La révolution mentale

Les dernières découvertes effectuées sur cette époque (cf. notamment Naissance des divinités, naissance de l’agriculture, Jacques Cauvin, Ed. CNRS, 1994), confirment qu’il s’est produit une « révolution », comme l’appelait Gordon Childe, mais pas tout à fait comme on l’entendait jusque-là.

L’homme est bien passé d’une fonction de chasseur-cueilleur, immergé dans l’écosystème et asservi à son environnement, à un rôle de producteur de ressources, d’agriculteur capable de transformer son écosystème. Les ressources « produites » sont désormais soustraites à leur présence spontanée dans l’environnement et des réserves alimentaires importantes peuvent être constituées dans des silos, permettant la gestion du temps et de la réflexion.

A partir d’une portion du sol travaillée et refaçonnée quelque part dans le Proche-Orient vers 12 000 ans, il n’existe pratiquement plus aujourd’hui aucun paysage « naturel » en Europe et extrêmement peu dans le monde. L’activité humaine s’est imposée partout, y apposant sa signature. Un véritable engrenage s’est ainsi déclenché : les hommes abandonnent petit à petit le nomadisme, se sédentarisent et forment les premiers villages (à partir de 12 000 ans), apprennent à produire eux-mêmes leur nourriture (vers 9 000 ans) et l’élevage (vers 8 500 ans). Ils fabriquent des outils de plus en plus perfectionnés, créent la spécialisation des tâches et la division du travail, établissant des hiérarchies, etc. Alors que vers 10 000 ans la population ne dépasse pas 8 millions d’êtres humains sur toute la planète, elle sera multipliée par dix au cours des sept à huit millénaires suivants.

Cependant, l’explication de cette révolution a changé, confirmant entièrement le point de vue épistémologique que nous avons ici adopté.

Jusqu’à il y a une dizaine d’années, on prétendait, suivant un modèle matérialiste teinté au besoin de marxisme darwinien, que les hommes vivant de la chasse et de la cueillette, ne disposant plus de ressources suffisantes, avaient inventé l’agriculture pour faire face à leur pénurie. L’avènement d’une économie de production était considéré comme la réponse « logique » de groupes humains à un défi biologique et à leurs besoins alimentaires. On ajoutait, pour compléter le tableau suivant les besoins de l’ »adaptation au milieu », un assèchement climatique ayant eu pour conséquence la réduction des « ressources naturelles ».

On concluait enfin que l’accumulation de ressources nouvelles obtenues par l’agriculture avait permis d’accroître la densité démographique et de faire naître le phénomène d’urbanisation. C’est dans ce nouveau contexte urbain, pour répondre aux nécessités de la vie sociale, qu’une nouvelle façon de penser et de croire aurait alors « émergé ».

Tout ce bel édifice s’est effondré après les travaux archéologiques poursuivis au Proche-Orient sur la période comprise entre 14 500 (Natoufien) et 7 500 ans (Çatal Hüyük), pendant laquelle s’y est déroulée la révolution néolithique.

En bref, cette révolution s’est produite dans un ordre chronologique inverse de celui qu’avançait la vulgate chronologique matérialiste ! D’une part, le regroupement en villages a précédé la découverte de l’agriculture et la domestication des animaux. D’autre part, une révolution idéologique, une véritable « mutation mentale » a en même temps précédé, elle aussi, l’économie agricole.

Pour retracer cette évolution, nous reprendrons ici les références de Jean Cauvin, qui donne pour la première fois des datations exactes pour la période considérée grâce au « calibrage » des dates au carbone 14. En effet, comme la dendrochronologie l’a révélé, les flux des rayons cosmiques à l’origine de la formation du carbone radioactif, permettant une datation par le caractère continu de sa désintégration, a varié à travers les millénaires, ce qui exige une correction avec – en gros – un ajout en durée de 17 % (désormais, un logiciel, Calib4, permet à tout utilisateur d’effectuer avec précision la correction précitée).

C’est au sein, simultanément, de trois cultures que l’on décèle les premières traces d’une activité agricole : le sultanien (11 500 à 10 300 ans), l’aswadien (à partir de 11 000 ans) et le mureybétien phase III (entre 11 500 et 10 700 ans). Elles se situent toutes dans un « corridor levantin » suivant la bande alluviale de la vallée du Jourdain à celle de l’Euphrate, en passant par les bords des lacs de Damascène (Illustration 20).

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Ces cultures ont été engendrées par la lignée culturelle antérieure du natoufien-khiamien (14 500 à 11 500 ans), ne portant, elle, aucune trace d’activité agricole. Ainsi, l’économie natoufienne (14 500 à 12 000 ans) est à « spectre large » : elle comporte un ensemble varié de ressources alimentaires sauvages, sans aucune préfiguration d’un contexte techno-économique à venir. Cependant, là apparaissent les premiers villages, qu’il faut bien appeler « pré-agricoles », avec des maisons rondes construites dans des fosses, dans leur forme la plus primitive, l’apparition des premiers cimetières mélangés aux habitats – une société des morts côtoyant et renforçant métaphoriquement celle des vivants. C’est à cette époque, également, que sont inventées les premières poteries, mais en Extrême- Orient, des céramiques à fond pointu qui devaient servir au stockage de nourriture...

Au khiamien (allant de 12 000 à 11 500 ans), il n’y a toujours pas d’agriculture, mais la maison sort de sa fosse initiale et se trouve construite en surface (Mureybet II, Ahu Madi), et apparaissent pour la première fois des représentations féminines associées à la fécondité, les fameuses « déesses- mères ».

L’agriculture ne survient qu’ensuite, au sultanien, à l’aswadien et au mureybétien. Il est intéressant ici de souligner que, seules, les techniques modernes d’analyse permettent de l’affirmer avec certitude : ce sont les acquis du présent, reflétant les progrès actuels de la pensée humaine qui nous permettent de reconnaître à science certaine les moments de progression qui ont eu lieu dans le passé. Pour les villages de la fin du mureybétien, où les constructions rectangulaires se substituent aux maisons rondes, on peut affirmer – comme pour la deuxième phase du sultanien – qu’il se produit une explosion démographique au niveau local, dans un contexte défini par :

  • la présence de blés (blé amidonnier) et d’orges (orge à deux rangs) domestiques à noeuds (ou couches d’abscission) solides et rigides, se substituant aux céréales sauvages à rachis souples ;
  • l’augmentation de la proportion de pollens de type céréale ;
  • la présence de microtraces sur les « faucilles » (décelables à l’aide de forts grossissements optiques) prouvant qu’il s’agit d’outils de maison et non servant, par exemple, à couper les joncs ;
  • la multiplication des rongeurs domestiques ;
  • la multiplication de bâtiments de type silos.

Confirmant l’évolution historique constatée par ailleurs, c’est ce « faisceau d’indices » qui nous permet de reconnaître un contexte agricole dominant.

Dès le khiamien, les statuettes féminines en pierre apparaissent, pour se multiplier au sein du mureybétien : une mutation mentale s’est produite avant l’agriculture, pour se diffuser et se développer avec l’apparition de celle-ci.

On peut donc affirmer l’origine manifestement culturelle de l’ »émergence agricole », d’autant plus que d’un point de vue matériel – celui des « besoins naturels » – l’apparition de l’agriculture ne se serait pas justifiée. En effet, la chasse-cueillette autorisait, dans les conditions du Proche-Orient d’alors, une relative abondance.

C’est la conception que l’homme se faisait de lui-même qui s’est trouvée remise en cause dans les villages pré-agricoles natoufiens, avec l’émergence d’une nouvelle vision du monde. Les déesses-mères, divinités transcendantes et familières liées à la naissance et à la fécondité, se substituent aux représentations zoomorphes et apparaissent face à l’exubérance sauvage du taureau, que l’on craint toujours mais que l’on parvient à domestiquer – dont on « coopte » la puissance. Un principe créateur et unificateur se trouve personnifié, et devient la « clef de voûte » de tout un système de croyances.

Alors apparaissent de petits personnages humains, les bras levés en position de prière – les « orants » – qui introduisent un sentiment explicite de respect vis-à-vis de cette divinité rendue proche par l’amour maternel. Une humanité quotidienne ose reproduire son image – même si c’est à une échelle inférieure – face à une perfection qui la transcende.

Ici, pour clarifier les choses, une remarque de fond s’impose. Après le « matérialisme » du XIXe siècle, on voit aujourd’hui apparaître le danger d’un « spiritualisme » tout aussi arbitraire, faisant la part belle à l’irrationnel et à l’imaginaire, dans un contexte « new age » vaguement nietzschéen et absolument infantile. Réaffirmons donc que c’est dans le lien entre la cognition humaine et ses découvertes « scientifiques » que s’est trouvée et se trouvera toujours inscrit l’avenir de l’humanité. La séparation des deux – l’ »auteur » et sa « production matérielle » – aboutit à un dualisme destructeur de la personne humaine et condamne à ne pas comprendre notre histoire.

Nous récusons donc tout autant les dérives matérialistes d’hier que le dérapage spiritualiste actuel. Le changement fut d’abord culturel – dans l’esprit de l’homme – mais la manifestation la plus importante de ce dernier fut la maîtrise et la transformation de la nature. La densité démographique et les acquis mentaux qui lui sont associés ont d’abord créé pour l’homme les conditions propres à l’invention du mode de production agricole, qui a permis à son tour d’accroître le potentiel de densité démographique de l’espèce.

Ce qui fut inauguré quelque part dans un village mureybétien, aswanien ou sultanien, se trouva ainsi diffusé à l’échelle du monde, transformant du même élan mentalités et paysages. Vers 4 000 ans seront inventées l’araire, qui permettra de tracer les sillons et de recouvrir les semences, et la roue – en Mésopotamie. Les haches en pierre polie se répandront partout et le commerce se développera à un niveau que l’on peut aujourd’hui mesurer, mais qu’hier on n’aurait jamais envisagé : ainsi, en Languedoc, les haches polies viennent du Piémont, le silex de la vallée du Rhône et quelques obsidiennes des îles Lipari.

La révolution suivante aura lieu au troisième millénaire avant notre ère : les Sumériens, en Mésopotamie ou bien des Sémites, en Egypte, inventeront l’écriture. En Egypte aussi, la population se concentrera sur les bords du Nil et s’unifiera dans les « grands travaux » de la première civilisation pharaonique. Le bronze définira un nouvel âge de l’humanité.

Il reste à souligner que si le Proche- Orient a bien été, semble-t-il, le premier site de la « révolution mentale du néolithique », les analyses récentes de fossiles végétaux prouvent que le millet et le riz en Extrême- Orient, la courge en Equateur, le maïs et les haricots en Amérique centrale, le mil et le sorgho en Afrique ont été cultivés des milliers d’années plus tôt qu’on ne le pensait, entre 10 000 et 5 000 ans avant notre ère, dans des lieux indépendants et en suivant un processus analogue, avec une nouvelle culture religieuse partout liée à la création artistique.

Il resterait à examiner, à cette époque du Néolithique, le rôle de la musique des hommes et celle des sphères célestes. On sait d’ores et déjà que dans le site de Jiahu (province du Hunan, en Chine), six flûtes d’une vingtaine de centimètres de long, en os de grue cendrée, ont été découvertes il y a une dizaine d’années, datant d’environ 9 000 ans – la date approximative de la « découverte » de l’agriculture. Il y a d’autres instruments de musique plus anciens, une flûte de 25 000 ans découverte dans la grotte d’Isporitz (Pyrénées-Atlantiques) et même probablement une flûte découverte dans un site néandertalien, mais ceux-ci ont un caractère raffiné sans précédent. La mieux conservée de ces flûtes chinoises comprend sept trous, plus un, minuscule, percé semble-t-il pour corriger la justesse lors d’un éventuel changement d’octave. Les tests pratiqués sur deux de ces flûtes ont permis de déterminer le ton de l’instrument : fa dièse, c’est-à-dire le moment de changement entre le premier et le deuxième registre pour tout enfant chantant...

Qu’il y ait eu un rapport direct entre la révolution mentale du Néolithique et l’étude des cycles des astres paraît également certain d’un point de vue théorique. Un planétologue canadien de l’université d’Ontario de l’ouest affirme en détenir la preuve : en examinant – par hasard – les bas-reliefs du site irlandais de Knowth Tomb, il aurait reconnu non sans surprise une représentation – d’il y a 6 000 ans – de la Lune, avec ses marques circulaires (cratères et mers).

C’est dire qu’un grand effort pluridisciplinaire reste à faire, et que nous apprendrons encore, sans doute, que les découvertes de nos prédécesseurs allaient bien plus loin qu’on ne le pense aujourd’hui, et que leur élan ne fut arrêté que par la chute de civilisations incapables de faire face au « défi du nombre » – c’est-à-dire de « répondre », par des inventions nouvelles, à l’accroissement de densité démographique qu’elles avaient elles-mêmes engendré.

Dans ce qui précède, je ne me suis occupé que de l'art rupestre, laissant résolument de côté l'art pourtant si abondant et si remarquable qui s'est exercé sur les objets mobiliers: propulseurs, bâtons troués, amulettes, gravures sur os et sur pierre. Là aussi l'intention magique se retrouve, mais il faut avouer qu'elle s'y manifeste d'une façon moins sensible. Sans doute fréquents sont les animaux percés de flèches, les mâles suivant les femelles, mais le goût de la décoration y prend parfois une importance qu'on ne saurait nier. Le problème est donc beaucoup plus complexe.

Si par science on entend un rejet de la magie et des causes surnaturelles au profit d’un ordre naturel indépendant des volontés divines, alors on peut avec justesse en faire remonter l’origine aux Grecs. Il faut cependant rester prudent sur cette affirmation, car notre connaissance des civilisations qui influencèrent les Grecs (l’´Egypte et la Mésopotamie) est bien moins complète que notre connaissance de la civilisation grecque; les Grecs eux-mêmes affirmaient qu’ils devaient énormément à l’Egypte. Parce que la civilisation grecque a éventuellement dominé les territoires de l’Egypte et de la Mésopotamie, elle jette sur ces anciennes civilisations un voile mystérieux que seule l’archéologie, à partir du début du XIXe siècle, a levé partiellement. Il faut garder à l’esprit que ce n’est pas suite aux découvertes archéologiques que ces antiques civilisations ont exercé une influence sur nous, mais par l’intermédiaire des Grecs et, dans une certaine mesure, par celui de la Bible.

Il paraît donc juste de jeter un coup d’oeil rapide sur l’évolution des sociétés humaines jusqu’à l’aube de la civilisation grecque. C’est le but du châpitre suivant sur les chamans et homme-médecine ainsi que sur l'Egypte.

Notes :

[1] L’erreur de ces précurseurs, répétons-le, ne fut pas de prendre l’œuvre d’art comme point de départ mais de réduire l’art à une mythologie du créateur arbitrairement détaché des contingences matérielles et multipliant les symboles pour « épater le bourgeois ». Ce faisant, eux aussi ne prirent pas la cognition en compte et ignorèrent le lien entre la beauté et la transformation de la nature.

[2] Les mains évoquent ainsi un « langage des signes », comme celui auquel les sourds-muets ont recours, et qui pourrait être apparenté au premier langage de l’humanité.

[3] « La meilleure restitution (largeur du quadrilatère d’inscription de l’animal sur hauteur au garrot égale à un) est obtenue par une distance focale égale à la longueur de l’animal, avec un point invariant situé à la base du garrot. »

Source : lymfrance.org

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