L'existence d'un « double »

Quelles étaient les croyances essentielles de la magie, telle qu’elle fonctionna chez les peuples les plus anciens et telle qu’elle persiste parmi certaines cultures primitives contemporaines ?

Grosso modo, la magie exprime une vision animiste de la Nature. Le monde était peuplé et contrôlé par des esprits et par des forces spirituelles cachées qui résidaient peut-être dans les animaux ou les arbres, dans la mer ou dans le vent, et le devoir du magicien était de plier ces forces à son projet, d’obtenir la coopération des esprits. Il procédait à des incantations, jetait des sorts et préparait des potions, en fonction de sa vision d’un monde d’affinités et de sympathies. Ce point de vue pouvait conduire à une magie sympathique, ou imitative, qui poussait les hommes à manger la chair d’un animal, afin de s’approprier certaines de ses qualités, où à se vêtir comme les animaux et à mimer leur capture et leur mort afin que leurs chasses soient couronnées de succés. 

Après cet exposé rapide des principaux monuments de l'art rupestre préhistorique, dont j'ai essayé de faire ressortir tout d'abord la valeur artistique indiscutable, on serait tenté, de penser qu'ils avaient raison, les premiers auteurs qui disaient que c'était pour satisfaire à leurs goûts artistiques que les hommes de l'âge de la pierre gravaient, peignaient, sculptaient dans leurs sombres repaires. Ceux d'ailleurs qui se contentent de feuilleter et de regarder les admirables publications éditées par l'Institut de Paléontologie Humaine aux frais du Prince de Monaco, le penseront sans doute aussi. En présence de ces belles reproductions faites par Breuil, de ces photographies fidèles, des descriptions faites par Capitan, Peyrony, Obermaier, etc..., on serait tenté d'être du même avis.

Mais quittons bibliothèques et cabinets de travail, abandonnons l'érudition livresque, pour pénétrer dans les sanctuaires même de l'art, dans les grottes et les cavernes. Alors les conditions matérielles et physiques dans lesquelles nous serons, modifieront notre manière de voir. Nous abandonnerons notre mentalité de civilisés et tâcherons de nous mettre, autant que possible, dans l'état d'esprit de ceux qui, il y a des millénaires, exécutèrent ces œuvres d'art.

Imaginez de longues heures, vivre seul ou à peu près, dans l'obscurité et la solitude d'une caverne. Votre lampe, quoique meilleure que le pauvre lumignon dont se servait le magdalénien, n'éclaire qu'une petite partie de rocher, mais projette tout autour des ombres qui peuvent prendre des aspects fantastiques. Le silence est absolu. Seules quelques gouttes d'eau tombent parfois des voûtes et réveillent des échos ; tout mouvement et toute vie ont cessé, si loin de l'entrée; car, et c'est un point sur lequel il faut insister, d'une manière générale ces œuvres d'art sont très loin de l'entrée. Si Altamira semble faire exception, il ne faut pas oublier que la galerie d'accès est éboulée sur une longueur de plus de cinquante mètres, ce qui recule d'autant la grande salle. Les peintures de Niaux sont à 800 mètres de l'entrée, le sanctuaire des Trois Frères, ainsi nommé parce que c'est dans cette salle que sont concentrés la plupart des dessins, est à 500 mètres à l'intérieur, au Tuc d'Audoubert les bisons d'argile à près de 700 mètres. De même dans les grottes de la Dordogne et de l'Espagne. Bien plus, pour arriver aux endroits décorés, même dans les grottes d'accès facile comme à Niaux, il faut toujours passer par un étranglement, parfois pénible, comme la « Chattière » au Tue d'Audoubert, à Font-de-Gaume il y a le « Rubicon ».

Certainement une idée de mystère a déterminé le choix de l'emplacement des œuvres d'art. Elles n'étaient pas faites pour le public, mais pour être vues par des initiés seulement.
C'est ce qu'avait supposé Lang, Reinach, et les savants dont j'ai parlé au début de cette causerie. L'ethnographie venait d'ailleurs sur ce point d'apporter des arguments assez probants.

Les peuples primitifs croient à l'existence d'un « double » pour toute chose, non seulement pour les êtres vivants, mais même souvent pour les objets inanimés. Les psychologues et les sociologues, les Lévy-Brulh, les Berkheim, les Bergson, et d'autres, ont étudié avec soin cette croyance qui d'ailleurs se retrouve plus ou moins latente et inconsciente chez bien des civilisés.

 « Je est un autre » — Arthur Rimbaud

En quoi consiste ce « double » ? C'est une chose immatérielle et par conséquent bien difficile à définir. Du reste tout le monde n'est pas d'accord là-dessus, surtout — et cela complique la chose — ceux qui y croient. C'est l'image, c'est l'ombre, c'est l'âme, si le mot n'était pas bien solennel pour quelque chose d'aussi imprécis. Quoiqu'il en soit, bien des peuples sont persuadés qu'une liaison invisible, mais d'autant plus forte, rattache le « double » à l'objet lui-même et que tout ce qui porte préjudice à ce « double » est ressenti également par l'objet.

Pour certains sauvages, il ne faut pas traverser l'ombre d'un homme, cela lui porterait malheur. La croyance que celui qui possède un portrait a, en quelque sorte, un pouvoir sur l'individu représenté, est excessivement répandue, les exemples en abondent. Catlin raconte toute la peine qu'il eut à dessiner quelques Indiens peaux-rouges. Tous les récits des explorateurs sont remplis de faits analogues. Tout le monde sait que les Arabes, autrefois surtout, se refusaient obstinément à se laisser photographier, et que des incidents ont été causés par des touristes qui voulaient passer outre à cette croyance.

Le professeur Pittard a raconté qu'il avait voulu, un jour dans les Balkans, photographier un montreur d'ours. Ce tzigane s'y était énergiquement opposé. « Je ne veux pas que tu me prennes mon âme », ne cessait-il de répéter; et comme l'ours, démuselé, menaçait d'intervenir, Pittard dut battre en retraite. Cette croyance au « double » date d'ailleurs de loin. Nous allons la faire remonter jusqu'au temps de la préhistoire, mais historiquement, les exemples sont fréquents. En Egypte nous en avons non seulement des traces sur les parois des tombeaux, mais les papyrus nous ont conservé de véritables manuels d'envoûtement. Les auteurs latins, surtout ceux du bas-empire, fournissent des exemples fort intéressants, Petrone en particulier dans son Satyricon.

« Quiconque voit son double en face doit mourir » — Roger Gilbert-Lecomte
L'éternité en un clin d'oeil, Testament

Une des plus anciennes représentations de l'âme est celle de l'ombre.

Otto Rank rapporte comme exemples ceux des indigènes de Tasmanie qui ont le même nom pour ombre et esprit. Il en est de même pour les indiens Algonquins qui désignent l'ombre pour l'âme, et dans la langue quiché par le mot nahib. Le mot loakal désigne l'ombre, l'âme, l'image, l'écho chez les Abipons. Sérit ou ombre est l'esprit qui reste après la mort chez les Basutos. En se référant à Frazer, O. Rank cite également des peuplades d'Australie qui distinguent entre une âme localisée dans le cœur et une liée à l'ombre.

L'arugo en Nouvelle-Guinée britannique signifie à la fois ombre, reflet et esprit d'un mort. Nio en Mélanésie du Nord désigne l'ombre et l'âme, de même pour yalo aux îles Fidji.

D'après Homère, après la mort l'âme devient une ombre (eidolon) : Ô dieux, alors il reste réellement aux Enfers une psyché et une ombre de l'homme (Achille). Mais chez l'homme vivant, l' eidolon se manifeste dans le royaume du rêve à l'intérieur duquel il agit. Chez les Romains on l'appelle le génius, chez les Perses le Fravauli et chez les Egyptiens le Ka.
G. Van der Leeuw cite également le Ka Egyptien comme représentation de l' ombre. Pour lui, la forme la plus répandue de l'âme, celle qui est unie au corps par un lien ténu, est l' 'ombre elle-même.

A cette croyance si répandue de l'équivalence entre l'ombre et l'âme, ces auteurs font correspondre l'équivalence ombre et double.

Ainsi, pour Van Der Leeuw, le double représente une affirmation supplémentaire du caractère d'attirance et de répulsion que constitue l'ombre par rapport à l'individu. Otto Rank assimile tout naturellement l'ombre au double et passe d'un terme à l'autre lorsqu'il disserte sur la représentation de l'âme. Pour Michel Guiomar, en parlant des aspects religieux du Double, cite l'âme, ou du moins le principe spirituel qui survit après la mort, dans les croyances de l'Egypte ancienne et chez de nombreux peuples primitifs. Edgar Morin assimile aussi au double : l'ombre, le reflet, le miroir.

Que ce soit dans le cadre des superstitions ou des croyances religieuses "primitives", ces auteurs sont d'accord pour attribuer à l'ombre ou au double :

  • son lien à la mort. Comme les âmes des morts sont des ombres, elles ne peuvent pas projeter d'ombre. Ou encore, le mort ne peut avoir une ombre, bien qu'il en soit une lui-même. Il en est de même pour les êtres démoniaques, les esprits, les elfes, le Diable, les spectres et les sorciers. Inversement, l'absence d'ombre chez les vivants signifie la mort imminente et la visualisation du Double est un présage de mort. Par exemple quiconque pénétrait dans le temple du Zeus lycien en Arcadie perdait son ombre et mourait dans l'année. D'après Negelein la tentative de tuer un homme par la blessure de son double est répandue et elle était déjà connue dans l'Antiquité. De même chez les peuples "primitifs", faire du tort à l'ombre frappe son possesseur. Dans la croyance populaire, la capacité de voir son Double ne signifie rien de bon. Celui qui a une ombre petite ou faible tombe malade. En Afrique occidentale on évite de sortir aux approches de midi car le corps ne projette aucune ombre. Inversement à l'absence de crainte de sortir dans l'obscurité, un nègre en expliqua la raison : il n'y a aucun danger parce que la nuit, toutes les ombres se posent dans celle du grand dieu, ce qui les renforce. D'après Van der Leeuw la crainte de perdre son ombre est universelle.
  • son lien avec la vie. Pour Van der Leeuw, "l'ombre est nécessaire à la vie, si elle n'est pas la vie elle-même". D'après Otto Rank, la croyance à l'âme est issue de la division du moi en une partie mortelle et une partie immortelle. Dans le totémisme les âmes des morts pénètrent dans le corps de la femme et renaissent à la vie. Il s'agit en fait du culte des ancêtres et la littérature est abondante sur ce sujet. Otto Rank fait également de l'ombre un symbole de la force procréatrice et de la fécondité de l'homme, auquel s'ajoute celui du rajeunissement.

Pour William Schnabe, "un désir d'immortalité se voile dans le concept du double, car l'ombre continue son existence après la décomposition du corps physique".

De nos jours mêmes, cette croyance subsiste plus ancrée dans le peuple qu'on ne le croit. Il y a quelques années, dans un cimetière de Paris, on trouva un cœur de veau rempli de cheveux de femme et tout piqué d'épingles comme une pelote. Seule l'idée d'envoûtement pouvait expliquer cette étrange trouvaille.

Chez les peuples primitifs actuels, l'entrée en guerre et le départ pour la chasse n'ont lieu qu'après que des cérémonies scrupuleusement réglées ont assuré le succès de ces expéditions. Dans ses livres sur la magie primitive, Lévy-Bruhl a accumulé des exemples significatifs recueillis aussi bien chez les Esquimaux et les Peaux-rouges que chez les Océaniens et les nègres de l'Afrique. Partout il faut s'assurer d'abord de la possession du double et lui faire subir le dommage qu'on veut que l'objet lui-même subisse.

Le savant allemand Frobenius, dans son livre "Das Unbekannte Afrika" a raconté un épisode caractéristique qui me servira d'exemple pour expliquer l'art préhistorique. Frobenius dit un jour au Pygmée qui l'accompagnait à la chasse: « Partons dans la brousse pour tuer une antilope ». « C'est impossible aujourd'hui, répondit le noir, nous ne tuerions rien, nous n'avons pas fait les cérémonies nécessaires, nous irons demain ». C'est en vain que Frobenius demande à assister à ces cérémonies. Mais se dissimulant et guettant son chasseur, il le vit monter sur une colline, dessiner sur le sol une antilope, et au moment où le dernier rayon du soleil disparaissait à l'horizon, ayant bandé son arc, lancer une flèche qui s'implanta dans le cou de l'animal. La chasse fut heureuse. Remontant alors sur la colline, le Pygmée arracha la flèche et versa quelques gouttes du sang de l'antilope tuée dans la blessure figurée, afin de calmer l' « esprit antilope ».

Chez les Moïs, en Indochine, on trace sur un arbre une silhouette d'animal et on la perce de coups avant de partir pour la chasse. Chez les indigènes d'Australie on dessine sur le sol l'image d'un Kangouroo et les chasseurs le lardent avec leurs sagaies. Je pourrais citer bien d'autres exemples qui montrent qu'à la base de tout rite de chasse, il y a la représentation de l'animal qu'on veut tuer. Par cette figuration on s'assure la possession du « double » et par suite de l'animal même.

C'est certainement pour obéir à cette même idée que les hommes de l'âge du renne ont reproduit sur les parois des cavernes les animaux qu'ils désiraient tuer. Lorsque les découvertes alors peu nombreuses n'avaient fourni que des silhouettes de bisons, rennes, chevaux et mammouths, tous animaux comestibles, Salomon Reinach avait vu dans cette exclusivité une preuve de la raison d'être utilitaire et magique de l'art préhistorique. Les magdaléniens, croyait-il, voulaient s'assurer par la magie le gibier quotidien nécessaire à leur subsistance.

Depuis lors des images d'ours et de félins ont été trouvées sans que cela doive détruire notre hypothèse, car la chasse a non seulement pour but de se procurer de la nourriture, mais encore de se débarrasser de voisins gênants et dangereux comme les félins et tous les fauves.

Les partisans de la théorie de « l'art pour l'art », voulant tourner en ridicule cette hypothèse, disent que l'on explique mal l'homme préhistorique, ayant décidé d'inventer le dessin afin de posséder ainsi le « double » des animaux. Jamais nous n'avons émis une proposition aussi absurde, et pour bien résoudre le problème il convient de chercher à comprendre comment l'art a pu prendre naissance. Evidemment il a fallu tout d'abord que l'homme se soit rendu compte qu'il pouvait représenter un animal, avant d'avoir l'idée qu'il se servirait de cette faculté, pour se rendre maître de cet animal. La sentence scolastique est parfaitement juste : « Non est in intellectu quod non fuerit primum in sensu ». L'intelligence ne peut s'exercer que sur ce qui lui a été transmis d'abord par les sens.

Qu'on ne nous fasse pas dire que l'art a tiré son origine de la magie. Non, nous admettons fort bien que l'art a dû, en puissance, être antérieur à la magie; mais une fois que l'homme eut pris conscience de ce pouvoir évocateur et même créateur, la magie a été le soutien, la base essentielle de l'art. Celui-ci s'est développé grâce à elle. D'autant plus que la nécessité de la ressemblance de plus en plus parfaite s'est affirmée et a amené l'artiste à s'appliquer de plus en plus à reproduire exactement l'allure de l'animal qu'il voulait envoûter.

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