Apparence et réalité

Nous avons tous reçu la mise en garde qui dit qu’il faut se méfier des apparences. Ce qui est curieux, c’est l’usage très sélectif que nous faisons de ce genre de recommandation. Dans le sens commun, on préfère l’interpréter de manière négative et l’appliquer surtout aux personnes : « il a l’air gentil, comme cela, mais… il ne faut pas se fier aux apparences ». En d’autres termes, la réalité, c’est que les gens qui vous paraissent bons sont plutôt mauvais.

Inversement, de celui qui affirme une hostilité cynique, on dira, pour l’excuser, « qu’il ne faut pas se fier aux apparences », parce qu’il a « un bon fond ». Curieuse attitude. Il faudrait ici, par esprit de soupçon, se méfier de la gentillesse et chercher une vilaine intention ; et là  faire un effort de bonne volonté pour trouver le contraire de ce que l’on voit, en prêtant une bonne intention à celui qui affiche tout le contraire. A côté de cela, on pourra fort bien vivre, s’amuser et consommer le nez en l’air, sans jamais se poser de questions. Ce que nous voulons, c’est seulement nous protéger de quelques déceptions. Pour le reste, vive l’inconscience !

Quelle confusion ! Nous avons vu que, dans la spontanéité, le passage de l’intériorité vers l’extériorité est continu. Un visage exprime un état d’âme. Il est absurde de séparer la conscience de son expression charnelle. La colère intérieure tire les traits et éclate dans un visage furieux. L’apparence est l’expression de la réalité. D’autre part, la dualité apparence/réalité ne concerne pas exclusivement le statut de la personne humaine. On peut maquiller une devanture, un tableau, des comptes, une organisation etc. pour leur donner une apparence… qui ne reflète pas la réalité.

    En fait, la problématique apparence/réalité vient s’adjoindre à tout objet tombant dans le champ de la perception, pour autant que l’esprit soulève le problème de son authenticité. La commode Louis XV, en apparence est authentique… en réalité, c’est peut être un travail habile de brocanteur. Dans ce qui est authentique, l’apparence est conforme à la réalité. Dans ce qui ne l’est pas, la réalité est différente de ce que l’apparence suggère. La dualité entre apparence/réalité n’est-elle que le fait d’une intervention intentionnelle de l’homme ?

Relève-t-elle d’un jugement ? Est-ce les choses qui ne sont pas ce qu’elles paraissent être ? La dualité apparence/réalité est-elle dans la structure même de l’Être.

 Du manque de discernement

Machiavel dans Le Prince, dit qu’il n’y a en ce monde que bien peu d’esprits perspicaces. La foule est crédule, elle se laisse aisément tromper, parce qu’elle croit dans les apparences qu’on lui offre et ne va pas plus loin. Quelques uns sont assez lucides pour ne pas entrer dans le jeu de dupes du pouvoir, mais ceux-là n’osent pas contredirent la foule et la peur suffit pour leur imposer le silence. Il suffit dès lors au politique, pour maintenir son autorité, de composer les apparences à bon escient.

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L’apparence, prise dans ce sens,  se définit par rapport à la réalité empirique. Notons qu’à la réalité empirique on oppose dans la dualité, deux couples : soit réalité/apparence, ou bien  réalité/illusion. L’apparence est ce qu’un phénomène parait être, mais entre ce qui parait et ce qui en est la cause, l’esprit trouve un hiatus, de sorte qu’il ne peut pas reconnaître la cause véritable. Le terme d’illusion va plus loin, parce qu’il implique un jeu de dupe où le sujet se prend lui-même pris au piège de l’apparence en lui prêtant une réalité qu’elle n’a pas.

Jean Baudrillard - les phases successives de l'image

Les phases successives de l’image sont:

elle est le reflet d’une réalité profonde (bonne apparence);

elle masque et dénature une réalité profonde (mauvaise apparence);

elle masque l’absence de réalité profonde (joue à être une apparence);

elle est sans rapport à quelque réalité que ce soit (simulacre);

elle est son propre simulacre pur (simulacre).

Lorsque le réel n’est plus ce qu’il était, la nostalgie prend tout son sens. Surenchère des mythes d’origine et des signes de réalité. Surenchère de vérité, d’objectivité et d’authenticité secondes. Escalade du vrai, du vécu, résurrection du figuratif là où l’objet et la substance ont disparu. Production affolée de réel et de référentiel, parallèle et supérieure à l’affolement de la production matérielle: telle apparaît la simulation dans la phase qui nous concerne – une stratégie du réel, de néo-réel et d’hyperréel, que double partout une stratégie de dissuasion.”

 Simulacre et simulation,  Editions Calilée.

L’homme qui vit dans la conscience commune ne se pose pas de question, il a tendance à tout simplement prendre l’apparence pour la réalité. Il a peu de discernement et, en guise d’interprétation de se qu’il voit, il se contente souvent du jugement d’autrui. Le on juge pour lui. Nous avons vu que l’opinion ne juge que sur les apparences. L’opinion est chose que l’on peut entretenir dans l’ignorance et manipuler. Il faut que la trahison perce de façon flagrante pour que l’homme, qui jusque là se contentait du sens commun, sorte de sa léthargie, s’éveille et exige la vérité.

Dans l’attitude naturelle, nous ne voyons que ce que nous voulons bien voir. C’est-à-dire que notre perception est télécommandée par notre pensée. Nos désirs, nos préoccupations, le harcèlement des choses à faire, des rendez-vous urgents, le train-train des habitudes, la répétition des mêmes actions chaque jour  s’accommodent d’une simple reconnaissance. Le mot re-connaissance, veut bien dire re-trouver ce que nous cherchons, en anticipant par avance ce à quoi nous devons nous tenir. La perception habituelle porte les œillères de nos attentes et l’anticipation de notre mémoire. Notre principal souci, c’est d’y confirmer la cohérence de notre représentation actuelle, en tissant par la pensée les fragments du monde que nous percevons.

René Daumal -  éveil et acte

 "Tel homme s’éveille, le matin, dans son lit. A peine levé, il est déjà de nouveau endormi ; en se livrant à tous les automatismes qui font que son on corps s'habiller, sortir, marcher, aller à son travail, s'agiter selon la  règle quotidienne, manger, bavarder, lire un journal – car c’est en général le corps seul qui se charge de tout cela –, ce faisant il dort. Pour s’éveiller il faudrait qu’il pensât : toute cette agitation est hors de moi. Il lui faudrait un acte de réflexion. Mais si cet acte déclenche en  lui de nouveaux automatismes, ceux de la mémoire, du raisonnement, sa voix pourra continuer à prétendre qu’il réfléchit toujours; nais il s’est encore endormi. Il peut ainsi passer des journées entières sans s’éveiller un seul instant. Songe seulement à cela au milieu d'une foule, et tu te verras environné d'un peuple de somnambules. L'homme passe, non pas, comme on dit, un tiers de sa vie, mais presque toute sa vie à dormir de ce vrai sommeil de l'esprit. Et ce sommeil, qui est l‘inertie de la conscience a beau jeu de prendre  l’homme dans ses pièges : car celui-ci, naturellement et presque irrémédiablement paresseux, voulait bien s'éveiller certes, mais comme l'effort lui répugne, il voudrait; et, naïvement il croit la chose possible, que cet effort une fois accompli le plaçât dans un état de  veille définitif ou au moins de quelque longue durée; voulant se reposer dans son éveil, il s'endort. De même qu'on ne peut pas vouloir dormir, car vouloir, quoi que ce soit, c’est toujours s'éveiller, de même on ne peut rester que si on le veut à tout instant.

Et le seul acte immédiat que tu puisses accomplir, c'est t'éveiller, c’est prendre conscience de toi-même. Jette alors un regard sur ce que tu crois avoir fait depuis le commencement de cette journée c'est peut-être la première fois que tu t'éveille vraiment; et c'est seulement en cet instant que tu as conscience de tu as conscience de tout ce que tu as fait, comme un automate sans pensée. Pour la plupart, les hommes ne s’éveillent même jamais à ce point qu'ils se rendent, compte d'avoir dormi. Maintenant, accepte si tu veux cette existence de somnambule.  Tu pourras te comporter dans la vie en oisif, en ouvrier en paysan, en marchand, en diplomate, en artiste, en philosophe sans t'éveiller jamais que, de temps en temps, juste ce qu'il faut pour jouir ou souffrir de la façon dont tu dors ; ce serait même peut-être plus commode, sans rien changer à ton apparence, de ne pas t'éveiller du tout.

Et comme la réalité de l'esprit est acte, l'idée de substance pensante n'étant rien si elle n’est actuellement pensée en ce sommeil, absence d'acte, privation de pensée, il n’y a rien, il est véritablement la mort spirituelle. mais si tu as choisi d'être tu t’es engagé sur un rude chemin, montant sans cesse et réclamant un effort de tout instant. Tu t'éveilles; et  immédiatement tu dois t'éveiller à nouveau, tu t'éveille de ton éveil. Ton éveil premier apparaît comme un éveil à ton éveil second. Par cette marche réflexive la conscience passe perpétuellement à l'acte. Au lieu que les autres hommes, pour le plus grand nombre, ne font que s'éveiller, s'endormir, s’éveiller, s’endormir, monter un échelon de conscience pour le redescendre aussitôt, ne s’élevant jamais au-dessus de cette ligne zigzagante, tu te trouves et te retrouves la selon une trajectoire indéfinie d'éveils toujours nouveaux. Et comme rien ne vaut que pour la conscience percevante, ta réflexion sur cet éveil perpétuel vers la plus haute conscience possible constituera la science des sciences. Je l’appelle métaphysique Mais, toute science des sciences qu’elle est, n’oublie pas qu’elle ne sera jamais que l'itinéraire tracé d'avance, et à grands traits, d’une progression réelle si tu l’oublies, si tu crois avoir achevé de t’éveiller parce tu as établi d’avance les conditions de ton éveil perpétuel, à ce moment de nouveau tu t’endors, tu t’endors dans la Mort spirituelle".

 René Daumal, Tu t’es toujours trompé, Mercure de France (pamphlet sur les intellectuels à propos des existentialistes et de Camus) cité par Patrice Van Eersel  La Source blanche, p.90-91.

A dire vrai, si nous vivons dans le même monde de la vigilance, si nous sommes sensés être éveillés, nous n’observons pas vraiment. L’art d’observer suppose qu’un coup d’arrêt soit donné à la propension continuelle de la pensée à reconstruire mentalement les objets. Savoir observer avec attention, c’est suspendre le mouvement d’agitation de la pensée, rester dans l’ouverture que les sens nous offre et laisser la découverte faire son entrée dans la perception. Détailler. S’étonner. Se laisser surprendre. Laisser à la perception son véritable pouvoir qui est de révéler une présence riche et complexe. Parce que notre perception habituelle est bornée à la reconnaissance, elle est assez terne. Et c’est cette surface terne des choses que l’on peut appeler l’apparence dans laquelle nous vivons.

Il serait plus exact de dire  avec Bergson, qu’un voile constamment s’interpose entre nous et l’objet. Un voile qui est celui de notre inconscience.

Bergson - l'art pour éveiller notre sensibilité devant la Nature

 Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n'est perçu par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fût-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et je crois lire dans le fond de mon coeur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde extérieur, c'est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c'est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l'homme sont effacées, les ressemblances utiles à l'homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l'avance où mon action s'engagera. Ces routes sont celles où l'humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j'en pourrai tirer. Et c'est cette classification que j'aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses...

L'individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu'il ne nous est pas matériellement utile de l'apercevoir. Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un homme d'un autre homme), ce n'est pas l'individualité même que notre oeil saisit, c'est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliterons la reconnaissance".

 Le rire, P.U.F. p. 115-117.

Par exemple, nous avons une propension invétérée à simplifier ce que nous voyons. Il me suffit d’avoir identifié que cette femme, qui avance dans la rue, est Mme Thomas, pour que je n’ai plus besoin de lui porter une attention. Pourtant, elle a aujourd’hui un visage particulier, un regard effaré qui n’est pas son sourire habituel. En contraste, son vieux chien jaune est d’humeur encore plus folle que d’ordinaire. Au moment où je vais la croiser, elle va se composer une apparence tout à faire correcte. Elle posera dans son personnage de vieille dame sérieuse, distinguée, et toujours bien mise. Ce qui est très commode au fond pour moi, c’est une invitation à en rester à l’identification habituelle. Et pourtant ce regard ! Ce regard qu’elle avait dans la rue, au moment où elle ne posait pour personne ! C’est à travers lui que  le voile se déchire, qu’une profondeur se découvre en cascade, par-delà les masques et les propos convenus. Elle ne dira rien dans la salutation et les petits mots sur le temps qu’il fait. Mais si je lui accorde un peu d’attention, elle laissera percer un peu de son désarroi. Si  elle se sent en confiance et qu’elle peut parler, elle racontera son histoire. En attendant, elle fait comme tout le monde, elle cherche à sauver les apparences en donnant à penser que tout va bien, alors qu’au fond d’elle-même, elle est au plus mal.

Ces deux expressions : « se composer une apparence » et « sauver les apparences » nous ramènent à la subversion que la sociabilité ordinaire entretient. D’un côté nous jouons la comédie d’une apparence composée à dessein pour autrui, qui est l’exact reflet de l’image que nous souhaitons lui donner. Un personnage qui nous va comme un gant. De l’autre, nous nous bornons à noter rapidement la présence d’autrui sous une forme par avance déterminée. Les deux pris ensemble maintiennent la perception en surface et confinent l’attention dans l’apparence qui devient ipso facto la réalité. La promiscuité de la famille, des loisirs et du travail n’entame en rien cet effort de paraître pour poser dans une apparence. C’est pourtant dans les réunions de famille  que finissent par éclater ces tensions nouées en chacun par-delà les apparences, et qu’un peut de vérité refait surface. Comme l’expression l’indique, il y a une pointe de désespoir dans la nécessité de devoir « sauver » les apparences, comme on tente de sauver ses biens alors que le navire est en train de couler. Tension d’une contradiction entre la réalité et l’apparence dans laquelle la réalité menace de reprendre le dessus et contre laquelle il faut lutter… pour que cela ne se sache pas. Et le mécanisme est le même partout : on peut tenter de « sauvegarder les apparences » de la bonne santé d’un État, d’une entreprise, d’une institution, d’un club, d’une association etc. Alors que la réalité que l’on masque est très différente. On peut même vouloir persuader à tout prix, dans des apparences brillantes, à grand renfort d’images rassurante que le Monde va très bien et que la Terre se porte comme un charme. Même s’il y a mille preuves du contraire et que l’insurrection du réel vient hurler sous nos fenêtres qu’une crise majeure est en cours. Les grands craquements de l’Histoire sont là pour disloquer les apparences que seule la manipulation du discours peut maintenir.

La subversion de la réalité dans l’apparence semble de prime abord relative à une intention délibérée d’effectuer une mise en scène afin :

a) soit de dissimuler la réalité sous la couverture d’une représentation telle que le sujet aura peu de chance de soulever, de sorte qu’il ne soit même plus possible de distinguer l’apparence de la réalité, tant celle-ci sera devenue crédible. On connaît, dans le blanchiment de l’argent de la drogue, le rôle des sociétés écran qui sont là pour dissimuler les véritables trafics. En politique, la manipulation d’informations peut aussi produire ce résultat. A l’égard de la justification d’une mesure, il suffit d’accréditer une interprétation officielle et d’éliminer systématiquement les véritables motivations, les véritables enjeux. Surinformer dans l’ordre de l’interprétation officielle, désinformer sur le plan de l’accès aux motivations véritables. Nous avons vu que ce type de procédé existe en politique. Il peut aussi exister dans le domaine scientifique, comme il existe partout où l’information comporte un enjeu de pouvoir.

b) de simuler  une réalité, en sorte que, si la question se posait de savoir s’il faut oui ou non croire dans les apparences, l’explication serait suggérée par avance et deviendrait évidente. Ce qui est la meilleure façon d’arrêter un questionnement qui menacerait de s’orienter vers les véritables raisons ou les vraies causes. La paresse intellectuelle fait que l’esprit s’arrête quand il a obtenu une explication satisfaisante. Il cesse de poser des questions et accepte une représentation qui lui permet de lier logiquement une apparence à sa cause dite « réelle ». C’est une question de confort intellectuel. Vivre dans l’inconnu et accepter le doute est moins facile.

Notons que la dissimulation et la simulation ne sont pas des procédés relatifs à une société organisée, ou au monde de la techno-science. Ils sont, comme nous l’avons montré, dans la nature même de l’ego confronté à la relation à autrui.

Il est possible de défendre l’idée selon laquelle la subversion de la réalité dans l’apparence serait dans la nature même de l’apparence, indépendamment du sujet. Ainsi dit-on que « les apparences sont trompeuses », ou encore que « l’apparence nous égare souvent ». On invoque en faveur de ce point de vue toutes les formes d’illusions d’optique, en disant qu’alors le sujet est victime du caractère trompeur de l’apparence. Nous avons déjà répondu à cet argument. La perception est ce qu’elle est et c’est tout. L’apparence n’est pas « trompeuse », c’est le jugement qui peut être erroné. Il l’est quand l’esprit ne redresse pas l’apparence alors qu’il devrait le faire. L’exemple souvent cité du soleil qui est plus gros à l’horizon qu’au zénith  correspond à cette situation. Nous savons qu’il se produit un effet d’optique et qu’il serait erroné de dire que le soleil grossit et diminue. Nous savons que la réfraction et la chaleur provoque des miroitements dans le désert qui peuvent être pris pour des étendues d’eau. Cela s’appelle un mirage. Mais là encore, il est stupide d’accuser la perception de quoi que ce soit. Si nous voyons le serpent dans la corde, c’est que nous l’avons cherché. L’apparence de l’arbre n’est pas « menaçante ». Elle ne l’est que parce que j’ai peur. Seul le jugement est en cause. Pourquoi ? Parce que c’est dans le jugement que commence l’interrogation sur la vérité. La perception en tant que telle n’est ni vraie ni fausse, elle est, elle est la présentification d’un objet au sujet et c’est tout. Nous avons vu, dans le même ordre d’idée, que c’est la pensée qui, interrogeant une chose, se demande si elle est ou non authentique : si elle est bien ce qu’elle parait être. Une chose est tout simplement réelle pour le sujet qui en fait l’expérience. Elle existe. La bague en cuivre plaqué existe autant que la bague en or.

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Il faut donc admettre que la subversion de la réalité dans l’apparence est plutôt une caractéristique qui est dans la nature même du mental. L’ego qui se raconte une histoire s’efforce de la démontrer aux autres et de la faire accroire. Et c’est vrai qu’il y parvient s’il est persuasif. Il est facile d’observer que chez celui pour qui le divorce entre la réalité et l’apparence est devenu flagrant, la nécessité de raconter des histoires pour persuader du contraire de ce que nous pourrions observer, l’oblige à être particulièrement volubile. Sinon, comme dans le conte d’Andersen, nous pourrions dire que le Roi est nu. Une part très importante de la rhétorique des bavards sert à masquer ce qui est et à masquer ce qu’ils sont. Pour donner le change. Pour faire illusion. Y compris pour soi-même. A force de raconter des histoires, on finit par se persuader soi-même qu’elles sont vraies ! Le mental peut s’auto-illusionner. Et comme l’illusion, par définition, n’est pas, comme l’illusion ne tient que dans la croyance qui l’entretient, il faut donc l’alimenter en permanence de discours afin d’éviter que les soupçons puisse s’éveiller. Raconter des histoires. Le mental a plus d’un tour dans son sac. C’est un grand illusionniste. Ses tours de magie sont des constructions mentales et plus celles-ci sont éloignées du réel, plus il faut un grand renfort de discours pour les soutenir. Le langage se porte aussi à sa rescousse, lui aussi permet la subversion du réel.

Bergson    Sur le langage et la sensation

 "Ce qu'il faut dire, c'est que toute sensation se modifie en se répétant et que si elle ne me paraît pas changer du jour au lendemain, c'est parce que je l'aperçois maintenant à travers l'objet qui en (est la) cause, à travers le mot qui la traduit. Cette influence du langage sur la sensation est plus profonde qu'on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l'invariabilité de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi, quand je mange d'un mets réputé exquis, le nom qu'il parle, gros de 1'approbation qu'on lui donne, s'interpose entre ma sensation et ma conscience; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu'un léger effort d'attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par conséquent d'impersonnel dans les impressions de l'humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s'exprimer par des mots précis; mais ces mots, à peine formés, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance, et inventés pour témoigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité".

Il remplace les choses-mêmes par les mots et donne à penser que le mot est la chose. L’alliance fourbe du mental et du langage endort la lucidité et détourne de l’observation directe de ce qui est. Elle maintient la croyance dans l’apparence, tout en la faisant passer pour le réel même.

Être perspicace, veut donc dire : ne pas s’en laisser compter, parce qu’on ne veut pas s’en laisser conter. Avoir assez de discernement pour séparer le vrai du faux, le réel de l’illusoire. En sanskrit, cela s’appelle viveka, l’art de la discrimination par l’intellect. Celui qui manque de discernement est pris dans les limbes du mental. Il n’arrive pas à se dépêtrer des filets tissés par un discours composé à son intention. Non seulement il y a pour lui un voile sur le réel, mais en plus, il est serré et collant. Manquer de discernement c’est rester englué dans une apparence qui a été justement composée pour qu’il soit très difficile d’aller plus loin. C’est ne pas avoir de distance, ne pas pouvoir observer dans la position de témoin, rester scotché dans une représentation commune. Nous comprenons donc ce que signifie le fait que le sens commun a tendance à prendre toujours les choses au premier degré. Le premier degré, c’est celui de la croyance. Pour qu’il en ait un second, il faut que le sujet à se distinguer dans une réflexion qui lui soit propre. Moins j’adhère à l’ordre de la croyance et plus j’ai d’aptitude au discernement. Plus l’intelligence est libre. Ce qui suppose la capacité de mettre entre parenthèses tout jugement allant prétendument de soi.

Le savoir pour fonder les apparences

Par définition, l’apparence est seulement l’aspect extérieur, donné au regard, d’une chose ou d’une personne. L’apparence, c’est ce qu’une chose semble être, ce n’est pas ce qu’elle est. Elle peut être séduisante, floue ou vraisemblable, mais elle est toujours superficielle. L’apparence n’épuise pas la réalité dont elle ne fait manifester un aspect visible. D’autre part, elle ne se tient pas toute seule, sans aucun contexte. Une apparence qui serait l’apparence de rien n’aurait aucun sens et une apparence isolée de son contexte n’en n’a pas non plus.

Or si nous cherchons à savoir, c’est parce que nous ne pouvons pas nous en tenir aux apparences. La dualité apparence/réalité a un sens épistémologique.

L’approche objective de la science introduit déjà cette perspective. Chercher à savoir,  ce n’est pas s’en tenir au phénomène apparent, mais bien plutôt chercher des causes et en déterminer des lois.

Shri Aurobindo -  si pour nos sens la Terre est plate...

« Il est nécessaire de distinguer entre la réalité essentielle, la réalité phénoménale qui dépend de celle-ci et qui en naît, et l'expérience ou la notion de l'une ou de l'autre, restreinte et susceptible de nous induire souvent en erreur, qui est crée par notre expérience sensorielle et notre raison. Pour nos sens, la terre est plate; pour la plupart de nos entreprises pratiques immédiates, et dans certaines limites, il nous faut suivre la réalité sensorielle et considérer la planéité de la Terre comme un fait; mais dans la réalité phénoménale vraie, cette planéité est irréelle, et la science, qui cherche dans les choses la vérité de la réalité phénoménale, doit traiter la terre comme approximativement sphérique. Dans une foule de détails, la science contredit le témoignage des sens sur la vérité des phénomènes; mais il nous faut néanmoins accepter le cadre fourni par nos sens, parce que les rapports pratiques avec les choses qu'ils nous imposent sont tenu comme un effet de la réalité et ne peuvent être négligés. Notre raison, se fondant sur les sens et les dépassant, élabore ses propres canons, ses propres notions du réel et de l'irréel, mais ses canons varient selon le point de vue adopté par l'observateur qui raisonne. Le physicien scrutant les phénomènes établit des formules et des normes basées sur la réalité phénoménale et ses processus ; pour lui, le mental peut sembler un résultats subjectif de la Matière et le moi et l’esprit peuvent sembler irréel ; en tout cas il doit agir comme si la matière et l’énergie seules existaient et que le mental ne fût qu’un observateur d’une réalité indépendantes qui ne serait affectée par aucun processus mental (1) ».

 La Vie divine, II, p. 234-235.

Or, si l’apparence est vue, mais n’est pas la réalité, les causes et les lois sont réelles, mais elles ne sont pas vues. Le poids apparent d’un corps plongé dans un liquide, ce n’est pas son poids réel, c’est la différence entre le poids réel et la poussée d’Archimède. La dimension réelle du Soleil, ce n’est pas sa taille apparente, pas plus quand on l’observe à l’horizon qu’au zénith. L’aspect réel de la Terre, ce n’est pas la platitude apparente de la surface de l’océan, mais cette forme sphérique qui nous a été magnifiquement transmise pour la première fois dans les photographies des missions Apollo.

Considérons, avec Bertrand Russel, dans Problèmes de philosophie, la perception d’une chose, celle de la table : « Pour l’œil, elle est rectangulaire, brune et luisante, pour le toucher, sa surface est polie, froide et dure; lorsque je la frappe de la main, elle rend un son de bois. Tout autre que moi, s’il voit et palpe et entend la table, sera d’accord avec la description que j’en fais; on pourrait donc penser qu’il n’y a là aucun problème».

Bertrand Russel - apparence et réalité

 "3) Pour bien faire comprendre le problème, concentrons notre attention sur la table. Pour l’œil, elle est rectangulaire, brune et luisante, pour le toucher, sa surface est polie, froide et dure; lorsque je la frappe de la main, elle rend un son de bois. Tout autre que moi, s’il voit et palpe et entend la table, sera d’accord avec la description que j’en fais; on pourrait donc penser qu’il n’y a là aucun problème. Mais dès que nous essayons d’être plus précis, nos difficultés commencent. Même si je crois que la table est "réellement" de la même couleur en toutes ses parties, les parties qui réfléchissent la lumière paraissent beaucoup plus colorées que les autres et certaines parties paraissent blanches par un effet de réflexion de lumière différent. Je sais encore que, si je me déplace, ce seront d’autres parties qui réfléchiront la lumière de sorte que l’apparente distribution des couleurs sera modifiée. Si donc plusieurs personnes regardent la table au même moment, il n’y en aura pas deux qui verront les couleurs de la même façon, car il n’y en aura pas deux qui verront la table exactement sous le même angle et toute différence d’angle transforme la façon dont la lumière est réfléchie.

4) Dans la pratique, ces différences sont sans intérêt, mais pour un peintre, par exemple, elles sont d’une importance capitale; le peintre doit perdre l’habitude de penser que les choses se présentent à l’œil sous l’apparence de leur couleur "réelle", à savoir celle que le sens commun leur attribue, il doit apprendre à voir les choses exactement comme elles se manifestent à lui. Voilà précisément le commencement d’une des distinctions qui constituent l’un des plus graves problèmes philosophiques, la distinction à établir entre 1'"apparence" et la "réalité", entre ce que les choses semblent être et ce qu’elles sont vraiment. Le peintre veut reproduire l’apparence des choses, l’homme réaliste et le philosophe veulent savoir ce que sont réellement les choses, mais le désir du philosophe est plus intense que celui de l’homme réaliste et la conscience des difficultés que soulève la recherche d’une réponse adéquate au problème l’inquiète encore davantage.

5) Revenons à notre table: d’après ce que nous avons constaté, il est évident qu’il n’y a pas de couleur précise unique qu’on puisse lui attribuer, ni même qu’on puisse attribuer à l’une quelconque de ses parties: la table paraît être de couleurs diverses, selon les divers angles sous lesquels on la regarde et il n’y a aucune raison de considérer telle ou telle nuance comme étant celle qui appartient véritablement à la table. Et même à supposer qu’on la regarde sous un angle donné fixe, d’autres variations peuvent se produire: nous savons que la lumière artificielle change les couleurs, qu’un daltonien ou quelqu’un portant des verres bleus voit d’autres teintes et que l’obscurité supprime les couleurs, même si au toucher et à l’ouïe la table reste la même. La couleur n’est donc pas inhérente à la table, mais dépend à la fois de la table, de celui qui la voit et de la façon dont la lumière arrive sur la table. Quand, dans la vie quotidienne, nous parlons de la couleur de cette table, nous voulons seulement parler de la couleur en gros que semblera posséder ce meuble à toute personne normale qui la verra sous un angle normal et dans des conditions normales d’éclairage. Toutefois, les autres couleurs qui apparaissent dans des conditions différentes ont tout autant droit à être jugées réelles; en conséquence, pour être impartial, il nous faut convenir que, considérée dans son ensemble, la table n’a pas de couleur qui lui soit propre.

6) On peut dire la même chose à propos de la texture. On peut, il est vrai, discerner à l’œil nu le grain du bois, mais dans l’ensemble, la table paraît avoir une surface lisse et polie. Si nous la regardions au microscope, nous discernerions les rugosités du bois, ses creux et ses élévations et toutes sortes de détails qui ne se voient pas à l’œil nu. Lesquelles de ces choses sont la table "réelle" ? Nous sommes évidemment tentés de dire que les renseignements fournis par le microscope sont plus réels, mais un autre instrument plus puissant nous offrirait une autre vision du bois. Alors, si nous ne pouvons nous fier à ce que nous voyons à l’œil nu, pourquoi faire confiance au microscope ? Et voilà ébranlée la confiance que nous avions au départ dans le témoignage de nos sens.

7) Quant à la forme de la table, elle ne nous offre pas une position plus assurée. Nous avons tous l’habitude d’émettre des jugements définitifs concernant les formes "réelles" des choses qui nous entourent et nous le faisons de façon si irréfléchie que nous en venons à croire que nous voyons véritablement les formes réelles. Mais en réalité, une chose donnée présente une forme qui varie selon l’angle sous lequel on la regarde; c’est ce que nous devons tous apprendre si nous tentons de faire du dessin. Si notre table est "réellement" rectangulaire, de presque tous les points elle nous apparaîtra comme présentant deux angles aigus et deux angles obtus; si les côtés opposés sont parallèles, ils nous apparaissent comme s’ils convergeaient vers un point éloigné; s’ils sont d’égale longueur, ils apparaissent comme ayant le côté le plus proche plus long que l’autre. De tout cela, on ne s’aperçoit pas habituellement en voyant une table, parce que l’expérience nous a appris à construire la forme "réelle" de la table en partant de la forme apparente, et la forme "réelle" est ce qui nous intéresse, du point de vue des considérations pratiques. Mais la forme "réelle" n’est pas ce que nous voyons, c’est quelque chose que nous inférons de ce que nous voyons. Et ce que nous voyons change constamment de forme à mesure que nous nous déplaçons dans la pièce où se trouve la table; nos sens ne semblent par conséquent pas nous renseigner avec vérité au sujet de la table elle-même, mais seulement à propos de l’apparence de cette table.

8) Des difficultés analogues surgissent à propos du toucher. Il est exact que la table procure en tout temps une sensation de dureté et nous sentons qu’elle résiste à la pression; cependant, la sensation ressentie dépend de la force de notre pression et aussi de la partie du corps qui exerce cette pression. Ainsi les diverses sensations causées par des pressions d’ordre divers ou exercées par diverses parties du corps ne peuvent être considérées comme décelant directement une propriété définie inhérente à la table; ces sensations ne sont tout au plus que les signes d’une propriété qui, peut-être, cause toutes les sensations, mais qui n’est en fait manifeste dans aucune d’elles. Ce même raisonnement s’applique avec encore plus d’évidence aux sons qu’on obtient en frappant la table.

9) Il devient donc évident que la table réelle, s’il en existe une, n’est pas celle dont nous avons la perception immédiate par l’entremise de la vue, du toucher ou de l’ouïe. La table réelle, s’il y en a une, n’est pas du tout directement connue par nous, mais doit être inférée à partir de ce que nous connaissons immédiatement. En conséquence, deux questions se posent aussitôt, et deux questions auxquelles il est difficile de répondre: —1 ) Existe-t-il une table réelle ? — 2) Si oui, quelle sorte d’objet peut-elle être ?

10) Pour nous aider à élucider ces questions, il est bon de choisir quelques termes dont la signification soit claire. Appelons donc "témoignages sensoriels" ce qui est immédiatement connu dans la sensation, c’est-à-dire les couleurs, les sons, les odeurs, les duretés, les rugosités, et ainsi de suite. Donnons le nom de "sensation" à notre prise de conscience directe de ces choses-là. Par exemple, lorsque nous voyons une couleur, nous avons une sensation de cette couleur, mais la couleur même est un témoignage sensoriel et non une sensation. La couleur, c’est ce dont nous prenons conscience immédiatement et c’est cette prise de conscience qui constitue la sensation. Il est évident que nous ne pouvons connaître quoi que ce soit à propos de la table si ce n’est par le truchement des témoignages sensoriels (la couleur brune, la forme rectangulaire, la surface lisse) que nous associons à la table; mais pour les raisons déjà énoncées, nous ne pouvons pas dire que la table est constituée par ces témoignages des sens, ni même que ces témoignages sensoriels sont par eux-mêmes des propriétés inhérentes à la table. Un problème se pose ainsi qui est celui des relations existant entre les témoignages sensoriels et la table réelle, à supposer qu’une telle chose existe.

 Problèmes de philosophie.

Le consensus que plusieurs sujets passent dans des témoignages convergent, le consensus qui fait que l’expérience de l’un ou de l’autre peut donner lieu à une description identique est précisément ce que l’on appelle l’objectivité.

Cependant, le consensus au sujet de l’apparence de la table est une résultante assez pauvre et limitée de la perception. Une très légère variation révèlerait assez vite des différences. La couleur de la table n’est pas uniforme. Elle dépend de l’éclairage, elle varie avec la distance de l’observateur, de son angle de vision etc. En tenant compte de ces variations : « Si donc plusieurs personnes regardent la table au même moment, il n’y en aura pas deux qui verront les couleurs de la même façon, car il n’y en aura pas deux qui verront la table exactement sous le même angle et toute différence d’angle transforme la façon dont la lumière est réfléchie ».

Du point de vue de l’attitude naturelle, de l’homme réaliste, les différences ont bien peu d’importance. Nous nous contentons dans la vigilance quotidienne, comme dit Bergson, d’une simplification pratique. Par contre pour un être très sensible, les différences sont vivantes ont une importance extraordinaire, car c’est justement là que se révèle l’individualité des choses et des êtres. C’est par exemple le cas du peintre. Pour citer encore Russel : Dans la pratique, ces différences sont sans intérêt, mais pour un peintre, par exemple, elles sont d’une importance capitale; le peintre doit perdre l’habitude de penser que les choses se présentent à l’œil sous l’apparence de leur couleur "réelle", à savoir celle que le sens commun leur attribue, il doit apprendre à voir les choses exactement comme elles se manifestent à lui». La perception esthétique va donc au-delà de la simplification pratique du témoignage sensoriel qui sert de base au réalisme ordinaire.

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Le réalisme ordinaire est encore plus insuffisant quand il s’agit d’envisager l’analyse scientifique du monde matériel. Le ciel étoilé que je contemple les soirs d’été est pour l’astronome une simple apparence. La lumière ayant une vitesse finie, il est possible que cette luciole que je contemple soit le dernier éclat d’une étoile qui a en fait disparu après son stade de naine rouge. Le différentiel de temps qu’introduit la relativité le suppose. La théorie incite à ne pas prendre au pied de la lettre l’apparence.

Le plus surprenant, nous l’avons vu, c’est la manière dont la nouvelle physique décrit la réalité du monde physique. La table est solide, dure en surface, froide, brune, du point de vue d’un observateur humain placé dans l’état de veille. Il est impossible de dissocier les qualités observées du sujet qui les observe. L’observation est un processus qui ne se comprend que dans la triade : observateur-observation-observé. Elle se révèle parfaitement adaptée à l’échelle qui est la nôtre, pour tout ce qui concerne les questions pratiques. Elle ne l’est plus dans l’univers macroscopique. Elle ne l’est pas davantage dans le monde de l’infiniment petit auquel notre perception habituelle n’a pas accès. La table qui parait « solide » ne l’est qu’à notre échelle. En réalité, est constituée d’énergie gelée dans une forme et elle est pour l’essentiel faite de vide. Dans la physique classique, on sait déjà que l’armoire solide et massive, si on éliminait les espaces entre la couche d’électrons et le noyau des atomes qui la compose, se réduirait  à une bille minuscule. Si nous avions une perception fine de l’agitation qui règne au cœur de la matière, nous verrions que cette apparence inerte qui nous entoure est en réalité d’un dynamisme infini où tous les contours se dissolvent.

Prenons la gravité. Il nous faut parfois quelques efforts pour nous lever le matin, mais, tant bien que mal, nos muscles savent  vaincre la gravité. Nous avons appris depuis Newton que cette même force qui nous maintient les pieds sur Terre, est aussi présente dans le cosmos et elle maintient les planètes en mouvement dans leur rotation autour du Soleil. Il nous semble donc que cette force est d’une puissance colossale. Mais pour les physiciens quantiques, ce n’est encore là qu’une apparence et non la réalité. La gravité est en fait une force très faible, comparée aux forces électro-magnétiques, aux interactions faibles et aux interactions fortes qui structurent le noyau de l’atome et rendent compte de l’électricité et la lumière.  La libération des forces de cohésion qui maintiennent la structure atomique produit une énergie prodigieuse, avec une quantité de matière très très faible. C’est le  principe de la bombe atomique. Pour la perception empirique, la poignée de sable est une chose inerte, dépourvue d’énergie propre. Il faut utiliser la gravité pour renverser le sable du camion-benne. En réalité la petite poignée de sable contient une énergie des milliards de fois supérieure à celle qui est dépensée pour la jeter à terre.

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En fait le concept de chose qui nous sert à penser les apparences, pour leur donner une réalité, n’a aucune validité dès que l’on considère les niveaux les plus subtils de la matière. Tout raisonnement chosique perd sa signification dès que l’on aborde le domaine quantique de la matière. L’idée, par exemple, qu’une chose doit nécessairement être « là » et ne pas être « ailleurs» n’a plus aucun sens. La théorie quantique ne raisonne qu’en terme de probabilité d’événements et de champs. Il existe une probabilité – elle est extrêmement faible mathématiquement – que ma voiture, que j’ai rangé dans le garage, soit demain matin dans la pelouse. Cela paraît absurde dans la logique chosique avec laquelle nous interprétons d’ordinaire les apparences. Ce n’est pas absurde d’un point de vue physique. Nous pensons le monde comme fait d’objets distincts, séparés et notre idée de la causalité fondée sur la vigilance est locale. Vivant dans une représentation fragmentaire du réel, notre sens de la relation, de l’interaction, de l’intrication des phénomènes entre eux est très pauvre. La nouvelle physique établit très nettement que le monde physique n’obéit pas à cette logique. Au cœur de la matière, il n’y a pas de distinction stricte entre des « objets », pas de séparation et la causalité est non-locale. Ce qui conduit notamment à la possibilité d’une corrélation infinie des événements et d’une information simultanée au niveau du champ unifié de la matière.

Jean Bouchart d'Orval - la non-séparabilité

Ce n'est qu'en 1964 que John Bell trouva une relation mathématique basée sur les prémisses réalistes locales et qui, appliquée à des expériences de corrélations entre particules jumellesv3, prédisait des résultats différents de ceux annoncés par la théorie quantique. En effet, si, comme le dit la théorie quantique, les deux particules jumelles représentent deux manifestations d'un système global ne pouvant être décrit par le produit tensoriel, alors il faut s'attendre à un certain niveau de corrélation entre les résultats des mesures effectuées sur les deux particules et ce niveau de corrélation dépasse le maximum permis par l'inégalité de Bell pour deux systèmes complètement séparés et indépendants. Or, il se trouve que les expériences réalisées durant les vingt-cinq dernières années (avec une précision toujours plus grande et dans des conditions de plus en plus strictes) ont toutes donné pleinement raison à la théorie quantique. Dans une expérience menée en 1998 à l'université d'Innsbruck, en Autriche, on a effectué des mesures sur des particules jumelles séparées d'une distance de 400 mètres. Un commutateur décidait de manière aléatoire quelle composante du spin de la particule A (que les physiciens ont baptisée « Alice » ) était mesurée et, immédiatement après, un autre commutateur décidait de manière tout aussi aléatoire quelle composante du spin de la particule B (appelée « Bob » ) était mesurée. La distance séparant les deux particules était telle qu'aucun signal ne pouvait se propager d'Alice à Bob avant la mesure sur Bob (la vitesse de la lumière n'étant pas infinie). Les résultats ne laissent plus aucun doute possible sur la violation de l'inégalité de Bell et la confirmation de la théorie quantique.

Déjà en 1982, les auteurs d'une expérience cruciale menée à Paris concluaient très simplement, mais d'une façon catégorique « Nous sommes amenés à rejeter les théories réalistes locales. » Les résultats de l'expérience d'Innsbruck ont pratiquement clos le débat amorcé en 1935. Ils permettent d'exprimer qu'un système dans un état quelconque, c'est-à-dire décrit par la superposition d'états propres n'est dans aucun de ces états propres particuliers avant une mesure faite sur lui et que, par conséquent, les observables de ce système (position, impulsion, énergie, spin, moment cinétique, etc. ) ne possèdent aucune valeur particulière. Ce que nous appelons le monde (nos images venues des mesures effectuées par nos sens et leurs prolongations que sont nos instruments) n'apparaît que dans la conscience de l'observateur au moment de l'observation. Que peut-on conclure de toute cette histoire d'inégalité de Bell, de spin et de corrélation ? On doit nécessairement rejeter au moins une des hypothèses dualistes : réalisme, déterminisme, confinement (ou séparabilité). Le réalisme consiste à supposer que les résultats des mesures effectuées sur des systèmes ont leur source dans l'existence de propriétés indépendantes de l'observateur. Ainsi, le réalisme émet l'hypothèse qu'un proton possède un spin bien défini avant même qu'on ait mesuré celui-ci. La théorie quantique, appuyée en cela par les dernières expériences de corrélation entre particules jumelles, démontre qu'on doit abandonner au moins partiellement une telle vue.

 L'impensable réalité,   Edition Almora, p. 136-137.

S’il ne s’agissait que de spéculations en l’air, nous pourrions certainement dire que cette réalité dont nous parle la physique n’est pas établie. Toutefois, ce n’est pas du tout le cas. La théorie quantique est d’une puissance de prédictivité remarquable et elle n’a toujours pas été prise en défaut. Jusqu’à présent l’expérimentation lui a toujours donné raison. Sa fonctionnalité est étonnante.

Jean Bouchart d'Orva -  les prémisses de la physique

 La description de la nature de la physique classique repose essentiellement sur quelques prémisses fondamentales que nous n'avons pas remises en question pendant plusieurs siècles en physique et que nous ne remettons à peu près jamais en question dans notre vie quotidienne. La première de celles-ci pourrait s'appeler le réalisme. Selon ce postulat, les phénomènes observés existent réellement et indépendamment de la conscience de l'observateur. Le postulat du réalisme tient donc pour acquis la dualité observateur/objet. Un autre postulat de base est le déterminisme : si l'on connaît toutes les conditions initiales d'un système et de son environnement, on peut connaître avec certitude le résultat de toute expérience ultérieure sur ce système, simplement en appliquant les résultats d'expériences antérieures. Une autre prémisse est la séparabilité ou le confinement des systèmes : deux systèmes suffisamment éloignés sont indépendants, car aucune influence d'aucune sorte ne peut se propager plus vite que la lumière. Les mesures effectuées sur un système ne sauraient influencer celles effectuées presque simultanément sur un autre système suffisamment éloigné du premier. On pourrait réunir ces trois prémisses - réalisme, déterminisme et séparabilité - sous le vocable dualité, qui désigne alors l'existence d'entités réelles séparées et complètement indépendantes obéissant à des lois prédéterminées.

La physique quantique rejette ces trois prémisses classiques. Elle avance que les phénomènes n'ont de réalité tangible que lorsqu'ils sont observés, qu'on ne peut habituellement pas prédire avec certitude les mesures sur un système, même en connaissant toutes ses conditions initiales, et que tous les systèmes ayant interagi demeurent liés parce qu'ils sont les manifestations d'une seule et même fonction d'onde. Pour être satisfaisante, une théorie physique doit pouvoir conduire à des prédictions sur le comportement d'un système. Elle doit permettre d'affirmer quelque chose sur ce qui va se passer, ne serait-ce que des probabilités. Bien entendu, ces prédictions doivent ensuite être confrontées avec la réalité on doit pouvoir les vérifier. La physique quantique est pleinement satisfaisante sous cet aspect. Ses prédictions ont échappé à toute contestation jusqu'à maintenant. Elle constitue une des théories scientifiques les plus prolifiques en même temps qu'une des plus fructueuses en matière de prédictions. La théorie quantique, quatre vingts ans après sa formulation définitive, il faut le redire, n'a jamais été prise en défaut. Mais l'esprit humain exige plus que cela d'une théorie scientifique. L'esprit demande à la théorie d'expliquer les phénomènes, de nous dire pourquoi telle ou telle chose se passe de telle manière. Et c'est ici que se tiennent les débats sur l'interprétation de la théorie quantique.

 L'impensable réalité, Edition Almora, p. 136-137.

Ce qui pose problème, ce n’est pas l’accord avec l’expérimentation, c’est le casse-tête de pouvoir concilier la théorie quantique avec l’autre grande branche de la physique qu’est la relativité. On a là deux théories dont la première est excellente dans le domaine de l’infiniment petit, la seconde est brillante à l’échelle des objets astronomiques. Or ces deux théories sont complètement incompatibles dans leurs principes ! Des efforts importants sont menés par les physiciens aujourd’hui pour tenter de les concilier dans une seule théorie globale, la Théorie du Tout, appelée aussi Théorie des cordes, qui n’a jusqu’à présent pas reçu de confirmation expérimentale.

La physique ne nous parle pas d’un autre monde, une sorte d’arrière-monde qui serait tapi derrière les apparences. La conversion mentale qu’elle impose signifie surtout que, pour rendre compte du monde matériel, nous ne pouvons plus nous en tenir à des concepts forgés pour penser une réalité qui se situe à notre échelle. Il s’agit toujours d’expliquer le même monde, le monde dans lequel le ballon tombe et rebondit sur le sol, dans lequel la lumière se réfracte dans la brume sous la forme d’un arc en ciel, le monde dans lequel vivent des êtres humains, des animaux et des plantes, sur cette magnifique planète qu’est la Terre. Seulement, pour en rendre raison de manière rationnelle, il faut traverser les apparences et trouver dans quelle trame intelligible elles sont tissées. Ce qui suppose que non seulement nous soyons à même de construire un modèle théorique valide, mais que celui-ci prenne une forme mathématique précise, de sorte que nous puissions, par des expérimentations, le confronter à la mesure. Dans tous les cas, l’approche objective de la connaissance aboutit à une représentation qui sera très éloignée de celle que nous pouvons construire avec les seuls moyens conceptuels du réalisme empirique ordinaire. On serait tenté de dire que la physique contemporaine mobilise une nouvelle perception, une puissance intuitive radicalement différente de la pensée chosique qui nous sert communément. Un sens de l’unité dynamique du réel disent les théoriciens quantiques.

La conscience, l’apparence et l’Être

La philosophie contemporaine, échaudée par une lourde tradition critique, se montre souvent timorée quand il s’agit de poser la question ontologique du statut de la réalité. Il est étonnant de remarquer à quel point, sur la même question, la nouvelle physique, elle, est sans complexe. A travers un renouvellement assez surprenant, c’est un retour à ce que le mot méta-physique indique. Si le monde physique est la réalité empirique dans laquelle nous vivons, ce qui  le fonde et le soutient, ce qui en en forme l’architecture subtile, c’est le méta du physique. Si nous étions encore dans le paradigme de l’objectivité forte de l’ancienne physique, nous pourrions croire dans une Réalité existant en-soi, indépendamment du sujet. Mais ce n’est plus possible. Avec l’adoption de l’objectivité faible, l’abandon du réalisme absolu, nous savons que le méta vers lequel pointe la physique ne peut plus être dissocié de la conscience du sujet.  

La question de la nature de la réalité et sa relation avec l’apparence,  met en cause la structure de l’Être dont l’apparence est la manifestation. L’apparence est toujours apparence pour un sujet et elle ne peut pas être dissociée de la conscience. Quoi que l’on puisse affirmer de la réalité ultime de la matière, nous ne pourrons le dire qu’en enveloppant dans nos descriptions l’esprit qui décrit la réalité. Quel que soit le phénomène que nous pouvons considérer, il est toujours phénomène de quelque chose, et en définitive, la phénoménalisation du Monde lui-même, tel qu’il nous est donné à l’intérieur de l’état de veille. Nous sommes obligé de revenir à la structure de l’état de veille, car la réalité empirique n’a de sens que par rapport à la vigilance. Nous le savons déjà dans l’alternance des trois états, il suffit que le sujet bascule dans le rêve, puis dans le sommeil profond, pour que sa réalité se modifie. Ainsi, c’est seulement la plus haute conscience qui est à même de reconnaître la plus haute réalité.

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Les marches usées de la cathédrale, le cri des pigeons, le pas indifférent des touristes affolés et préoccupés de rejoindre leur bus, quelques nuages qui bourgeonnent à l’horizon, tandis que le vent se lève, deux gamins qui claquent la porte en criant, contents d’être libérés par leurs parents de la corvée d’une visite, pour avoir le droit de dégainer leur console de jeu sur les marches de l’église, un gobelet de soda qui roule et rejoint les restes d’un repas pris à la sauvette… Cela est. Bien réel. La perpétuelle transformation de ce qui est déroule le Devenir vivant du monde. Ici est Je, là-bas le fronton de pierre, l’agitation de la foule, au loin, la chorégraphie des voitures autour de la place. La fenêtre de réalité qui est mienne se dessine en arc de cercle, en vagues ondoyantes dans ma situation d’expérience présente.

Stephen Jourdain - le monde et l'âme

"Le monde dit "extérieur" dont ma personne physique fait partie, n'est pas extérieur à mon "âme", cela est certain. il est dans mon âme (encore que ce dans ne soit pas satisfaisant). si je ne disais que ça, l'on pourrait m'accuser d'idéalisme. Mais je dis aussi que le monde -l'arbre- est extérieur à ma personne physique, et je ne conteste pas la réalité de cette autre rive de moi-même. Je sais y être, mystérieusement, présent tout entier, absolument présent, comme je suis tout entier présent absolument présent en la rive "esprit". La seule différence, c'est que je suis cette dernière rive avant d'être l'autre, et que si de cette-là j'aperçois la rive "esprit", depuis la rive "esprit" toute autre rive, toute autre demeure de moi-même paraît impossible. en tant que je suis "mon âme", dans laquelle réside toute ma vie, tout le vivant de moi-même, le monde est en moi, en tant que je suis cette personne physique, dans laquelle réside toute le vivant de moi-même, le monde est hors de moi. Il faudrait préciser ce qu'est dans l'expérience, dans le vécu - qui est son seul pays- cette non-extériorité du monde à l'esprit. On s'attendrait à ce qu'elle produise une décoloration, une uniformisation, une dissolution du monde: il n'en est rien. Non seulement pour le moi qui respire, le monde acquiert une densité, un relief, une présence, une réalité inimaginables, et sans aucun signe d'estompement de la diversité, mais pour "l'âme", pour la personne intérieure, c'est presque le phénomène contraire de l'uniformisation et de la dissolution qui se produit: une sorte de chape pâle, présente dans l'extérieur depuis si longtemps que l'on avait fini par oublier quelle recouvrait quelque chose,se déchire comme un songe, et le ruissellement oubli est là, l'eau dont une sorte de terrible maladie avait fait perdre tout souvenir, et jusqu'au souvenir d'avoir soif, et dont  chaque moment, chaque goutte, chaque molécule - chaque paysage, chaque fraction du paysage, chaque fraction de chaque fraction du paysage - constitue outre une merveille, une joie desquelles la notion avait également cessé d'habiter l'esprit ...

Le monde extérieur n'est pas une illusion. Quand cette conscience jaillit, tout ce qui était mirage et mensonge brûle, et seule demeure ce qui est vrai. Le monde demeure. L'illusion, c'est cette sorte de double mental du monde dont je parlais, c'est le rejet du monde hors de l'esprit, meurtre des paysages et agression contre l'être intérieur commis par le souci du "réalisme"».

Cahier d'éveil, I, Editions du Relié, p.137-138.

Pour la conscience, tout ce qui est, est ici et maintenant. Irréel est ce qui ne s’y trouve pas, ce que je voudrais y mettre, ce que je voudrais modifier, irréel, ce que j’attends du futur et ce dans quoi ma pensée s’embrume. Dans l’éclat de la lucidité, il n’y a rien à retirer ni à ajouter à de ce qui est. Dans le présent, aussi bien pour ce qui est du monde extérieur des objets, des faits, des événements, qu’en ce qui concerne le monde intérieur  des émotions, des sentiments, des désirs, ce qui est, offre dans sa plénitude la donation de réalité. A même la perception, embrassé dans une libre attention, dans le jeu infini de la complexité vivante et inattendue du maintenant. Dans la Manifestation, entre la réalité et l’apparence, il n’y a pas de coupure ontologique, mais une solution de continuité, une procession non-duelle. Il n’y a pas à trancher entre un monde qui serait « subjectif » et un autre, qui serait « objectif ». Il n’y a rien à chercher « derrière » l’apparence, car l’apparence ne s’oppose pas à une réalité qui serait cachée. 

Stephen Jourdain - le sujet est toujours en situation

 " Il n'est d'instant qui ne voie notre moi intérieur engagé dans une situation. celle-ci peut être principalement passive ou principalement active; elle peut être simple ou bien complexe, pléthorique; si pâle, si informe, si peu structurée qu'il semblerait incroyable de parle de ce bol de gélatine comme d'une aventure comportant un héros. Vraiment, la situation en question peut être ce qu'elle veut, ceci ne change rien de ce fait fondamental (au fond, étrange, que nul ne devrait pouvoir éluder et qui en frappe absolument personne) : en notre esprit, le sujet est toujours engagé dans une situation -même quand il se croise les pouces; un sujet tout court, sec, c'est une abstraction, ça n'existe pas. Et l'on aurait bien tort de croire qu'il existe des événements mentaux extérieur à cette constante absolue de l'état de conscience habituel...

1. Ce que nous sommons "mon esprit" peut et doit être décrit comme un sujet engagé dans une situation.

2. Il n'est pas dans le pouvoir du sujet de faire qu'il ne se trouve pas engagé dans la situation dans laquelle il se trouve engagé. Celle-ci, et lui-même en tant que s'y trouvant engagé opposent au sujet une résistance absolue.

3. Cette résistance à lui-même de "mon esprit", sujet inclus, fait de cette pure subjectivité une pure objectivité; de cette pure intériorité, une pure extériorité; de cette pure irréalité, - originellement: simple extension du "je" - du r-é-e-l.

4. En l'état habituel de conscience, "mon esprit", dans toute l'étendue de son phénomène, est et n'est que la pensée originellement (MAINTENANT) enfantée par le "je" ayant réussi dans l'entreprise que lui dictait sa mégalomanie: devenir le Créateur et se transmuer en r-é-e-l; ou, plus exactement, puisqu'une telle opération est hors de sa portée, retoucher son apparence avec assez d'adresse et de malice pour se faire passer pour du r-é-e-l».

Stephen Jourdain Première personne, p. 41-42.

Elle est sa donation en personne, un moment de son essence ici et maintenant, dans la situation d’expérience qui est la mienne. Elle  forme avec elle une totalité insécable dont l’exploration est possible à l’infini, car toutes les potentialités de l’Être sont présentes en chaque manifestation phénoménale. Le caractère superficiel de l’apparence est le corrélat exact du déficit criant de notre sensibilité et de la pauvreté de notre compréhension du réel. Ce que nous considérons comme « sans grand intérêt », « banal » ou « allant de soi », n’est rien de plus que la seconde peau déposée sur les choses par une pensée terne qui en a déjà fini avec le monde, avant même que d’avoir appris à l’observer.

Qu’est qu’un être humain réduit à son apparence ? Son corps. Un corps, pour Descartes, c’est une simple chose étendue. Ne considérer que l’apparence, revient à chosifier autrui. Mais un être humain est-il une chose qui se promène dans le monde sans esprit et sans âme ? Alors c’est un de ces automates de Descartes qui passent sous la fenêtre cachés sous « des chapeaux et des manteaux « ! Ou bien, c’est un de ces objets inconscients dont parle le béhaviourisme.  

Faut-il alors réduire Socrate à son physique disgracieux et le juger à sa figure de satyre ! Pourtant, dans le regard, dans la parole de cet homme, il y avait assurément une profonde intelligence et une grandeur d’âme que ses contemporains ont su reconnaître. L’esprit de Socrate est encore parmi nous par-delà les siècles.  S’il est une âme du monde, il a sûrement contribué à son éveil.

Giordano Bruno - l'âme du monde

 "Tout ce que nous prenons dans l'univers, parce qu'il contient en soi ce qui est tout entier partout, comprend, suivant son mode, toute l'âme du monde, bien qu'il ne la renferme pas totalement, ... cette âme est toute en n'importe quelle partie de l'univers. Puisque l'acte est un qu'il fait un seul être, en quelque lieu qu'il se trouve, nous n'avons pas à croire que, dans le monde, il y ait pluralité de substances et d'être réels...

Tous ces mondes innombrables que nous voyons dans l'univers, n'y sont pas dans un lieu qui les contient, comme une limite et un espace, mais plutôt comme dans un Etre qui en assure la cohésion et la conservation, comme dans un moteur et un efficient. Cet efficient est compris tout entier dans chacun des mondes, comme l'âme est tout entière dans chacune des parties de l'univers. dès lors, bien qu'une monde particulier se déplace vers un autre et autour de lui, comme la Terre vers le soleil et autour du soleil, néanmoins, au regard de l'univers, rien ne se meut ni vers lui, ni autour de lui, mais en lui.

De plus, à la façon de l'âme qui est, comme le veut aussi l'opinion commune (1), tout entière et à la fois indivise dans la grande masse, à laquelle elle donne l'être, et, par conséquent, identique et totale dans le tout dans n'importe quelle partie, -vous voulez que l'essence de l'univers soit la même dans l'infini et dans chaque chose prise comme membre de l'infini, de sorte que le tout, aussi bien, que la partie s'identifient selon la substance; c'est pourquoi il n'a pas été dit injustement par Parménide que l'univers est un, infini, immobile, quelque soit son intention."

Cause, principe et unité, Edtions d'aujourd'hui, p.200-201.

Mais de cela, nous n’en parlons que dans les livres. Ce n’est pas ce qui fait l’objet de nos préoccupations. A défaut de profondeur, de sérieux et d’engagement humain, notre époque vénère les apparences. Voyez ce qu’il en est dans la conscience commune où l’identification au corps joue à fond. Jusque dans les familles des bons bourgeois, l’important c’est surtout de « présenter bien », même si c’est avec une tête de linotte, des qualités humaines étriquées et une incompétence caractérisée ! Il faut surtout « présenter bien » ! Cela veut dire aussi, que si une disgrâce physique nous atteint, nous serons largement encouragés à croire dans le délit de salle gueule, et nous imaginerons que nous sommes à tout jamais consignés dans notre apparence. Même avec un dévouement sans limite, un amour du métier ardent et sincère, il faudra porter le fardeau d’une identité sociale où l’apparence est infamante. Dans ces conditions, la personne est vraiment devenue la petite personne, elle s’est même rétrécie et agglutinée autour d’une image de soi. Celle d’une petite chose honteuse. Ce qui est un meurtre métaphysique, une négation de l’esprit et un oubli de l’âme. Inversement, qu’est-ce qu’un joli minois, au déhanché ravageur, habillé par la haute couture peut donc offrir de plus que des apparences avantageuses ? En termes qui se joue ainsi des apparences ? Qui est réellement la personne ? Le sait-elle vraiment ? Et une personne  est-elle toujours une personne quand elle n’est pas consciente d’elle-même ?

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L’apparence de mon corps est ce que j’offre au regard d’un autre et non ce que je suis pour moi-même. En un sens, si nous mettons de côté l’identification, dans l’attitude naturelle, nous faisons exactement ce que nous devons faire : nous prenons soin de nos apparences : il n’y a rien à dire ici, parce que cela fait partie du soin que nous devons à notre corps. La négligence à l’égard du corps est un manque de soin. Prendre soin de son corps, c’est aussi respecter l’alignement métaphysique de l’Etre qui veut que mon apparence appartienne aux autres. Seulement, mon apparence n’est pas ce que je suis. Le soin que je dois à mon corps ne veut pas dire que je dois m’identifier à lui. Avons-nous bien conscience de la présence qui est donné dans je suis ? Même dans l’expérience de l’incarnation, le corps n’est pas dans le faire-voir, il est dans le sentir du corps, il est dans l’épreuve pathétique de la chair. Or là aussi, il n’y a plus aucune apparence. Nul ne « verra » la conscience d’un autre s’éprouvant elle-même dans le plaisir et la douleur. Nous ne pouvons pas davantage  penser à la place de qui que ce soit, ni à entrer dans les méandres du drame intérieur d’un autre. La fenêtre de l’âme qui s’ouvre dans le point d’application de la présence au monde, est le champ d’expérience de Je, et ici, dans l’intériorité, il n’y a aucune apparence. Je suis est à tout jamais, au cœur de l’affectivité fondamentale, donné à sa propre Réalité.

Shankara - le sage est centré sur le Soi

 "Celui qui accède à la connaissance directe du soi, force vitale des force vitales, n'est pas ce genre de discoureur. Car lorsqu'il a compris qu'il n'y a rien d'autre que le Soi, de quoi parlera-t-il pour surpasser ses interlocuteurs? L'homme pour qui existe quelque chose de différent du soi en parle pour aller plus loin  que les autres. Le sage au contraire ne voit rien, n'entend rien, ne reconnaît rien d'autre que le Soi; ainsi il ne parle pas pour aller plus loin. De plus, il devient âtmakridah: il trouve son divertissement dans le Soi uniquement et dans rien d'autre, ses fils, sa femme etc. ...la distinction entre les deux est que le divertissement  krida dépend de condition extérieures, alors que le plaisir ratih est indépendant de ces conditions et consiste en un simple sentiment de satisfaction des objets extérieurs. De même, il est kriyâvân : qui se consacre à des exercices spirituels tels que la connaissance, la méditation, le détachement... Quelqu'un qui est engagé dans des activités extérieures ne peut trouver son divertissement et son plaisir dans le Soi. c'est seulement lorsque cessent les activités qu'on peut se consacrer au Soi, l'activité extérieure et le divertissement dans le Soi étant opposées l'une à l'autre. La lumière et l'obscurité ne peuvent exister simultanément au même endroit".

 Commentaire de la Mundaka upanishad  traduction Paul Martin Dubost, Ed. Michel Allar.Paris, 1978, p. 69, 70.

Sans aucune distance. C'est-à-dire dans l’Invisible, l’inapparent, le pré-donné et l’Insaisissable ; bref dans la Vie elle-même et son éternelle donation à Soi. 

C’est en ce lieu où la division sujet/objet n’existe plus, où l’intentionnalité perd son sens, où la représentation n’a pas accès, où aucun regard extérieur ne peut entrer, que réside l’ultime Réalité. C’est dire qu’il n’est donc plus possible ici de parler de conscience au sens habituel de l’état de veille. La Présence Je suis  n’est pas la vigilance, la Présence témoigne de la vigilance. L’Etreté qui s’éprouve elle-même comme Soi transcende les trois états relatifs de conscience. Dans le Vedânta, elle est appelée turiya, le quatrième état ou pure Conscience. Dans la condition phénoménale du flux temporel des trois états, la pure Conscience est voilée.

Ramana Maharshi - Le Je pur, les trois états et la pensée

 « D’où mes pensées s’élèvent-elles ? Les pensées sont spontanées, superficielles ou analytiques. Elles agissent dans l’intellect. Qui donc prend conscience d’elles ? L’existence des pensées, leur claire perception et leurs multiples opérations deviennent alors évidentes. L’analyse porte à la conclusion que l’individualité de l’homme fonctionne en tant que connaisseur de l’existence des pensées et de leur succession. Cette individualité, c’est l’ego, ce que les gens appellent communément ‘moi’. En effet, l’intellect n’est pas le moi, ce n’est que son enveloppe (vijna-maya-kosha).

Si on pousse plus loin l’analyse, on se demande : qui est ce moi ? D’où vient-il ? Ce moi n’était pas conscient durant le sommeil. Mais dès qu’il apparaît, le sommeil se transforme en rêve ou en état de veille. Pour le moment, ne nous occupons pas du rêve. Qui suis-je actuellement dans cet état de veille ? Si je tire mon origine dans l’état de sommeil, mon moi était donc plongé dans l’ignorance. Et un tel moi ignorant ne peut pas être ce que les Écritures prétendent qu’il est, ne ce que les sages affirment. Donc ce moi doit se trouver au-delà du sommeil. Ce Je doit exister maintenant et ici. Il doit être le même que celui que j’ai été durant mon sommeil, ou au cours de mes rêves, sans avoir été affecté par les qualités de ces divers états. Par conséquent ce Je est le pur substratum, non qualifié, fondamental des trois états de veille, rêve, sommeil profond »…

Si nous classons les pensées par ordre de valeur, la pensée la plus importantes de toutes, c’est la pensée JE. Cette pensée ou idée de personnalité est aussi la racine, le tronc de toutes les autres pensées. En effet, toute idée ou pensée n’existe que par rapport à celui que la pensée, elle ne pas exister indépendamment de l’ego. Par conséquent, l’ego manifeste une activité de pensée. La deuxième et la troisième personne n’apparaissent que pour la première personne. Elles n’existent qu’après qu’est apparue la première personne. Si bien que les trois semblent s’élever ensemble et disparaître ensemble.

Remontons jusqu’à la cause originelle du je ou de l’individualité. La pensée Je s’élève dans un égo incarné, et dit donc être en rapport avec un corps ou organisme".

 L’enseignement de Ramana Maharshi p. 27 et 29

L’ignorance est un état dans lequel l’objet prédomine, tandis que le Soi n’est pas reconnu. Quand l’objet seul demeure et que le Sujet pur s’est oublié, le monde se détache de la conscience du sujet et le sujet se prend lui-même pour un objet du monde. Ce que nous nommons vigilance définit en ce sens strictement la condition de possibilité de notre réalité empirique. C’est la raison pour laquelle, les textes du Vedânta reviennent constamment sur une proposition qui paraît incompréhensible à première vue : « vos problèmes n’existe que dans l’état de veille ». Dans le passage de la vigilance à la lucidité, à un niveau de conscience plus élevée, l’évaluation serait complètement différente.

Ce qui est extraordinairement neuf dans cette perspective, c’est qu’un changement d’état peut se produire, qu’une percée décisive est possible, et qu’alors une conscience différente peut émerger. Une conscience qui intègre la Présence non-duelle. Le Soi. Cette percée est appelée l’Eveil. L’Eveil est la jonction consciente entre la vigilance ordinaire et la conscience de Soi. La conscience-de-soi n’est pas, comme les trois états, toujours en changement et relative. Elle est non-changeante, absolue,  toujours déjà là, dans le courant de conscience sous-jacent à toute phénoménalité, dans lequel la Vie cohère en permanence avec elle-même. Dans le quatrième état. Dans le cadre expérimental du Yoga, le quatrième est décrit avec précision et nommé samâdhi. Il ne s’agit pas d’extase, d’une sortie de soi, au sens d’une échappée de ferveur émotionnelle et mystique. La traduction correcte de samâdhi est enstase.  Ce n’est pas un « état » dans le sens habituel d’un vécu particulier qui vient et s’en va. Il ne s’agit pas non plus d’une réalisation du mental spéculatif, mais de la rétrocession du mental dans sa Source. Ce n’est pas une concentration de l’esprit sur une idée, mais bien plutôt le déplacement de l’attention depuis l’idée vers la page blanche de Silence dans lequel elle peut être formulée.

Jean Klein - transformation de la conscience

 "Pardonnez-moi, Monsieur Klein, dans le vécu réel de la conscience, subsiste-t-il encore la mémoire de l'état de sommeil illusoire antérieur?

Dans cet état de conscience, tout suit son cours, mais vous vivez dans la lumière. Cette prise de conscience est la naissance réelle. L'autre prétendue naissance n'est qu'un accident. Mais quand il y a prise de conscience vous ne pouvez plus parler d'accident, parce que cet accident vous a donné la possibilité d'être.

J'aimerais que vous me disiez combien de temps est nécessaire pour cette transmutation.

La transmutation survient au moment où toute votre vie est vue à partir de l'ultime, au moment où toute votre se rapporter à votre vraie nature, à la conscience, à la présence. Parce qu'alors vous voyez votre vie, vos manifestation d'une façon complètement différente. Vous les voyez d'après votre globalité. et quand vous les voyez de cette manière, rien ne peut apparaître comme problématique.

La vie qui vous entoure, quand elle renvoie à votre totalité, prend une tout autre forme, parce qu vous les faits, non d'un point de vue, mais depuis votre vision globale qui n'a pas de point de vue. Les choses en changent pas, elle sont ce qu'elle sont, mais votre manière de voir apparaît comme un changement, comme une transmutation. Il b'y a rien à changer. seule votre vision peut changer. et dans la vision juste se trouve l'action juste, l'action spontanée.

La vision est toujours juste quand il n'y a pas de conceptualisation. La division sujet/objet n'apparaît que lorsqu'il y a conceptualisation. La perception toujours juste. Elle renvoie direction à la vision, à l'écoute. Il n'y a pas d'interprétation".

 Transmettre la lumière, l'originel Edition du Relié, p. 325-326..

Ce n’est pas une « chose », c’est plutôt la non-chose par excellence dans laquelle une chose peut apparaître, l’Espace de l’intériorité et sa Vacuité.

Harding Douglas -  La porte

 Dans un passage célèbre, le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) décrit la vie humaine comme « solitaire, pauvre, détestable, bestiale et brève ». Ailleurs, il la décrit également comme « une guerre de chacun contre chacun ». (texte)

Peut-être allez-vous répondre : « Que ce pauvre type parle pour lui et son époque, mais pas pour moi et la mienne » !

Eh bien je suggère que si Hobbes vivait aujourd’hui, il aurait des raisons supplémentaires pour alimenter son pessimisme. Grain de poussière presque invisible dans cet univers de milliards de galaxies, si éphémère qu’il disparaît dans les vastes étendues du temps cosmique, condamné à une mort certaine suivie de l’oubli éternel qui enlève toute signification à ses souffrances et aux luttes qu’il a dû mener dans sa vie, l’homme moderne est l’étoffe même de la tragédie. Il se demande – je me demande – à quoi rime tout cela ? Même si, avec mes œillères terrestres, je refuse de regarder au-delà du grain de poussière cosmique appelé Terre, je ne suis pas plus avancé : j’apprends que je ne suis que l’un des 6 milliards d’êtres humains qui habitent actuellement – ou devrais-je dire : infestent ? – la planète. Sans parler des hordes qui ont disparu et de celles à venir. De toutes façons, je ne peux plus fermer les yeux sur ces vérités incontournables. Ni continuer à nier que je suis aussi perdu et insignifiant qu’un grain de sable dans le désert du Sahara, avec le désagrément supplémentaire que j’ai une peur bleue de la mort – sinon, également et souvent, de la vie ? Sans parler des cruautés, souffrances, chamailleries et querelles que ne connaissent pas les grains de sable.

Vous pouvez faire remarquer, évidemment, que ce tableau horriblement sombre de la condition humaine ne tient aucun compte de l’amour, de la joie, du plaisir, de l’aventure et de la beauté qui se glissent constamment dans notre vie, malgré tout. A quoi je m’entends répondre : « Si même les meilleures choses de notre vie sont vouées à la nuit éternelle de l’oubli et de l’inconscience totale, elles m’inspirent plus de funèbre mélancolie que de joie. »

Je suis certain d’une chose : on ne gagne rien et on perd beaucoup à pratiquer la politique de l’autruche. Rien de ce que je vais dire dans les parties plus joyeuses de cet article ne diminuera d’un iota le caractère désespéré de notre situation. Ce n’est que lorsque nous regardons résolument en face ce que nous sommes en tant qu’humains que nous sommes amenés à chercher et à trouver ce que nous sommes d’autre.

Le problème, c’est qu’entre nous et ce Quelque chose d’autre il y a un obstacle immense, un grand mur.

La porte dans le mur

Oui, bien que le mur soit immense et épais, il y a une Porte dedans. Vous souvenez-vous d’avoir lu dans votre enfance l’histoire d’une porte secrète ouvrant sur un jardin magique ? Dans cette histoire, le petit garçon passait cette porte, entrait dans le jardin et en sortait aussi souvent qu’il voulait. Mais lorsqu’il eût grandi, il ne pouvait plus retrouver la porte. Son histoire n’est-elle pas la vôtre comme la mienne – l’histoire d’un lieu réel et béni dont nous avons perdu l’accès en grandissant ? N’avons-nous pas une tendance funeste à oublier complètement cette porte et ce jardin, et même à nier qu’ils aient jamais existé ? Ou bien à évoquer tristement avec T. S. Eliot « la porte du jardin de roses que nous n’avons jamais ouverte » ?

Vous comprenez, évidemment, que je ne parle pas du Ciel, de la Terre Pure, du Paradis Occidental ou du Pays Béni que les religions promettent à leurs fidèles, moyennant certaines conditions qui distinguent nettement ces terres promises du pays sur lequel ouvre notre Porte. L’accès à ces régions célestes dépend de la conformité de nos croyances ainsi que de notre bonne conduite ; il n’est pas accordé au commencement de notre vie mais à la fin ; et en général ces régions sont très, très éloignées – sinon dans une autre dimension. De nos jours, même un sceptique récalcitrant rejettera sans doute cette promesse d’une vie future comme le fruit de notre imagination, un vœu pieux, une version tout simplement embellie de la vie terrestre ordinaire, une idée carrément invraisemblable. Ce qui est le contraire du pays sur lequel ouvre notre Porte. Comme nous allons le voir incessamment, celui-ci est ici et maintenant, totalement présent dans le temps et l’espace, parfaitement réel, indubitable, satisfaisant, étonnamment différent, à tous les égards, de la vie de ce côté-ci, le côté sombre du mur, et pourtant infiniment plus naturel. Je répète : naturel.

Mais hélas !, comme je l’ai dit, grandir signifie perdre la Porte qui ouvre sur toutes ces bonnes choses. A sa place, je trouve une fenêtre.

La fenêtre dans le mur

Du moins elle a toutes les apparences d’une fenêtre par laquelle je me vois bien installé de l’autre côté du mur, en train de me faire des grimaces à moi de ce côté-ci. Une situation étrange, sinon schizoïde, que je cherche à corriger en m’avançant jusqu’à la fenêtre dans l’espoir d’unir ces deux moi. Résultat : non seulement, le nez écrasé sur la glace, je suis retenu de ce côté-ci du mur, mais je perds toute trace de celui qui faisait des grimaces de l’autre côté.

La vérité, évidemment, c’est que la fenêtre n’est pas du tout une fenêtre. C’est un miroir. Néanmoins, même si elle ne me laisse pas passer à travers le mur, elle maintient l’illusion – sinon la certitude – que, d’une façon ou d’une autre, je n’appartiens pas moins à l’autre côté du mur qu’à celui-ci.

Le problème commence lorsque, malgré cette glace incassable, j’essaie désespérément d’ouvrir un passage pour permettre à Douglas Edison Harding, en tant que Douglas Edison Harding, d’accéder à cet autre pays vraisemblablement meilleur. En fait, nous passons presque tous à peu près toute notre vie ainsi, à poursuivre le bonheur et l’accomplissement en tant qu’êtres humains. Certes, nous devons tous tenter l’expérience, très sérieusement et malgré tous les découragements – jusqu’à ce que nous découvrions (le plus tôt sera le mieux) que c’est impossible. La fenêtre est aussi solide que le mur lui-même. Le seul moyen de passer de l’autre côté, c’est à travers la Porte. Oui. Bien que nous ayons perdu sa trace en grandissant, elle est toujours là, et toujours aussi accueillante.

Franchissement de la porte

Ni la fenêtre ni la Porte ne sont un symbole ou une métaphore. Les deux sont visiblement et tangiblement réelles et factuelles. Je peux toquer très fort sur la fenêtre et manipuler et même sentir la voûte de cette Porte grande ouverte.

Malheureusement, je ne peux pas faire un trou dans cette page et ouvrir ainsi la Porte pour vous, encore moins élargir le trou à la taille de votre tête. Il faut donc que je vous laisse le soin de fabriquer vous-même un grand carton carré ou rectangulaire, de préférence noir, dans lequel vous découperez un trou d’environ 15cm. Ou alors, empruntez ou volez un carton de ce genre à vos amis qui pratiquent « la vision ». Si vous voulez franchir la Porte, il vous faut produire une porte à franchir, une porte ouverte, comme celle de mon dessin. Le carton avec un trou suffit, le reste du dessin est accessoire. Mais je vous avertis : pas de carton, pas de jardin de roses.

Voici ce que vous devez faire :

Tenant le carton à bout de bras, observez attentivement l’embrasure de cette porte, ce vide immaculé. Remarquez qu’il est impérissable (il n’y a rien dans ce vide qui puisse périr), et intemporel (là où il n’y a rien, il n’y a rien avec quoi mesurer le temps et il n’y a pas de temps à mesurer). Mais le trou dans le mur n’est pas très grand ; il est strictement limité. Il est également inconscient.

Maintenant, lentement et avec la plus grande attention, approchez-vous de cette porte vide, guettant le moment magique où deux choses se produisent : Le trou dans le mur ne cesse de s’élargir et brusquement explose à l’infini, et l’espace vide que vous regardiez devient soudain l’Espace bien rempli à partir duquel vous regardez. Il s’éveille en vous et en tant que vous.

Vous êtes maintenant débarrassé(e) du mur. De ce côté-ci, vous voyez que vous êtes la Non-chose intemporelle et impérissable qui contient tous ces objets périssables. Et laissez-moi vous rappeler que toute chose, même une galaxie, a une durée de vie limitée. En fait, en même temps que la vacuité et l’immensité, vous avez revêtu l’immortalité. Je pense que vous serez d’accord qu’elles vous vont parfaitement bien.

Mais ces cadeaux superbes ne sont pas bon marché. Il y a un prix à payer. Ils vous coûtent toute votre fortune, jusqu’à votre dernier sou.

Pour bien voir ce que tout cela signifie, il faut maintenant que vous terminiez l’expérience en allant jusqu’au miroir de votre salle de bains, avec le carton sur vous.

Voyez comme cet être humain dans le miroir est absolument et à jamais incapable de franchir la Porte dans le mur. Il ou elle est coincé(e) dans le cadre de la Porte qu’il ou elle bouche complètement. Vous devez l’abandonner ici. Et voyez comme, par contraste, l’être qui est de ce côté-ci de cette glace – qui, ayant payé le prix de l’entrée, n’a plus rien – a franchi la Porte. Et l’ayant franchie en tant que Zéro, est l’Infini. Le perdant gagne tout.

Observez finalement à quel point celui ou celle qui est dans le miroir a l’air comique. Contrairement à qui vous êtes de votre côté du miroir, il ou elle joue un jeu. Appelons-le : le jeu des Bonnes Sœurs belges. Et si vous étiez rejoint(e) dans votre salle de bains par les 6 milliards d’êtres humains qui sont sur terre, chacun ayant enfilé un carton comme le vôtre, chacun d’entre eux serait en train de jouer le même jeu. Vous verriez clairement qu’aucun humain en tant que tel, pas même la plus sainte des sœurs de ce vaste et bizarre couvent, ne peut passer de l’autre côté de la Porte. De votre côté.

Oui, c’est un fait merveilleux et éminemment visible : vous – Qui vous êtes vraiment – est le seul à avoir franchi la Porte, le seul à avoir accès à la Vision Béatifique, au Véritable Jardin de Roses, au Pays de la Félicité Suprême. Qui Vous êtes vraiment est le SEUL, l’UNIQUE.

Vous qui étiez un grain de sable dans le Sahara, vous êtes maintenant le Sahara. Vous n’êtes plus perdu dans le monde. Il est perdu en vous. Félicitations !

Fin de l’expérience.

Dans la chambre nuptiale

Au cas où vous croyez que je suis le seul à vous présenter mes félicitations, ou bien que j’exagère terriblement, il y en a d’autres qui vous disent à peu près la même chose que moi. Par exemple :

Dans l’Evangile de Thomas nous lisons : « Beaucoup se tiennent devant la Porte, mais c’est le Seul qui entre dans la chambre nuptiale. »

Avec sa légendaire audace, Maître Eckhart déclarait : « Un homme noble est ce Fils unique de Dieu que le Père engendre de toute éternité. »

Jésus disait, et je dis – non pas moi mais le Christ qui vit en moi – « Je suis la Porte ».

Selon Thomas Traherne, vous ne pouvez apprécier le monde que lorsque vous voyez que vous êtes son seul héritier. Au cas où vous penseriez qu’il est terriblement égoïste et prétentieux, il ajoute que sa joie est complète quand il réalise que chacun de nous est également l’unique héritier du monde. Paradoxe insensé, certes. Mais il est vrai que de ce côté-ci du mur, du côté du jardin de roses, tout est paradoxe, l’union des contraires. Ici, vous êtes Toutes Choses parce que vous êtes Non-Chose, et vous possédez Tout, parce que vous ne possédez Rien. Je ne vous demande pas de croire un seul mot de tout cela, mais de regarder pour voir si c’est vrai pour vous. De l’autre côté de la Porte, de ce côté-ci du mur, des découvertes sans fin, surprenantes et belles, attendent l’explorateur sincère et courageux.

A l'intérieur

Pour conclure, voyons comment nos découvertes de ce côté-ci du mur triomphent des misères du côté de Hobbes où la vie est « solitaire, pauvre, détestable, bestiale et brève. Et une guerre de chacun contre chacun. »

Solitaire

Du côté sombre de la porte, je suis solitaire, terriblement esseulé, parce que je n’ai pas de place pour les autres, alors que du côté lumineux je suis Seul parce que je suis tout-Espace pour les autres, j’inclus tous les êtres et disparais en leur faveur. Ma Solitude ici est le seul remède, le remède parfait contre mon esseulement là-bas.

Pauvre

Le magnat le plus riche du côté Hobbes de la Porte est un pauvre. Non seulement toutes ses possessions se réduisent à un atome invisible dans l’économie cosmique, mais très vite elles finissent par le posséder, lui. La véritable propriété n’existe que de l’autre côté, où même les étoiles m’appartiennent. Moi qui suis dans le monde, je passe la porte et, le tour est joué !, le monde est en moi. Ce qui fait une grande différence.

Détestable

Dire que la Porte s’ouvre sur un monde beau et plus du tout détestable, serait un mensonge. C’est un monde où la lumière brillante jette des ombres noires, où la beauté fait ressortir la laideur, où la vérité ne peut pas se passer des mensonges auxquels elle s’oppose, où l’amour est libre d’aller et venir. Mais c’est un monde chargé de sens et d’aventure, dans lequel même la plus méchante des méchancetés joue son rôle.

Bestiale

Du côté sombre du mur, nous les humains sommes à bien des égards pires que des brutes, pires que les animaux. Mais nous ne pouvons pas revenir en arrière, retrouver leur innocence première du jardin d’Eden. Nous ne pouvons qu’avancer vers la plus réelle des Portes qui ouvre sur le pays le plus réel, le pays où (et c’est encore un paradoxe) nous devenons enfin vraiment humains parce que nous avons découvert et accepté notre divinité intrinsèque.

Brève

Je ne veux pas mourir. Comment puis-je prolonger ma vie, de quelques jours au moins, de quelques mois, ou même de quelques années ? Mon médecin et la Sécurité Sociale feront des suggestions. Mais la Faucheuse me talonne toujours, et je suis terrifié. Que puis-je faire ? Une seule chose : au lieu d’essayer d’allonger ma vie, je la réduis à l’instant présent, à l’éternel Maintenant qui, dès que j’ai franchi la Porte dans le mur, explose pour contenir tout le temps. Vous pensez que je prends mes désirs pour la réalité ? Alors regardez votre montre-bracelet et voyez quelle heure il est là-bas, dans le pays de Hobbes. Ensuite, approchez-la lentement de votre œil jusqu’au moment où elle ne peut aller plus loin. Et lisez l’absence de temps dans le Jardin de Roses éternel. Votre montre ne ment pas. Elle vous dit la vérité intemporelle sur vous-même, et elle disparaît elle-même en vous la disant.

Guerre de Chacun Contre Chacun

Du côté Hobbes du mur, vous et moi sommes face à face. Que cela nous plaise ou non, nous nous affrontons l’un l’autre. « Défense d’entrer, j’en ai déjà une » murmure, marmonne ou hurle chacun en direction de son homologue. Mais finalement, retrouvant enfin nos esprits, nous trouvons le courage de franchir la Porte, chacun séparément, évidemment. Et instantanément, de l’autre côté du mur devenu maintenant ce côté-ci, vous et moi nous retrouvons face à absence de face, face à espace. Quoi que nous ressentions l’un pour l’autre, quoi que nous pensions l’un de l’autre, chacun voit qu’il ou elle est un espace vide pour accueillir l’autre. Je meurs pour que vous puissiez vivre, car telle est ma nature. Ceci est la mort la plus réelle, car il ne reste rien de moi, pas même une particule de matière dont l’entrepreneur des pompes funèbres doive se charger. La mort suivie immédiatement de la résurrection la plus réelle, dans laquelle je renais non seulement en vous, mais en toute vie. Toute vie et toute existence.

 Sur le fronton de la Porte qui mène au beau Jardin de Roses sont gravés ces mots : « Celui qui sauve sa vie la perdra, et celui qui perd sa vie la sauvera ».

Cela ne se trouve pas « quelque part » et ne peut donc pas être atteint en quoi que ce soit, c’est là, plus proche que le plus proche, plus intime que le plus intime et pour cette raison même, toujours présent et complètement ignoré.

Nous savons que tout changement d’état de conscience modifie notre perception de la réalité. La torpeur lourde du sommeil profond est biffée par la phénoménalité lumineuse du rêve. De la même manière, nous biffons la réalité onirique en entrant dans la vigilance, ce qui nous permet de renvoyer le rêve tout entier à l’illusion. Le voyageur qui est au fond de la vallée en a une représentation, qui lui est commune avec ceux qu’il rencontre. Quand il monte sur le flanc de la montagne, le spectacle devient très différent. Chaque fois qu’il fait une station à une hauteur plus élevée, son panorama se modifie. De même, nous pouvons comprendre que d’un point de vue plus élevé que celui de la vigilance, le monde des objets  de la veille entre dans une perspective radicalement nouvelle. Le Vedânta n’est compréhensible que dans une perspective d’une conscience plus élevée que celle de la vigilance, celle de la conscience d’unité.  Parce qu’il s’agit ici d’une transformation radicale de la conscience, d’une transfiguration de la vigilance et non d’une simple acrobatie spéculative, le Vedânta désigne ce passage sous le nom d’un cinquième état de conscience, celui de la conscience libérée. Le point focal, c’est la conscience d’unité. Cette conscience d’unité, Plotin a dit qu’il l’avait connu à plusieurs reprises, mais qu’il ne l’avait pas stabilisée. En fait, toute sa philosophie est comme irriguée de l’intérieur pas cette expérience et elle tend, dans un immense désir nostalgique, sans cesse à y revenir. Le moyen des concepts du mental fondé sur la vigilance trouve vite ses limites devant Cela. Plotin dépose son lecteur au seuil du Silence, dans le pressentiment de l’Unité. Il sait très bien qu’il y a ici un saut quantique de la vision que nul ne peut accomplir pour quelqu’un d’autre.

Ramana Maharshi - la perception directe et le Soi

« ... les paroles d'un maître en tant qu'individu équivalent-elles à la vérité ? » 


« A qui voulez-vous que le maître parle ? Qui instruit-il ? Voit-il quelqu'un qui soit séparé du Soi ? 

« Mais le disciple demande au maître des explications » 

« C'est exact. Mais le maître considère-t-il le disciple comme différent de lui-même ? L'ignorance du disciple réside en ce qu'il ne sait pas que tous sont réalisés. Quelqu'un peut-il vivre séparé du Soi ? Par conséquent, il ne se considère pas comme un individu séparé… La vérité, c'est l'éternelle réalisation. La perception directe est l'expérience de l'éternelle Présence. Dieu lui-même, dit-on, est connu par la perception directe. Cela ne signifie pas qu'Il apparaît au disciple avec toute la panoplie de ses attributs. Si la réalisation n'est pas éternelle, elle ne sert à rien… Seul le voyant est réel et éternel. Si Dieu apparaît, sous la forme de millions de soleils, peut-on prétendre qu'il s'agit d'une perception intuitive directe (pratyaksha) ? Pour voir il faut l'intervention des yeux, du mental, etc. C'est une connaissance indirecte. Tandis que le voyant est une expérience directe. Par conséquent seul le voyant est pratyaksha, toute autre perception est connaissance secondaire. La superposition actuelle du corps, en tant que Je, est si profondément ancrée que c'est la vision perçue par les yeux et non pas celui qui la voit qui est considérée comme pratyaksha. Personne ne désire la réalisation parce qu'il n'y a personne qui ne soit réalisé. Est-ce que quelqu'un peut prétendre qu'il n'est pas déjà réalisé ou qu'il est séparé du Soi ? Non. Il est évident que tout le monde est réalisé. Ce qui rend l'homme malheureux, c'est le désir d'exercer des pouvoirs extraordinaires. »

L'Enseignement de Ramana Maharshi, éditions Albin Michel, Paris, 1974, p. 400-401

La Percée se fait en soi-même et strictement rien de ce que le mental peut élaborer ne peut s’y substituer. Dans les textes, en l’absence de la vision de l’unité, pour le mental, tout est obscur, étrange et contradictoire ; dans la vision de l’unité tout s’éclaire  de l’intérieur, une familiarité apparaît et le paradoxe devient la réalité vivante. Il y a tout de même des aides. Par exemple, Douglas Harding, dans ses ateliers, à travers des exercices simples, réussit remarquablement à ouvrir la voie de la Vision de Qui Je suis.

Harding Douglas - le Soi est immobile

 « Question : Que signifie Voir Qui vous êtes vraiment ?

Harding : C’est tellement simple, c’est difficile à décrire. Normalement, nous regardons les choses là dehors. Voir Qui vous êtes vraiment ; c’es regarder ce à partir de quoi vous regardez, Ce qui regarde. C’est faire pivoter votre attention de 180° et regarder ce qui est le plus proche de vous que tout, ce qui est central dans votre vie – l’ingrédient permanent dans tout ce que vous êtes et faites. C’est-à-dire ce qui est à 0 centimètres de vous. Habituellement, je suis attentif à ce qui est relativement loin de moi – à quelque centimètre, mètres ou kilomètres. Mais ce qui est Ici, c’est un lieu que j’ai appris à ignorer, par la pression sociale. J’ai appris à prétendre que ça n’existe pas, que ce n’est pas important, que c’est dangereux et qu’il ne faut pas s’en occuper. C’est voir ce qui est exactement Ici où je suis – ce à partir de quoi je regarde. Voilà ce que Voir signifie pour moi »…

« Il y a trois possibilités. L’une c’est que je suis ce que la société m’apprend à affirmer ce que je suis, c’est-à-dire un être humain exactement semblable à ceux que je vois autour de moi, un objet solide, périssable, limité. Çà c’est la première. La deuxième, c’est que je suis uniquement espace – vide pour les autres êtres humains, Vacuité pure, un vide à remplir avec des choses. Mais il y a une troisième possibilité très différente des deux autres. Aucun mot ne peut décrire ce que je vois Ici. Cela n’a aucune caractéristique. Mais paradoxalement, cela lui donne une valeur incroyable. Il est dit dans les Upanishads – et on le retrouve dans d’autres écritures – que nous ne trouvons le bonheur, la paix que dans ce qui est grand ouvert, sans limites, au-delà de tout entendement, de tous nos cadres de référence. C’est totalement mystérieux. C’est en cela que nous sommes comblés –jamais dans ce qui est limité. Ainsi la troisième possibilité dont je parle, c’est la Non-chose qui est réellement Rien, Absence de chose, vraiment indescriptible. Mais c’est ce que je suis et donc c’est tout ce que je connais vraiment sans être capable de le décrire. C’est quelque chose qui me déconcerte, tant c’est inexprimable. C’est ce que je suis. Et que suis-je ? Je suis Non-chose, conscient de l’être. Et parce que c’est totalement mystérieux, auto-créateur, invraisemblable, incompréhensible, inconnaissable, cela devient mystérieusement ce en quoi je puis placer ma confiance »

 L’immensité intérieure, p. 145, 147, 148.

Toute démarche qui permet à la vigilance de cesser de se disperser dans les objets, de se suspendre, toute démarche qui déploie l’attention de l’extérieur vers l’intérieur, revient vers la Présence. Il y a un travail à faire, parce que l’habitude de se perdre dans l’objet, ou de se disperser dans les constructions mentales est le résultat d’un très long conditionnement de l’esprit. Cependant, l’évidence première est toujours là.  Je suis est le cœur de la toute réalité, le centre et une fois réintégré, la conscience témoin devient spontanée. Ce qui veut dire que la conscience retrouve immédiatement son assise intemporelle. Tout le contraire de la vigilance qui, nous l’avons vu ne se définit que dans le temps psychologique.

William James - le flux temporel de la conscience

 La conscience est sensiblement continue : par « continu» j'entends simplement ce qui ne présente ni brisure, ni fissure. ni division. les seules «solutions de continuité» qui puissent avoir un sens dans la vie d'un esprit individuel sont : ou des solutions de continuité dans le courant même de la conscience, c'est-à-dire des interruptions des temps vides où la conscience serait momentanément abolie -, ou des solutions de continuité dans son contenu, c'est-à-dire des cassures si nettes et si brusques que les deux états disjoints seraient absolument sans rapports. D'où affirmer la continuité de la conscience revient a affirmer deux choses:

1° que la conscience qui suit un « temps vide » se sent solidaire de la conscience qui le précède, en qui elle reconnaît une autre partie de son moi ;

2° que les changements qualitatifs qui se produisent d'un moment a l'autre dans le contenu de la conscience ne sont jamais absolument brusques, et ne constituent jamais des cassures abso­lues. La conscience ne s'apparaît pas à elle‑même comme hachée en menus morceaux. Les mots de «à chaîne » et de «suite» expriment encore fort mal sa réalité perçue à même ; on n'y saurait marquer de jointure elle coule. Si l'on veut l'exprimer en métaphores naturelles, il faut parler de « rivière » et de « courant » [...]

La grande difficulté est maintenant de se rendre compte par l'introspection de la vraie nature des états transitifs. Ils ne sont, disons‑nous, que des vols vers une conclusion, et cela même les rend insaisissables les arrêter en plein élan, c'est les anéantir; attendre qu'ils aient atteint la conclusion, c'est attendre que cette conclusion les éclipse, dévore en son éclat leur pâle lueur, et les écrase de sa masse solide. Essayez de tenir cette gageure : faire une « coupe transversale » d'une pensée qui évolue et en examiner la section ; cela vous fera comprendre et sentir la difficulté d'observer des courants transitifs. La pensée met une telle fougue en son élan, que presque toujours elle est déjà arrivée à sa conclusion quand l'on songe encore à l'arrêter en chemin. Et si l'on est assez vif pour l'arrêter, elle cesse immédiatement d'être elle‑même on veut saisir un cristal de neige, et l'on n'a sur la main qu'une goutte d'eau ; on veut saisir la conscience d'un rapport allant vers son terme, et l'on ne tient qu'un état substantif, généra­lement le dernier mot prononcé, d'où se sont évaporés la vie, le mouvement, le sens précis qu'il avait dans la phrase. Tenter une analyse introspective dans ces conditions reviendrait à saisir un rouet pour en surprendre le mouvement, ou à allumer le gaz assez vite pour voir l'obscurité.

Précis de psychologie,  Marcel Rivière, 1946. p. 206-208

Ce qui se produit alors, c’est une réorchestration complète de l’énergie consciente et simultanément, une réorchestration complète de la réalité. Eckhart Tolle ajoute qu’entre en action une qualité d’intelligence complètement différente de la pensée habituelle.

Eckhart Tolle - l'espace du présent

 "La plupart des gens confondent le Présent avec ce qui s'y passe, mais ce n'est pas le cas. Le Présent est plus profond que ce qui s'y déroule : c'est l'espace dans lequel cela se déroule. Ne confondez donc pas le contenu de cet instant avec le Présent. Le Présent est plus profond que tout ce qu'il renferme. Lorsque vous entrez dans le Présent, vous sortez du contenu de votre mental. L'incessant flux mental ralentit. Les pensées n'absorbent plus toute votre attention, ne vous aspirent pas complètement. Des écarts surviennent entre les pensées - ampleur, calme. Vous commencez à voir que vous êtes plus vaste et plus profond que vos pensées. Les pensées, les émotions, les perceptions sensorielles et toutes vos expériences composent le contenu de votre vie. « Ma vie », c'est ce dont vous tirez votre sentiment de soi, et « ma vie », c'est du contenu, ou du moins ce que vous croyez. Vous négligez continuellement l'évidence même : votre sens le plus intime du Je Suis n'a rien à voir avec ce qui se passe dans votre vie, ni avec son contenu. Ce sentiment de Je Suis est uni au Présent. Il est toujours le même. Dans l'enfance et la vieillesse, la santé ou la maladie, le succès ou l'échec, le Je Suis - l'espace du Présent - demeure inchangé en profondeur. Comme vous le confondez habituellement avec le contenu, vous ne le vivez, comme le Présent, que d'une manière faible et indirecte, par le contenu de votre vie. Autrement dit, votre sentiment d'être est obscurci par les circonstances, le flux de votre pensée et les mille choses de ce monde. Le Présent est assombri par le temps. Vous oubliez donc votre enracinement dans l'Être, votre réalité divine, et vous vous perdez dans le monde. La confusion, la colère, la dépression, la violence et le conflit surviennent lorsque les humains oublient qui ils sont. Pour retourner chez soi, il est facile de se rappeler la vérité : Je ne suis ni mes pensées, ni mes émotions, ni mes perceptions sensorielles, ni mes expériences. Je ne suis pas le contenu de ma vie. Je suis la vie. Je suis l'espace dans lequel tout se produit. Je suis la conscience. Je suis le Présent. Je Suis".

 Quiétude, chapitre 4,  Éditions Ariane.

La vision de l’unité est le contraire d’une pensée fragmentaire dans laquelle le sujet est enclot dans un mode de représentation qui le porte à opposer dans la dualité, ou à disjoindre dans l’alternative. Dans la pensée fragmentaire, le sujet est comme effaré par ses propres pensées et englué dans l’apparence. Il ne parvient à se déprendre, ni de ses propres constructions mentales, ni du harcèlement de l’objet. Il n’a ni position de recul, ni appréciation de la profondeur. La dualité apparence/réalité est là, bien présente, mais elle est surtout le lot des déconvenues qui portent chacun de nous, à nous méfier de ceux qui nous ont plus d’une fois abusé. Dans un monde dans lequel les apparences sont maquillées et où la vérité est mêlée au mensonge, la pensée du soupçon est en effet une mise en garde qui a une valeur. Pourtant, la méfiance reste finalement à la surface des choses. Elle ne fait qu’inviter à remplacer une chose par une autre. Un regard en biais, n’est pas franc et il est oblitéré par le besoin compulsif de toujours chercher ce qui cloche dans le réel. Ce n’est pas la pensée du soupçon qui peut lever un coin du voile jeté sur le Réel, mais une lucidité sans faille, sans présupposés et sans jugement, sans condamnation, ni identification. La lucidité reconduit chacun  à une vision en profondeur de ce qui est. La vision de l’unité est sensible à la complexité du réel, à cet insondable mystère par lequel par-delà la différenciation des apparences, toutes choses se joignent en une seule au sein de l’Etre. Et le Mystère des mystères, c’est que de plus la connexion avec cet Un réside en moi. Ce n’est pas une idée. C’est. Cela est. Autrement dit, ce n’est une idée pour nous que parce que nous n’avons pas conscience que c’est. Cela fait peut être partie d’un jeu que nous jouons avec nous-mêmes, que de feindre d’ignorer Qui nous sommes, pour sauvegarder notre sens du moi qui lui, ne tient que sur la conscience de la différence.

De l’infiniment petit à l’infiniment grand, la réalité demeure en solution de continuité, chaque étage de l’Être soutenant l’étage qui le suit, dans une totalité qui est celle de l’Univers. Dans l’Être, en-soi, pas d’apparence. Il n’y a d’apparence que pour celui qui pratique un découpage et se demande s’il a le droit d’inférer de ce qu’il voit une quelconque proposition valide, pour savoir ce qu’il en est vraiment de la réalité. La réalité est ainsi pensée comme les poupées russes, elle est faire d’emboîtements successifs. En distinguant l’apparence et la réalité, nous sommes sûr qu’après avoir ouvert une boîte, nous allons en trouver une autre. C’est le principe même où nous conduit l’analyse. Il est impossible de dissocier la dualité apparence/réalité de la conscience percevante et tout particulièrement, de la structure de l’état de veille. Un événement majeur s’est produit au XXième siècle à l’intérieur de la physique quand il est devenu évident désormais que l’objectivité ne pouvait pas se penser indépendamment du sujet conscient. Auparavant, on avait en quelque sorte une physique sans physicien, une observation sans observateur, ce qui était une mémorable illusion. Bien qu’aujourd’hui encore beaucoup de physiciens continue de raisonner dans l’ancien dogme, il est clair que beaucoup de physicien ne le font plus. C’est ce qui est tout à fait passionnant dans notre époque. Ce qui s’ensuit, c’est  renouvellement du problème du statut de la réalité d’une audace ahurissante. La rencontre entre physique et spiritualité n’est pas un vœu. C’est aujourd’hui un fait. Ce qui reste plus difficile et problématique dans cette affaire, c’est le renouvellement de la phénoménologie elle-même.

A partir du moment où nous pouvons opérer une mise en cause de l’apparence, il n’est plus possible de s’y résigner. Nous avons les moyens, soit de la dénoncer, soit de cerner une profondeur que le sens commun ne verra jamais. Attention toutefois, l’apparence n’est pas l’illusion. La distinction reste importante. Il ne s’agit pas de renvoyer la totalité de ce qui est perçu au rang d’un jeu d’ombres chinoises. L’intérêt de la notion d’apparence, c’est qu’elle a aussi une portée esthétique. Elle flambe pour parler au désir, elle s’enveloppe de mystère pour laisser deviner une profondeur insoupçonnée, elle donne le vertige parfois, car elle nous fait sentir que derrière le visible se cache pour virtualité qui s’envole dans l’Infini.

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