Le critère de la vérité

Nous ne pouvons pas être indifférent à la vérité. Il nous faut accorder un soin très particulier à la recherche de la vérité, car cette condition existentielle du chercheur répond à ce que nous sommes, à la condition humaine qui est la nôtre. Ce que nous sommes se mesure à l'échelle de la vérité que nous pouvons connaître et vivre à la fois. C'est très humain, nous voulons connaître, c’est-à-dire nous voulons comprendre ce qui est et sortir de l'ignorance qui ne peut que nous  plonger dans l’égarement.

Pour cela, nous avons besoin de pouvoir identifier correctement le vrai. En partant de l'opinion, nous nous disons : il doit bien y avoir des marques qui nous permettraient, si elles étaient connues, de repérer le faux et de le dénoncer. Il doit être possible de discerner le vrai à certains caractères qui se manifestent avec lui. Ce serait pour nous un secours précieux que de pouvoir disposer d’une norme rigoureuse du vrai et du faux. Y a-t-il un signe qui permettrait de reconnaître le vrai du faux ?

 Le sujet, l’objet et le jugement

Mais la question est assez difficile. Elle demande que nous mettions au clair ce qu'est la vérité. La vérité est la caractéristique d’une connaissance qui atteint son but, car une connaissance valide, c'est une connaissance vraie. Mais sur quoi porte-t-elle exactement ?

Pour le comprendre, il faut analyser la structure de la connaissance. Le processus de la connaissance comporte trois termes : connaisseur-connaissance-connu. La vérité est-elle une modalité spécifique appartenant en propre au connaisseu r? Au connu ? A la connaissance ?

Nous disons parfois des choses qu'elles sont « vraies ». Mais est-ce que ce sont les « choses » qui sont vraies ? Nous disons qu’un tableau est un "faux" ou un "vrai" Van Gogh. Un billet de banque peut aussi être faux, comme une commode Louis XVIII qui n’est en réalité qu’une habile imitation. Ces termes de « vrai » ou « faux » rapportés aux choses sonnent étrangement. Après tout, une chose est ce qu’elle est, elle existe ou n’existe pas, strictement parlant, elle n’est ni vraie ni fausse. Le faux Van Gogh existe, comme le faux billet ou la fausse commode. Ils ne sont pas rien, ils sont quelque chose qui, dans l’existence est exactement semblable au vrai Van Gogh, au vrai billet, à la vraie commode. Cela n’a pas de sens de dire que l’objet est vrai ou faux, il est ou il n’est pas, il n’est pas "vrai" ou "faux".

Que voulons-nous dire alors ? C’est ce que nous connaissons de lui qui nous inquiète. Ici, plus exactement, on dira que le Van Gogh, le billet, la commode sont ou non authentiques.

Ce qui est authentique a ce caractère qui fait qu’une chose est exactement conforme à ce qu’elle paraît être, sa représentation est bien le reflet de son être. Le faux Vermeer n’est pas une peinture authentique, parce qu’il se donne dans notre représentation en simulant autre chose que ce qu’il paraît être.

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De même, une « vraie » joie n’est pas feinte, simulée, elle est un éclat spontané du cœur. Une personne authentique de même est entière, en elle il n’y a pas de rupture entre ce qu’elle manifeste et ce qu’elle est. Un authentique musicien n’est pas celui qui faitsemblant de l’être ou qui en a seulement la réputation, un authentique musicien porte la musique dans son âme et il n’est pas seulement une dilettante. En d’autres termes, on dira aussi que ce qui est considéré dans l’objet comme étant « vrai » de cette manière relève surtout de notre attente à son égard, ou bien celle-ci est remplie (ceci est bien de l’or authentique) ou elle n’est pas remplie (ce n’est que du cuivre doré). Cela n’empêche pas évidemment le cuivre doré d’être tout aussi réel que l’or. Heidegger dans L'essence de la vérité écrit : « C’est pourquoi nous dirons plus clairement que : l’or réel est l’or authentique. Mais ‘réels’, ils le sont l’un et l’autre, l’or authentique ne l’est, ni plus ni moins que le cuivre doré. La vérité de l’or authentique ne peut donc être garantie par sa simple réalité ».

Est-ce que l’on peut dire des pensées du sujet qu’elles sont « vraies » ou « fausses » ? Si je regarde en face de moi le tableau sur le mur, dans un premier temps, je ne doute pas de le percevoir tel qu’il est. Je pense que ma perception est juste et que le tableau est bien comme je le perçois. Si maintenant je détourne mon regard, vers un autre objet, le tableau ne va rester en moi que comme une image dans ma mémoire. S’il s’écoule du temps, cette image risque de devenir plus floue. Je ne saurai plus exactement quelles étaient les formes, combien il y avait de personnages. J’ai appris de cette manière à bien distinguer ma perception et la chose même. En fait, en percevant, je ne me suis pas bien rendu compte que ma perception enveloppe une représentation, elle n’est pas la chose en soi, mais la manière dont la chose se présente à moi, comme une esquisse dans ma conscience. Il se peut que, me remémorant le tableau, j’ai à l’esprit trois personnages, alors que, vérification faite, il y en a quatre. L’erreur est-elle vraiment dans ma conscience ? L’image que j’ai du tableau est ce qu’elle est dans mon esprit, elle existe aussi à sa manière, à titre de représentation mentale sous la forme d’une image. Une image est présente dans mon esprit, existe à sa manière, comme mode de conscience. C’est sa réalité pour moi qui la considère. Allons plus loin, à ce titre, une hallucination est aussi réelle qu’une perception. Elle est réelle pour celui qui l’éprouve dans son délire, elle n’est pas "rien", sinon elle ne serait pas susceptible d’expérience, même si au bout du compte cette expérience est illusoire. Les modes de conscience du vécu se transforment dans un flux incessant, le flux de l’expérience dans le champ de conscience. Les vécus ne peuvent pas plus que les objets être qualifiés de « vrai » ou de « faux », ils se manifestent en moi ou ne se manifestent pas. Ma conscience de veille est conscience-de-quelque-chose, d’une pensée, d’un nuage dans le ciel ou d’un désir, mais ce n’est pas là exactement ce qui est appelé vérité. Elle se rapporte au réel à travers la perception et à l’irréel à travers l’imagination. Il y a seulement des modes de conscience.

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Il n’y a qu’une solution qui tienne. La vérité ne réside ni dans l’objet, ni dans le sujet, mais dans la relation entre le sujet et l’objet, le lien qui met en relation ma représentation de la chose avec la chose elle-même. Si ayant une image du tableau où je vois trois personnages, je me rends dans la salle où il est exposé et que je constate qu’il y en avait en fait un quatrième derrière, je me rends compte que je me suis trompé. J’ai fait erreur en croyant que ce que je jugeais du tableau était conforme à ce qu’il était. Mon jugement est susceptible d’être vrai ou faux. On ne peut pas dire d’une chose qu’elle est vraie ou fausse, ni d’une pensée qu’elle est vraie ou fausse, on peut dire seulement qu’un jugement est vrai ou faux. Que nous soyons pris dans nos pensées ou emporté par le cours des choses ne veut pas dire que nous n’avons pas de relation à la vérité. Nous n’arrêtons pas de proférer des jugements ! Nous élaborons constamment des constructions mentales qui peuvent comporter de la vérité ou de la fausseté. A certains moments, nous voyons bien qu’il vaudrait mieux suspendre notre jugement plutôt que dire des bêtises ! A d’autres moments, nous constatons combien ce que nous avions pu juger vrai, s'est avéré complètement faux. Du point de vue de la logique le jugement est le lieu de la vérité et de l’erreur.

 La vérité à l’épreuve de l’opinion

Comment sait-on qu'un jugement est vrai ou faux ? C'est là qu'entre en scène l'idée de critère.

Petit détour. Il nous faut maintenant donner la parole à l’opinion, car elle a des vues très arrêtées sur ce qui est vrai et ce qui est faux, sur les chances que peut avoir un jugement d’être vrai ou d’être faux. A quelles marques reconnaît-on en effet la vérité ?

Le critère le plus souvent partagé, (il est très postmoderne!) c’est celui du consensus des opinions du plus grand nombre. Si je peux me tromper tout seul, la plupart des gens pourront m’aider à rectifier mes jugements. Le critère de la vérité du consensus des opinions c'est qu'une idée, pour être vraie, doit être largement partagée parmi les hommes. Si les hommes s’entendent globalement pour penser que telle idée est vraie, c’est qu’elle doit l’être. D’ailleurs n’est-ce pas là un critère tout à fait démocratique ? La vérité dans bien des domaines de décision est suspendue à une majorité de suffrages en faveur d’une option. Il suffirait alors de se conformer à l’opinion du plus grand nombre pour être dans le vrai. Vive les statistiques! A cela s’ajoute que, en tenant compte de l’opinion du plus grand nombre et en m’y conformant, je sauvegarde un lot commun d’idées pour la communication. On peut encore ajouter qu’après tout, même dans le domaine des sciences, la vérité est affaire de consensus, le consensus entre les savants sur la validité de certaines théories qui font l’unanimité et sur la non-pertinence d’autres théories qui ne recueillent dans la communauté des hommes de savoir que peu de suffrages. Il y a toujours dans la science normale, une doctrine officielle qui sert de base à l’enseignement et qui constitue la base de la formation des chercheurs.

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Ce critère de vérité est très important, mais il doit être examiné avec méfiance. Supposer que l’opinion est toujours éclairée est très crédule. L’opinion est surtout confuse, on y trouve toute chose et son contraire, témoin ces proverbes qui souvent se répondent en disant une chose et l’inverse. Plus grave, il existe des illusions collectives. Qu’une opinion soit à la mode n’est pas un critère sérieux pour décider qu’elle est vraie. D’autre part, le consensus d’opinion dans les sciences est plus ouvert et moins dogmatique. Il s’appuie sur la possibilité d’une intersubjectivité comme base de l’expérience qui sert de terrain de validité de la théorie scientifique.

Le second critère fréquemment employé dans l'opinion est l’argument d’autorité. Il consiste à admettre qu’une idée est vraie, parce qu’elle a été soutenue par une sommité très respectable, soit dans la tradition, parmi les spécialistes dans un domaine donné, ou par rapport à la tradition et les textes sacrés.

Descartes - l'argument d'autorité n'est pas conforme à la raison

On doit lire les livres des Anciens, du moment qu'il est fort avantageux pour nous de pouvoir profiter des travaux d'un si grand nombre d'hommes, soit pour connaître les inventions déjà faites autrefois avec succès, soit aussi pour être informés de ce qu'il reste encore à trouver dans toutes les disciplines. Cependant, il y a péril extrême de contracter peut-être quelques souillures d'erreur en lisant ces livres trop attentivement, souillures qui s'attacheraient à nous, quelles que soient nos résistances et nos précautions. En effet, les écrivains ont d'ordinaire un esprit tel que, toutes les fois qu'ils se laissent entraîner par une crédulité irréfléchie à prendre dans une controverse une position critique, ils s'efforcent toujours de nous y attirer par les plus subtils arguments. Au contraire, chaque fois qu'ils ont eu le bonheur de trouver quelque chose de certain et évident, ils ne le montreraient jamais sans l'envelopper de divers ambages, dans la crainte apparemment de diminuer par la simplicité de leurs raisons le mérite de l'invention, ou bien parce qu'ils nous jalousent la franche vérité. Quand même ils seraient tous d'une noblesse et d'une franchise extrêmes, ne nous faisant jamais avaler de choses douteuses pour vraies, mais nous exposant tout de bonne foi, comme cependant à peine l'un avance-t-il une idée qu'un autre ne présente la contraire, nous ne saurions jamais lequel des deux croire. Et il ne servirait de rien de compter les suffrages pour suivre l'opinion garantie par le plus d'auteurs, car, s'il s'agit d'une question difficile, il est plus croyable que la vérité a été découverte par un petit nombre plutôt que par beaucoup. Même si tous étaient d'accord, leur enseignement ne nous suffirait pas : nous ne deviendrons jamais Mathématiciens, par exemple, bien que notre mémoire possède toutes les démonstrations faites par d'autres, si notre esprit n'est pas capable de résoudre toute sorte de problèmes ; nous ne deviendrons pas Philosophes, pour avoir lu tous les raisonnements de Platon et d'Aristote, sans pouvoir porter un jugement solide sur ce qui nous est proposé. Ainsi, en effet, nous semblerons avoir appris, non des sciences, mais des histoires.

On s’incline devant « ceux qui savent » avec une révérence presque superstitieuse, celle de l’ignorant devant le savant. L’argument d’autorité est d’un usage très fréquent dans les media, de la part de l’élève, de l’étudiant. Il est aussi d’usage pour citer abondamment, pour appuyer ce que l’on a à dire devant du beau monde, lors d’une conférence. Que serions-nous sans autorités sur lesquelles nous appuyer ! Ill est toujours commode de se retrancher derrière la pensée d’un autre pour éviter d’avoir à penser par soi-même.

Malebranche - l'opinion d'autrui comme autorité

 "Il est difficile de comprendre, comment il se peut faire que les gens qui ont de l'esprit, aiment mieux se servir de l'esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de celui que Dieu leur a donné. il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d'honneur à se conduire par ses propres yeux, que par ceux des autres; et un homme qui a de bons yeux en s'avisera jamais de se les fermer, ou de se les arracher, dans l'espérance d'avoir un conducteur. Sapeintis oculi in capite ejus, stultus in tenebris ambulat. Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbres? C'est qu'il ne voit que par les yeux d'autrui, et que ne voir que de cette manière, à proprement parler, c'est ne rien voir. L'usage de l'esprit est à l'usage des yeux, ce que l'esprit est aux yeux; et de même que "l'esprit est infiniment au-dessus des yeux, l'usage de l'esprit est accompagné de satisfaction bien plus solides et qui le contente bien autrement, que la lumière et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire et ils ne se servent presque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité".

 (1) Eccl. II, 14.

La Recherche de la Vérité, Edition NRF, Pléiade, p. 211-212..

Ce qui fait poids sur la balance du jugement, c’est la révérence à la tradition, aux spécialistes, à la révélation. Nous préférons tenir des propos obscurs, mais émanant d’une autorité incontestable, que d’avoir une pensée claire, mais qui n’a pas d’autre appui que sa propre vérité. Nous avons si peu confiance en nous-mêmes que nous ne prêtons pas d'attention à l’évidence, nous préférons le poids de l’autorité... Et c‘est ainsi que perdurent parfois des préjugés.

Ayons donc le courage de penser par nous-mêmes et soyons méfiant vis-à-vis de l’argument d’autorité. On peut trouver dans l’histoire et dans la littérature de quoi illustrer n’importe quel propos délirant. Il y a tout ce que l’on veut y trouver, les cautions d’autorité y sont innombrables. Il ne suffit pas que A ou B ait dit quelque chose pour que cela soit vrai. La vérité n’est pas constituée par une autorité. Elle est sa propre autorité.

Dans un monde dominé par les impératifs économiques, on entend aussi souvent invoquer un critère :  l'argument utilitariste dit que la preuve qu’une idée est vraie, c’est qu’elle marche, qu’elle réussit et donnent de bons résultats. C’est le pragmatisme propre au sens commun. Ce qui valide une tactique d’action, c’est sa réussite en termes de résultats. Comme la plupart d’entre nous, sommes en quête de résultats, il est effectivement tentant de considérer la vérité sous cet angle et de ne juger une idée que dans son application pratique.

En d’autres termes, plus trivialement, il s’agit de remplacer la question « cette idée est-elle vraie ? », par une autre : « est-ce que cela rapporte ? ». Une idée qui « paye » sera considérée comme une idée vraie, une idée qui ne « rapporte pas » comme une idée fausse.

Dès lors, c’est l’utilité qui devient le critère de la vérité. Le mot utile reste pourtant assez vague. W. James distingue trois sens :

1) est utile ce qui coordonne au mieux nos idées. Une idée utile si elle permet de faire des synthèses, de rassembler un ensemble d’idées sous une forme cohérente. L’idée utile permet de mettre en ordre nos idées.

2) L’utile c’est aussi « ce qui est en accord avec l’expérience », ce qui enveloppe chez W. James à la fois l’expérimentation et l’expérience subjective.

3) L’utile c’est enfin l’avantageux « ce qui est vrai est ce qui est avantageux de n’importe quelle manière. Ainsi James va jusqu'à appliquer ce critère à l’idée de Dieu : « Dieu est une chose dont on se sert ». En résumé, l’utile désigne le vrai au sens de ce qui assure un certain confort intellectuel. Si une représentation m’encourage à l’action, je n’ai même pas à me demander si elle est vraie, je la décrète comme vraie ! La vérité se dégagera de l’action et de l’expérience, la vérité est avant tout vérité par ses conséquence pratiques.

Dans le champ de l'action, la vérité possède une dimension dynamique et progressive, elle se construit, et n’existe pas de façon statique.

Ce critère de la vérité a pour lui une certaine ouverture d’esprit typique du pragmatisme américain, qui veut que l'on ne juge pas une idée, un système, ou une entreprise, avant d’avoir examiné ses résultats concrets. Il a le mérite d’insister sur l’idée que la vérité existe au sein de réalisations humaines et ne se limite pas à une exigence purement théorique.

Cependant, il soulève de graves difficultés. Des deux propositions :

Une idée est vraie parce qu’elle réussit.

Une idée réussit parce qu’elle est vraie.

Nous sentons bien qu’il n’y a pas équivalence. Il paraît tout naturel, ou logique, qu’une idée vraie puisse donner des résultats satisfaisants, parce qu’elle ne rentre pas en contradiction avec la réalité. Comme la connaissance est à la base de l’action et si la connaissance est faussée, elle engendre une action faussée qui mène à l’échec. Mais d’un autre côté, une idée qui se révèle pour un temps utile, est elle pour autant vraie ? Paul Valéry disait que les idées mènent le monde, mais il n’est pas nécessaire que ce soient des idées vraies ! L’histoire nous montre suffisamment que des mensonges, des erreurs, des superstitions, des illusions ont souvent porté leurs fruits et ont proliféré, donc redoutablement réussi. Nous avons vu l’efficacité d’idéologies dont les erreurs étaient flagrantes. Inversement, il est aussi possible qu’une idée vraie, qu’une intuition remarquable ne trouve pas son chemin en n’étant pas correctement comprise et appliquée. Dans l’histoire des sciences on a vu des idées vraies qui ont sur le moment échoué, parce qu’elles ont été mal appliquées ou mal comprises. Et puis, pourquoi la vérité devrait-elle être forcément rendue exploitable ? Les plus hautes vérités ne peuvent-elles pas valoir pour elles-mêmes sans aucune autre « utilité » ?

L’utilité est un terme confus qui doit être précisé. L'utilité peut recouper des intérêts égocentriques et porter tort à ceux qui n’en n’ont pas le bénéfice ou bien concerner des intérêts plus larges. L’utile ne peut être la marque de la vérité. Il ne faut donc pas, pour le seul bénéfice de susciter des bonnes volontés, confondre une orientation tactique de l’action avec les exigences de la vérité. La vérité n’est pas une stratégie d’action, mais la connaissance qui éclaire l’action. La vérité ne se confond pas avec la vérification pratique que l’on peut en faire. La vérité peut-être validée par ses conséquences, mais elle n’est pas construites par elles.

Approche objective et vérité

Le risque d'en rester à l'opinion, c'est de tomber dans le parti pris du complet relativisme : à chacun sa vérité, comme on dit à chacun ses goûts. Pour surmonter ces difficultés, il est tentant de sauter par dessus le caractère trop subjectif de l’opinion et de prendre le parti de l’objectivité la plus rigoureuse. Cela revient à prendre pour modèle les sciences et à désigner pour critère de la vérité ce dont est capable l’approche objective de la connaissance. Aux sciences donc d’assurer la conformité. Les sciences élaborent des constructions théoriques qui suivent des règles rigoureuses. Toute science vise le savoir et le savoir ne remplit sa fonction que s’il est une expression de la vérité. L’objectivité scientifique enveloppe un critère de vérité qui doit être précisé.

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Il y a cependant plusieurs types d’objets scientifiques.

1) Pour le mathématicien, le point, la ligne, le nombre, l‘équation, la dérivée sont des objets. Ce sont les idéalités qui forment l’objet des mathématiques. L’objet mathématique est pensé à partir de définitions. Ses propriétés sont déduites par le raisonnement, dans des démonstrations constructives, dans des raisonnements par récurrence. Le jugement qui exprime une propriété est dit « vrai » quand la déduction à partir de prémisses admises est bien conduite. Le critère de la vérité en mathématiques réside-t-il dans la possibilité de déduire une propriété de définitions. C’est un critère  formel.

2) Ce point de vue n’est pas celui du physicien. Lorsque le physicien formule des hypothèses théoriques, il attend plus qu’une cohérence interne, il soumet l’hypothèse à l’expérimentation qui fournit les preuves. Son jugement enveloppe aussi une probabilité qui peut-être seulement statistique. Le critère de vérité du physicien n’est pas celui du mathématicien, il suppose qu’une hypothèse puisse être confrontée à l’expérimentation et soumise à la mesure.

3) De même, l’historien se doit aussi de raisonner différemment. Pour lui, le critère de la vérité tient à la convergence de témoignages issus de documents dans le sens de l’hypothèse qu’il avance, quant à réalité des faits, telle qu’il estime qu’ils se sont effectivement déroulés. Un jugement porté sur le passé doit être confirmé. Il ne peut pas en appeler à une notion d’expérimentation qui serait celle de la physique, il ne peut pas retenir la seule déduction valide comme critère de vérité.

Il est inutile de continuer à parcourir toutes les sciences de cette manière. Chacune des sciences se donne un critère de vérité qui est conforme à son objet et diffère de celui qui est admis dans une autre science. L’empire de l’objectivité est varié, chaque région de l’être appelle une méthodes d’étude spécifique et un critère de vérité adéquat. Il en résulte donc que si nous en appelons aux sciences pour nous sauver du sentiment de ne pas disposer d'un critère universel pour juger de la vérité, nous serons plutôt désorientés. Ce n’est pas un critère que nous obtiendront, mais plusieurs, autant de critères que de sciences ! Cela ne résout pas notre problème initial. Chaque discipline est à même de dire ce qu’elle appelle vérité pour la région de l’être qu’elle considère, mais ne peut se prononcer en dehors de son domaine propre. Où est alors le point commun ?

Il n’est pas aisé de savoir à première vue comment distinguer un jugement vrai d’un jugement faux, mais par contre, ce qui reste possible, c’est de cerner la forme que prennent nos connaissances dans le cours du raisonnement. Il y a des raisonnements qui tiennent debout et d’autres qui sont incohérents. De là un critère formel de la vérité auquel nul ne peut échapper, pour autant qu’il s’exprime dans un discours. Toutes les sciences sont démonstratives. Toute connaissance qui s’efforce de mettre en forme un savoir se doit d’élaborer des théories non-contradictoires, des descriptions cohérentes. La contradiction est un des signes les plus communément reçus de l’erreur. D’où l’idée que le critère de vérité le plus universel que l’on puisse formuler, est le critère formel qui impose à tout savoir une cohérence et qui permet de détecter l'erreur par la contradiction. La vérité est alors vue comme une « construction de l’esprit », le critère d’une bonne construction, c’est sa stabilité, il s’ensuit que la connaissance, pour être valide, doit comporter une valeur de cohérence. La cohérence définit l’agencement correct des éléments du discours.

L’incohérence est le signe de ce que l’édifice du savoir est éminemment instable, pas assez ordonné. Ce résultat est obtenu dans les sciences de la Nature quand il devient possible de montrer qu’un phénomène est lié à un autre phénomène qui le précède, suivant des lois, dans le cadre d’une théorie. Ce qui apparaîtrait en dehors de toute connexion ne manquerait pas de passer pour faux ou illusoire. C’est dire que la représentation du réel, en prenant une forme objective, prend aussi une forme systématique. La science est une connaissance en forme de système. Elle ne peut pas ne pas se sentir inquiétée quand sont mises à jour des incohérences dans sa représentation.

Comment sommes-nous cohérents ? La cohérence est présente quand nous respectons dans nos raisonnements globalement le principe d’identité. Celui-ci se formule ainsi : A=A. Par exemple, quand je dis :

« la pluie est la pluie »,

C’est là une vérité certaine, car identique ! Elle ne saurait être contestée, puisque c’est le même concept qui est à la fois sujet et attribut. Évidemment, c’est aussi un truisme qui ne nous apprend rien de nouveau ! Mais c’est aussi un modèle d’identité logique. On appelle cette formulation une tautologie. Une formulation de ce type ne prend tout son intérêt, que lorsque que l’on montre que par exemple A=B.

« la rose est une fleur »

« le fer est un métal »

Le problème revient alors à montrer que B se réduit à A.

Francis Bacon  théorie et pratique

 « C'est avec raison qu'Aristote a dit que la physique et les mathématiques engendrent la pratique ou la mécanique. Ainsi, comme nous avons déjà traité les parties de la science de la nature tant théorique que pratique, c'est ici le lieu de parler des mathématiques, qui sont pour l'une et l'autre une science auxiliaire ; car dans la philosophie reçue on la joint ordinairement à la physique et à la métaphysique, à titre de troisième partie. Quant à nous, qui remanions et révisons tout cela, si notre dessein était de la désigner comme une science substantielle et fondamentale, il serait plus conforme à la nature de la chose même et aux règles d'une distribution bien nette de la constituer comme une partie de la métaphysique ; car la quantité, qui est le sujet propre des mathématiques, appliquée à la matière, étant comme la dose de la nature et servant à rendre raison d'une infinité d'effets dans les choses naturelles, ce serait parmi les formes essentielles qu'il faudrait la ranger. En effet, la puissance de la figure et des nombres a paru si grande aux Anciens que Démocrite a donné le premier rang aux figures des atomes parmi les principes de la variété des choses, et que Pythagore n'a pas craint d'avancer que les nombres étaient les principes constitutifs de la nature. Au reste, il est hors de doute que la quantité est, de toutes les formes naturelles, telles que nous les entendons, la plus abstraite et la plus séparable de la matière, et c'est par cette raison-là même qu'on s'en est tout autrement occupé que des autres formes qui sont plus profondément plongées dans la matière ; car comme, en vertu d'un penchant vraiment inné, l'esprit humain se plaît beaucoup plus dans les choses générales, qu'il regarde comme des champs vastes et libres, que dans les faits particuliers où il se croit enseveli comme dans une forêt et renfermé comme dans un clos, on n'a rien trouvé de plus agréable et de plus commode que les mathématiques pour satisfaire ce désir de se donner carrière et de méditer sans contrainte. Or, quoique dans ce que nous disons ici il n'y ait rien que de vrai, néanmoins à nous, qui n'avons pas simplement en vue l'ordre et la vérité, mais encore l'utilité et l'avantage des hommes, il nous a paru plus convenable, vu la grande influence des mathématiques, soit dans les matières de physique et de métaphysique, soit dans celles de mécanique et de magie, de les désigner comme un appendice de toutes et comme leur troupe auxiliaire. Et c'est à quoi nous sommes en quelque manière forcé par l'engouement et l'esprit dominant des mathématiciens, qui voudraient que cette science commandât presque à la physique ; car je ne sais comment il se fait que la logique et les mathématiques, qui ne devraient être que les servantes de la physique, se targuant toutefois de leur certitude, veulent absolument lui faire la loi. »

 De Dignitate et augmentis,L iv. III, chap. VI, trad. Buchon, p. 103.

Un système conceptuel consiste en un agencement de jugements permettant d’opérer la liaison à l’identique. Cela revient à se demander si dans la définition de A est contenu B. Il faudrait en conséquence opérer l’analyse de la notion pour s’avoir si une réduction à l’identique est effectivement possible dans un cadre strictement logique. Mais ce genre de démarche n’est concevable qu’en mathématiques. En effet, les mathématiques opèrent sur de purs concepts. Ailleurs, pour tout ce qui touche aux sciences de la Nature, c’est beaucoup plus difficile à établir. En réalité, pour reprendre une distinction de Leibniz, nous avons deux ordres de vérités :

vérités nécessaires

vérités contingentes

dont la logique peut rendre raison

qui sont tirées de l’expérience

a priori

a posteriori

universelles

particulières

 

Leibniz  deux sortes de vérités de raison

 "Les vérités de la raison sont de deux sortes : les unes sont ce qu'on appelle les vérités éternelles, qui sont absolument nécessaires, en sorte que l'opposé implique contradiction; et telles sont les vérités dont la nécessité est logique, métaphysique et géométrique, qu'on ne saurait nier sans pouvoir être mené à des absurdités. Il y en a d'autres qu'on peut appelerpositives parce que ce sont les lois qu'il a plu a Dieu de donner à la nature, ou parce qu'elles en dépendent. Nous les apprenons, ou par expérience, c'est-à-dire  a posteriori ou par la raison et a priori, c'est-à-dire par des considérations de convenance qui les ont fait choisir. Cette convenance a aussi ses règles et ses raisons; mais c'est le choix libre de Dieu, et non pas une nécessité géométrique, qui fait préférer le convenable et le porte à l'existence. ainsi, on peut dire que la nécessité physique est fondée sur une nécessité morale, c'est-à-dire sur le choix du sage digne de sagesse; et que l'une aussi bien que l'autre doit être distinguée de la nécessité géométrique. Cette nécessité physique est ce qui fait l'ordre de la nature, et consiste dans les règles du mouvement et dans quelques autres lois générales qu'il a plu a Dieu de donner aux choses e,n leur donnant l'être. Il est donc vrai que ce n'est pas sans raison que Dieu les a données; car il ne choisit rien par caprice et comme au sort ou par une indifférence toute pure; mais les raisons générales du bien et de l'ordre qui l'y ont porté peuvent dans quelques cas par des raisons plus grandes d'un ordre supérieur".

 Essais de Théodicée,  Garnier-Flammarion, 1969, p. 51.

Le critère formel de la cohérence suffit à des disciplines eidétiques ou formelles. Là il n’est question que de raisonnement bien conduit ou de faute de raisonnement. Ailleurs, il faut bien confronter ce que la théorie affirme avec des faits et ne pas se contenter de sa cohérence. En d’autres termes, ce dont la logique est capable, c’est de repérer la faute de logique dans une système. Mais c’est tout. Elle ne peut pas trancher sur le problème de l’erreur tenant à un contenu, un état de chose qui serait ou ne serait pas de fait présent dans la réalité.

Par extension, il faut distinguer la forme et la matière de la connaissance. La logique a seulement en vue la forme du raisonnement. Elle ne peut se prononcer sur la pertinence des propositions dont on part. En d’autres termes, il ne faut pas mélanger la faute logique et l’erreur sur le fond.

Forme

matière

vérité formelle

vérité matérielle

relève de la logique

relève de l'analyse de l’expérience

cohérence/incohérence

vérité/erreur

sur la forme

sur le fond

 

Alain -  le double sens de la vérité formelle et matérielle

 " Nos idées, par exemple de mathématique, d'astronomie, de physique, sont vraies en deux sens. Elles sont vraies par le succès ; elles donnent puissance dans ce monde des apparences. Elles nous y font maîtres, soit dans d'art d'annoncer, soit dans l'art de modifier selon nos besoins ces redoutables ombres au milieu desquelles nous sommes jetés. Mais, si 1'on a bien compris par quels chemins se fait le détour mathématique, il s'en faut de beaucoup que ce rapport à l'objet soit la règle suffisante du bien penser. La preuve selon Euclide n’est jamais d'expérience; elle ne veut point 1'être. Ce qui fait notre géométrie, notre arithmétique, notre analyse, ce n'est pas premièrement qu'elles s'accordent avec l'expérience, mais c'est que notre esprit s’y accorde avec lui-même, selon cet ordre du simple au complexe qui veut que les premières définitions, toujours maintenues, commandent toute la suite de nos pensées. Et c'est ce qui étonne d'abord le disciple, que ce qui est le premier à comprendre ne soit jamais le plus urgent ni le plus avantageux. L'expérience avait fait découvrir qu'il faut de calcul et de géométrie pour vivre, bien avant que la réflexion se fût mise en quête de ces preuves subtiles qui refusent le plus possible 1'expérience, et mettent en Lumière cet ordre selon l'esprit qui veut se suffire à lui-même. Il faut arriver à dire que ce genre de recherches ne vise point d'abord à cette vérité que le monde confirme, mais à une vérité plus pure, toute d'esprit, ou qui force d'être telle, et qui dépend seu1ement du bien penser "

 Comme l’explique Kant, le critère simplement logique de la vérité est bien une condition sine qua non de toute vérité, mais ce n’est qu’une condition négative et la logique ne peut nous mener plus loin. Le seul effort d’éviter la contradiction ne permet pas découvrir la vérité.

Kant  le critère simplement logique de la vérité

 Si la vérité consiste dans l'accord d'une connaissance avec son objet, il faut, par là même, que cet objet soit distingué des autres; car une connaissance est fausse, quand elle ne concorde pas avec l'objet auquel on la rapporte, alors même qu'elle renfermerait des choses valables pour d'autres objets. Or, un critère universel de la vérité serait celui qu'on pourrait appliquer à toutes les connaissances, sans distinction de leurs objets. Mais il est clair puisqu'on fait abstraction en lui de tout le contenu de la connaissance (du rapport à son objet) et que la vérité vise précisément ce contenu qu'il est tout à fait impossible et absurde de demander un caractère de la vérité de ce contenu des connaissances, et que, par conséquent, une marque suffisante et en même temps universelle de la vérité ne peut être donnée. Comme nous avons appelé le contenu d'une connaissance sa matière, on devra dire qu'on ne peut désirer aucun critère universel de la vérité de la connaissance quant à sa matière, parce que c'est contradictoire en soi. Mais pour ce qui regarde la connaissance, quant à sa forme simplement (abstraction faite de tout contenu), il est également clair qu'une logique, en tant qu'elle traite des règles générales et nécessaires de l'entendement, doit exposer, dans ces règles mêmes, les critères de la vérité. Car ce qui les contredit est faux puisque l'entendement s'y met en contradiction avec les règles générales de sa pensée et, par suite, avec lui-même. Mais ces critères ne concernent que la forme de la vérité, c'est-à-dire de la pensée en général et, s'ils sont, à ce titre, très justes, ils sont pourtant insuffisants. Car une connaissance peut fort bien être complètement conforme à la forme logique, c'est-à-dire ne pas se contredire elle-même, et cependant être en contradiction avec l'objet. Donc le critère simplement logique de la vérité, c'est-à-dire l'accord d'une connaissance avec les lois générales et formelles de l'entendement et de la raison est, il est vrai, la condition sine qua non et, par la suite, la condition négative de toute vérité; mais la logique ne peut pas aller plus loin; aucune pierre de touche ne lui permet de découvrir l'erreur qui atteint non la forme, mais le contenu.

Critique de la raison pure (1781), Introduction à la Logique transcendantale, trad.

 Tremesaygues et Pacaud, P.U.F., pp. 80-83.

Les oppositions peuvent se révéler complémentaire ne sont pas toujours l'indice de l'erreur quand elle proviennent de la complexité même de l'objet. Quand la réalité est paradoxale, nous ne sommes pas tenus de nous en tenir à une logique exclusive de la dualité vrai/faux.

Le critère logique ne nous place pas immédiatement dans le vrai, dans le vérité des choses mêmes.  Kant ajoute que cette relation est celle du concept et de l’intuition. En effet, dans l’ordre de la représentation de fait, il est indispensable qu’au concept renvoie une intuition. Sans intuition, toute notre connaissance manquerait d’objet et resterait vide. On peut toujours se payer de mots, spéculer sur les mots, mais si le concept ne renvoie à aucune expérience possible, le discours restera verbal. C’est l’expérience qui délivre le remplissement intuitif du concept. Le concept est en creux, ce que l’expérience délivre en plein, l’intuition.

Si les deux s’emboîtent, on peut construire une connaissance valide.

Il ne faut donc pas trop demander à la logique, lui demander une critère de vérité qu’elle ne peut pas fournir, s’il dépasse la forme du discours.

L'expérience possible et l'évidence

C’est là que notre problème devient particulièrement complexe, car comment juger une connaissance indépendamment de sa forme, et par son seul contenu ? Peut-on juger du contenu d’un jugement sans devoir retomber dans la particularité de l’objet et un critère spécifique à chaque science ?

La réponse que donne Kant mérite d’être développée. Kant donne un principe général : non seulement le discours doit être cohérent, afin d’éviter toute faute logique, mais il doit en plus renvoyer à une expérience possible. « L’expérience possible est la pierre de touche de la vérité »  matérielle. Kant appelle usage dialectique de l’entendement, une manière de raisonner qui outrepasse les limites de l’expérience possible pour spéculer dans le vide. Les sciences empiriques se prémunissent contre l’usage dialectique de l’entendement en se confrontant constamment àl’expérimentation, mais il n’en est pas toujours de même pour toutes les formes de connaissance. Devant un discours dont nous ne discernons pas la vérité, nous sommes en droit de demander « sur quelles expériences ces affirmations sont-elles fondées ? ». Peut-on trouver une expérience capable de délivrer ce type d’intuition ? S’il existe bel et bien une expérience à partir de laquelle une représentation prend tout son sens, la condition est remplie. Il peut y avoir vérité.

Un discours est vrai en tant qu’il possède une cohérence interne et qu’il renvoie aussi à une expérience possible.

 Toute la question est alors de cerner l’ordre de l’expérience. Kant, pour sa part, ne reçoit d'expérience valide que ce qui relève de l’ordre de l’expérience empirique, dont nous avons déjà montré les limites. Il est possible d’élargir le critère de l’expérience possible au champ de l’esthétique, de l’éthique et du spirituel, afin d’envelopper toute expérience humaine possible.

Shri Aurobindo   La mentalité normale et l'expérience spirituelle

 « Les plus grandes découvertes intérieures, l’expérience de l’être-en-soi, la conscience cosmique, le  calme intérieur de l’esprit libéré, l’action directe du mental sur le mental, la connaissance des choses par contact direct d’une conscience  avec une autre conscience ou  avec ses objets, la plupart des expériences spirituelles de quelque valeur, ne sauraient être amenées devant le tribunal de la mentalité courante qui n’a aucune expérience de ces choses et prend son propre manque d’expérience, ou son impuissance à les expérimenter, pour une preuve de leur non-valeur ou de leur inexistence. La vérité physique, les formules, généralisations et découvertes fondées sur l’observation physique peuvent être appelées à comparaître devant ce tribunal, mais même en ce qui les concerne, il faut avoir subi un entraînement avant de pouvoir véritablement comprendre et juger.

N’importe quel esprit non préparé n’est pas apte à suivre les mathématiques de la

 relativité ou d’autres vérités scientifiques difficiles, ni à apprécier la validité de leurs résultats oud e leurs méthodes. Certes, toute réalité, toute expérience doit, afin d’être tenue pour vraie, être susceptible de vérification par une expérience identique et similaire ; et en fait, tous les hommes peuvent avoir une expérience spirituelle, la suivre jusqu’au bout et la vérifier par eux-mêmes ».

 La Vie divi

ne III, p. 30.

Se poseront alors des problèmes délicats. Qu’est-ce qui nous assure qu’une expérience n’est pas une hallucination ou une illusion ? Comment aborder un ordre d’expérience qui n’est pas partagé par la plupart des êtres humains ? Si le consensus culturel délimite ce qui est recevable à titre d’expérience valide, il y aura toujours des types d’expériences qui n’entreront pas dans le champ communicable de l’intersubjectivité d’une culture. Il suffit de comparer des contextes culturels différents pour observer que ce consensus varie. L’interprétation de l’expérience spirituelle, par exemple, pose des problèmes difficiles. Comment pourrons-nous en juger ? Comment décider de l’authenticité d’une expérience, de sa recevabilité dans l’ordre de la vérité ? Comment approcher ce qui relève de l’infra-rationnel ou du sur-rationnel ? Faut-il enfermer la

 vérité dans les bornes de ce que l’homme commun est capable de saisir  à travers son expérience limitée ?

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 N’y a-t-il pas aussi une expérience intellectuelle de la rencontre de la vérité ? Rencontrer la vérité, n’est-ce pas tout simplement éprouver la force d’une évidence ? La vérité d’une idée se rencontre dans l’expérience, mais pourtant, cela ne signifie pas que la vérité se réduise à une collection de faits. Le fait m’apprend qu’une chose existe, mais pas comment cette chose existe et encore moins pourquoi cette chose devrait être ainsi et non pas autrement. Si par exemple, j’ai vu un jour un navire se briser sur des rochers, j’ai constaté par expérience un fait, mais c’est un hasard, c’est un événement contingent : la constatation n’est pas la raison.

Connaître un événement et ignorer son essence, c’est ne rien connaître du tout. Connaître qu’une chose doive être ainsi et pas autrement, c’est connaître une chose dans la nécessité qui lui est propre, c’est connaître l’essence. La connaissance du cercle ne vient pas de la simple constatation qu’il existe des cercles de bois, le cercle du soleil etc.

Non seulement, il faut partir de l’expérience, mais il faut en dégager l’essence. Or l’essence, explique Spinoza, consiste en idée. L’idée, sitôt qu’elle est connue, s’affirme par elle-même dans l’esprit comme évidence. Quand l’idée est adéquate, non pas mutilée, incomplète ou confuse, elle délivre sa propre évidence. Quand l’idée de cercle s’impose à moi, je ne suis plus en mesure d’en faire ce que je veux, elle a des propriétés que je dois reconnaître. La vérité de l’essence n’est pas attestée de ce qu’elle est conforme à un objet extérieur, elle est vraie par elle-même. A la limite dit Spinoza, l’artisan qui conçoit une machine ingénieuse, dont la structure est exactement conforme à son usage, a une idée vraie, même s’il ne la fabrique pas! Une idée n’attend pas pour être vraie qu’un objet existe d’abord qui lui corresponde dans l’ordre de la factualité. Dès lors, ce n’est pas la correspondance extérieure qui fait la vérité, mais un caractère intrinsèque, de la vérité qui ne manifeste qu’elle-même.

Le vrai est sa propre marque. « Qui a une idée vraie, sait en même temps qu’il a une idée vraie et peut la distinguer d’une idée fausse ».

 

Spinoza - qui a une idée vraie sait en même temps qu'il a une idée vraie

 Qui a une idée vraie sait en même temps qu’il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de sa connaissance. [...]

 Car nul, ayant une idée vraie, n’ignore que l’idée vraie enveloppe la plus haute certitude; avoir une idée vraie, en effet, ne signifie rien, sinon connaître une chose parfaitement ou le mieux possible; et certes personne ne peut en douter, à moins de croire que l’idée est quelque chose de muet comme une peinture sur un panneau et non un mode de penser, savoir l’acte même de connaître; et, je le demande, qui peut savoir qu’il connaît une chose, s’il ne connaît auparavant la chose? c’est-à-dire qui peut savoir qu’il est certain d’une chose, s’il n’est auparavant certain de cette chose ? D’autre part, que peut-il y avoir de plus clair et de plus certain que l’idée vraie, qui soit norme de vérité’? Certes, comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d’elle-même et du faux. Par là je crois avoir répondu aux questions suivantes, savoir: si une idée vraie, en tant qu’elle est dite seulement s’accorder avec ce dont elle est l’idée, se distingue d’une fausse; une idée vraie ne contient donc aucune réalité ou perfection de plus qu’une fausse (puisqu’elles se distinguent seulement par une dénomination extrinsèque), et conséquemment un homme qui a des idées vraies ne l’emporte en rien sur celui qui en a seulement de fausses? Puis d’où vient que les hommes ont des idées fausses? Et, enfin, d’où quelqu’un peut-il savoir avec certitude qu’il a des idées qui conviennent à leurs objets? À ces questions, dis-je, je pense avoir déjà répondu. Quant à la différence, en effet, qui est entre l’idée vraie et la fausse, il est établi par la Proposition 35′ qu’il y a entre elles deux la même relation qu’entre l’être et le non-être. [...]

Par là apparaît aussi quelle différence est entre un homme qui a des idées vraies et un homme qui n’en a que de fausses. Quant à la dernière question enfin : d’où un homme peut savoir qu’il a une idée qui convient avec son objet, je viens de montrer suffisamment et surabondamment que cela provient uniquement de ce qu’il a une idée qui convient avec son objet, c’est-à-dire de ce que la vérité est norme d’elle-même. Ajoutez que notre Âme, en tant qu’elle perçoit les choses vraiment, est une partie de l’entendement infini de Dieu [...] et qu’il est donc aussi nécessaire que les idées claires et distinctes de l’Âme soient vraies, que cela est nécessaire des idées de Dieu”.

 Éthique (1677), 2′ partie, proposition XLIII, Éd. Garnier-Flammarion, 1965, trad. Ch. Appuhn, pp. 117-118.

Le critère intrinsèque de la vérité tient à l’illumination de l’intelligence par l’évidence de l’idée. L’expérience de la vérité tient à une intuition spirituelle, l’intuition d’une essence singulière. Ce qui donne l’expérience de la vérité, c’est la vision pénétrante que l’esprit en a.

Le malheur, c’est que nous prenons souvent pour intuition des impressions sensibles assez confuses.

Descartes - l'évidence comme critère de la vérité

 "Il examine ce que c’est que la vérité ; et pour moi, je n’en ai jamais douté, me semblant que c’est une notion si transcendentalement claire, qu’il est impossible de l’ignorer : en effet, on a bien des moyens pour examiner une balance avant que de s’en servir, mais on n’en aurait point pour apprendre ce que c’est que la vérité, si on ne la connaissait de nature. Car quelle raison aurions-nous de consentir à ce qui nous l’apprendrait, si nous ne savions qu’il fût vrai, c’est-à-dire, si nous ne connaissions la vérité ? Ainsi on peut bien expliquer quid nominis à ceux qui n’entendent pas la langue, et leur dire que ce mot vérité, en sa propre signification, dénote la conformité de la pensée avec l’objet, mais que, lorsqu’on l’attribue aux choses qui sont hors de la pensée, il signifie seulement que ces choses peuvent servir d’objets à des pensées véritables, soit aux nôtres, soit à celles de Dieu ; mais on ne peut donner aucune définition de logique qui aide à connaître sa nature. Et je crois le même de plusieurs autres choses, qui sont fort simples et se connaissent naturellement, comme sont la figure, la grandeur, le mouvement, le lieu, le temps, etc., en sorte que, lorsqu’on veut définir ces choses, on les obscurcit et on s’embarrasse »

 Lettre à Mersenne

L’évidence n’est pas une perception ni une impression psychologique, elle n’est pas une projection, elle est fondée sur une intuition intellectuelle. Descartes donne de l’intuition cette définition : « par intuition, j’entends non la confiance que donnent les sens ou le jugement trompeur d’une imagination mauvaise. Mais le concept que forme l’intelligence pure et attentive, sans nul doute possible, concept qui naît de la seule lumière de la raison ».

Descartes   intuition et déduction

 Voici le recensement de tous les actes de notre entendement qui nous permettent de parvenir à la connaissance des choses, sans aucune crainte de nous tromper. Il n'y en a que deux à admettre, savoir l'intuition et la déduction. Par intuition, j'entends, non la confiance flottante que donnent les sens ou le jugement trompeur d'une imagination aux constructions mauvaises, mais le concept que l'intelligence pure et attentive forme avec tant de facilité et de distinction qu’il ne reste absolument aucun doute sur ce que nous comprenons (…). Ici donc nous distinguons l'intuition intellectuelle de la déduction certaine par le fait que, dans celle-ci, on conçoit une sorte de mouvement ou de succession, tandis que dans celle-là, il n'en est pas de même (…). Les propositions qui sont la conséquence immédiate des premiers principes se connaissent d'un point de vue différent, tantôt par intuition, tantôt par déduction".

 Règles pour la direction de l'esprit, III, Vrin, p.3.

Nous avons vu plus haut que le cogito (mouvement réflexif dans lequel le sujet se reconnait comme sujet conscient) était à ce titre un modèle de l’évidence. Il ne s’agit pas de prendre pour des évidences toutes les fabulations, les attentes du désir, ses craintes, ses espoirs, ses illusions. Le critère de l’évidence est bien plus précis qu’on le croit d’ordinaire, mais il n’exclut pas que l’on soit obligé de réeffectuer une opération de remplissement intuitif pour renouveler l’expérience de l’évidence. Husserl ajoute que la connaissance se caractérise par « l’évidence, la certitude lumineuse qu’est ce que nous avons reconnu ou n’est pas ce que nous avons rejeté, certitude que nous devons comme il est bien connu, distinguer de la conviction aveugle, de l’opinion vague ou de l’opinion sous quelques formes que ce soit ».

Il serait absurde de se méfier de l’évidence, dans ce sens précis, ce serait opter d’emblée pour des préférences vagues et subjectives. Se méfier de l’évidence n’a de sens que pour mettre en cause l’opinion subjective qui n’a d’appui que dans un parti pris irrationnel. Dans l’évidence, c’est la chose même qui se donne à nous, sous la forme de l’essence. Refuser cette donation, ce serait refuser la vérité et prendre un parti pris irrationnel.

Nous voyons que l’idée de critère de la vérité recoupe en fait deux exigences :

- l’exigence idéaliste qui demande que la connaissance soit en accord avec elle-même et intuitivement satisfaisante. Ce critère est la tentation de toutes les approches éprise de l’esprit de système.

 - l’exigence réaliste qui veut que la connaissance ne soit pas seulement un jeu gratuit des concepts, mais se rapporte bien à l’être, ce qui justifie le principe d’accord avec l’être du réalisme.

Nous ne pouvons renoncer ni à l’un ni à l’autre. Nous avons vu qu’aucun critère purement extrinsèque ne suffit. Il ne s’agit pas d’aller chercher une bougie pour aider à voir le soleil.

C’est la vérité elle-même qui est éclairante. Ce qui est par contre évident, c’est que notre quête de la vérité part d’une situation de grande confusion. Il faut un travail de discrimination très sérieux pour aider à en sortir. Pour cela nous avons besoin de méthode, une méthode pour nous débarrasser du faux. La méthode consistant à se débarrasser du faux ne mettra pas la vérité en évidence (expression qui ne veut rien dire), pourtant, le seul de découvrir le faux, laisse l’évidence s’épanouir.

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