L’intelligence et les limites de la pensée

Le monde dans lequel nous vivons est de part en part traversé par le travail de l’homme et la mise en œuvre de la technique moderne. La technique moderne est elle-même la mise en œuvre de la Pensée moderne. Ce monde a été humanisé dans un sens particulier, au sens où et il n’est rien d’autre que le résultat de notre pensée. Il y a une fierté bien humaine que de contempler ce monde en y retrouvant la volonté de puissance de l’homme qui a su, là où la Nature sauvage faisait régner sa loi, imposer la sienne et la défier, faisant surgir des gratte-ciels là où la Nature n’avait disposé que des forêts. Il y a une fierté de voir que la pensée a pu conquérir dans tous les domaines un savoir qu’en d’autres temps on aurait voulu garder en secret. Il y a surtout une fierté de contempler les œuvres de l’esprit que la pensée a su produire.

Nous pouvons nous en réjouir, mais aussi nous en inquiéter, car si la pensée a produit des accomplissements grandioses dans le champ de la technique et dans celui de la culture, elle a aussi été capable de mettre en œuvre des instruments formidables d’exploitation et de destruction. Il n’est pas sûr qu’elle puisse régler à elle seule la confusion qui règne dans notre monde actuel, car justement, la confusion est la confusion de la pensée.

Malheureusement, la pensée peut très bien manquer d’intelligence, être de trop courte vue et produire des illusions. La pensée peut enfermer l’esprit dans la doctrine, le système et l’idéologie. Elle peut même nous donner à croire que la réalité se situe dans la représentation qu’elle nous propose.

La question se pose donc de savoir ce dont la pensée est capable et ce dont elle se révèle incapable. La question se pose de savoir dans quelle mesure la pensée peut atteindre ou manquer la réalité qu’elle cherche à analyser ou à décrire. En bref, la pensée a-t-elle des limites assignables, qu’excèderait une intelligence plus profonde de ce qui est ?

La destination de la Pensée 

La pensée est à la fois le processus psychologique des modes de conscience, le défilé des pensées en moi, et aussi, une faculté de se représenter le réel par concept. La pensée élabore des constructions mentales qui constituent ce que l’on appelle la représentation. En ce sens, la Pensée est une caractéristique spécifiquement humaine. N’est-ce pas là que se situe ses limites ?

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 Pascal nous dit que la Pensée fait la grandeur de l’homme, car elle lui permet de se représenter ce qu’il est. Et il ajoute immédiatement, que ce n’est pas une grandeur qui nous grandit réellement, car la Pensée nous révèle notre finitude, elle nous replace dans un ordre du réel, où nous ne pouvons que constater à quel point nous sommes peu de choses dans un univers qui nous dépasse de toutes parts. Parce que la Pensée est inséparable de la condition humaine, Pascal conclut dans le même texte, que travailler à bien penser doit être notre morale, non pas « une » morale au sens habituel des bonnes mœurs en vigueur dans telle ou telle contrée, mais la morale essentielle à tout être humain doué de raison, donc doué de pensée. La relation entre la Pensée et la représentation doit être ici bien comprise. La Pensée suppose la dualité sujet/objet par laquelle le sujet se distingue de l’objet pour le poser en vis-à-vis. La Pensée instaure une séparation pur se représenter ce qui est la représentation enveloppe un système de concepts. Il revient à l’intellect d’opérer cette séparation et c’est aussi l’intellect qui a l’aptitude pour conceptualiser la différence. L’arbre, explique Pascal, « ne se connaît pas misérable », il est, il ne se représente pas ce qu’il est. Par suite « l’homme est grand en ce qu’il se connaît misérable », cette grandeur appartient à la Pensée qui pose le concept de misère (finitude) en comparant l’existence de l’homme avec l’immensité de l’univers, dans l’immensité du temps et de l’espace. Au regard de cette immensité, l’homme est une créature finie, il ne peut ni embrasser l’infini de l’Espace, ni l’infinité de la Durée. La misère de l’homme telle que la décrit Pascal, est de l’ordre d’une réflexion élaborée de l’intellect sur son objet, à savoir ici l’homme. Nous savons par ailleurs que dans Les Pensées, Pascal a une intuition des limites de la pensée qu’il décrit comme limites de la raison. Il y a une infinité de choses qui passent la raison et que la raison ne comprend pas. La raison serait bien faible si elle n’était pas capable de le reconnaître. Elle ferait montre d’orgueil et de superbe si elle ne voulait pas reconnaître ce qui la dépasse. L’intellect qui prétend pouvoir tout comprendre ne montre qu’une chose, sa propre stupidité ! Il est plus intelligent pour la raison de reconnaître ses limites que de les nier.

Nous avons là tous les éléments du problème : la raison a-t-elle des limites assignables ? Par raison nous entendons le pouvoir de raisonner. La puissance du raisonnement permet à la pensée de se développer, de construire des synthèses par enchaînement d’idées. Ce pouvoir est immense et il ne semble pas a priori limité, mais ouvert à un développement indéfini. Il autorise la spéculation. On ne voit pas de quel droit nous devrions fixer des limites à la spéculation, ni au nom de quoi nous devrions y renoncer. Après tout, ce que l’homme a pu produire de meilleur avec ses outils mentaux, c’est tout de même une connaissance de la réalité qui n’aurait aucun sens sans les audaces de la spéculation. Il est aussi évident que la connaissance que la raison produit est à même de produire une sagesse. Quel sens y aurait-il à vouloir fixer des limites à la connaissance, et à vouloir renoncer à la sagesse ? N’est-ce pas la raison qui rend l’homme raisonnable ?

Essayons d’être plus précis. Le problème des limites de la raison ne concerne pas le droit qu’elle aurait de raisonner. On appelle irrationalisme une doctrine qui tend à dénier la valeur de la raison en tant que telle. Au pied de la lettre, c’est une absurdité, car justement on se servirait de la raison pour le démontrer. Le problème des limites de la raison ne concerne pas non plus son pouvoir de développer à l’infini sa puissance de raisonnement, mais plutôt de savoir si cette progression aboutit à quelque chose, ou bien si cela ne mène à rien.

Sur ce thème, on ne peut faire l’impasse sur les efforts déployés par Kant. Kant nous met en garde de ne pas tomber dans ce qu’il appelle la misologie, le fait de prendre en haine l’outil même qui nous permet de connaître, la faculté de synthèse de la raison. Dans la Critique de la Raison pure, il entreprend cependant un procès des prétentions que la raison s’attribue à tort, de pouvoir connaître au-delà des limites étroites qui lui sont assignées. Au nom de quoi Kant entend-il restreindre l’usage de la raison ? Est-ce à travers l’œuvre de Kant la « raison » qui convoque un tribunal pour mettre en cause les prétentions de la raison ? S’agit-il pour Kant de spéculer sur la nature de la raison et de ses limites ?

Le principe qui est le fil conducteur de la Critique de la Raison pure est celui-ci : la raison humaine est condamnée à demeurer dans le champ étroit de l’expérience possible, tout usage de la raison au-delà de l’expérience possible est un usage dialectique de la raison qui est en fait une pure spéculation en l’air, qui ne s’appuie sur rien de valide. La spéculation pure n’est autorisée que dans le champ des mathématiques, partout ailleurs elle doit être sévèrement encadrée. Ce que Kant dénonce, ce sont les prétentions de la métaphysique à pourvoir discourir en dehors de toute expérience possible, sur des objet qui ne sont rien d’autre que de simples concepts, des abstractions formelles, qui, ne peuvent recevoir aucun contenu intuitif précis. « La métaphysique est une connaissance spéculative tout à fait à part, qui s’élève entièrement au-dessus des leçons de l’expérience, en ne s’appuyant que sur de simples concepts ». Et Kant de se moquer de Platon comparé à une colombe légère qui croit voler plus facilement dans l’espace de l’entendement pur, alors qu’il n’y a pas d’air pour porter son vol. L’air sur lequel la pensée peut s’appuyer, c’est l’expérience possible. Kant ajoute en fait une restriction de taille, car ce qu’il appelle expérience possible n’est rien d’autre que l’expérience empirique, telle qu’elle est circonscrite par les sciences de la Nature. Dès lors, parce que Kant ne voit dans la métaphysique qu'une spéculation en l’air, parce qu’il ne concède d’expérience possible qu’empirique, il ne reste plus qu’à en refermer tous les livres. Les métaphysiciens sont condamnés à débattre sans fin, chacun adoptant une position, tandis que son adversaire adopte la position contraire. Les combats dans l’arène de la métaphysique sont sans fin et ne peuvent jamais trouver d’issue. Ils mettent aux prises des dialectiques montées différemment de part et d’autre. Kant explique que toute la gloire de la physique, au contraire, est d’avoir su proposer des théories qu’elle soumet directement au verdict de l’expérience, de l'expérimentation qui a le dernier mot et permet de sortir des querelles stériles mettant en présence des théories inconciliables.

Kant préfigure donc nettement ce que sera après lui le positivisme qu’il annonce : si on accepte les résultats de la Critique de la Raison pure il ne reste plus qu’à se soumettre au verdict des faits et de leur explications dans les théories physiques. Il est interdit de poser d’autres questions que celles à laquelle la science est capable de répondre, et si les questions de fondement subsistent, alors, à la limite, on devra faire appel à la croyance. Ce que fait d’ailleurs Kant en matière de morale en disant qu’il a dû abolir le savoir pour lui substituer la croyance. Kant établit que le savoir est assigné seulement à l’ordre des phénomènes, et que nous ne pouvons pas connaître le noumène, la "chose en soi" qui serait au-delà des phénomènes. La "chose en soi" est objet de pensée et non d’intuition. Le savoir est consigné dans les limites de la représentation scientifique du monde qui est de l’ordre du phénomène et pour le reste, il nous faut croire en un au-delà, un noumène, la chose en soi, inaccessible et mystérieuse à laquelle une foi raisonnée permet de croire, mais que nous ne pouvons pas comprendre.

A y regarder de plus près, la critique de Pascal ne conduisait pas du tout à ce type de point de vue. Si Pascal met en cause la raison en posant ses limites, c’est surtout parce qu’il distingue deux ordres, l’ordre du savoir de l’esprit géométrique, qui est celui de la représentation, et l’ordre de l’intelligence du Cœur et de l’esprit de finesse, auquel il attribue une faculté d’intuition plus élevé. Pascal écrit : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison », nous serions tenté de comprendre qu’il oppose les vérités de la Foi, aux vérités de la raison. Si on s’en tient là, on peut ne voir dans ces déclarations qu’une négation de la raison dans la foi. C’est une interprétation qui se tient, quand on connaît le jansénisme de Pascal. Cependant, en même temps il dit bien que les vérités de la foi sont au-dessus de la raison et non pas contre. Si elles étaient contre, ce serait de sa part un aveu d’irrationalisme, ce qui n’est pas le cas. Pascal admet une source d’intuition supra-rationnelle qu’il appelle le Cœur, une intelligence du cœur que la pensée ne peut rencontrer.

Le procès de la représentation

Cette difficulté nous ramène irrésistiblement vers le statut de la représentation et ses limites. Quel pouvoir doit on accorder à la représentation et quelles sont ses limites ?

Re-présenter, c’est présenter à nouveau en mettant sous le regard. Toute représentation est nécessairement seconde par rapport à cela même à laquelle elle renvoie, ce qui est ; l’Être se manifeste, comme Présence originaire, la représentation de ce qui est retourne la présence pour la donner comme un objet à penser, à voir, à analyser. La représentation est l’affaire des constructions mentales de la pensée. Par nature, elle donne donc plus une pseudo-présence qu’une présence vraie. Or, ce qui advient, c’est que, par une étrange magie, cet aspect de représentation est communément gommé et ce qui tend à subsister sur le devant de la scène de l’intellect, c’est la représentation seule, la représentation se faisant passer pour la Présence. La représentation, par une habile substitution, tend à faire oublier qu’elle n’est précisément que représentation et à se faire passer pour ce qui est. Ce n’est pas un hasard si ce vocabulaire de la représentation est celui du théâtre. Nous appelons représentation le spectacle même dans lequel est donné en seconde présentation de la vie, telle qu’elle se déroule dans nos propres vies, avec sa dérision comique et son jeu dramatique. Le spectateur au théâtre accomplit d’office un redoublement réflexif, puisqu’il devient le spectateur du déroulement d’une vie. C’est pourtant tout à fait autre chose de regarder la vie, que de la vivre. La Vie n’est vécue que dans l’immanence la plus complète au sein du vécu, dans la présentation sensible originaire de ce que j’éprouve à chaque instant, et non dans la distance d’une représentation. Je ne peux pas me contenter de regarder la vie en image sur la télévision, ce ne serait que la rêver sans la vivre. Ce serait me perdre dans une représentation de la Vie et négliger ma conscience la plus vive au sein de la Vie, cette conscience qui s’éprouve elle-même à chaque instant et dans le pathétique de chaque instant.

Est-ce à dire que la Vie tend nécessairement à s’oublier en faveur de la représentation ? Faut-il poser ce problème de manière historique ? Devons-nous accuser le modèle culturel de l’Occident d’avoir en quelque sorte eu tendance à occulter la Vie en faveur de la représentation ?

Toute l’œuvre de Michel Henry conspire dans une direction unique qui effectue un procès radical de la représentation tout au long de l’Histoire de l’Occident. La représentation, en sa radicalité renvoie à cela même qui se donne et apparaît, le phénomène. En grec, le phénomène est précisément ce qui apparaît et se montre. La phénoménologie, à la suite de Husserl, entend décrire le phénomène tel qu’il se donne à nous à l’intérieur du vécu conscient. La consigne que donnait Husserl était de « toujours revenir aux choses-mêmes », par là il entendait, revenir inlassablement vers la perception, à l’intérieur du vécu de la conscience. Il ne s’agit pas en effet de se demander ce qui est au-delà, derrière, ce que serait une hypothétique « chose en soi », à la manière de Kant. Le phénomène est l’Être même apparaissant, se donnant en personne sur la scène du Temps. Il est vrai que nous avons pris l’habitude de faire une distinction et d’opposer sur le plan moral paraître/être. Mais cela fait parti du jeu de Manifestation qui l’englobe, seul l’apparaître compte, tel qu’il se donne à nous dans le champ de la conscience. Si nous avons l’esprit clair et lucide, si nous avons le cœur ouvert et que nous laissons entre parenthèses les présupposés, les idées préconçues, les opinions toutes faites, il n’y a pas de raison que la Vérité de l’Être ne s’ouvre à nous au sein des phénomènes. L’intelligence n’est pas enfermé dans les limites des constatations scientifiques, ou sommée de s’incliner dévotement devant les résultats de la science. Elle peut explorer rigoureusement dans une intuition pure le phénomène du vécu et en lui la donation de l’Être. Seulement, ce que très tôt Husserl comprend, et dont il prend définitivement acte, c’est que l’apparaître est dans le vécu de la vigilance structuré par une dualité fondamentale, la dualité sujet/objet.La perception dans la vigilance et tous les actes de la conscience sont traversés par une relation fondamentale qui est celle de l’intentionnalité. Toute conscience est conscience de quelque chose explique Husserl et en disant cela, il met l’accent sur la « chose », c’est-à-dire sur l’objet de la conscience et sur la dualité sujet/objet. Il est dans l’essence de la vigilance de se projeter, la vigilance est ek-statique et de poser un objet en face de soi, de se poser en retour comme sujet seulement par rapport à cet objet. Husserl ne voit pas, et Michel Henry non plus, que cette structure n’est valide que dans la vigilance. Husserl va donc développer la thèse de l’intentionnalité pour l’appliquer à tous les objets : perception, imagination, mémoire, constitution du corps etc.

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Or, dans son intériorité pure, le fait de conscience tel que chacun de nous l’éprouve, le vif du vécu, n’est lui jamais un objet. Je vois le vase sur la table, il est là, devant moi, distinct de moi, il est pour moi un objet, et cet objet j’en ai bien sûr une représentation sous l’ange de l’utilité : le vase sert à mettre des fleurs. Ce que Michel Henry montre c’est qu’en réalité, il y a deux formes de l’apparaître : il y a ce que je vois, l’ordre des objets de la conscience, mais il y a aussi et surtout ce que je sens. Il y a l’impression sentie, la joie, la souffrance, il y a la coloration du cœur dans le sentiment et cela est toujours présent en même temps et porte implicitement l’appréhension de ce que je vois en tant qu’objet. Cet apparaître en soi-même n'est pas intentionnel, il est affectif, il est de l’ordre du sentiment. Tout ce que Husserl a pu élaborer en tant que phénoménologie n’est au fond, explique Michel Henry, qu’une phénoménologie du monde, une phénoménologie des objets, et non une phénoménologie de la Vie.

Le je suis est la dimension Invisible de la Vie est donnée dans un sentiment de Soi et non dans une représentation. La faille de la phénoménologie du monde devait fatalement se révéler dans le développement de la phénoménologie et elle l’a fait dans l’interprétation que Sartre donne de l’intentionnalité. Sartre, prenant au pied de la lettre l’intentionnalité, dira qu’exister pour la conscience, c’est n’être qu’un courant d’air, un vent qui se projette vers son objet. Si je pouvais entrer dans une conscience (la conscience vigilante) je serais projeté là-bas dans l’arbre, sur lequel la conscience s’arrête à tire d’objet. Sartre nie donc l’existence de l’intériorité et voit la conscience comme un perpétuel arrachement à soi.

Ce que Sartre manque, c’est ce qu’a manqué Husserl, c’est l’ipséité pure, c’est la profondeur abyssale du Soi, le Soi ne se quitte jamais lui-même, mais s’éprouve perpétuellement lui-même au sein du sentiment en deçà de toute conscience d’objet. C’est au sein du sentiment – non de la représentation - que lui est donné cette conscience-de-soi que la conscience de l’objet ne peut jamais lui donner. En Occident, cette méprise sur la portée de la représentation avait commencé avec l’ambiguïté du cogito de Descartes. Descartes, dans les Méditations Métaphysiques se rend bien compte que le monde de la vigilance et le monde du rêve ne se chassent pas vraiment l’un l’autre. Il est possible de révoquer en doute l’apparaître du monde et de le considérer comme une illusion. Mais seule la représentation est à même de l’établir. Seule la cohérence logique sauve le phénomène du monde de la veille et inversement c’est l’incohérence logique qui disqualifie le phénomène du monde onirique. Cependant, et c’est assez génial pour que l’on insiste à ce propos, les impressions sensibles sont les mêmes dans le rêve et la veille. Je peux pleurer en rêve, avoir peur, souffrir, aimer et haïr, et dans son essence le pathétique est le même. Le Soi s’éprouve en même façon dans chacun des états qu’il traverse. Le phénomène du monde peut-être disqualifié par le doute, il n’en reste pas moins que la Vie continue de s’éprouver elle-même à l’identique. Le Soi seul peut donner cette pure Identité que la pensée ne peut pas établir. Pourtant Descartes ne va pas expliciter le Soi de cette manière. Comme Galilée, il se méfie de l’affectivité, il se méfie de la subjectivité et il va chercher le réel dans l’idée. Que je veille ou que je dorme, 2 + 3 = 5. Les relations mathématiques sont des natures simples qui échappent à la variabilité des états de conscience. Pourtant, ce n’est pas là que se situe la puissance de certitude du cogito. Il y a dans le cogito une certitude de soi qui résiste à tous les doutes et qui n’appartient pas à la pensée. Le je suis est la cohérence du intime du Soi donné à Soi. Descartes dit d’un côté que le cogito est une pure intuition, et qu’il ne doit pas sa certitude à la pensée raisonnante. Mais il déchoie immédiatement du fondement qu’il vient de découvrir en assimilant la pure conscience à la pensée. « Je pense donc je suis ». L’ultime Réalité, ce n’est certainement pas « je pense donc je suis ». Je suis, et c’est parce qu’il y a je suis, la pensée peut exister. Pas de « donc » qui ne prouve rien, et encore moins d’assimilation possible de « je suis » à « je pense ». Je suis est la première évidence et la première vérité. Mais Husserl, dans le prolongement de Descartes, va emboîter le pas et ne retenir de l’évidence que l’idée des natures simples en mathématiques, celle que l’on rencontre dans une pensée claire et distincte. Michel Henry voit dans ce glissement une dénaturation complète du cogito cartésien. « Je suis » fait directement signe en direction de la Vie, en direction du Soi, mais la philosophie de la représentation ne va voir dans le sujet qu’une sujet posé par la pensée.

Dans La Généalogie de la Psychanalyse, dans le chapitre intitulé La Vie retrouvée, Michel Henry rend justice à Schopenhauer pour avoir opéré une rupture radicale en remettant en cause le fondement de la représentation. Le titre du livre majeur de Schopenhauer est Le Monde comme Volonté de Représentation. On pourrait croire que par rapport à Kant rien n’a changé dans la formule « le monde est ma représentation ». Ce qui est neuf, c’est que Schopenhauer trouve le fondement même de la représentation dans ce qui n’est plus le sujet kantien, car Schopenhauer discerne à la racine de toute représentation ce qu’il nomme le Vouloir-vivre : « Le seul univers que chacun de nous connaisse réellement, il le porte en lui-même, comme une représentation qui n’est qu’à lui, c’est pourquoi il en est le centre », mais ce n’est pas la représentation qui fonde quoi que ce soit, mais la puissance infinie de la Vie sise en l’homme, cette Vie infinie que Schopenhauer dénomme

Schopenhauer    le monde est ma représentation

 "Le monde est ma représentation. - Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l'homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu'il est capable de l'amener à cet état, on peut dire que l'esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l'entière certitude de ne connaître ni un soleil, ni une terre, mais seulement un oeil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre; il sait, en un mot, que le monde doit il est entouré n'existe que comme représentation dans son rapport avec un être percevant, qui est l'homme lui-même. S'il est une vérité qu'on puisse affirmer a priori, c'est bien celle-là; car elle exprime le mode de toute expérience possible et imaginable, concept beaucoup plus général que ceux de temps, d'espace et de causalité lesquels nous avons reconnu des formes diverses du principe de raison, n'est applicable qu'à un ordre déterminé de représentations; la distinction du sujet et de l'objet , au contraire, est le mode commune à toutes, le seul sous lequel on puisse concevoir une représentation quelconque, abstraite ou intuitive, rationnelle ou empirique".

 Le Monde comme Volonté de Représentation  réédition P.U.F. 2004, p. 25,

Vouloir-vivre. Le monde de la représentation, Schopenhauer le disqualifie même au rang de l’irréalité, comme l’effet du déploiement du voile de mâya, terme qu’il emprunte à l’hindouisme. Il a l’audace de soutenir qu’il n’y a même au fond pas de différence véritable entre le phénomène, même scientifiquement fondé, la simple apparence et le rêve, car il ne s’agit en tout et pour tout que d’une seule chose, la représentation de la pensée. « Le monde de la veille est homogène au rêve et compose avec lui les feuillets d’un même livre ». Mais quoi, il doit bien y avoir une Réalité en soi ! Un noumène pour parler comme Kant. Et c’est là que Schopenhauer retourne Kant, car au lieu d’aller chercher le noumène au-delà, dans on ne sait quelle « chose en soi » derrière les phénomènes, il vient le trouver en deçà de tous les phénomènes, au cœur même du sujet, dans la puissance infinie du Vouloir-vivre. Cette réalité en soi est la Volonté, la Volonté dont le mode de donation le plus intime est la chair du corps. Il ne s’agit plus du tout de la volonté au sens du volontarisme des cartésiens, (ce n’est pas une volonté intentionnelle), il s’agit du Vouloir de soi primordial par lequel toute vie tend à persévérer, se vouloir indéfiniment elle-même. « Volonté veut dire volonté de la vie de vivre ». Bien sûr Schopenhauer aura quelques incohérences, il facilitera l’entrée en scène de l’inconscient qui, tard venu, sera débusqué par Freud. Cependant, il aura eu la prémonition du Fondement le plus radical de la subjectivité dans la Vie et il aura aussi compris que la représentation reste toujours dans la phénoménalité.

Qu’est-ce donc que cette Conscience antérieure à la représentation, cette conscience vive que Michel Henry décrit comme la Vie ? Elle n’est pas un Vouloir-vivre aveugle, elle n’est pas d’avantage la volonté de puissance dont parle Nietzsche, pas plus qu’elle n’est la pulsion de Freud. La Vie est la donation de soi de soi du sentiment, elle est subjectivité pure et épreuve de soi. Elle se donne à soi-même dans l’individualité et s’éprouve comme vie, tout en demeurant dans l’Invisible. Nous ne saurions en effet voir un sentiment ni jamais le mesurer. La Vie a sa propre certitude. Je peux en effet parfois douter ce que je vois, - ce que la représentation constitue – mais je ne peux pas douter de ce que j’éprouve au sens même du sentiment : la souffrance qui est là, est bien là et je ne peux pas pour autant que je l’éprouve la renvoyer à l’illusion. Je ne peux douter de la joie, je ne peux douter de l’amour, ni de l’angoisse quand elle m’assaille. Cette certitude de soi de la vie en moi est sa propre auto-révélation, mais l’auto-révélation de la Vie en moi n’est pas de l’ordre de la pensée, mais de l’ordre pathétique du sentiment, dans la perpétuelle venue à soi du sentiment.

Le virage stupéfiant qu’accomplit Michel Henry consiste étonnamment à se servir de la spéculation contre la spéculation. Michel Henry est un spéculatif critique. Et ce qu’il tend avec insistance à montrer, c’est que les limites de la représentation... sont les limites de l’intentionnalité. Mais que devient alors le pouvoir de l’intelligence ? L’intelligence n’est-elle pas irrémédiablement liée à la représentation ? L’intellect n’est-il pas mis au rouet par la séparation sujet/objet qu’il instaure de lui-même dans la pensée ? Michel Henry maintient que la Pensée n’est pas tout entière asservie à la représentation, il sous-entend par là que la vraie Pensée est l’auto-compréhension de la Vie, la manifestation à soi de la Vie comme intelligence et cette manifestation n’est rien d’autre que la philosophie elle-même dans son sens le plus originaire.

L’Intelligence du cœur et la pensée

Une remarque de détail : un Occident sans Orient, cela n’a pas de sens. Le soleil poursuit sa course de l’un à l’autre et sa trajectoire est une. Faire le procès de la représentation en Occident n’a de sens que si on explicite qu’il est tout à fait concevable que ce procès perde son sens ailleurs, en orient. C’est implicite. Cependant, très rares sont les universitaires qui ont senti que ce pas devrait être fait. La pensée officielle est la pensée occidentale, parce que communément, la pensée est occidentale ! Si le procès de la représentation a une portée universelle,  il vaut en dehors de la pensée occidentale et il porte sur l’essence même de la pensée dans sa relation à la Vie. Je suis désolé, mais, à moins de choisir la cécité intellectuelle, il est incontournable de faire des liens, car ce que Michel Henry découvre le met dans une proximité immédiate de l’approche radicale du Vedânta.

S’il est une constante d’interrogation dans l’œuvre de Krisnamurti, notamment dans ses conversation avec David Bohm, c’est bien celle des limites de la pensée.

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La question qui est tournée et retournée de manière très exigeante dans un dialogue avec David Bohm, Les Limites de la Pensée. Le problème fondamental, c’est celui de la capacité de la pensée à comprendre le réel. Or la pensée, dans son usage empirique, a indéniablement un caractère mécanique.

Henri Bergson    La répétition du connu et la pensée

" Notre Intelligence, telle que l'évolution de la vie l'a modelée, a pour fonction essentielle d'éclairer notre conduite, de préparer notre action sur les choses, de prévoir, pour une situation donnée, les événements favorables ou défavorables qui pourront s'ensuivre. Elle isole donc instinctivement, dans une situation, ce qui ressemble au déjà connu; elle cherche le même, afin de pouvoir appliquer son principe que " le même produit le même ". En cela consiste la prévision de l'avenir par le sens commun. La science porte cette opération au plus haut degré possible d’exactitude et de précision, mais elle n'en altère pas le caractère essentiel. Comme la connaissance usuelle, la science ne retient des choses que l’aspect répétition. Si le tout est original, elle s'arrange pour l’analyser en éléments ou en aspects qui soient à peu près la reproduction du passé. Elle ne peut opérer que sur ce qui est censé se répéter, c'est-à-dire sur ce qui est soustrait, par hypothèse, à l'action de la durée. Ce qu'il y a d'irréductible et d’irréversible dans les moments successifs d'une histoire lui échappe. Il faut, pour se représenter cette irréductibilité et cette irréversibilité, rompre avec des habitudes scientifiques qui répondent aux exigences fondamentales de la pensée, faire violence à l'esprit, remonter la pente naturelle de l'intelligence Mais là est précisément le rôle de la philosophie".

Leibniz disait que nous sommes empiriques les trois quarts du temps. Je pense communément sur la base de la mémoire, en répétant des schémas du passé, je pense communément avec des opinions qui sont le legs de la tradition et donc encore du passé.

 

Krishnamurti - la faculté de penser et le savoir

 "La faculté de penser est commune à toute l'humanité. La pensée, ce n'est pas ma pensée, maisla pensée. Elle n'est ni spécifiquement orientale ni occidentale, elle n'appartient pas plus à un camp qu'à un autre: la pensée est une.

Nous allons à présent expliquer ce qu'est la pensée, mais une explication n'est pas autre chose que la prise de conscience réelle de la manière dont la pensée naît en nous. L'orateur peut examiner en détail cette éclosion de la pensée, la décrire, mais cette explication ne saurait remplacer votre compréhension de l'origine de la pensée. Entendre une description, ce n'est pas faire soi-même la découverte, cependant l'explication, la communication verbale peuvent vous mettre sur le chemin de votre propre découverte. Et c'est beaucoup plus important que les explication de l'orateur.

... Qu'est que cette pensée dont vous dépendez - que ce soit pour gagner votre vie, dans vos relations, ou dans votre quête d'une dimension transcendante? Comprendre la nature de la pensée est une chose très importante... La pensée est la réponse de la mémoire, la mémoire ayant stocké des souvenirs par el canal du savoir, savoir lui-même emmagasiné au travers de l'expérience. Autrement dire, il y a d'abord l'expérience, puis le savoir, puis la mémoire stockée dans le cerveau, puis la pensée, puis l'action: et cette action nous incite à apprendre toujours plus -on accumule de nouvelles expériences, de ne nouvelles connaissance, on stocke toujours plus de souvenirs dans le cerveau, puis on agit, et cette action est incitative, elle fait qu'on veut apprendre plus. L'ensemble de ce processus se fonde sur tout ce mouvement qui part de l'expérience, du savoir, de la mémoire, pour aboutir à la pensée puis à l'action.

Tel est le moule dans lequel nous vivons -celui de la pensée. C'est un fait indiscutable... c'est ce qu'a toujours fait l'homme et depuis tout ce temps il reste enfermé dans ce cycle sans fin du mouvement de la pensée. Dans ce cadre étroitement limité, nous avons le choix... mais tout reste pourtant confiné à ce territoire limité du savoir. Nous fonctionnons donc toujours dans le cadre du connu; et le savoir va toujours de pair avec l'ignorance, car le savoir absolu n'est dans aucun domaine. Nous sommes donc toujours dans cet état contradictoire où se côtoient savoir et ignorance. La pensée est incomplète, morcelée, et le savoir ne pouvant jamais être absolu, il en résulte que la pensée est limité et conditionnée. et elle nous crée une multitude de problèmes... Le savoir est nécessaire en un certain sens, et c'est pourtant ce qu'il y a en nous de plus dangereux. comprenez-vous cela? Nous ne cessons d'accumuler un immense savoir- à propos de l'univers, de la nature de toutes choses, dans le domaine scientifique etc. bref, nous ne cessons d'entasser une infinité de connaissance. Mais ce savoir peut nous empêcher d'agir dans la plénitude, dans la complétude de notre condition d'homme. C'est l'une des difficultés ".

L'esprit et la pensée, poche, p. 186-188.

La pensée est temporelle, toujours vieille du poids du passé et toujours en difficulté quand il s’agit de rencontrer ce qui est neuf dans le présent, ce qui est original, frais et vivant. Bref, la pensée ne rencontre pas communément la Vie, elle rencontre sa représentation au passé. « La pensée fonctionne dans la routine, les habitudes, les souvenirs ». Toute la structure du mental repose sur une base de fonctionnement qui relève en fait d’une forme de conditionnement. Ce conditionnement peut-être individuel (le poids de mon passé, de mon instruction me détermine à penser de telle ou telle manière), ou bien collectif (j’ai des opinions ancrées qui m’on été inculquée sur ce que je suis sensée être un juif, un chrétien, un serbe, un croate, un occidental etc. ) Bohm dit que la pensée, c’est un peu comme une disquette programme qui va déclencher une suite de comportements. Ce que met en évidence Krishnamurti, c’est l’étendue de nos conditionnements et la nécessité de rencontrer la Vérité directement, comme on touche un arbre, sans passer par la pensée et son legs d’opinions en tout genre. Or ce qui semble assez étrange, c’est que la pensée ne se rende pas compte de son caractère mécanique.

« D. B. La pensée a fait fausse route : il y a quelque chose d’erroné dans son contenu – de sorte que la pensée ne sait pas qu’elle est mécanique. Cela veut dire pour autant qu’elle pense ne pas être mécanique ?

K. Voyons, une chose d’ordre mécanique n’est pas susceptible d’être blessée.

D. B. Non, elle fonctionne, c’est tout ».

La pensée, en tant qu’elle est mécanique n’est pas sensible, elle n’est pas la Vie qui sourd en elle et qui la précède. Le sentiment est antérieur à la pensée. Cependant, la pensée peut provoquer les émotions, elle crée l’image du moi. L'ego qui façonne et déclenche des réactions émotionnelles est en un sens le produit de la pensée. Ce que Michel Henry n’a pas vu sur ce point, c’est cette différence entre la vérité du sentiment et la confusion des émotions. Mais la pensée peut-elle seulement envisager qu’elle n’est pas en définitive le siège du sentiment ?

Question préalable : « Pourquoi la pensée ne réalise-t-elle pas qu’elle est mécanique ? »

José Reyes - les processus mécaniques chez l'homme

 Les automatismes sont dans la pensée, les émotions, notre motricité. Nous devons comprendre que nous ne sommes pas différents d'un ordinateur, qui posséderait trois disques durs. Le premier concerne les fonctions de l'intellect. Notre pensée se meut par associations, selon les impressions reçues, les souvenirs sur lesquels nous construisons ces associations de pensée, etc. Nous sommes programmés à penser d'une certaine façon, à concevoir la vie selon certaines théories, à voir notre environnement sous une certaine lumière, à croire que ceci est bien et cela mal. Tout cela est totalement automatique, et a été programmé dans le cerveau pensant. C'est la pensée mécanique. Il en va de même avec le cerveau des émotions, lui aussi programmé. Ainsi avons-nous copié la négativité de nos parents. Il en résulte nombre d'émotions automatiques s'accompagnant de comportements tout aussi mécaniques. Enfin, les fonctions motrices sont automatiques. Beaucoup d'habitudes se sont ancrées en nous sur le plan physique, et font maintenant partie de nous. Monsieur Gurdjieff donnait un nom à ce niveau où se situe l'être humain, celui d'homme machine. Pourquoi ? Parce qu'il est toujours mû par des stimuli, que ceux-ci soient extérieurs à lui ou intérieurs. Il n'y a personne à bord. Rien en l'homme ne décide de se comporter de telle ou telle manière. La machine a pris le dessus et les gens vivent toute leur vie de cette façon. Le monde entier vit dans la mécanicité. Même si l'esprit a la connaissance des théories les plus compliquées, des plus grandes inventions, cela reste mécanique. Personne n'est derrière. Pour que quelqu'un soit derrière l'action, un niveau supérieur d'énergie doit se manifester en nous.

 Au-delà de l'homme machine, article paru dans 3 ième millénaire, N°97, p. 33.

Et la réponse est évidente : « La pensée se croit vivante ». Mais la pensée n’est pas la Vie, elle est seulement la représentation de la vie dans la fragmentation des concepts. Voir cela ne manière claire, totale, est en soi une révolution. Ce voir, cet insight, ou vision pénétrante, n'est pas un sous-produit de la pensée, mais une action directe de l’intelligence. Ce voir s’accomplit en pleine lucidité ; quand il survient, que devient la pensée ? « Elle n’existe plus. La pensée n’a plus sa place quand il y a une perception totale ». Le voir n’est pas la perception divisée en sujet/objet de la pensée commune, la perception qui est tissée par la représentation ; le voir est une perception globale, sans la division sujet/objet. Jean Klein utilise lui l'expression « la vision sans objet ». La critique de la représentation n’a donc plus son cours dans l’action globale de la vision pénétrante, car dans cette vision n’est pas produite par la pensée. Elle a son origine dans l’ouverture directe de l’intelligence à ce qui est.

Krishnamurti - la passion sans motif et l'énergie

 "S'agissant d'approfondir cette question de la compréhension totale du processus de vivre, aimer et mourir, nous aurons besoin non seulement d'une efficacité intellectuelle, de sentiment vigoureux, mais bien plus encore d'une grande énergie que seule peut donner la passion. Nous nous trouvons devant un problème immense, compliqué, subtil et profond, il faudra consacrer notre attention tout entière - et c'est bien là ce qu'est la passion - afin de voir et de découvrir par nous-mêmes s'il existe une façon de vivre en tous points différente de notre mode actuel...

Pour comprendre ce processus de totalité, il faut qu'il y ait énergie, non seulement une énergie intellectuelle mais une énergie résultant d'un sentiment- intense, ce qui implique une passion sans mobile et qui, de ce fait, brûle constamment en vous. Nos esprits étant morcelés, nous devrons approfondir cette question du conscient et de l'inconscient, parce que c'est là que toute division - le « moi » et le « non moi », le « vous » et le moi », le «nous» et le «eux» - commence. Tant qu'existera ce cloisonnement - les nations, les familles, les religions avec leurs influences possessives isolées - il y aura inévitablement des divisions dans la vie".

 Le Vol de l'aigle,  Buchet-Chastel, p. 115 sq.

Ainsi, le voir n’exclut pas le sentiment, bien au contraire, il en a immédiatement la chaleur : la lucidité pure et l’amour ne sont plus qu’un seul et unique Feu, le feu de la Passion sans motif est le feu de la compassion. La perception totale est synonyme de compassion.

Krishnamurti - Sur la compassion

 "  Qu'est ce que la compassion? La question n'a rien à voir avec la définition du dictionnaire. Quelle relation y a-t-il  entre l'amour et la compassion? Se confondent-ils en un même processus? L'emploi du mot relation sous-entend une dualité, une séparation: quel rôle exact joue l'amour dans la compassion? N'est-il pas en fait la plus haute expression de la compassion? Telles sont les question que nous nous posons. comment pouvez-vous être compatissant si vous appartenez à une religion, si vous suivez un gourou, si vous êtes croyants, si vous avez foin en vos saintes écritures, etc. si sous êtes attaché à des idées toutes faites? Lorsqu'on est disciple d'un gourou, on a déjà ses conclusions; si l'on croit fermement en Dieu, en un sauveur, ou en telle ou telle chose,, la compassion peut-elle exister? Certes, vous pouvez vous rendre socialement utile, secourir les pauvres par pitié, par solidarité, par charité, mais est-ce bien de l'amour, de la compassion? comprendre la nature de l'amour, être dans cet état ou le cœur est habité par l'Esprit, c'est cela l'intelligence. L'intelligence consiste à comprendre ou à découvrir ce qu'est l'amour. L'intelligence n'a absolument rien à voir avec la pensée, avec l'aptitude intellectuelle, avec le savoir. Vous pouvez faire preuve de grande capacité dans vos études, dans votre travail, être capable d'argumenter de manière très habile, très logique, mais ce n'est pas cela, l'intelligence. L'intelligence va de pair avec l'amour et la compassion, et il est impossible de faire la rencontre de cette intelligence à titre individuel. La compassion, ce n'est ni votre compassion, ni la mienne, et la pensée nous plus ne nous appartient pas, ni à vous ni à moi. Lorsque l'intelligence est là, il n'y a plus ni de vous ni de moi. elle réside ni dans votre esprit ni dans votre cœur. Cette intelligence suprême est partout. C'est elle qui fait tourner la terre, le ciel et les étoile, car c'est cela la compassion".

 L'esprit et la pensée, poche, p. 245-246.

Seulement, et c’est ce qu’un esprit formé à l’occidentale redoute, cela implique nécessairement que le sens de l’ego en est totalement absent. « La pensée a engendré le ‘moi’ qui est devenu – en apparence – indépendant de la pensée ; et ce ‘moi’ qui fait toujours partie de la pensée, constitue notre structure psychologique. Or la perception authentique ne peut avoir lieu qu’en l’absence de ‘moi’ », et justement « le ‘moi’ donne à la pensée une permanence ». Mais à partir du moment où l’ego est prégnant, la vision est fragmentaire et limitée. De même, l’ego est incapable d’éprouver de la compassion : il ne peut dire que « je vous aime, vous, mais pas les autres. Ou à l’inverse, j’aime les autres, mais pas vous ».

Ou donc se situe cette Intelligence qui enveloppe en même temps la compassion ? 

Krishnamurti -  intellect et intelligence

 "L'intelligence et la capacité de l'intellect sont deux choses entièrement différentes ces deux mots ont peut-être la même racine, mais afin d'éclaircir la pleine signification de ce qu'est la compassion, nous devons être capables de saisir la différence de sens entre les deux. L'intellect est la capacité de discerner, de raisonner, d'imaginer, de créer des illusions, de penser clairement et aussi de penser de manière non-objective, personnelle.  On considère généralement que l'intellect est différent de l'émotion, mais nous utilisons le mot intellect pour exprimer la totalité de la capacité humaine de penser. La pensée est la réaction de la mémoire accumulée au cours de diverses expériences, réelles ou imaginaires, qui sont emmagasinées dans le cerveau sous la forme de savoir. Donc la capacité de l'intellect est de penser. La pensée est limitée en toutes circonstances et lorsque l'intellect régente nos activités, dans le monde extérieur comme dans le monde intérieur, nos actions sont forcément partielles, incomplètes, d'où le regret, l'anxiété et la souffrance.

Toutes les théories et les idéologies sont, en elles-mêmes, partielles et lorsque les hommes de sciences, les techniciens et les prétendus philosophes dominent notre société, notre morale - et ainsi notre vie quotidienne - nous ne sommes jamais confrontés aux réalités de ce qui se passe vraiment. Ces influences colorent nos perceptions, notre compréhension directe. C'est l'intellect qui trouve des explications à nos actes bons et mauvais. Il rationalise nos mauvais comportements, le meurtre et la guerre. Il définit le bon, le bien comme étant l'opposé du mauvais, le mal. Le bien n'a pas d'opposé. Si le bien avait un lien avec le mauvais, le mal, alors le bien aurait en lui les germes du mal. Donc, ce ne serait pas le Bien. Mais du fait de sa capacité de diviser, l'intellect est incapable de comprendre la plénitude du bien. L'intellect - la pensée - sans cesse compare, évalue, concurrence, imite; ainsi, nous devenons des êtres humains conformistes, de seconde main. L'intellect a apporté à l'humanité des avantages énormes, mais aussi une grande destruction, il a cultivé les arts de la guerre, mais il est incapable de faire tomber les barrières entre les êtres humains. L'anxiété fait partie de la nature de l'intellect, de même que la souffrance, car l'intellect, qui est la pensée, crée l'image qui peut être blessée.

Lorsqu'on comprend toute la nature et le mouvement de l'intellect et de la pensée, on peut commencer à examiner ce qu'est l'intelligence. L'intelligence est la capacité de percevoir la totalité. Elle est incapable de séparer les uns des autres les sentiments, les émotions et l'intellect. Pour elle, c'est un mouvement unitaire. Comme sa perception est toujours globale, elle est incapable de séparer l'homme de l'homme ou de dresser l'homme contre la nature. L'intelligence étant de par sa nature même la totalité, elle est incapable de tuer...

Si ne pas tuer est un concept, un idéal, ce n'est pas l'intelligence. Lorsque, dans notre vie quotidienne, l'intelligence est active, elle nous dira quand il faut coopérer et quand il ne le faut pas. La nature même de l'intelligence est la sensibilité et cette sensibilité, c'est l'amour.

Sans cette intelligence, il ne peut y avoir de compassion. La compassion, ce n'est pas faire des actes charitables ou des réformes sociales; elle est libre de sentiment, de romantisme et d'enthousiasme émotionnel. Elle est aussi forte que la mort. Elle est comme un grand rocher immuable au milieu de la confusion, de la misère et de l'anxiété. Sans cette compassion, il ne peut naître aucune civilisation, aucune société nouvelle. Compassion et intelligence vont de pair, elles ne sont pas séparées. La compassion agit par l'intelligence, et ne peut jamais agir par l'intellect. La compassion est l'essence de la totalité de la Vie ".

 Lettres aux Ecoles, 31,  Courrier du livre, p. 95-96.

Elle n’est pas enclose dans la pensée, elle n’est pas dans la représentation. Elle est en acte dans le voir qui est non-divisé, qui n'est pas constitué par l’intentionnalité. On dit parfois d’une personne qu’elle a un regard intelligent. Il y a une lueur de l’intelligence qui n’est pas celle de la perception physique, cette lueur brille dans la lucidité sans objet (lucidité, lux = lumière). C’est seulement quand l’esprit est comme traversé par le voir qu’il est intelligent et qu’il peut rencontrer l’essence. « Il existe une perception – la perception suprême étant l’intelligence – qui permet l’éclosion, comme pour une fleur », de l’essence… « La perception est totale. Ou, en d’autres termes : les choses sont saisies dans leur essence et dans leur intégralité ». Contrairement à ce que l’on raconte communément, l’intelligence n’est pas une propriété, une possession individuelle et elle n'est pas équivalent au mental. Nous ne pouvons pas avoir de l’intelligence – cela ne veut rien dire – nous ne pouvons qu’être intelligent, et être intelligent ne veut pas dire que je peux, en quoi que ce soit, m’approprier l’intelligence comme mienne. Je ne peux être intelligent que par participation à l’Intelligence. L’intelligence est communiquée dans l’ouverture, de même, elle est restreinte dans la clôture. Le canal est en quelque sorte ouvert ou fermé, pour que l'intelligence s’écoule à travers la vision. L’esprit obtus est limité en tant qu’il maintient une obstruction. L’esprit stupide s’est enclôt dans un mutisme qui le rend terne, dans la stupeur de ce qui est inerte, comme si le passage libre et vivant de l’intelligence s’était fermé. Mais comme toute intelligence est une participation à l’Être, comme une participation à l’Intelligence de ce qui est, il est parfaitement possible de l’éveiller en chacun, car elle est éternellement disponible dans l’ouverture de la conscience, de la Présence à l’être. Ce qui ne peut se faire sans une tentative de désobstruction des entraves que la pensée a pu créer. Krishnamurti appelle pensée négative le chemin critique de destruction des conditionnements qui conduit au suprême positif qui est au-delà même de la pensée.

Krishnamurti -  la vision pénétrante, (insight), ou vision en profondeur

 "Quelle est l'action qui n'est pas un prolongement du souvenir? C'est la vision pénétrante.

La vision pénétrante (insight) n'est pas la déduction minutieuse de la pensée, son processus analytique ou la nature temporelle de la mémoire. C'est la perception sans celui qui perçoit; elle est instantanée. L'action intervient à partir de cette perception instantanée. A partir d'elle l'explication de tout problème est précise, sans appel, et vraie. Il n'y a ni regrets ni réactions. Elle est absolue. Il ne peut y avoir vision pénétrante sans qu'il y ait amour. La vision pénétrante n'est pas quelque chose d'intellectuel à prouver ou à breveter. Cet amour là est la plus haute forme de sensibilité, c'est quand tous les sens s'épanouissent ensemble. Ce n'est pas la sensibilité relative à nos désirs, nos problèmes et à toutes les mesquineries de notre vie personnelle. Lorsqu'il n'y a pas la sensibilité qui est amour, la vision pénétrante est évidemment tout à fait impossible.

La vision pénétrante est holistique, c'est-à-dire qu'elle implique la totalité de l'esprit. L'esprit c'est tout l'expérience de l'humanité, la vaste somme de savoir avec son habileté technique, ses douleurs, son angoisse, sa souffrance, son chagrin et sa solitude. La vision pénétrante n'est pas un mouvement continu. Elle ne peut être capturée par la pensée. La vision pénétrante est l'intelligence suprême et cette intelligence se sert de la pensée comme d'un outil. La vision pénétrante est l'intelligence avec sa beauté et son amour. Les deux sont réellement inséparables. elles ne font vraiment qu'un. Cela est la totalité, ce qui est le plus sacré ".

 Lettres aux écoles, 16,  Courier du livre, p. 54.

Cette Intelligence qui traverse l’esprit dans le voir est aussi une Intelligence créatrice. « Créativité et perception sont synonymes… Beethoven a eu des intuitions fulgurantes qui ont donné naissance à une nouvelle musique : en ce sens il a favorisé l’éclosion d’une nouvelle musique

K. En fait, cet infini d’où jaillit la musique, cette dimension de l’infini est étrangère au temps ».

« Tout être humain peut se rendre compte par lui-même que la compassion est en dehors du temps que la vérité est en dehors du temps, et que cette immense source d’où jaillit toute compassion est en dehors du temps ».

Mais qu’est-ce qui me projette dans le temps, si ce n’est la pensée sise dans la vigilance quotidienne ? C’est la pensée vigilante qui pose la dualité sujet/objet, c’est cette même pensée qui pose les conditions de la représentation. C’est dans cette dualité de la vigilance que je m’éprouve au réveil , moi, face au monde des objets, moi projetée dans un monde qui me semble étranger, moi placé sur le qui-vive vis à vis du champ des objets. C’est la vigilance qui met en mouvement l’ego, l’ego qui n’existe de manière continue que dans l’état de veille. Or vigilance et intentionnalité ne sont pas séparables. Mettre en cause la représentation revient à s’interroger sur l’intentionnalité,

Michel Henry -  l'intentionnalité est portée par une pure impression de soi

 (discussion critique de Husserl)

"L'intentionnalité qui fait voir toute chose, comment se révèle-t-elle elle-même - à elle-même? Remettre cette tâche à une seconde intentionnalité se dirigeant sur la première, c'était s'engager dans une régression à l'infinie...

La conscience intentionnelle -puisque toute conscience est intentionnelle-, est en elle-même une impression, une conscience impressionnelle. La conscience s'impressionnerait elle-même de telle façon que ce serait une auto-impression originaire qui la révélerait à elle-même, rendant possible sa propre révélation... Est-ce un hasard si cette thèse philosophiquement révolutionnaire (même si on peut la rapporter historiquement à Hume) est formulée à propos de modes spécifiquement intellectuels de l'intentionnalité...? "la conscience qui juge un état de chose mathématique est impression"". Mais cela vaut de tous les modes de la conscience, par exemple de la croyance. "la croyance est croyance actuelle, est impression".

 Incarnation , Seuil, p. 70-71..

or – et c’est ce que ne voit pas Michel Henry - s’interroger sur l’intentionnalité

Jean Klein -  conscience intentionnelle et pure conscience

 "En psychologie moderne, la conscience est toujours braquée sur un objet. Nous déclarons que nous sommes conscients d'une chose, de sorte que l'intervalle qui sépare deux perceptions est tenu pour un rien et le sommeil profond est, lui aussi, tenu pour un rien.

Ici au contraire, quand nous parlons de conscience, nous savons qu'entre deux perceptions, nous sommes totalement présents à notre vraie nature. De la même façon, le sommeil profond est libre de toute activité intentionnelle, et nous sommes être, pure conscience au delà du temps et de l'espace. Ne tentez pas de comprendre cela intellectuellement, u penser est absolument stérile, car il n'y a rien à trouver. Vous pouvez seulement vivre cette pure présence, qui toujours est. La pure conscience s'exprime dans la conscience fonctionnelle. Mais il s'agit de la même ouverture.

Mais si la pure conscience est vide d'objets, n'est-ce pas une abstraction?

C'est une abstraction aussi longtemps que vous ne le vivez pas. La Présence intemporelle, l'arrière-plan derrière les perceptions, les pensées et entre elles, est pure conscience. Pensée et perception relèvent de la conscience fonctionnelle. La pure conscience est continue, son fonctionnement est discontinu".

 La conscience et le monde, l'originel, p. 151, 152.

revient à remettre en cause le statut de la vigilance. C’est là que se situe toute la radicalité de l’interrogation sur les limites de la pensée. Une telle remise en cause de la pensée dans la vigilance n’est possible que s’il existe pour l’intelligence un mode de compréhension entièrement différent, dans un état différent et plus élevé que vigilance et non-duel. L'Eveil. Cet état existe bel et bien et il est ce que nous avons appelé la lucidité, ou vigilance sans objet, ou encore vigilance passive. Dans la vigilance, j’érige, parce que le sens de l’ego est fortement présent, une relation au monde qui est fondée sur la dualité sujet/objet, et ainsi, je me sens moi-même séparé du monde, de même que je sens aussi une vive séparation avec autrui. Il y a moi et l’autre, moi et le monde, moi et les choses et je suis sur la défensive en même que tant que placé dans une condition qui fait que ma conscience s’arrache à elle-même pour être dominée par la conscience de l’objet. Cette conscience est celle que décrit Husserl, celle que Sartre caricature, et pour laquelle toute conscience est conscience-de-quelque-chose et justement une conscience dans laquelle la conscience-de-soi est occultée, parce que la fine relation du cœur avec ce qui est est coupée, comme dit Jourdain, à la hache. Et si il était possible de cesser de structurer une séparation sujet /objet ? Et si il était possible de vivre dans un voir sans objet qui est en même temps une pure sensibilité ?

S. Aurobindo -  Le développement du mental et l'âme

"L'âme peut essayer d'obtenir ce contact principalement par l'intermédiaire et l'instrument du mental pensant. Elle met une empreinte psychique sur l'intellect et sur le mental plus vaste de la perception intérieure et de l'intelligence intuitive, et les oriente dans cette direction. À son sommet le mental pensant est toujours attiré vers l'impersonnel, car dans sa recherche il devient conscient d'une essence spirituelle, d'une Réalité impersonnelle qui s'exprime dans tous les signes et tous les caractères extérieurs mais qui dépasse toute forme ou toute image la manifestant. Il sent quelque chose dont il devient intimement et invisiblement conscient - une Vérité suprême, un Bien suprême, une Beauté suprême, une Pureté suprême, une Félicité suprême ; il reçoit le contact grandissant, de moins en moins impalpable et abstrait, de plus en plus réel et concret spirituellement, le contact et la pression d'une Éternité et d'une Infinité qui est tout ce qui est et bien davantage. Cette Impersonnalité exerce une pression et cherche à modeler tout le mental pour en faire une forme d'elle-même ; en même temps, la loi et le secret impersonnels des choses se font de plus en plus visibles. Le mental se développe et devient le mental du sage, d'abord du penseur hautement mentalisé, puis du sage spirituel qui est passé par-delà les abstractions de la pensée pour arriver à un commencement d'expérience directe. Ainsi le mental devient pur, large, tranquille, impersonnel ; une même influence tranquillisante agit sur les parties vitales. Mais à part cela les résultats peuvent rester incomplets, car le changement mental conduit naturellement à une stabilité intérieure et à une quiétude extérieure, et reposant ainsi dans ce quiétisme purificateur, n'étant pas attiré comme les parties vitales vers la découverte de nouvelles énergies de vie, il ne cherche pas un effet dynamique total sur la nature humaine.

    Même si le mental fait une plus haute tentative, cela ne change pas cet équilibre ; car le mental spiritualisé a tendance à s'élever vers les hauteurs, et puisque, au-dessus de lui-même, le mental perd toute prise sur les formes, c'est dans une vaste impersonnalité sans formes et sans traits qu'il entre. Il perçoit le Moi immuable, le pur Esprit, la pure nudité d'une Existence essentielle, l'Infini sans forme et l'Absolu sans nom. Ce sommet peut être atteint plus directement si l'on tend immédiatement au-delà de toute forme et de toute représentation, au-delà de toutes les idées de bien et de mal, de vrai et de faux, de beau et de laid, vers Cela qui dépasse toutes les dualités, vers l'expérience d'une unité, d'une infinité, une éternité suprêmes ou vers quelque autre sublimation ineffable de l'ultime et extrême perception mentale du Moi ou de l'Esprit. On parvient ainsi à une conscience spiritualisée et la vie devient tranquille, le corps cesse d'avoir des besoins et de réclamer, l'âme elle-même se fond dans le silence spirituel. Mais cette transformation par le mental ne nous donne pas la transformation intégrale ; la transmutation psychique fait place à un changement spirituel qui conduit à de rares et hauts sommets, mais ce n'est pas la complète dynamisation divine de la Nature.

     L'âme peut rechercher le contact direct par une deuxième voie d'approche, au moyen du coeur. Ceci est sa voie propre, et c'est aussi la plus proche et la plus rapide, parce que le siège occulte de l'âme est là, juste derrière, dans le centre du coeur, en contact intime avec notre être émotif ; c'est donc à travers les émotions qu'elle peut au début agir le plus facilement, avec sa puissance naturelle, avec la force vivante de son expérience concrète. C'est par l'amour et l'adoration de Cela qui est toute-beauté, toute-félicité, toute-bonté, le Vrai, la Réalité spirituelle de l'amour, que l'on s'approche ; les parties émotives et esthétiques de l'être se joignent ensemble pour offrir l'âme, la vie, la nature tout entière à Cela qu'elles adorent. Cette voie d'approche par l'adoration ne trouve sa pleine force, son plein élan, que quand le mental passe au-delà de l'impersonnalité pour arriver à la perception d'un Être personnel suprême - alors tout devient intense, vivant, concret ; les émotions, les sentiments, la perception spiritualisée du coeur atteignent leur absolu, un don de soi total devient possible, impératif. L'homme spirituel naissant fait alors son apparition dans la nature émotive, et c'est l'adorateur de Dieu, le bhakta. S'il devient en outre directement conscient de son âme et de ses commandements, s'il unit sa personnalité émotive à sa personnalité psychique et qu'il change sa vie et les parties vitales de son être par la pureté, l'extase divine, l'amour de Dieu et des hommes et de toutes les créatures, pour en faire une chose de beauté spirituelle, pleine de lumière et de bonté divines, il devient un saint et parvient à la plus haute expérience intérieure, au changement de nature le plus vaste que l'on puisse atteindre par cette voie d'approche de l'Être Divin. Mais pour atteindre le but de la transformation intégrale, cela aussi n'est pas assez ; il faut une transmutation du mental pensant, de toutes les parties vitales et physiques de la conscience dans leur caractère propre.

    Ce changement plus grand peut être partiellement réalisé si l'on ajoute aux expériences du coeur une consécration de la volonté agissante qui doit réussir à entraîner avec elle - sinon elle ne peut être efficace - l'adhésion de la partie vitale dynamique, car celle-ci est le soutien du dynamisme mental et le premier instrument de notre action extérieure. Cette consécration de la volonté dans les oeuvres s'accomplit par une élimination graduelle de la volonté de l'ego et de la puissance motrice du désir. L'ego se soumet à une loi supérieure et finalement s'efface, semble ne plus exister ou n'existe plus que pour servir un pouvoir plus haut ou une plus haute vérité, ou pour offrir comme un instrument sa volonté et ses actes à l'Être Divin. La loi qui dirige l'être et l'action, ou la lumière de vérité qui guide alors le chercheur, peut être une clarté ou un pouvoir ou un principe qu'il perçoit sur le plus haut sommet que son mental puisse atteindre ; ou ce peut être une vérité de la Volonté divine qu'il sent présente, travaillant au-dedans de lui, ou le guidant par une Lumière ou une Voix ou une Force, par une Personne, une Présence divine. Finalement, par ce chemin, on arrive à une conscience dans laquelle on sent la Force ou la Présence agir au-dedans et mettre tout en mouvement ou gouverner toutes les actions ; la volonté personnelle se soumet alors entièrement ou s'identifie à la plus haute Volonté de vérité, à la plus haute Puissance de vérité ou Présence de vérité. La combinaison de ces trois voies d'approche, la voie du mental, la voie de la volonté, la voie du coeur, crée dans l'être et la nature de surface une condition spirituelle ou psychique qui nous permet de nous ouvrir plus largement et plus complètement à la lumière psychique au-dedans et au Moi spirituel ou Îshwara, à la Réalité que nous sentons alors au-dessus de nous, et qui nous enveloppe et nous pénètre. Un changement puissant et multiple se produit dans notre nature, une construction et une création de soi spirituelles, l'apparition d'une perfection complexe qui réunit celle du saint, du travailleur désintéressé et de l'homme qui a la connaissance spirituelle.

    Mais pour que ce changement atteigne sa totalité la plus vaste et sa plénitude la plus profonde, la conscience doit déplacer son centre et sa position statique et dynamique, de la surface à l'être intérieur ; c'est là que nous devons trouver le fondement de notre pensée, de notre vie et notre action. Car rester au-dehors, à la surface, et recevoir les indications de l'être intérieur et les suivre, n'est pas une transformation suffisante ; il faut cesser d'être la personnalité de surface et devenir la Personne intérieure, le Pourousha. Mais cela est difficile, d'abord parce que la nature extérieure s'oppose au mouvement et s'accroche à son équilibre normal habituel, à son mode d'existence tourné vers le dehors ; et, en outre, parce que le chemin est long depuis la surface jusqu'aux profondeurs où l'entité psychique reste voilée à nos regards, et cet espace intermédiaire est rempli par une nature subliminale et des mouvements naturels qui ne sont pas tous favorables, il s'en faut, à la pleine réalisation de cette descente vers l'intérieur. La nature extérieure doit encore subir un changement d'équilibre, une tranquillisation, une purification, une subtile mutation de sa substance et de son énergie, grâce auxquels les multiples obstacles qui subsistent en elle, se raréfient, tombent ou disparaissent. Il devient alors possible de pénétrer jusqu'aux profondeurs de notre être, et, des profondeurs ainsi atteintes, une nouvelle conscience peut se former, à la fois derrière le moi extérieur et au-dedans de lui, reliant la profondeur à la surface. Une conscience doit grandir en nous ou s'y manifester, qui s'ouvre de plus en plus à l'être supérieur et à l'être profond, et qui de plus en plus se dénude devant le Moi et le Pouvoir cosmiques et devant ce qui descend de la Transcendance, une conscience tournée vers une paix plus haute, perméable à une lumière, à une force et une extase plus grandes, une conscience qui excède la petite personnalité et dépasse la lumière et l'expérience limitées du mental de surface, la force et l'aspiration limitées de la conscience normale de la vie, la réceptivité obscure et limitée du corps.

La Vie Divine, avant dernier chapitre. Albin Michel.

Il est possible de formuler cela autrement : un émerveillement vécu. Il n’y a rien à chercher au-delà. Il y a un passage dans La joie sans objet de Jean Klein qui le dit très clairement :

Q. «  Quand je suis dans l’émerveillement devant les manifestations de la Nature ou certaines œuvres d’art, j’ai tendance à vouloir chercher une plus grande exaltation, et j’échoue ; à ce moment-là, je ne me trouve plus.

R. Votre émerveillement vécu n’est rien d’autre qu’une expérience non duelle et vous voulez la rendre perceptible dans une relation sujet-objet. Vous la torpillez, vous la déchiquetez, vous en faites une caricature. Lorsque vous reconnaîtrez cette erreur, vous entrerez de moins en moins dans ce moule qui vous quittera définitivement. A ce sujet, je pense à la remarque de Goethe à Eckermann : « le point le plus élevé que l’homme puisse atteindre est l’étonnement. Lorsqu’un phénomène nouveau suscite en lui cet étonnement, il doit s’estimer satisfait. Rien de plus grand ne peut lui être accordé, il se saurait chercher au-delà. » Dans la présence non-duelle, il n’y a pas d’identification, pas de division, il n’y a que l’épanouissement sensible, le Soi dans sa pure donation à Soi. Mais « quand la conscience s’identifie à son objet, une relation sujet/objet se crée. Ensuite nous parlons d’un sujet qui souffre et d’un objet de souffrance. Mais leur connaisseur à tous les deux n’est pas un objet ».

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L’intelligence n’a rien à gagner à vouloir conceptualiser, à vouloir à tout pris penser le ressenti, elle a tout à gagner à descendre dans le sensible, de sorte que ce qui est demandé pour son éveil, c’est de descendre de la tête au Cœur. « Donnez-vous entièrement avec toute votre intelligence du cœur à ce qui se présente à vous d’un moment à l’autre, ou, si vous préférez, laissez s’éteindre chaque instant pour accueillir le suivant ».

Cela peut inquiéter, en raison les habitudes que l’esprit suit pour maintenir la continuité de la pensée, tout en restant comme indépendant du Cœur, dans son royaume propre de la pensée. Il y a un moment où pourtant ce jeu doit cesser. Pour ne pas tourner en rond dans ses constructions mentales, l’esprit doit à un moment faire le saut qui consiste à approcher le Cœur. Cela signifie aussi radicalement être au seuil du silence, faire le saut dans le Vide de la pensée qui est le plein de la Vie. Il est tout à fait compréhensible que l’esprit soit tenté de rester de son côté, en raison de la structure du mental. Il est porté à mouliner des concepts, à se sécuriser dans des pensées. Mais il faudra bien à un moment reconnaître qu’il n’y a ni Vie ni Intelligence dans la pensée.

Hannah Arendt - les apparences du seulement pensable

 Nous pouvons nous rendre compte de l'être en quittant le "monde des apparences du seulement pensable" et en nous avançant par la pensée jusqu'à la limite de la réalité qui ne peut plus être saisie comme quelque chose de seulement pensable ou de seulement possible. Cette avancée par la pensée aux limites du pensable est ce que Jaspers désigne par l'activité... detranscender... Ce qui est décisif... c'est que l'homme, comme "maître de ses pensées", est davantage que ces mouvement pensants... La pensée a chez Jaspers pour fonction de conduire l'homme vers certaines expériences, des expériences dans lesquelles la pensée elle-même (mais nullement l'homme pensant) échoue. Dans l'échec de la pensée (et non de l'homme) l'homme qui, étant réel et libre, est plus que la pensée, connaît ce que Jaspers appelle le "chiffre de la transcendance"... La tâche de la philosophie est de libérer l'homme "du monde des apparences du pensable" et de lui permettre de retrouver le chemin vers le chez-soi de la réalité. Jamais la pensée philosophique ne peut annuler le fait que la réalité ne peut se dissoudre dans le pensable; elle doit plutôt exhausser... cet impensable". Ceci est d'autant plus indispensable que la réalité de celui qui pense... précède sa pensée".

 Qu'est-ce que la philosophie de l'existence?, Rivage poche, pp 67-69.

 La Vie pure est en deçà des constructions du mental et l’Intelligence qui donne à la pensée sa pertinence, la précède et en est la Source. Cet aveu est la suprême humilité de l'esprit, celle par laquelle il admet que fondamentalement la Vérité li échappe et qu'il ne peut que l'approcher et tourner autour. Dit autrement : il y a une autre pensée que celle du mental ordinaire, une Pensée plus intuitive et plus éveillée.

Shri Aurobindo - les limites du mental

 "Le mental n'est pas un pouvoir de connaissance totale; c'est seulement quand il commence à passer au-delà de lui-même qu'il devient un pouvoir de connaissance directe il reçoit des rayons de la vérité mais ne vit pas dans le soleil; il voit comme à travers des verres et sa connaissance est colorée par ses instruments; il est incapable de voir le soleil à l'oeil nu ni de regarder droit dans le soleil. Le mental est dans l'impossibilité de prendre position dans le centre solaire ni n'importe où au sein du corps rayonnant ni même à la circonférence brillante de l'orbe de la vérité parfaite et d'en obtenir ou d'en partager le privilège de connaissance infaillible et absolue. Il faudrait qu'il se soit déjà rapproché de la lumière du Supramental pour pouvoir simplement vivre quelque part dans la vicinité de ce soleil, dans la pleine splendeur de ses rayons, dans quelque chose qui ressemble au flamboiement complet et direct de la Vérité; or, même à son sommet, le mental humain est fort loin de cela, il peut tout au plus vivre dans un cercle limité, dans quelque étroite lueur d'une perception pure ou d'une vision directe; il lui faudrait longtemps, même en se surpassant, pour toucher à quelque reflet imitatif et fragmentaire du rêve d'omnipotence et d'omniscience limitées qui sont le privilège des envoyés divins, des dieux ou des démiurges. C'est un pouvoir de création, certes, mais, ou bien il est incertain, tâtonnant, et touche au but par chance ou à la faveur des circonstances, ou bien, s'il a l'assurance de la force de quelque talent pratique ou du génie, il reste sujet à des imperfections et enfermé en d'inéluctables limites. Sa connaissance la plus haute est souvent abstraite, elle manque de prise concrète; il doit se servir d'expédients et de moyens peu sûrs pour arriver à quelque conclusion, dépendre du raisonnement, de l'argumentation, du débat, d'inférences et de divinations, de méthodes fixes de déduction et d'induction logiques, et ne réussit que si on lui fournit des données correctes et complètes; et même alors, partant des mêmes données, il est susceptible d'arriver à des résultats différents et à des conséquences contradictoires - il doit se servir de moyens hasardeux et accepter les résultats d'une méthode hasardeuse, même lorsqu'elle prétend à la certitude, et il n'en aurait nul besoin s'il avait une connaissance directe ou supra-intellectuelle. Point n'est besoin d'insister davantage sur le tableau - tout cela fait partie de la nature même de notre ignorance terrestre et son ombre s'accroche jusqu'à la pensée ou à la vision du sage et du voyant; nous ne pouvons y échapper que si un principe de connaissance consciente-de-la-vérité, un principe supramental, descend et prend en main le gouvernement de la nature terrestre".

 La Manifestation supramentale,  p. 119-121, Buchet-Chastel.

La pensée possède des limites. Elle n’est pas l’Intelligence, elle en est l’expression mentale dans la représentation. La pensée n’est pas la Vie, elle est portée par la Vie. L’Intelligence pure ne peut-être enfermée dans la pensée, pas plus que la Vie ne peut l’être. C’est justement quand la pensée a fait aveu de ses limites et qu’elle se tient sur le seuil, qu’est possible une intelligence nouvelle de ce qui est, un éveil de l’intuition.

Tout ce que le mental produit ne mérite pas nécessairement des éloges, car le mental est d’abord au service de l’ego et la pensée de l’ego se meut nécessairement dans d’étroites limites. Cependant, ce n’est pas une raison pour rejeter en bloc la pensée.

S. Aurobindo - Conscience et énergie

 La conscience est un élément fondamental, l'élément fondamental de l'existence - c'est l'énergie, l'impulsion, le mouvement de conscience qui crée l'univers et tout ce qu'il contient: non seulement le macrocosme, mais aussi le microcosme ne sont rien d'autre que de la conscience en train de s'organiser. Par exemple, quand la conscience dans son mouvement ou plutôt dans une certaine intensité de mouvement s'oublie dans l'action, elle devient une énergie apparemment "inconsciente"; quand elle s'oublie dans la forme, elle devient l'électron, l'atome, l'objet matériel. En réalité, c'est toujours la conscience qui est à l'oeuvre dans l'énergie et détermine la forme et l'évolution de la forme. Quand elle veut se libérer de la Matière, lentement, par évolution, mais toujours dans la forme, elle émerge en vie, en animal, en homme, et elle peut continuer à évoluer en sortant plus encore de son involution et devenir quelque chose de plus qu'un homme. Si vous pouvez saisir cela, alors il ne devrait pas vous être très difficile de voir ensuite qu'elle peut se formuler subjectivement en conscience physique, vitale, mentale, psychique; toutes sont présentes en l'homme, mais comme elles sont toutes mélangées dans la conscience extérieure et que leur état véritable reste à l'arrière-plan dans l'être intérieur, on ne peut devenir pleinement conscient de leur présence qu'en élargissant la limitation imposée à l'origine par la conscience, qui nous fait vivre dans notre être extérieur, en s'éveillant et en se centrant au-dedans sur l'être intérieur. Comme la conscience en nous, lorsqu'elle se concentre ou se place principalement à l'extérieur, doit renvoyer tout cela à l'arrière-plan, derrière un mur ou un voile, elle doit détruire le mur ou le voile et revenir se concentrer dans ces parties intérieures de l'existence - c'est ce que nous appelons vivre au-dedans; alors notre être extérieur nous paraît petit et superficiel, nous sommes, ou pouvons devenir conscients du royaume intérieur, vaste, riche, inépuisable. En même temps, la conscience en nous a placé un couvercle, un écran - appelez cela comme vous voulez - entre les plans inférieurs du mental, de la vie, du corps soutenus par le psychique, et les plans supérieurs qui contiennent les royaumes spirituels où le moi est toujours libre et sans limite, et elle peut briser ou ouvrir le couvercle, l'écran, monter dans ces plans supérieurs et devenir le Moi libre, vaste et lumineux, ou faire descendre l'influence, le reflet et finalement même la présence et le pouvoir de la conscience supérieure dans la nature inférieure.

C'est donc cela la conscience: elle n'est pas composée de parties, elle est le fondement de l'être et donne elle-même une forme à toutes les parties qu'elle choisit de manifester, en les élaborant depuis le haut vers le bas dans une descente progressive depuis les niveaux spirituels vers l'involution dans la Matière, ou en leur donnant une forme au premier plan, dans un mouvement ascendant, par ce que nous appelons l'évolution. Si elle choisit de travailler en vous à travers le sentiment de l'ego, vous pensez que c'est le "je" clairement délimité qui fait tout; si elle commence à se libérer de ce fonctionnement limité, vous commencez à étendre votre sentiment du "je" jusqu'à ce qu'il éclate pour devenir infini et n'existe plus, ou vous vous en dépouillez et vous vous épanouissez pour devenir une immensité spirituelle. Évidemment, ce n'est pas là ce que la pensée matérialiste moderne appelle conscience, parce que cette pensée est assujettie à la science et ne voit la conscience que comme un phénomène qui émerge de la Matière inconsciente et qui consiste en certaines réactions de l'organisme aux objets extérieurs. Mais cela, c'est un phénomène de conscience, ce n'est pas la conscience elle-même, ce n'est même qu'une très petite partie de tous les phénomènes possibles de conscience, et cela ne peut donner aucune indication sur la Conscience, cette Réalité qui est l'essence même de l'existence.

Lettres sur le yoga.

 La pensée peut-être remise à sa juste place et l’Intelligence qui est sise en l’homme peut-être éveillée, éveillée pour cette fois ne plus être coupée du Cœur, comme cela est si facilement pratiqué, dans la boucherie ordinaire de l’intellect. La flamme qui brille dans la lucidité sans objet est Passion et cette Passion est en même temps compassion. L’intelligence ne peut retrouver sa valeur que lorsqu’elle est éclairée par l’amour.

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