent de l’image péjorative que Tattersall se fait des néandertaliens.

Enfin, les capacités paléo-artistiques des néandertaliens et de leurs cohabitants proto-Cro-Magnons peut être sérieusement évoquée.

Nous disposons ainsi, selon Lorblanchet, de quelques témoignages de certains néandertaliens et de présapiens (heidelbergiens ?), à la fin du Paléolithiquemoyen, qui constituent autant d’étapes vers l’apparition du grand art de l’âge du renne, à l’aurignacien. On peut parler, à ce sujet, d’une lente accumulation de prémices.

neandertalimg-0623.jpg4. Le « masque » de la Roche-Cotard

Il y a d’abord le fameux « masque » de la Roche-Cotard, en Indre-et-Loire (Illustration 4). Dans un habitat moustérien de tradition acheuléenne, sur le bord du niveau d’occupation parfaitement en place dans la couche, on a trouvé en 1997 un petit bloc de silex étonnant (105 mm x 94 mm x 41 mm). Il s’agit d’un silex local verdâtre, dont les limites semblent bien avoir été retouchées. « Sur l’une des faces du bloc, écrit J.-C. Marquet, de forme aplatie, existe un trou naturel de section ovale (22 mm x 17 mm) à l’intérieur duquel a été placée une esquille plate d’os de 75 mm de longueur et de 16 mm de longueur maximum. Elle est cassée en biseau à une extrémité et montre une cassure transversale à l’autre bout. » Cet objet, qui est le fruit indéniable d’une action humaine, présente, comme on peut le voir dans les vitrines du musée du Grand-Pressigny, un aspect qui fait penser à un masque animal ou à une face humaine (Lorblanchet y voit une ressemblance avec le masque magdalénien de la grotte d’El Juyo, en Espagne cantabrique). Bien entendu, il n’y a aucune certitude, mais cet objet n’est pas unique en milieu moustérien ; au contraire, il est assez représentatif de « curiosités » qui ont attiré les regards des néandertaliens « évolués ».

La statuette de Srbsko (République tchèque) vient d’un niveau attribué au proto-aurignacien. Sa taille est très petite (hauteur de 95 mm, diamètre de 80 mm dans sa partie supérieure), et il faut être ici aussi très prudent. Cependant, le meilleur argument en sa faveur est sa ressemblance avec les séries de statuettes très primitives en ivoire au Paléolithique supérieur ancien et en métacarpien de mammouth du Pavolovien de Predmost (Moravie), qui sont, elles, d’environ 27 000 ans.

La tête d’ours de Tobalga (Sibérie), sculptée sur l’apophyse d’une seconde vertèbre de rhinocéros laineux, est, elle, une certitude. La sculpture, qui exploite superbement les formes naturelles de l’os, a été façonnée avec un instrument de pierre qui s’est ébréché et a laissé de multiples traces à la surface de l’os, notamment des traces de découpage et de raclage. Elle a été trouvée dans l’habitat de plein air de Tobalga, parmi les restes d’une faune froide avec une industrie montrant quelques caractères du Paléolithique moyen (racloirs, débitage levallois) et d’autres du Paléolithique supérieur (lames, burins, etc.). Elle a été datée d’environ 34 860 ans (± 2 100) sur des ossements de rhinocéros laineux et de 27 210 ans (± 300), sur un mélange d’esquilles osseuses.

Nous ne mentionnerons pas ici la « statuette féminine acheuléenne », découverte sur le site acheuléen de plein air de Berekhat Ram (Israël), qui nous paraît contestable.

Quatre pièces en os gravé méritent également d’être mentionnées :

  • L’« os de la Ferrassie » (abri de la Ferrassie, en Dordogne), avec les lignes parallèles régulièrement étagées offrant un motif original, d’aspect décoratif et clairement intentionnel – ce, dans un milieu moustérien.
  • Un fragment osseux de la couche 12 de la grotte de Bacho Kiro (Bulgarie), qui présente un motif de lignes brisées exécutées l’une après l’autre, tout aussi exceptionnel dans un contexte moustérien de 47 000 ans que celui de la Ferrassie.

Lorblanchet juge que « ces deux pièces apportent la preuve éclatante de la capacité graphique de certains néandertaliens ».

  • Une phalange de cerf de la dernière salle de la grotte de Turské Mastale (République tchèque), ornée d’un décor géométrique incisé. Elle a été découverte dans une couche du Paléolithique moyen (interglaciaire Riss-Würm ou début du Würm), « antérieure à l’aurignacien ».
  • Un os – fibule – de babouin orné de vingt-neuf incisions régulièrement espacées provenant d’un niveau antérieur au Paléolithique supérieur ancien (38 000 ans), à Border Cave (Afrique du Sud), sur un site fréquenté depuis longtemps par des proto-Cro-Magnons.

Nous devons enfin ajouter une pierre incontestablement gravée par l’homme, un fragment de schiste trouvé dans la grotte de Temnata (Bulgarie), stratigraphiquement datée de 50 000 ans environ, dans un niveau de transition du Paléolithique moyen au Paléolithique supérieur. Cette pièce est exceptionnelle par l’homogénéité des lignes incisées, la régularité de leurs longueurs, leurs techniques d’exécution et leur tendance générale au parallélisme et à occuper la totalité de l’espace disponible des deux faces concernées. Elle s’apparente ainsi à des œuvres du Paléolithique supérieur.

Michel Lorblanchet cite encore la « pierre à cupules » de la Ferrassie qui recouvre sur le site, la sépulture n°6, située elle-même sous des couches châtelperronienne et aurignacienne. Nous pouvons donc la dater d’environ 40 000 ans, à la fin du moustérien. Sur la face inférieure de cette pierre, dans un angle à surface régularisée, il a été découvert une vingtaine de cupules, d’un diamètre de 1 à 3 cm, pour une profondeur de 0,5 à 1,6 cm, de toute évidence produites par l’homme : elles ont été obtenues par piquetage répétitif, et l’une a été même régularisée et approfondie par taraudage. La tradition des cupules perdurera et se développera dans les niveaux aurignaciens du même site.

Ainsi, bien que nous n’ayons découvert aucune grotte peinte antérieure à l’aurignacien (la grotte Chauvet, à 36 000 ans, est la plus ancienne), et qu’apparemment les néandertaliens et les proto-Cro-Magnons se bornaient à utiliser les couleurs pour se peindre la peau dans un but inconnu (on ne peut interpréter qu’ainsi, semble-t-il, la présence de blocs d’oxyde de manganèse du Pech de l’Azé), il n’en reste pas moins que l’aube de l’art pariétal ne s’est pas levée sur un paysage désolé.

Le chemin qui mène à l’art avait déjà été emprunté par les néandertaliens et les proto-Cro-Magnons, notamment avec leurs bifaces, mais également avec les objets que nous venons de passer en revue.

Avant d’en venir à la grande éclosion de l’aurignacien, nous pouvons jeter un regard encore plus en arrière, pour faire justice aux précurseurs. Là, nous attendent les splendides bifaces d’Erectus, fabriqués à Nadaouiyeh, mais aussi le fameux galet de jaspilite de Makapansgat (Afrique du Sud) découvert dans un niveau daté de 3 millions d’années ! Ce galet évoque la forme d’un ou plusieurs visages, et ne peut avoir été apportés sur le site que par un australopithèque. Sans tomber dans les mythologies de l’« homme tertiaire » ou des « pierres figures », et bien que certaines ambiguïtés demeurent sur son contexte stratigraphique, il semble bien avoir été ce que les préhistoriens appellent un « manuport » : le transport d’une « curiosité » naturelle sur le site, car seul ce transport peut y expliquer sa présence. Nous considérons donc qu’il ouvre sans doute avec modestie la longue histoire de la collecte de formes naturelles, parfois d’ailleurs retouchées par l’homme, et qu’il mérite un souvenir, avant d’entrer sur la scène nouvelle, à 40.000 ans.

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