L’idée de Dieu

La confusion que notre époque entretient au sujet de l’idée de Dieu est telle que la plupart des penseurs de notre temps hésitent à se servir du mot. Le mot Dieu est un mot dont la charge émotionnelle est puissante. Il condense les rivalités et les divisons des religions qui en revendiquent une révélation exclusive. Il est le drapeau que l’on brandit dans toutes les guerres pour justifier des atrocités. Il est le symbole suprême de l’argument d’autorité. D’un côté, on s’en sert pour interdire par avance toute réflexion. De l’autre, on a prêté à Dieu dans la religion tant d’intentions malignes et revanchardes que le bon sens lui-même veut que l’on se détourne d’une idée aussi confuse. Ce qui sous-entend que la saine raison a de toute manière son mot à dire.

Cependant, dans notre monde postmoderne où l’indifférence à l’égard de la religion est un état de fait, il reste que les mythes culturels qui lui sont rattachés continuent d’alimenter des croyances qui, elles, ont une redoutable efficacité. On ne peut donc pas échapper à l’interrogation sur l’idée de Dieu. La question de Dieu concerne même l’incroyant qui se détourne de la religion car le monde en tant que tel reste gouverné par des principes tirés de la religion. Contre toute attente, nous devons revenir sur l’idée de Dieu, pour l’examiner de plus près, voir ce que la religion en a fait, et nous demander si une bonne part des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui ne sont pas liés intrinsèquement à la représentation de Dieu, représentation qui continue de conduire de manière souterraine nos croyances actuelles

Peut-il y avoir une représentation rationnelle de Dieu ? Les religions ont-elles le monopole de la réflexion sur Dieu ? Que peut nous apporter un examen sérieux de l’idée de Dieu ?

Dieu des religions

On peut supposer, en raisonnant de manière anthropologique, qu’à ses débuts l’humanité ne pouvait conceptualiser directement l’idée de Dieu ; surtout pas de manière rationnelle. La religion primitive ne dépend pas de la révélation. Il y a cependant  un lien entre l’appréhension archaïque de Dieu et sa mise en forme régulière sous la forme des religions.

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Si on veut résumer ce que l’anthropologie dit des origines primitives de l’idée de dieu, on peut en tirer ceci :

Les hommes ne comprenaient pas les aspects de la vie qui les entouraient. Ils savaient par contre, sans aucun doute, qu’il y avait de la Vie et qu’ils en faisaient partie. Ils étaient d’emblée très spontanément animistes. Cette chose étrange qui les entourait, qu’ils ne comprenaient pas, leur apparaissait sous la forme de la pluie, du vent, du soleil, des plantes, des insectes, des animaux, sous une forme spectaculaire des feux de forêts, des éruptions, du tonnerre et de la foudre. L’homme primitif ne savait rien de tout cela. Il ne savait pas le pourquoi des phénomènes. Pourquoi les hommes mouraient, pourquoi la Nature pouvait se déchaîner dans des orages, des ouragans, des sécheresses qui pouvaient tout détruire. Dans une existence harassante, en butte à de constantes difficultés, où la survie était si difficile, il était naturel de chercher une protection. L’homme primitif luttait pour vivre, comme l’homme postmoderne lutte pour obtenir un bon niveau de vie.

Il fallait qu’il y eu une puissance dans cette manifestation, une puissance qui se produisait dans tout ce qu’ils pouvaient trouver de bien et de mal dans leur vie. Le fait d’être en permanence plongé dans le milieu de la Nature, de voir s’y succéder les cycles de jour et de nuit, les cycles des saisons, de voir les fleurs s’épanouir périodiquement et les feuilles tomber, dû porter spontanément les hommes à déifier la Nature. Il devait y avoir une sorte de force animée, un esprit dans chacun des phénomènes de la Nature. Les hommes imaginèrent donc sans difficulté un dieu de la pluie,  un dieu du soleil, un dieu de l’océan, un dieu du feu, etc. La Nature était peuplée de puissances. Les dieux devaient accomplir toutes choses, et comme on ne comprenait rien à tout cela, il fallait penser que les dieux agissaient selon leurs humeurs et leurs caprices. Les hommes pensèrent qu’il fallait influer sur les humeurs des dieux et leur plaire pour qu’ils deviennent favorables. Il fallait les proprier correctement pour qu’ils exaucent les vœux des hommes. Il fallait un sorcier dans la tribu et une magie pour relier le monde humain aux puissances célestes. Ainsi devaient naître toutes sortes de rituels pour invoquer l’esprit des dieux. Il fallait apaiser les dieux courroucés, il fallait honorer les dieux, il fallait tenter d’amener les dieux à satisfaire les demandes des hommes. Ainsi naquirent et se multiplièrent les rites de fertilité, les rites des saisons, les rites du passage de la mort etc. Ainsi se formèrent ce que maintenant on appelle les « coutumes païennes ». Qu’il y ait une puissance de la Nature n’était certes pas en soi une idée fausse. Par contre, que la puissance de la Nature se comprenne à la manière des colères, des attentes, des besoins, des passions des hommes était tout à fait autre chose.

Le besoin de donner un sens aux phénomènes prodigieux de la Nature donna son élan à la formation des mythes culturels. Les mythes premiers donnèrent un sens à l’influence directe des pouvoirs sacrés de la vie. La transmission des mythes sous la forme de récits, de génération en génération, avec la force de la coutume, transforma les mythes en croyances. Les croyances devenaient ainsi des vérités premières auxquelles il était possible de se référer pour donner une explication de ce qui était très largement dans l’inconnu. Lorsque le mythe se mue en croyance, lorsque la croyance s’installe, elle devient dans la conscience collective une vérité. Dans la mutation du récit des origines en vérité, s’effectue  alors le passage du mythe vers la religion organisée.

Dans l’inconscient collectif, cette idée qu’il y a une puissance supérieure qu’il faut apaiser, louer, craindre et proprier de la bonne manière est encore très largement présente, elle est l’arrière fond mythique présent dans la représentation commune de la religion. Des religions dites « païennes » aux religions socialement acceptées dans notre époque la distance n’est pas vraiment considérable. Les grandes religions enseignent encore cette idée qu’il y a une puissance supérieure qu’il faut apaiser par un rituel. Notre monde actuel connaît une multitude de religions, certaines honorant une pluralité de dieux, d’autres en vénérant un seul. On pense parfois que l’évolution des religions s’est faite en passant d’un polythéisme « animiste » ; vers le monothéisme fondé sur la « révélation ». Mais c’est un jugement de valeur rétrospectif du monothéisme lui-même. Aujourd’hui, il n’y a en fait, à y regarder de près, pas de polythéisme « chimiquement pur ». Ce qu’enseigne le polythéisme, c’est une représentation des puissances de la Nature, qui maintient simultanément qu’il y a aussi un Absolu sous-jacent, une unité sous la diversité. C’est très net par exemple dans l’hindouisme. Cette représentation de Dieu est celle d’un Démiurge à l’œuvre au sein de la Nature. C’est ce que l’on rencontre aussi dans la religion grecque. Ce sont les pouvoirs cosmiques délégués qui sont appelés les dieux. La représentation de Dieu sous la forme d’un Créateur que l’on trouve dans les religions sémitiques est très différente. Elle ne peut pas être soutenue par une métaphysique de la Nature. Aussi bien, il est assez caractéristique que Shankara en Inde et Aristote en Grèce tous deux critiquent sévèrement le concept de création ex nihilo qui est justement central dans les religions du Livre. Le concept de Créateur suppose nécessairement pour être défendu une Révélation, un Livre pour figurer Dieu sous une forme personnelle,  la Révélation étant la « parole de Dieu » adressée aux hommes.

Or il n’y a pas une, mais des révélations. Il y a La Bible,  les Évangiles, le Coran, le Livre des Mormons etc. Ce à quoi répondra le croyant : il n’y a qu’une seule religion véritable. Et c’est précisément sur cette position que se structurent les grandes religions organisées de notre époque. Pas toutes, certainement, mais  les plus importantes sans aucun doute. Et c’est surtout ce qui va nous intéresser dans cette leçon.

Rigoureusement, l’idée de Dieu que l’on rencontre dans la religion est inséparable du nom que la religion révélée lui donne. Yahvé, Elohim, le Seigneur Jésus, Jéhovah, Allah, etc. Cette idée est, de plus, seulement le développement d’une interprétation de la révélation. Pour être précis, il faudrait dire « ce que le musulman entend par Allah c’est… », « ce que le juif entend par Yahvé c’est… » etc. selon telle ou telle interprétation.

Le croyant admet qu’une seule religion est bonne à partir de l’interprétation qui est la sienne de ce qu’il croit être Dieu. Les autres, à la rigueur, ont peut être de bonnes intentions, mais elles ne sont pas acceptables et le fidèle doit être sur ses gardes et ne pas nous laisser séduire par de « fausses croyances », qui ne sont pas la « loi de dieu » de la Révélation, loi qui est la « vraie croyance ». La foi. La foi se résume dans un credo qui rassemble les enseignements que l’on a dégagé de la Révélation, enseignements qui sont tous centrés sur la parole de Dieu. La parole de Dieu que contient la Révélation est nécessairement une théologie. La théologie révélée, interprète à partir de la Révélation le mystère de la nature de Dieu. Nous disons bien interprète, car les textes sacrés ne sauraient être lus de manière littérale. La lecture au premier degré ferait apparaître trop d’invraisemblances, de propositions incompréhensibles, voire choquantes dans le contexte de notre mode de vie actuel. Les textes religieux ont été adressés à un peuple d’une époque donné, ils ont été écrits dans un contexte historique précis, dans le langage que les hommes d’autrefois pouvaient entendre. Pour maintenir l’idée qu’il y a malgré tout en eux une valeur absolue et non relative, il faut se livrer à une interprétation qui les remette dans le contexte actuel. Par principe, la religion suppose que l’on ne peut pas écouter directement la « parole de Dieu », mais seulement suivre l’interprétation des médiateurs de la foi, un à propos de la parole de Dieu. Plus ou moins fidèle. On appelle fondamentalisme, une doctrine qui prône un retour rigoureux vers la lettre des textes sacrés. Le fondamentaliste croit que pour avancer dans la résolution des problèmes moraux que se pose l’humanité, il faut reculer vers les paroles originelles du texte sacré. L’interprétation  rejoint alors ce que l’on pourrait alors nommer le littéralisme : il faudrait lire et appliquer le texte sacré à la lettre.

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Le problème, c’est bien qu’il y a toujours de fait un conflit des interprétations. Aussi faut-il décider de l’interprétation qui fait autorité. Ainsi pourra-t-on départager une interprétation correcte d’une hérésie. L’interprétation qui fait autorité est celle des représentants de Dieu, des théologiens, des prêtres. Il est unanimement admis qu’eux au moins savent de quoi ils parlent. Pour les autres, comme il n’existe pas de moyen de savoir, ils doivent les croire sur parole. Enfin, pour que la boucle soit bien fermée, et l’interprétation verrouillée, on accorde l’infaillibilité aux textes sacrés et l’autorité suprême à ceux qui sont en position de direction au sein d’une organisation religieuse. Ceux qui sont les « directeurs de conscience ». On peut même aller encore plus loin : dans la théologie catholique, le Pape, quand il parle ex cathedra, « du haut de sa chaire » et dit ne pas pouvoir se tromper quand il aborde les questions de la morale et de la foi. Cela s’appelle l’infaillibilité pontificale. De même, dans l’Islam, l’ouléma reçoit une autorité suprême, pour tout ce qui relève des questions morales et temporelles de la vie des musulmans. La doctrine de l’infaillibilité signifie : « j’ai toujours raison !». Elle conduit directement au blâme de celui qui aurait un point de vue différent et flatte l’orgueil de celui qui se trouve dès lors investi d’une position de pouvoir. Elle est exactement à l’opposé à l’humilité. Elle fonde par avance le désaccord et le conflit, puisqu’elle ne reconnaît pas, par principe, la possibilité d’un point de vue différent. Sur le terrain de la question de la nature de Dieu elle distribue donc tout dialogue en : avoir raison/avoir tort. Ce qui démontre sans ambiguïté la naïveté des essais de dialogues intra-religieux et la contradiction interne des efforts de l’œcuménisme.

La conséquence est donc que l’idée de Dieu de la religion est nécessairement une croyance ancienne, ou une ancienne idée qui s’est maintenue. Il y a des millénaires que Dieu ne s’adresse plus aux hommes. La Révélation se situe toujours dans le passé. Dans la relation primitive de l’homme avec une puissance supérieure, l’émotion du sacré avait la forme de la crainte. Dieu devait se rencontrer dans une terreur sacrée. Cette forme reste encore largement inchangée. Au lieu qu’il y ait aujourd’hui toute une galerie de dieux à apaiser, il y a seulement un Dieu à calmer. Et il n’est pas facile d’apaiser la colère de Dieu. On peut la trouver partout.

Tous les désastres qui apparaissent sur la planète peuvent être interprétés comme des punitions envoyées par Dieu. Les théologiens l’ont fait autrefois avec le tremblement de terre de Lisbonne, comme ils l’ont encore fait avec l’épidémie du sida, et ils ont récidivé avec le récent tsunami. Que l’homme vive dans la crainte de Dieu ! Qu’il s’humilie donc devant le Tout-puissant. Pour recevoir sa protection, qu’il se plie à sa Volonté ! La voix qui fait gronder les nuages, qui fait se soulever les océans, pleuvoir le sang et les sauterelles est implacable, terrible et impérative. La religion enseigne depuis toujours que Dieu a besoin de quelque chose et que l’homme à qui Dieu s’adresse a le devoir d’y répondre, car c’est en cela que consiste son alliance avec Dieu, son allégeance, son obéissance et sa piété. Sinon… sa malédiction retombera sur le pécheur. Pour être satisfait, Dieu veut que certaines choses arrivent et que sa Volonté soit faite. Mais comment deviner sa volonté ? Elle est insondable. Et puis, si Dieu est le Tout-Puissant, comment serait-il possible que sa volonté ne soit pas faite ? Si Dieu est vraiment Dieu ?

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La question était insoluble. Il fallait alors supposer que la Volonté de Dieu pouvait être contrecarrée. Il fallait supposer cette idée étrange que Dieu peut ne pas obtenir ce dont il a besoin. Comme l’homme, perdu au milieu d’une Nature difficile peut ne pas obtenir ce dont il a besoin, on a supposé que Dieu non plus. Mais comment donc les créatures de Dieu peuvent-elles contrecarrer la Volonté du Créateur ? Il faut nécessairement par avance supposer qu’elles sont séparées de lui. Si les créatures sont séparées du Créateur, et que Dieu cependant leur laisse le libre-arbitre, il leur est possible de faire ce que Dieu ne veut pas qu’elles fassent. Le mythe biblique d’Adam et Eve est une remarquable illustration de ce point. Dans le jardin d’Eden, Adam et Eve jouissaient de la Vie éternelle et de la communion avec Dieu. Mais Dieu y avait mis une condition qu’il fallait respecter. Ne pas toucher à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Eve goûta le fruit et désobéit. Ce n’était pas tout à fait de sa faute, elle fut tentée par le serpent. Le serpent est la représentation du diable, un ange déchu qui aurait osé vouloir être aussi grand que le Créateur, ce que jamais Dieu ne pourrait supporter. La Sanction divine devait tomber, marquant la malédiction de la Faute, la déchirure de la Chute, la séparation radicale entre l’homme et Dieu et devait s’ensuivre la condamnation à ce tombereau de misères qu’est l’existence humaine. La religion enseignait que Dieu nous a séparé de lui, parce qu’on ne lui a pas donné ce dont il a besoin. La Sanction se traduisait par la finitude promise à la mort. Désormais, la Faute, était marquée comme une tache indélébile sur l’âme, avant même la naissance humaine. Le Péché originel.

Saint Paul La loi et le péché

 Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de là ! Mais je n'ai connu le péché que par la loi. Car je n'aurais pas connu la convoitise, si la loi n'eût dit : Tu ne convoiteras point. Et le péché, saisissant l'occasion, produisit en moi par le commandement toutes sortes de convoitises ; car sans loi le péché est mort. Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais ; mais quand le commandement vint, le péché reprit vie, et moi je mourus. Ainsi, le commandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort. Car le péché saisissant l'occasion, me séduisit par le commandement, et par lui me fit mourir. La loi donc est sainte, et le commandement est saint, juste et bon. Ce qui est bon a-t-il donc été pour moi une cause de mort ? Loin de là ! Mais c'est le péché, afin qu'il se manifestât comme péché en me donnant la mort par ce qui est bon, et que, par le commandement, il devint condamnable au plus haut point. Nous savons, en effet, que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu au péché. Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais par là que la loi est bonne. Et maintenant ce n'est plus moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi. Ce qui est bon, je le sais, n'habite pas en moi, c'est-à-dire, dans ma chair : j'ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Et si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi. Je trouve donc en moi cette loi : quand je veux faire le bien, le mal est attaché à moi. Car je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi, qui lutte contre la loi de mon entendement, et qui me rend captif de la loi du péché, qui est dans mes membres. Misérable que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ?... Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur... ! Ainsi donc, moi-même, je suis par l'entendement esclave de la loi de Dieu, et je suis par la chair esclave de la loi du péché.

 épitre aux Romains 7, 8.

Certaines théologies ont même été très catégoriques sur ce point. Cette tâche sur l’âme, aucun acte ne peut l’effacer, même avec un repentir sincère. La grâce de Dieu seule le peut, mais attention, elle ne peut être obtenue que si l’homme vient vers Dieu de la bonne manière.

Spinoza - les textes religieux enseignent l'obéissance

 "L'objet de l'Ecriture est seulement d'enseigner l'obéissance. Personne ne peut aller à l'encontre. qui ne voit en effet que l'un et l'autre Testament ne sont autre chose qu'une leçon d'obéissance? Que le but auquel ils tentent est de faire que les hommes se soumettent de bon cœur? Pour ne pas revenir sur les preuves données dans le chapitre précédent, Moïse en effet n'a pas tâché de convaincre les Israélites par la Raison, mais à les lier par un pacte, des serments et des bienfaits; puis il a signifié au peuple qu'il eût à obéir aux lois sous peine de châtiment et l'y a exhorté par des récompenses, tous moyens ineptes s'ils s'agissait de sciences, efficaces pour l'obéissance seule. L'Evangile n'enseigne rien que la Foi simple: croire en Dieu et le révérer, ou, ce qui revient au même, obéir à Dieu. Nul besoin, pour que ce point soit le plus manifeste du monde, d'accumuler les textes de l'écriture qui recommandent l'obéissance et qui se trouvent en si grand nombre dans l'un et l'autre Testament. En second lieu l'Ecriture elle-même enseigne aussi avec la plus grande clarté ce que chacun et tenu d'accomplir pour obéir à Dieu; elle enseigne, dis-je, que toute la loi consiste en ce seul commandement: aimer son prochain. Nul ne peut donc nier que celui-là est vraiment obéissant et bienheureux selon la loi, qui aime son prochain comme lui-même parce que Dieu l'a commandé... Tout le monde enfin reconnaît que l'Ecriture n'a pas été écrite et répandue pour les habiles seuls mais pour tout le genre humain, sans distinction d'âge ni de sexe; et de cela seul il suit très évidemment que l'Ecriture ne nous oblige à croire autre chose que ce qui est absolument nécessaire pour accomplir ce commandement".

 Traité Théologico-politique, chapitre VI, G.F. p.240-241.

Dieu est très entêté, il ne prendra pas en considération la bonté, la générosité, il faut encore venir à lui par le bon chemin, en professant la bonne religion. Alors le juste aura droit de s’asseoir à la droite du Tout-puissant. (Et encore, ce n’est même pas gagné, car certaines théologies iront jusqu’à prétendre que Dieu a choisi par avance ses élus !) Comme il faut pas mal s’évertuer sur cette Terre, cet effort moral de la religion sera aussi la vertu.

René Barjavel - le dieu des religion

 "Si Dieu avait besoin d'être adoré il n'eut créé que des chiens. Le chien est bien plus apte que l'homme à l'amour. Un chien affamé, battu, jeté à l'eau par son maître, s'il en réchappe reviendra gémir d'amour à ses pieds. Voilà bien le fidèle tel que le rêvent les Eglises.

Que ce fidèle brûle vraiment d'amour, sans motif égoïste, sans souci de son coin de Paradis, sans peur de la mort, pour une vague entité qu'il nomme Dieu, cela ne peut être excellent pour lui. Il est toujours bon d'aimer.

Mais ce Dieu qu'il adore n'est qu'une création de son esprit enfantin qui cherche désespérément à se raccrocher à la main de papa.

Quand à Ce-Que-Nous-Nommons-Dieu faute de savoir comment nommer Cela, un nom étant une définition, et ce qui n'est pas connu ne pouvant être défini, il est bien évident que Cela n'est ni sentimental, ni vindicatif, ni bon ni mauvais, ni quoi que ce soit qui puisse faire penser à une qualification, c'est-à-dire à une limitation.

L'adoration de Dieu que les religions recommandent, c'est l'intégration totale et à tout instant dans l'ordre et l'équilibre de la Création. tout ce qui n'est pas l'homme y participe passivement. Tout ce qui n'est pas l'homme y participe passivement. Ou de s'en détourner au risque de sa chute.

Tel est peut être le sens du péché originel: de fait même de son origine, du fait qu'il est ce qu'il est, du fait même qu'il est tel qu'il est, l'homme peut choisir entre faire bien et faire mal.

Il ne s'agit pas, bien entendu, du bien et du mal selon telle ou telle morale, chrétienne ou papoue.

Il s'agit de l'action bonne ou mauvaise parce qu'elle est ou non dans l'ordre de la création.

Mais l'homme d'aujourd'hui n'a plus le choix, car il ne sait plus où est le bien. On lui propose des biens divers, moraux, politiques, légaux, sociaux, familiaux, religieux, mais le bien essentiel lui échappe, il en ignore même l'existence. Il ne peut plus collaborer à l'ordre de la Création parce qu'il ignore cet ordre et sa place dans cet ordre. Et il crée le désordre par el fait même qu'il existe sans participer à l'ordre".

La Faim du Tigre, Folio, Paris, p.137-138 sq.

On ne plaisante pas avec la Volonté de Dieu, il est entendu que Dieu a des besoins si importants qu’il exige que les humains, de leur position séparée, y répondent. La conséquence, c’est évidemment, puisque c’est Dieu qui l’a voulu ainsi, il faut de la même manière que les hommes se jugent les uns les autres, à l’aune de l’exigence posée par Dieu. On peut dupliquer à l’infini le Jugement. Il faudra voir chez les autres avant tout l’imperfection. Tout ce qui est mauvais : les tendances mauvaises, la mauvaise sexualité, le mauvais parti politique, la mauvaise nationalité, la mauvaise religion etc. Ils ont beau faire, les hommes ne seront jamais à la hauteur des exigences de Dieu. Les préjugés moraux ont donc une justification théologique. C’est Dieu qui a commencé par préjuger l’homme, c’est lui qui a mis la première tache d’imperfection sur l’âme et il est donc aisé de l’imiter, de préjuger à notre tour de tout homme, avant même qu’il puisse faire ses preuves.

Enfin, comble d’infortune, la religion enseigne que Dieu détruira l’homme s’il ne répond pas à ses exigences. Le prodigieux spectacle de la Création est fini, maintenant l’univers ne fait que suivre son cours, et le cours des choses est incertain, car la Création menace à tout instant de retomber dans le Néant dont elle est sortie (et où elle aurait peut être mieux fait de rester ?!). L’homme doit trembler, il suffit d’une colère de Dieu pour que tout disparaisse.

Malebranche - trembler devant Dieu

 " Il faut mépriser les démons comme on méprise les bourreaux; car c'est devant Dieu seul qu'il faut trembler: c'est sa seule puissance qu'il faut craindre. il faut appréhender ses jugements et sa colère, et ne pas l'irriter par le mépris de ses lois et de son Évangile. on doit être dans le respect lorsqu'il parle, ou lorsque les hommes nous parlent de lui. Mais quand les hommes nous parlent de la puissance du démon, c'est une faiblesse ridicule de s'effrayer et de se troubler. Notre trouble fait honneur à notre ennemi. il aime qu'on le respecte et qu'on le craigne et son orgueil se satisfait lorsque notre esprit s'abat devant lui".

 De la recherche de la vérité, De l'imagination, partie 3.

L’apocalypse est, pour certains croyants, imminent. Des signes de l’irritation de Dieu peuvent être trouvés partout et l’on peut, comme les punks lors de l’effondrement d’un stade, danser aux fêtes de la destruction, cela aura effectivement un sens religieux. La mort ne sera un soulagement pour personne, car même si cette existence amère n’est qu’un passage, dans l’au-delà, il y aura encore le Jugement.

Platon - Le jugement des âmes après la mort

"Socrate Oui, Calliclès, à condition qu’il ait une chose que tu lui as plusieurs fois accordée, je veux dire qu’il se soit ménagé le secours qui consiste à n’avoir rien dit ni rien fait d’in juste ni envers les hommes, ni envers les dieux. Car cette manière de se secourir soi-même, ainsi que nous l’avons reconnu plus d’une fois, est la meilleure de toutes. Si donc on nie prouvait que je suis incapable de m’assurer cette sorte de secours à moi-même et à un autre, je rougirais d’être convaincu devant peu comme devant beau coup de personnes et même en tête à tête avec moi seul, et si cette impuissance devait causer ma mort, j’en serais bien fâché; mais si je perdais la vie faute de connaître la rhétorique flatteuse, je suis sûr que tu me verrais supporter facilement la mort. La mort en soi n’a rien d’effrayant, à moins que l’on ne soit tout à fait insensé et lâche; ce qui est effrayant, c’e l’injustice; car le plus grand des malheurs est d’arriver chez Hadès avec une âme chargée de crimes. Si tu le veux, je suis prêt à te faire un récit qui te le prouvera. Calliclès Eh bien, puisque tu as achevé ton exposition, achève aussi de traiter ce point. Socrate

LXXIX. — Ecoute donc, comme on dit, une belle histoire, que tu prendras, je m’en doute, pour une fable, mais que je tiens pour une histoire vraie; car je te garantis vrai ce que je vais dire. Comme le dit Homère ‘ Zeus, Poséidon et Pluton, ayant reçu l’empire de leur père, le partagèrent entre eux. Or au temps de Cronos, il y avait à l’égard des hommes une loi, qui a toujours subsisté et qui subsiste encore parmi les dieux, que celui qui a mené une vie juste et sainte aille après sa mort dans les îles des Bienheureux ‘ pour y séjourner à l’abri de tout mal dans une félicité parfaite, et qu’au contraire celui qui a vécu dans l’injustice et l’impiété aille dans la prison de l’expiation et de la peine, qu’on appelle le Tartare. Or, au temps de Cronos et au début du règne de Zeus,les juges étaient vivants et jugeaient des vivants, le jour même où ceux-ci devaient mourir. Aussi les jugements étaient mal rendus. Alors Pluton et les surveillants des îles Fortunées allaient rapporter à Zeus qu’il leur venait dans les deux endroits des hommes qui ne méritaient pas d’y séjourner. « Je vais mettre un terme à ces erreurs, répondit Zeus. Ce qui fait que les jugements sont mal rendus, c’est qu’on juge les hommes tout vêtus; car on les juge de leur vivant. Aussi, poursuivit-il, beaucoup d’hommes qui ont des âmes dépravées sont revêtus de beaux corps, de noblesse et de richesse, et, à l’heure du jugement, il leur vient une foule de témoins pour attester qu’ils ont vécu selon la justice. Les juges sont éblouis par tout cela. En outre, ils jugent tout habillés eux aussi, ayant devant leur âme, comme un voile, des yeux, des oreilles et tout leur corps. Cet appareil qui les couvre, eux et ceux qu’ils ont à juger, leur offusque la vue. La première chose à faire, ajouta-t-il, c’est d’ôter aux hommes la connaissance de l’heure où ils doivent mourir, car ils la connaissent à l’avance. Aussi Prométhée a déjà été averti de mettre un terme à cet abus o° Ensuite il faut qu’on les juge dépouillés de tout cet appareil. Il faut aussi que le juge soit nu et mort, pour examiner avec son âme seule l’âme de chacun, aussitôt après sa mort, et que celui qu’il juge ne soit assisté d’aucun parent et qu’il laisse toute cette pompe sur la terre afin que le jugement soit équitable. J’avais reconnu ce désordre avant vous; en conséquence j’ai établi comme juges trois de mes fils, deux d’Asie, Minos et Rhadamanthe, et un d’Europe, Eaque.Lorsqu’ils  seront morts, ils rendront leurs jugements dans la prairie, au carrefour d’où partent les deux routes qui mènent, l’une aux îles des Bien heureux, l’autre au Tartare. Rhadamanthe, jugera les hommes de l’Asie, Eaque ceux de l’Europe. Pour Minos, je lui réserve le privilège de prononcer en der nier ressort, si les deux atitres sont embarrassés, afin que le jugement qui décide du voyage des hommes soit aussi juste que possible. Voilà, Calliclès, ce que j’ai entendu raconter et que je tiens pour vrai, et de ces récits je tire la conclusion suivante. La mort, à ce qu’il me semble, n’est pas autre chose que la séparation de deux choses, l’âme et le corps. Quand elles sont séparées l’une de l’autre, chacune d’elles n’en reste pas moins dans l’état où elle était du vivant de l’homme. Le corps garde sa nature propre avec les marques visibles des traitements et des accidents qu’il a subis. Si par exemple un homme était de haute taille de son vivant, soit par nature, soit grâce à son régime, soit pour les deux causes à la fois, son corps est également de grande taille, après sa mort; s’il était gros, son cadavre est gros et ainsi de suite; s’il affectait de porter des cheveux longs, son corps garde sa chevelure; si c’était un homme à étrivières et, si, pendant sa vie, il portait sur son corps les traces cicatrisées des coups de fouet ou d’autres blessures, on peut les voir sur son cadavre; s’il avait des membres brisés ou contrefaits, tan dis qu’il était en vie, ces défauts sont encore visibles sur Son cadavre. En un mot, les traits de son organisation physique pendant la vie restent tous ou presque tous visibles après la mort durant un certain temps. Il me paraît, Calliclès, qu’il en est de même à l’égard de l’âme et que, lorsqu’elle est dépouillée de son corps, on aperçoit en elle tous les traits de son caractère et les modifications qu’elle a subies par suite des divers métiers que l’homme a pratiqués. Lors donc que les morts sont arrivés devant le juge, par exemple ceux d’Asie devant Rhadamanthe, celui-ci les fait approcher de lui et il examine chaque âme, sans savoir à qui elle appartient. Souvent mettant la main sur le Grand Roi ou sur tout autre souverain ou potentat, il constate qu’il n’y a rien de sain dans son âme, qu’elle est toute tailladée et balafrée par les parjures et l’injustice dont chacun des actes de l’homme y a marqué l’empreinte, que tout y est tordu par le mensonge et la vantardise et que rien n’y est droit, parce qu’elle a été nourrie loin de la vérité, et qu’enfin la licence, la mollesse, l’insolence et l’incontinence de sa conduite l’ont remplie de désordre et de laideur. A cette vue, Rhadamanthe la renvoie ignominieusement tout droit à la prison pour y subir les châtiments qui lui conviennent.

LXXXI. — Or ce qui convient à tout être qu’on châtie, quand on le châtie justement, c’est de devenir meilleur et de tirer profit de la punition, ou de servir d’exemple aux autres, afin qu’en le voyant souffrir ce qu’il souffre, ils prennent peur et s’améliorent. Mais ceux qui tirent profit de l’expiation que leur imposent, soit les dieux, soit les hon sont ceux qui n’ont commis que des fautes remédiables. Toutefois ce profit ne s’acquiert que par des douleurs et des souffrances et sur cette terre et dans l’Hadès, car c’est le seul moyen de se débarrasser de l’injustice. Quant à ceux qui ont commis les derniers forfaits et sont par suite devenus incurables, ce sont eux qui servent d’exemples. Eux-mêmes ne tirent plus aucun profit de leurs souffrances, puisqu’ils sont incurables; mais d’autres profitent à les voir éternellement souffrir, à cause de leurs fautes, les plus grands, les plus douloureux, les plus effroyables supplices, et, suspendus comme de vrais épouvantails, là-bas, dans la prison de l’Hadès, servir de spectacle et d’avertissement à chaque nouveau coupable qui arrive en ces lieux. -".

 Gorgias

L’âme sera évaluée et elle devra recevoir la rétribution morale de ses actes. Des fleuves de pus et d’épines, les tourments de la Géhenne dans des enfers brûlants ou glacés, attendent pour l’éternité ceux qui auront été des fauteurs d’iniquité. La rancune de Dieu est terrible et elle poursuivra partout ceux qui auront osé ne pas croire en lui. La vie est comme une école où l’ont peut recevoir à la fin un prix. Seuls les justes auront droit à la récompense du paradis.

Tout cela n’est que discours de la peur, discours moralisant fondé sur la différence des religions. Cela n’a même aucun rapport avec le but de la religion comme chemin vers Dieu et comme lien.

Hegel - la barbarie du Moyen Age

 La vérité universelle est connue et pourtant on y trouve la conception la plus inculte et la plus brute des choses mondaines et spirituelles: des accès de rage cruelles à côté de la sainteté chrétienne, qui renonce à tout ce qu'il y a de mondain et se dédie entièrement aux choses sacrées. Ce moyen-âge est ainsi plein de contradictions et d'impostures, et c'est une des insipidités de notre époque que de vouloir faire de l'excellence de celui-ci un mot d'ordre. La barbarie innocente, les mœurs incultes, l'imagination enfantine ne sont pas révoltantes, mais à regretter seulement; mais de voir la pureté suprême de l'âme transformée par le mensonge et l’égoïsme en instrument, de voir ce qu'il y a de plus contraire à la raison, ce qu'il y a de plus brutal et de plus obscène établi et corroboré par la religion - c'est le spectacle le plus répugnant et le plus révoltant qui n'ait jamais été vu et que la philosophie seule peut comprendre et par conséquent peut justifier."

 Leçons sur la philosophie de l'histoire, t. 12, p. 460.

Cela n'a aucun rapport avec Dieu. Ce n’est qu’une représentation de fidèle se disant en chemin vers Dieu et accomplissant ce qu’il pense être une ascèse nécessaire pour l'atteindre. Dans les mots de Ma Ananda Moyi : « Celui qui s’engage dans une sadhana doit se concentrer dans une seule direction ; mais à la fin, qu’arrive-t-il ? La cessation des différences, des distinctions et des désaccords. Sur le chemin, les différences existent effectivement. Mais comment peut-il y avoir une différence dans le But ? ».

 Dieu des philosophes

Il paraît que l’homme a été fait à l’image de Dieu, mais ce que nous voyons d’abord, c’est que le Dieu des religions est le plus souvent fait à l’image de l’homme. Il est à l’origine un concept né de la surimposition de la nature humaine sur la nature de Dieu. Y a-t-il moyen d’éviter la surimposition, c’est-à-dire de donner de Dieu une représentation anthropomorphique ?

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La question est difficile, mais il ne manque pas de tentatives dans ce sens dans le cours de l’histoire de la philosophie et il est important de les connaître. Dès l’instant où la réflexion intervient, l’intelligence devient sa propre lumière et sa propre autorité, et il n’est pas nécessaire de faire intervenir l’appui d’une révélation quelconque. C’est une constante dans l’histoire de la philosophie de produire une critique des erreurs de l’anthropomorphisme.

Epicure - Le statut des dieux et l'éternité

 "Pense d’abord que le dieu est un être immortel et bienheureux, comme l’indique la notion commune de divinité, et ne lui attribue jamais aucun caractère opposé à son immortalité et à sa béatitude. Crois au contraire à tout ce qui peut lui conserver cette béatitude et cette immortalité. Les dieux existent, nous en avons une connaissance évidente. Mais leur nature n’est pas ce qu’un vain peuple pense. Celui qui nie les dieux de la foule n’est pas impie. L’impie est celui qui attribue aux dieux les caractères que leur prête la foule. Car ces opinions ne sont pas des intuitions, mais des imaginations mensongères. De là viennent pour les méchants les plus grands maux, et pour les bons, les plus grands biens. La foule, habituée à la notion particulière qu’elle a de la vertu, n’accepte que les dieux conformes à cette vertu, et croit faux tout ce qui en est différent".

 Lettre à Ménécée,

Toutes les grandes philosophies ont tenté de désigner Dieu dans les limites de ce que la raison est capable d’en dire.

Empédocle -  la divinité est esprit

 "132. Bienheureux celui qui a acquis un trésor de divines pensées, malheureux celui qui n'a sur les dieux qu'une croyance ténébreuse.

133. Il n'est pas possible de nous rapprocher de la divinité et la saisir par la vue ou de la toucher de la main, ce qui est la meilleur voie d'accès pour que la persuasion atteigne le coeur de l'homme.

134. Dieu ne possède pas de corps pourvu d'une tête humaine,; il n'a pas de dos d'où partent, comme deux rameaux, deux bras; il n'a ni pied, ni genoux agiles, ni membre viril couver de poils. il est uniquement un esprit auguste et d'une puissance inexprimable dont la pensée rapide parcourt l'univers".

 in Les penseurs grecs avant Socrate, p. 122-132.

 

Dans La République, Platon emploie des termes précis, presque pudiques, pour désigner Dieu : il est dit être la Cause première de toute existence et de toute connaissance. L’image du Soleil indique à la fois la Lumière qui éclaire l’intelligence et aussi le rayonnement qui rend possible la vie de toute chose. Dieu est appelé le Bien suprême : ce vers quoi tend toute existence. Aristote de même qualifie Dieu de Premier Moteur immobile de toutes choses, Cela qui meut toutes choses sans se mouvoir. Plotin va jusqu’à explicitement admettre que la pensée doit rester en retrait devant ce qu’il nomme l’Un.

Nous allons ici nous arrêter sur un exemple remarquable, ce que Spinoza nous montre dans L’Éthique. La première partie s’intitule De Dieu. Spinoza commence par une série de définitions.

La première est très importante : « J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence ; autrement dit, ce dont la nature ne peut être conçue sinon comme existante ». La cause de soi ne saurait donc être comprise dans une dualité marquée entre l’essence et l’existence qui caractérise un possible simplement contingent qui a besoin d’autre chose que de lui-même pour exister.

La troisième définition dit « j’entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi : c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose, duquel il doive être formé ». La substance est donc un concept auto-référent, plein, complet, désignant de manière adéquate la nature d’un être.

La sixième définition dit « J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée d’une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie».

On peut noter l’enveloppement remarquable des formules et la présence des termes constamment employés dans la tradition métaphysique en référence à Dieu : Absolu, Cause de soi, Essence, Être, Substance, Infini, Eternité. Nulle trace d’une référence à des besoins humains permettant de dessiner un Dieu sur commande. L’accent est mis sur le Vaste, l’Infini, joint à l’expansion éternelle et sans limite de l’Être. L’Absolu est impersonnel et il ne doit pas être regardé par la lorgnette de la personne humaine. Plus loin, Spinoza précisera que l’homme, de par les limites de sa raison, ne connaît que deux des attributs de Dieu : la pensée et l’étendue. Ce qui signifie qu’il y a bien plus de choses dans l’Être que nous ne pouvons simplement le voir ou le penser à notre échelle. Contre Descartes, Spinoza maintient qu’il ne saurait y avoir plusieurs substances. La pensée et l’étendue, ou en d’autres termes, l’esprit et la matière sont, non des substances différentes, mais des attributs différents d’une même Substance. De même, une substance ne saurait être produite par une autre substance . Si une substance ne peut pas être produite par autre chose, elle ne peut se manifester dans l’être que comme Cause de soi. Et ainsi, « il appartient à la nature d’une substance d’exister ». Et comme la Substance est une et que rien ne peut s’opposer à son expression, elle est nécessairement infinie et « une substance absolument infinie est indivisible ». Parce que Dieu est la Substance, « tout ce qui est, est en Dieu et rien ne peut sans Dieu être ni être conçu ».

Spinoza - les lois de la Nature et la volonté de Dieu

 "Tout ce que Dieu veut, ou détermine, enveloppe une nécessité et une vérité éternelle. Nous avons conclu en effet de ce que l'entendement de Dieu ne se distingue pas de sa volonté, que c'est tout un de dire que Dieu veut quelque chose et qu'il conçoit quelque choses : la même nécessité qui fait que Dieu par sa nature et sa perfection conçoit une chose comme elle est, fait aussi qu'il la veut comme elle est. Puis donc que nécessairement rien n'est vrai sinon par un décret divin, il suit de là très clairement que les lois universelles de la nature sont de simples décrets divins découlant de la nécessité de la perfection de la nature divine. Si donc quelque chose arrivait dans la Nature qui contredit à ses lois universelles, cela contredirait aussi au décret, à l'entendement et à la nature de Dieu; ou, si l'on admettait que Dieu agit contrairement aux lois de la Nature, on serait obligé d'admettre aussi qu'il agit contrairement à sa propre nature, et rien ne peut être plus absurde...

Il n'arrive donc rien dans la nature qui contredise à ses lois universelles; ou même qui ne s'accorde pas avec ses lois ou n'en soit une conséquence.   Tout ce qui arrive en effet, arrive par la volonté et le décret éternel de Dieu; c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà montré, rien n'arrive que suivant les lois et des règles enveloppant une nécessité éternelle. La Nature observe donc toujours des lois et des règles qui enveloppent, bien qu'elle ne nous soient pas toutes connues, une nécessité et une vérité éternelle, et par suite un ordre fixe et immuable".

Traité Théologico-politique, chapitre VI, G.F. p.119.

"Dieu a pour agir beaucoup de lois qu'il n'a pas communiquées à l'entendement humain et qui, si elles lui avaient été communiquées, paraîtrait aussi naturelles que les autres".

 Pensées métaphysiques, seconde partie, G.F. p. 387.

Non seulement cela, mais en Dieu, l’Infini est la perfection même de son essence. La perfection de Dieu s’accompagne d’une infinie conscience de lui-même et cette conscience d’être à Soi-même sa propre Cause est l’Amour intellectuel. De la suit la proposition XXXV de la dernière partie de L’Ethique, « Dieu s’aime lui-même d’un Amour intellectuel infini ». Parce que l’âme n’est en rien séparée de Dieu, « l’Amour intellectuel de l’Ame envers Dieu est l’amour même duquel Dieu s’aime lui-même… une partie de l’Amour infini duquel Dieu s’aime lui-même ». Et le corollaire est donc : « Il suit de là que Dieu, en tant qu’il s’aime lui-même, aime les hommes, et conséquemment que l’Amour de Dieu envers les hommes et l’Amour intellectuel de l’Ame envers Dieu sont une seule et même chose ». Mais cet Amour est tout à fait autre chose que les passions de l’homme liées au corps.

Spinoza - la connaissance et l'amour de Dieu

"Puis donc que l'amour de Dieu est la suprême félicité et la béatitude de l'homme, la fin ultime et le but de toutes les actions humaines, celui-là seul suit la loi divine qu a souci d'aimer Dieu, non pas crainte du supplice ni par amour d'une autre chose, telle que les plaisirs, le renom, etc., mais pour cette raison seulement qu'il connaît Dieu, autrement dit qu'il connaît que la connaissance et l'amour de Dieu est le souverain Bien. Toute la loi divine donc se résume dans cet unique précepte: aimer Dieu comme un bien souverain; et cela, nous l'avons dit, non par crainte d'un supplice ou d'un châtiment, ni par amour d'une autre chose de laquelle nous désirons du plaisir. La leçon contenue dans l'idée de Dieu, c'est en effet que Dieu est notre souverain Bien, autrement dit que la connaissance et l'amour de Dieu est la fin dernière à laquelle doivent tendre toutes nos actions. L'homme charnel toutefois ne peut connaître cette vérité, et elle lui paraît vaine parce qu'il a de Dieu une connaissance trop insuffisante, et aussi parce qu'il ne trouve dans ce souverain Bien rien qu'il puisse toucher ou manger ou qui affecte la chair, dont il recherche le plus les délices, puisque ce bien consiste dans la contemplation seule et dans la pensée pure".

Traité Théologico-politique, chapitre V, G.F. p.88-89.

L’Amour infini ne saurait jalouser, il ne saurait blâmer, maudire, punir ou désirer une vengeance. Il n’est pas possible d’offenser Dieu. Cela n’a aucun sens. Inversement, de la compréhension de la nature de Dieu résulte nécessairement une autre définition de la vertu que celle de s’évertuer selon la religion. La Connaissance la plus élevée, la connaissance que Spinoza appelle celle du troisième genre de connaissance, est accompagnée de la Joie la plus élevée. Elle délivre la Béatitude. Et c’est justement de l’expérience de la béatitude que dépend la vertu elle-même. D’où cette extraordinaire proposition XLII de la cinquième partie de L’Ethique : « La Béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même ; et cet épanouissement n’est pas obtenu par la réduction de nos appétits sensuels, mais c’est au contraire cet épanouissement qui rend possible la réduction de nos appétits sensuels ».

On s’attend à ce que Spinoza, à partir de l’exposition, en vienne à la discussion critique des versions anthropomorphiques de la représentation de Dieu. Ce tour polémique apparaît dans L’Ethique assez vite, dans le scolie de la proposition XV, mais il est nettement développé dans l’appendice. On peut lire ceci tout d’abord : « Il y en a qui forgent un Dieu composé comme un homme d’un corps et d’une âme et soumis aux passions ; combien ceux-là sont éloignés de la vraie connaissance de Dieu, les démonstrations précédentes suffisent à l’établir ». Ensuite, dans l’appendice, la critique va être très nette :

Les hommes ont des préjugés sur la nature de Dieu dont il convient de faire un examen sérieux. Selon Spinoza, tous les préjugés concernant Dieu « dépendent d’ailleurs d’un seul, en ce que les hommes supposent communément que toutes les choses de la Nature agissent, comme eux-mêmes ». Ce qui veutdire: d’abord qu’il n’y a d’abord pas à différencier Dieu de la Nature. Les mots sont synonymes : Dieu ou la Nature. La Nature est Dieu manifesté. Dieu est la puissance infinie de la Manifestation. Cette puissance ne saurait se comprendre en surimposant aux phénomènes les modes d’action, les motivations, les tendances, les craintes, les désirs simplement humains. Ce que les religions font pourtant abondamment. La logique du fini ne s’applique pas à l’Infini.

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Trouvant dans la Nature bien des choses qui leur étaient utiles, « des herbes et des animaux pour alimentation, le soleil pour s’éclairer » etc. ils en sont venus « à considérer toutes les choses dans la Nature comme des moyens à leur usage ». Mais ces moyens, ils ne les avaient pas produits eux-mêmes, « ils ont tiré de là un motif de croire qu’il y avait quelqu’un d’autre qui les a procuré pour qu’ils en fissent usage ». Comme ils manquaient d’information, ils ont tôt fait de penser qu’il devait y avoir « un ou plusieurs directeurs de la Nature ». Ils ont donc pensé aux « dieux », mais dans un sens très vraiment très limité : ils ont « admis que les dieux dirigent toutes choses pour l’usage des hommes ». Simultanément, pour que cette puissance puisse être propriée, ils ont aussi considéré les dieux comme des hommes ayant eux-mêmes des besoins. Les dieux avaient besoin des mortels et de leur culte et s’ils consentaient à tout organiser pour l’homme, ce devait être pour « se les attacher et être tenus par eux dans le plus grand honneur ».

Là, Spinoza passe sans transition du pluriel au singulier. Dieu n’avait fait l’homme pour qu’il lui rende un culte. Alors les hommes inventèrent « divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d‘être aimé par lui par-dessus tous les autres, et d’obtenir qu’il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité » ! Et « ce préjugé tournât en superstition ». L’observation aurait dû montrer que bien des beautés de la Nature étaient au-delà des attentes humaines et sans relation avec elles. A quoi bon les beautés du corail et celles des poissons tropicaux, si personne ne va les voir ? De plus, les phénomènes de la Nature ne sont pas là pour le bon plaisir des hommes, comme des fruits dans une coupe disposée sur une table. Les hommes doivent rencontrer des phénomènes non-désirés : les tempêtes, les éruptions, les tremblements de terre, les maladies etc. Dans leur ignorance, « ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ».

L’erreur du de départ se développe donc dans une série d’illusions qui sont caractéristiques des religions du premier type. Surimposer l’humain à la Nature, c’était en venir à croire dans cette absurdité selon laquelle Dieu a des besoins. Dieu n’a pas de besoin, il est la Plénitude même, dans son épanchement infini, comment pourrait-il en avoir, lui qui est toutes choses ? Comment dès lors admettre l’idée tout aussi absurde selon laquelle Dieu pourrait ne pas obtenir ce dont il a besoin ? Si rien ne s’oppose à lui ? Cela ne veut rien dire. Selon les propres mots de la religion, il est Tout-puissant.  Comment Dieu pourrait-il nous avoir séparé de lui parce que nous n’aurions pas donné ce dont il avait besoin ? Mais il n’existe riens qui puisse être en dehors de lui et rien qui soit séparé. Cela ne veut rien dire non plus. Comment pourrait-il avoir des exigences à satisfaire et auxquelles les humains devraient répondre ? Ce serait prétendre que la Plénitude n’est pas pleine, que Dieu n’est pas Dieu. Encore une fois, cela ne veut rien dire non plus. Comment, enfin, penser dans ces conditions que, mécontent, Dieu désirerait détruire l’homme s’il ne répond pas à ses exigences ? N’ayant pas de manque, il ne peut avoir d’exigence. Ce qui ne veut rien dire non plus.

Ce sont des erreurs à propos de Dieu et rien de plus. Mais comme ces erreurs ont effectivement été propagées, comme elles sont même encore largement maintenues, il en résulte qu’elles ont encore leur efficacité en ce monde. Elles sont même à la racine des affrontements religieux qui ont lieu sur la Terre. Ce qui n’est plus du tout de la spéculation. Les idées mènent le monde, disait Paul Valéry, mais il n’est pas nécessaire que ce soit des idées vraies. Il faut bien comprendre que nécessairement en amont de nos comportements intolérants, il y a des croyances qui les fondent. En amont des croyances, il y a les mythes culturels. L’intolérance religieuse renvoie à la représentation que l’homme se donne de Dieu. Supposons que l’on veuille persuader quelqu’un d’aller tuer telle ou telle personne. Il ne fera pas sans raison. Il lui faut une raison, pour cela il faut lui instiller la croyance qu’il doit le faire. En dernier ressort, l’argument suprême, n’est-ce pas qu’il doit exécuter la volonté de Dieu ? Et c’est un dieu très particulier qui justifie le meurtre, le massacre ou le génocide. Un Dieu directement issu de la représentation de la religion ; une idée qu’il faudra avec force conditionnement rentrer dans le crâne de l’individu qui ira se faire sauter au milieu d’une foule avec une ceinture d’explosifs, mais qui, loin d’être inculte, saura par cœur les textes sacrés de sa Révélation.

C’est d’ailleurs ce sur quoi on pourrait marquer une différence là où Spinoza n’en fait pas. L’alliance du monothéisme et de sa révélation n’est pas équivalente à un polythéisme sans révélation. Dans la Grèce antique, on savait fêter publiquement les dieux. On les voyait partout, avec une naïveté assez touchante. Zeus lançait la foudre. Cérès faisait pousser le blé. Hermès était le messager des Dieux. Le vent chaud était Zéphyr. Les dangers de la mer Charybde et Scylla. Il y avait des nymphes dans les sources et les rivières. Toute une cohorte de dieux et de demi-dieux. Tout cela, pour nous autres modernes, fait un peu imagination débridée et délire poétique, mais les grecs avaient indéniablement le sens du Sacré. Leur polythéisme ne comportait pas de dogme, pas de sacerdoce, pas de clergé, pas de cléricalisme, ni de livre saint. Il n’y avait donc pas de guerre sainte. A Athènes, on élisait les prêtes, comme les magistrats. On ne demandait pas d’acte de foi, mais seulement de respecter le rituel. De même, avant les invasions par l’Islam et la suppression qui s’en est suivi de la caste entière des kshatriyas, l’Inde a vécu des millénaires en paix avec des milliers de religions différentes.

L’idée de Dieu n’est donc pas neutre. Elle est devenue un problème parce que la religion est un problème et on ne peut pas s’en débarrasser par un athéisme d'indifférence. Ce serait se voiler la face. A tout le moins, une théologie de l’humilité recommanderait au croyant, d’avoir le courage d’admettre que certaines de nos croyances anciennes sur Dieu et sur la Vie ne sont plus valides. L’infaillibilité a fait assez couler de sang. Il faut accepter que nous ne sachions pas tout, qu’il y ait eu des erreurs et une ignorance au sujet de Dieu. Devant la question de la nature de Dieu, il est même indispensable que le croyant puisse reconnaître qu'il y a des aspects de Dieu et de la Vie qui nous échappent, et dont la compréhension changerait tout.

La Vie absolue

Et la première erreur, c’est de se servir constamment de Dieu comme d’argument de justification de tout et n’importe quoi, ce qui amène invariablement à en formuler une image qui n’est que le reflet de nos désirs, et qui conduit tout droit à l’élaboration d’un Dieu moral. Mais le dieu moral a-t-il un rapport réel avec Dieu, dans le sens où nous venons de le voir ? Peut-on, en partant d’une conception morale de Dieu, avoir une compréhension juste de Cela vers quoi reconduit le mystère du déploiement de la Manifestation ? Peut-on , en partant d’un dieu moral, découvrir le sens vrai du Sacré ? La présence au cœur de la subjectivité de la palpitation de la Vie absolue ? Peut-on, alourdi avec une représentation moralisante de Dieu, ne serait-ce qu’approcher le Dieu cosmique ?

Groupe Présence - Dieu est le Principe divin

" Dieu n'existe pas dans le sens où vous avez pu l'entendre ou l'imaginer. Il n'y a pas de Père Supérieur, de paternité qui chapeaute votre vie et votre destin, qui vous punit ou vous comprend quand vous faites des erreurs.

Il n'y a pas de Dieu. il y a un Principe, oui, un Principe de Création auquel vous appartenez. Mais Dieu ne prend connaissance que lorsqu'il est éveillé en vous.

Si vous voulez que Dieu existe, si vous voulez que Son existence soit attestée, vous êtes obligés de L'incarner, cous êtes obligé de Le faire vivre, de Le faire parler, de Le faire S'exprimer. Vous êtes obligés de Le voir faire le bien à travers vous. si vos âme s'éteignent dans la nuit ou si vous vous adonnez aux plaisirs et au monde sans perspective, sans destinées spirituelle, Dieu meurt véritablement.

Ne dites pas à celui qui ne croit pas en Dieu qu'il a tort car, pour lui, Dieu n'existe pas. il ne l'a pas découvert, il ne L'a pas animé, il ne L'a pas dessiné en lui, alors Il n'est pas. Hors de l'homme, Dieu ne peut, en effet, pas être, Dieu n'existe pas ".

 L'amour qui nous guide, p. 166, éditions la parole vivante, en un seul volume.

L’athéisme ne s’est pas trompé sur cette question et c’est bien le dieu moral qui a toujours été la cible de ses critiques. Telle est la portée de la formule provocatrice de Nietzsche « dieu est mort » dans Ainsi parlait Zarathoustra. Cependant, remarquons tout d'abord qu'il n’en n’est pas du tout l’auteur. Avant lui, Hegel l’avait employé dans La Phénoménologie de l’Esprit pour désigner la figure morale de la conscience malheureuse ; et c’est dans la religion elle-même qu’on rencontre une pareille formule. A vrai dire, c’est même une citation commune des livres de messe et des cantiques.

Carl G. Jung - Nietzsche n'était pas athée

 Nietzsche n'était pas athée, mais son Dieu était mort. La conséquence de cette mort de Dieu fut que Nietzsche lui-même se dissocia en deux et qu'il se sentit obligé de personnifier l'autre partie de lui même tantôt en "Zarathoustra" tantôt, à d'autres époques, en "Dionysos", le Dionysos démembré des Thraces. La tragédie de Ainsi parlait Zarathoustra est que, son Dieu étant mort, Nietzsche devint un Dieu lui-même et cela advint précisément parce qu'il n'était pas athée. "

 Psychologie et religion, p. 169, 170

C’est la religion qui prétend que « Dieu est mort » pour nous sauver, c’est aussi elle qui dit que « nous avons tué Dieu ».L’originalité de Nietzsche est d’en tirer une conséquence inattendue mais implacable : la réfutation du dieu moral. Nous avons tellement revêtu Dieu de caractéristiques humaines, que nous avons justifié par lui toutes nos attentes, nos désirs, nos espoirs et nos exigences. A force de bondieuseries simplistes, de ferveur émotionnelle apprêtée, de marchandages en guise de prière, d’hypocrisies bigotes, nous avons fini par tuer  le dieu moral que nous avions proprement inventé pour notre propre complaisance. Nietzsche tire le sens d’un constat de fait du recul de l’autorité de la religion. C’est la religion qui a fait de Dieu un mortel, en lui prêtant toutes les caractéristiques de l’homme, pour le mettre finalement sur un trône et en faire un Dieu le Père. Substitut névrotiques de nos attentes infantiles dira Freud. C’est de cette manière que l’on produit une croyance biodégradable qui relève du premier genre de connaissance selon Spinoza. Cela n’a rien à voir avec la connaissance du troisième genre, qui part de l’intuition de l’essence. Dieu dans son essence enveloppe l’éternité. Dieu jamais ne meurt et s’il meurt, (Dieu moral) il n’est pas Dieu (Dieu cosmique). Au sein, de l’Être, les existences apparaissent dans le temps, se maintiennent puis disparaissent. Prêter à Dieu une existence temporelle, semblable à l’existence humaine, c’est le considérer comme une chose jetée dans le Devenir. Le fait même de considérer que cette super-chose est une personne se tient au-dessus des nuages pour juger des mortels, cautionner le pouvoir des uns et le malheur des autres, ce n’est que continuer à développer la même erreur. Dieu n’est pas une chose, mais ce par quoi et en quoi les choses existent et se laissent comprendre, il est nécessairement au-delà du personnel, mais aussi au-delà de son contraire, l’impersonnel.

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Ainsi se comprend, que Nietzsche lui-même puisse écrire : « La réfutation de Dieu : en réalité il n’y a guère que le dieu moral, qui soit réfuté ». De son propre aveu, « c’est la théologie qui a étouffé Dieu, et la moralité la morale ». La critique de Nietzsche est celle d’un moraliste, elle laisse intacte la question métaphysique du dieu cosmique. S’il faut réfuter le dieu moral, c’est pour que soit libéré le Surhomme, pour que la valeur de la Terre ne soit plus niée au profit d’une exaltation de l’au-delà et de la promesse des arrière mondes. Il faut réfuter le dieu moral, pour que l’Homme nouveau redevienne un créateur de ses propres valeurs. Les disciples de Zarathoustra seront fidèles à la Terre. Et c’est précisément dans l’amour de la Terre qu’ils retrouveront le sens du Sacré. Ce qui irrite Nietzsche, ce sont les relents pestilentiels de cette morale religieuse qui a détrôné les valeurs de la Vie pour les remplacer par des valeurs de mort. La morale religieuse est « une idiosyncrasie de décadents guidés par l’intention de se venger de la vie, intention d’ailleurs couronnées de succès ». Jusque dans sa folie Nietzsche appelle le retour de Dionysos. Nietzsche se moquera de ceux qui ne comprennent pas la portée de l’avènement du Surhomme, de ces athées de pacotille, soi-disant nietzschéens, qui « renversent des images, et disent : il n’y a rien de saint qui soit digne d’être adoré comme un dieu ». Mais la Vie est sainte et sacrée. L’invocation de Dionysos est l’humilité et la piété devant la manifestation du divin. Ainsi, de l’auteur que l’on croyait l’ennemi le plus féroce de la religion, on peut découvrir qu’en réalité qu’il était en un sens un esprit religieux.

Mais évidemment en pareil cas, il faut alors comprendre, comme le dit Krishnamurti dans A propos de Dieu, que : « l’esprit religieux est radicalement différent de l’esprit de la croyance à une religion. L’esprit religieux est psychologiquement affranchi de la culture de la société ». Un esprit profondément religieux vit dans le sentiment de la présence du Sacré. Il n’a pas besoin ni du recours à la croyance, ni du recours à l’expérience mystique. Or tel n’est pas l’origine du concept de Dieu. « L’homme, au fil de ses croyances, a créé au cours des siècle un concept auquel il a donné le nom de Dieu. La croyance en ce concept lui est devenue nécessaire face à ce constat – que la vie est faire de souffrance, d’une infinité de luttes, de conflits, de tourments, avec une étincelle occasionnelle de lumière, de beauté et de joie ». En effet : « Cette croyance à un concept, une formule, à une idée, lui est devenue nécessaire, parce que la vie est si dépourvue de sens », que l’homme ait besoin de lui en donner un et ainsi l’idée de Dieu est communément un concept par projection. Bien sûr, aux origines des religions il y a toujours un être humain qui a eu un contact avec le Sacré. « le précurseur, le premier à avoir fait l’expérience de quelque chose que l’on nomma réalité, instaura dès lors un système, une méthode, un chemin, et le reste du monde a suivi. Ensuite, les disciples, par une habile propagande, par d’habiles manipulations de l’esprit des hommes ont fondé une Église et des dogmes, des rituels ». Et qu’en est-il des milliers d’années après ? « L’homme est prisonnier de tout ce système : celui qui se met en quête de ce vers quoi tout esprit humain doit subir certaines formes de torsions, de contraintes, de tortures pour accéder à cette ultime beauté ». Il faut donc bien distinguer d'une part la dogmatique religieuse et la quête spirituelle de l’autre : « Intellectuellement, on voit bien l’absurdité de tout cela ; intellectuellement, discursivement, on voit l’absurdité de toute croyance, la bêtise foncière de toute idéologie. D’un point de vue intellectuel, l’esprit peut bien affirmer que tout cela n’est que fadaise, et le rejeter, mais intérieurement demeure au plus profond de l’être cette quête qui s’adresse à ce qui est au-delà des rituels, des dogmes, des croyances, des sauveurs, au-delà de tous ces systèmes qui sont, c’est l’évidence même, une invention de l’homme ».

 

La radicalité ici de l’approche repose sur le dénuement complet. « La pensée peut projeter tout ce qu’elle veut. Elle peut créer Dieu ou bien que le nier. Chacun peut inventer Dieu ou le détruire en fonction de ses inclinations, de ses plaisirs et de ses douleurs. Donc, tant que la pensée est à l’œuvre, jamais nul ne découvrira cette chose qui est au-delà du temps. Dieu, ou la réalité, ne peut se découvrir que lorsque cesse toute pensée ».

Que reste-il alors ? La compréhension même du temps psychologique engendré par la pensée. « Pour faire l’expérience de ce qui est au-delà du temps, pour le réaliser, il nous faut évidemment comprendre le processus du temps. L’esprit est le résultat du temps, il est basé sur les échos d’hier. Est-il possible d’être libéré de cette multiplicité d’hier qui n’est autre que le processus du temps ? C’est sans conteste un problème très sérieux, et il ne s’agit pas ici de croire ou ne pas croire. La croyance et le refus de croire relèvent tous deux de l’ignorance, alors que le fait de comprendre la nature temporelle de la pensée nous apporte la liberté qui seule rend la découverte possible. Mais en général nous préférons croire, parce que c’est tellement plus commode : cela nous donne un sentiment de sécurité, d’appartenance au groupe. Alors que, bien sûr, cette croyance même est un facteur de séparation : vous croyez en une chose, et moi en une autre. La croyance agit donc comme une barrière ; elle est processus de désintégration ».

« La pensée ne peut donc pas se transcender elle-même ». On ne peut rencontrer Dieu que dans le silence. Comment la pensée vient-elle sur sa fin ? Quand l’intelligence en a vu le processus total de la pensée. « La pensée ne prend fin que lorsque nous comprenons tout le processus, et pour comprendre les mécanismes de la pensée il faut se connaître soi-même. La pensée, c’est l’ego, la pensée, c’est le mot qui s’identifie en tant que ‘moi’ ». Dans la compréhension même du processus de la pensée, l’intelligence se trouve placée en état de découverte, dans une disponibilité sans choix, alors seulement peut elle découvrir ce qui est au-delà du temps. Cet état de découverte est à la fois une lucidité silencieuse et une passion immobile, une Passion sans motif, ce qui suppose un très haut degré de sensibilité.

« L’esprit religieux doit avoir conscience de ce sens perceptif extraordinaire, de cette sensibilité, de cette beauté extraordinaire. L’esprit religieux dont je parle est tout à fait différent de l’esprit religieux qui anime les tenant d’une orthodoxie, d’un intégrisme religieux. L’esprit religieux de tout intégriste est aveugle à la beauté ; le tenants de l’orthodoxie n’a pas du tout conscience de l’univers dans lequel il vit – de la beauté de l’univers, de la beauté de la terre, de la beauté de la colline, d’un arbre, du sourire qui éclaire un visage harmonieux. Pour lui la beauté n’est que tentation ; pour lui, la beauté, c’est la femme qu’il doit éviter à tout prix pour trouver Dieu. Un tel esprit n’est pas religieux, parce qu’il n’est pas sensible au monde qui l’entoure – à sa beauté, à sa laideur. On ne peut pas être sensible exclusivement à la beauté ; il faut aussi être sensible à la misère, à la saleté, aux failles de l’esprit humain. La sensibilité suppose une approche globale, qui n’ait pas d’orientation unique et exclusive ».

Dès lors, il devient aisé de comprendre que cela que l’on a défiguré de toutes les façons dans le concept de Dieu, n’est rien d’autre que la Vie elle-même. La Vie est Dieu manifesté dans une myriade de formes. L’Absolu est l’Identité à soi qui est à la source de la Manifestation, le relatif, le champ du perpétuel changement. Dieu est un concept qui désigne la puissance qui, ne cessant de cohérer avec Soi, crée, soutient, et résorbe toute manifestation relative. Paradoxe des paradoxes, l’ultime réalité, l’Englobant, tient ensemble les contraires : le toujours de l’éternité de l’absolu, et le changement du toujours changeant du relatif. L’Englobant est aux limites de ce que la pensée peut appréhender, car l’intellect ne peut comprendre que l’absolu et le relatif ne sont en définitive qu’une seule et même chose.

La religion a son propre discours sur Dieu et ce discours est la cristallisation de ses récits mythiques les plus anciens. Dans sa nature même, elle a tendance à figurer Dieu sous une forme qui est le décalque des aspirations humaines. Elle y ajoute même la prétention exclusiviste consistant à faire croire qu’elle a le monopole de la vérité pour ce qui est de la nature de Dieu et de sa relation avec l’homme. A la décharge de la religion, on peut tout de même reconnaître qu’il existe des religions moins dogmatiques, des religions fondées sur une théologie de l’humilité. Mais ce ne sont pas ces religions qui font aujourd’hui problème. Ce qui est déjà une raison suffisante de conduire un examen sérieux de l’idée de Dieu.

Nous avons vu que la question de Dieu n’est pas du seul ressort de la religion. La religion aborde la question de Dieu par le biais du mythe, de l’argument d’autorité, d’une révélation, par suite de la croyance en une doctrine et finalement une dogmatique. Mais la question de Dieu est d’abord une question métaphysique. Il est parfaitement possible de conduire un examen sérieux de la question de la nature de Dieu en dehors de toute adhésion de croyance ou d’incroyance. Il est à ce titre important de dissocier la polémique contre la religion, la critique du dieu moral et moralisant, de la réflexion sur Dieu, le dieu cosmique, ce qui est tout à fait autre chose.

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