L'origine

À quel moment de la préhistoire la magie apparaît-elle ? Nul ne peut répondre. Certains diront que faire référence à la préhistoire dans ce domaine ne saurait avoir de fondements avérés.

L’idée qu’il existe, dans l’être humain, un élément invisible dont peut dépendre sa santé physique et mentale est archaïque. Selon les historiens et les ethnologues, elle remonterait même à la préhistoire. Tout alors est magie. Sur une toile de fond à peu près générale – la certitude que la maladie physique sans raison apparente ou le déséquilibre mental ont des causes immatérielles – s’affirme la croyance en une âme-esprit, sorte de double de la conscience, indispensable à l’être humain pour qu’il mène une vie normale.

Puis apparaissent des notions plus pragmatiques. Ainsi la violation d’un tabou perçue comme facteur d’une culpabilité pathologique, de la maladie née du poids d’un secret trop lourd, de la souffrance provoquée par la frustration des désirs : autant de thèmes relevant de la psychanalyse. Des escouades de chamans, sorciers, prêtres s’emploient à aider les êtres en souffrance à retrouver leur âme perdue et, parfois, guérissent par des rites, des incantations, des exorcismes.

Aujourd’hui, non seulement on étudie attentivement leurs techniques, mais certains vont jusqu’à y voir la mise en place de la psychothérapie, et d'autres les fondements de la tromperie et de l'escroquerie de nos jours. L'art de la manipulation.

Entre autres mystères, les peintures murales du paléolithique (de - 35 000 à - 10 000) inspirent à l'anthropologue de superbes pages sur le sens et la fonction de l'art préhistorique. Magie ? Totémisme ? Art chamanique, dans lequel des images sont créées par des esprits en état d'hallucination ? Système de comptabilité pour l'organisation de la chasse ? Principe de régulation sociale interne et externe ? La musique et le chant occupaient une place importante dans les rituels de nos ancêtres. Ils nous semblent soudain très proches, et on peut les imaginer luttant contre le froid, la nuit et les fauves dans ces grottes où il fallait à la fois s'organiser contre les périls extérieurs et combattre l'insupportable angoisse de celui qui connaît sa vulnérabilité.

Peut-être ne saurons-nous jamais à quoi pensaient les sculpteurs qui firent le bison, ou les peintres de Lascaux qui dessinèrent la licorne, mais nous pouvons être certains de l'importance que ce travail avait pour eux, et pour les générations qui suivirent. L'art est un langage puissant pour ceux qui le comprennent, mystérieux pour ceux qui ne le comprennent pas. Ce que nous savons, en tous cas, c'est que nous avons ici affaire à des esprits humains modernes, unissant symbolisme et abstraction d'une façon dont Home sapiens est seul capable. Même si nous connaissons encore mal le processus qui mena à l'apparition des hommes modernes, nous savons qu'il a impliqué l'émergence d'un univers mental ressemblant à celui que chacun d'entre nous connaît aujourd'hui.

Force est de constater que les théories scientifiques d'une époque intègrent toujours les schémas culturels et mentaux dominants. Il y a toujours des questions qui demeurent en suspend : quelle est la forme précise de l'arbre généalogique de l'homme ? A quel moment situer l'apparition d'un langage articulé complexe ? Qu'est-ce qui a provoqué l'augmentation spectaculaire du volume du cerveau dans la préhistoire humaine ? A quel moment de la préhistoire humaine la conscience a-t-elle atteint le stade que nous connaissons aujourd'hui ?

Avant d'étudier notre art en profondeur, il faut donc rentrer dans l'histoire et comprendre, à travers différentes voies, le déclenchement intellectuel qui a fait naître l'art magique, l'illusionnisme et la prestidigitation. Quitte à entretenir la confusion entre "prestidigitation" et "magie", je vais donc essayer de proposer une étude sur cet art.

Toutes les communautés ont pratiqué la magie depuis le Paléolithique supérieur il y a trente mille ans. De nos jours encore, en dépit des progrès scientifiques, les partisans de ces croyances, appelées par certains de leurs adeptes «sciences traditionnelles» ou «sciences occultes», y rangent la magie avec l'astrologie et d'autres savoirs désignés comme pseudo-scientifiques par les savants.

Alors que les méthodes scientifiques, récentes historiquement (trois siècles d'existence seulement) s'appuient sur l'objectivité, et excluent autant que possible le subjectif et les sentiments de leurs recherches, ces doctrines occultes ne séparent jamais le psychisme de l'observateur de sa compréhension et éventuellement de son action sur les phénomènes observés. Leurs partisans les réunissent au contraire dans une vision intuitive, personnelle et sentimentale, qui repose sur des symboles, des analogies et des correspondances. Sorte de connaissance intérieure de la nature, la magie aboutit à des conclusions complètement différentes de l'intelligence rationnelle qui étudie le réel avec une logique déductive et des méthodes expérimentales à partir de constatations faites sur des phénomènes qui ne peuvent être isolés les uns des autres. Les résultats trouvés, mesurables ou vérifiables par tous et partout, ne seront remis en question que quand nos moyens d'observation ou d'investigation auront mis à jour des éléments nouveaux, qui demanderont une révision des connaissances tenues jusque là pour acquises. Mais avec les mêmes procédures de vérification objective et de contrôle par tous.

Inversement, la magie, comme les autres sciences occultes, ne se diffuse que par des moyens secrets, ésotériques. Mages, magiciens et sorciers communiquent par une transmission symbolique (parfois un langage) qui se prétend souvent aussi vieille que l'humanité. Certains de ces savoirs sont contenus dans des livres secrets, ou diffusés oralement. Alors que les diverses branches de la science étudient le réel dans sa globalité, les tenants des «sciences» occultes ne mettent en oeuvre leur savoir que dans un microcosme, une toute petite partie de l'univers, qu'ils prétendent être une image du macrocosme, ou grand univers. Ils n'opèrent donc que dans un fragment du monde, et sur quelques individus, qu'ils peuvent observer dans leur microcosme ou, d'après eux, modifier, tandis que le monde continue à suivre à côté ses lois ordinaires. Inutile d'insister sur le fait qu'une telle action sur un microcosme convient parfaitement à un conteur ou à un romancier, dont les récits ne concernent qu'un nombre de personnages limité.

Conséquence : c'est l'expérience intérieure et subjective qui assure la cohérence d'un monde magique, et non pas, comme pour la recherche scientifique, l'observation extérieure et directe des phénomènes. Dans ces conditions, la situation magique est totalement étrangère à l'analyse critique rationnelle et à des critères positifs, parce qu'elle suppose la coexistence des deux sortes de causalité. L'une concerne les phénomènes ordinaires régis par les lois connaissables scientifiquement, l'autre une causalité «extraordinaire» provoquée par une force magique. Il faut aussi bien voir l'intérêt que peuvent représenter, pour les littératures de l'imaginaire, la magie et les autres «sciences» occultes, dont la logique particulière est facilement transposable dans un univers romanesque. Les contes séduisent tous les enfants, dont l'esprit n'est pas encore formé aux règles logiques et aux raisonnements rigoureux. Nombreux sont les lecteurs de fantasy, le genre littéraire qui a repris la plupart des situations que l'on attribuait naguère aux pouvoirs et sortilèges magiques. Des romans des genres comme le fantastique ou la science-fiction s'en inspirent. La magie, l'alchimie et l'astrologie ont exercé une influence culturelle profonde sur l'histoire des sociétés, et on en trouve encore de nombreuses survivances en Occident de nos jours, même chez des esprits scientifiques qui se prétendent rationalistes.

La magie opérant au niveau de l'imaginaire donnera une place primordiale à l'esprit spécial du magicien et à sa puissance. L'énergie qu'il utilise mentalement est appelée par les ethnologues le "mana", un mot mélanésien passe-partout, une de ces idées troubles intraduisibles. Un seul mot, à la fois adjectif, substantif et verbe, rassemble l'idée d'un véhicule d'énergie magique, une qualité liée à un pouvoir dont certains disposent, à manier selon des rites propres à susciter le fonctionnement de l'énergie. S'il y a par exemple du "mana" dans une pierre spécifique, la possession de cette pierre confère à celui qui la possède une force particulière et une nouvelle puissance dans son action. Le "mana" correspond à une efficience particulière des choses, qui s'ajoute à leur efficacité mécanique. Un filet de pêcheur, auquel un rituel ou une incantation a donné du "mana", prendra plus de poissons qu'un autre filet. Le chasseur fait une bonne chasse quand le "mana" que l'action rituelle a ajouté au départ de sa sagaie ou de sa flèche, a dépassé le mana de défense de son gibier.

Le magicien est ainsi celui qui dispose d'un psychisme utilisant cette force particulière (sur la nature de laquelle d'ailleurs jamais personne n'a donné d'informations objectives). Les deux éléments qu'utilisera le magicien sont donc d'une part la puissance créatrice de la parole, donnée par l'enseignement aux initiés, utilisant savoirs ésotériques, contes, paraboles, ou révélant les formules rituelles, enchantements, incantations et charmes; d'autre part, la valeur dynamique de l'image, suscitant des émotions variées, qui vont du ravissement à la peur qui sidère. Le magicien, concentrant l'énergie de ses interlocuteurs sur les produits de son art, les soumet à son efficacité. Il procède de même avec l'énergie des initiés en effectuant un entraînement psychique capable de sublimer leurs dons et d'atteindre leur pleine puissance. Il les met aussi dans un état d'excitation qui leur permet de dépasser leurs limites humaines habituelles.

Enfin, dernière remarque, dès ses plus lointaines origines, la magie a eu deux aspects opposés. La magie de la reproduction, de fécondité, de défense étaient nécessaires à la prospérité et à la survie des tribus, et on en a trouvé de nombreux témoignages avec par exemple les statuettes de femmes enceintes censées provoquer l'accroissement du groupe. La magie de la destruction est liée à l'attaque ou au meurtre du gibier, avec les dessins représentant les animaux criblés de flèches sur les parois des cavernes. Ces rites étaient destinés à donner aux chasseurs ou guerriers l'énergie psychique nécessaire à l'efficacité de l'action. Ces pratiques magiques avaient pour but de modifier le cours habituel des choses, hors des moyens ordinaires, en bouleversant ainsi les faits les plus solidement établis par les lois scientifiques, au profit ou au détriment des hommes. Depuis les premières civilisations humaineset après une longue évolution qui a transformé les valeurs morales et religieuses inventées par les hommes, on retrouve la survivance de cette dichotomie. Selon la finalité de l'action magique, on évoquera la magie noire maléfique, agissant pour le mal, ou la magie blanche, bénéfique, intervenant pour le bien.


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