Science, raison et irrationnel

Hegel, qui fait de la philosophie la science spéculative par excellence, pose que: « Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui réel est rationnel ».

Hegel - rationalisme intégral ou dogmatique

La philosophie, précisément parce qu'elle est la découverte du rationnel, est aussi du même coup la compréhension du présent et du réel, et non la construction d'un au-delà qui serait Dieu sait où - ou plutôt dont on peut dire où il se trouve, c'est-à-dire dans l'erreur d'une façon de raisonner partielle et vide [...]. Ce qui est rationnel est réel, Ce qui est réel est rationnel. C'est là la conviction de toute conscience non prévenue, comme la philosophie, et c'est à partir de là que celle-ci aborde l'étude du monde de l'esprit comme celui de la nature. Si la réflexion, ou le sentiment ou quelque autre forme que ce soit de la subjectivité consciente considèrent le présent comme vain, se situent au-delà de lui et croient en savoir plus long que lui, ils ne porteront que sur ce qui est vain et, parce que la conscience n'a de réalité que dans le présent, elle ne sera alors elle-même que vanité. Si, inversement, l'Idée passe [vulgairement' pour ce qui n'est qu'une idée ou une représentation dans une pensée quelconque, la philosophie soutient, au contraire, qu'il n'y a rien de réel que l'Idée. Il s'agit, dès lors, de reconnaître, sous l'apparence du temporel et du passager, la substance qui est immanente et l'éternel qui est présent. Le rationnel est le synonyme de l'Idée.

Avec pareille formule, ce qui tombe en dehors de la raison est de l’ordre de l’inexistant, de l’illusoire, ou du superflu. Il est dans la logique du rationalisme dogmatique de choisir le parti de chasser l’irrationnel en dehors de la réalité et de refuser de lui reconnaître une réalité, de n’accorder de pleine et entière réalité, qu’à ce que la Raison peut expliquer. 

Le rationnel, c’est tout ce qui a été expliqué ou maîtrisé par la raison qui se voit alors charger de la tâche de pourchasser l’irrationalité. De ce point de vue, l’irrationnel n’est que le fantôme de l’ignorance humaine.

Pascal nous présente un point de vue très différent. Pascal en effet, est à la fois un des esprits scientifiques les plus brillants de son temps, mais il est aussi doublé d’un mystique. Dans les Pensées il nous dit que « la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible si elle ne va jusqu'à connaître cela ».Accepter qu’il puisse y avoir de l’irrationnel, c’est être rationnel. Il est rationnel de reconnaître les limites de la raison. Cette position s’allie aisément avec la foi.

Les vérités de la foi sont supérieures à celles de la raison.

Y a-t-il à une contradiction ? La question est:donc :  jusqu'à quel point la raison a-t-elle à s’occuper de l’irrationnel ?

 Le terreau de l’irrationnel et l’arbre de la science

Poser un savoir comme rationnel demande immédiatement que l'on fournisse une définition de l’irrationnel : ce sont des termes qui sont duels. Il est d’usage, dans l’attitude naturelle, d’aller d’un contraire à l’autre, ici de penser en terme de rationnel/irrationnel, dans la logique de la dualité. Comment comprendre cette opposition ?

Une solution commode consiste à poser que le rationnel, c’est ce qui a le privilège d'une reconnaissance par le savoir scientifique, l’irrationnel marque le domaine de la pensée préscientifique. L’interprétation courante que l’on donne de la représentation scientifique marque une rupture, par rapport à une pensée dite préscientifique. Si la science progresse, c’est en gagnant du terrain contre son contraire, l'irrationnel. La rationalité scientifique se définit comme une conquête contre l’irrationnel, dont relève les formes de savoir qui n’ont pas encore reçu une formulation positive (= scientifique au sens d’Auguste Comte).

Tel est le débat inauguré par les Lumières, du combat de la Science, contre l'ignorance, mais réactualisé sous la forme d'un combat contre l'irrationnel.

1) sur le plan de son modèle, comme paradigme mécaniste d’explication de la Nature, contre les interprétations animistes de la Nature, l’anthropomorphisme et le finalisme etc.

2) sur le plan idéologique, pour faire valoir les acquisitions du savoir objectif dont la vocation est l’universalité contre tout ce qui n’en n’est pas. Et la liste est large : l’obscurantisme, sagesses traditionnelles, philosophies subjectives, superstitions, croyance religieuse, pseudo-sciences, ( celles qui usurpent le titre de science cf. la psychanalyse, le marxisme selon K. Popper), contre ce que les ultra rationalistes ont appelés les pata-sciences comme l’alchimie, l’astrologie, numérologie, iridologie, chiromancie etc. Contre aussi les médecines parallèles (acupuncture, homéopathie, médecine indienne et chinoise etc.)

Cependant, une critique ne suffit pas, il faut encore positivement exprimer l’idéal scientifique de la rationalité que l’on revendique. La science, depuis ses débuts, afin de se développer, a dû expliciter, démontrer et enseigner des paradigmes explicatifs. Elle a aussi dû combattre l’irrationnel en donnant des figures exemplaires de son idéal, montrer ce qu’est le scientifique et ce dont il est capable et en quoi il se démarque du non-scientifique.

C’est aux historiens des sciences qu’il incombe de repérer les prémices de la science, de raconter et d'expliquer comment la pensée scientifique s’est formée, en s’émancipant des représentations irrationnelles qui ont pu la précéder, celles de la religion, des représentations anciennes. Ainsi souligne-t-on, par exemple, chez Roger Bacon, au Moyen-âge, le mérite d’avoir été un des premiers génies scientifiques de la modernité. Il aurait été le précurseur de la méthode expérimentale, le premier grand savant du Moyen Age. Il est d’usage de souligner chez lui la dénonciation de la magie pour sa nullité, son combat contre l’obscurantisme de son temps. Telle est l’interprétation orthodoxe qui est donnée de Bacon. Mais si on lit ses textes eux-mêmes, on y trouve pourtant tout autre chose. Il y a chez Bacon une moisson énorme d’écrits qui ferait hurler notre rationalité contemporaine ! Il évoque par exemple des remèdes que les sages d’Ethiopie font avec les dragons pour lutter contre les maux de la vieillesses ! Il dénonce certes la magie, mais fait nettement l’éloge de l’astrologie et de l’occultisme !

Autre exemple : Giordano Bruno, parce qu’il a soutenu que l’espace et l’univers sont infinis et qu’il existe une infinité de mondes analogues au nôtre, a été rangé dans l’avant-garde de la science moderne. Il est devenu aussi la figure exemplaire du martyr de la science. Son côté iconoclaste séduit. Il a été brûlé pour avoir contesté plusieurs dogmes de l’Eglise, en particulier parce qu’il avait affirmer l’infinité de l’univers. Le mythe du martyr de la science est né avec lui. Il est facile de projeter sur lui un concept du scientifique moderne, en ne retenant que ce qui cadre avec notre interprétation actuelle, de ce que doit être la rationalité scientifique. Mais quand on lit ses textes, que découvre-t-on ? C’est avant tout un philosophe de la Nature,  qui entre mal dans le schéma de la représentation mécaniste de la science moderne. Il ne semble même pas avoir compris les travaux de Copernic. Il ne croit pas aux mathématiques. Il est dans son orientation très loin de l’idéal scientifique moderne. C’est plutôt un philosophe de la Nature mû par un enthousiasme mystique. C’est d’ailleurs ce qui a séduit les Romantiques. Il révère l’âme des astres et toute son œuvre est empreinte d’une vision lyrique d’une finalisme très éloigné du mécanisme. Giordano Bruno est l’exemple de ce que la religiosité cosmique constitue un ressort puissant de la recherche scientifique. Ce n’est pas vraiment un scientifique au sens que l’on donne à ce mot aujourd’hui.

Newton passe pour une sorte de Père fondateur de la Science moderne. Il est connu pour ses Principes mathématiques d’une philosophie de la Nature et la célèbre théorie de l’attraction gravitationnelle. C’est à lui que l’on se réfère pour dire que le savant ne doit pas « feindre d’hypothèse », mais seulement observer, induire les hypothèse de l’observation. La forme géométrique de sa présentation des Principes est aussi un modèle que l’on admire pour son application rigoureuse de l’idéal de la mathésis universalis.. Newton est non seulement une autorité, mais il devenu un mythe de la science moderne. Au point que la majorité des historiens font l’impasse sur le reste de son œuvre et en gomme les aspects les moins orthodoxes. Ce n’est qu’à demi-mot que l’on dit que Newton s’est « un peu » intéressé à l’alchimie et qu’il faisait aussi de la théologie. Mais ce « peu » est énorme ! Newton a beaucoup écrit sur l’alchimie, plus encore que sur la théologie. Il connaissait très bien les alchimistes du Moyen-Age. Une historienne, Betty Dobbs précise : « Newton avait lu les alchimistes grecs, les alchimistes arabes, les alchimistes de l’Occident latin médiéval, de la Renaissance et de sa propre époque ». Il a même été chercher confirmation de ses propres vues dans la philosophie de Pythagore et sa mystique des nombres. Étrange scientifique que ce Newton !

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Mais il y a encore plus curieux dans la réception du travail scientifique de Newton. Comment a-t-il été considéré par ses pairs ? Newton inventait en fait un nouveau paradigme au sein de l’explication mécaniste de l’univers, le paradigme de électro-magnétisme. Et c’est le modèle scientifique qui a été critiqué par le mécanisme néo-cartésien. Ce qui a choqué les cartésiens, c’est l’obscurité de la notion nouvelle de force et l’idée d’une « action à distance » et non par contact. La théorie de la gravitation s’est heurtée a des résistances considérables quand elle est apparue, de la part les tenant du paradigme mécaniste issu de Descartes. Leibniz lui reproche d’avoir dans l’idée d’attraction universelle, introduit une « qualité occulte ». Selon le mécanisme en effet, la causalité suppose un contact. C’est ce qui permet de comprendre clairement une relation linéaire de cause à effet. Une boule de billard cogne une autre boule et se trouve projetée mécaniquement. Comment admettre que deux masses puissent s’attirer « à distance » ? « Recourir à une force occulte, s’était aux yeux des partisans de Descartes une monstruosité épistémologique qui caractérisait les pires formes de la métaphysique ou de la magie ». Le comble en l’affaire, c’est que Descartes avait pourtant proposé une « théorie des tourbillons » pour rendre compte des mouvements dans la nature sans recourir à l’action par contact ! Et Newton y était vigoureusement opposé ! ! Qu’est-ce que donc en définitive que la force pour Newton ? Un concept scientifique ? Non. Pas du tout. Il n’hésite pas à parler d’un « esprit très subtil. Qui circule à travers les corps grossiers », grâce auquel les particules de matière s’attirent lorsqu’elles sont éloignées les unes des autres, esprit qu’il applique aussi à l’explication des phénomènes optiques. Ce fameux « esprit » n’est pas un flux de particules matérielles, car Newton refusait d’admettre, comme Descartes, que la nature soit seulement composé de matière et de mouvement. Comment expliquer alors son attachement au concept de force et son rejet du mécanisme cartésien ? La force a pour Newton un aspect nettement psychique. Newton voulait en fait sauvegarder certaines des intuitions des alchimistes et leur donner une forme nouvelle. Loin de vouloir rompre avec l’alchimie, il y cherchait une confirmation des ses propres vues. Il se faisait délibérément de la notion de force une idée qui pour nous semble très irrationnelle.

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Nous pourrions trouver quantité d’autres exemples, mais le cas Newton nous montre bien qu’il est illusoire de vouloir opposer la rationalité scientifique à une interprétation préscientifique, animiste de la Nature. Ce n’est même pas une question d’histoire. A-t-on jamais rencontré ici-bas un « pur » scientifique ? « Le » scientifique délivré de la représentation pré-scientifique n’est-il pas un être de raison ?

Shri Aurobindo - L’occulte est présent dans la science

 «A sa manière, la science est elle-même un occultisme, car elle met en lumière les formules que la Nature a cachées et elle utilise sa connaissance pour libérer certaines opérations de l’énergie de la Nature, que celle-ci n’avait pas fait prévoir dans son jeu normal, et pour organiser et mettre au service de l’homme ses pouvoirs et ses processus occultes ; elle est un vaste système de magie physique, car il n’y a et en peut y avoir d’autre magie que l’utilisation des vérités secrètes de l’être, des pouvoirs et des processus de la Nature. Il est même possible qu’on se rende compte un jour qu’une connaissance supraphysique est nécessaire pour que la connaissance physique soit complète, car derrière les processus de la Nature physique il y a un facteur supraphysique, un pouvoir, une action mentale, vitale ou spirituelle qui n’est décelable par aucun moyen externe de connaissance ».

 La Vie divine, III, p. 32.

La coupure n’existe pas entre un âge préscientifique/ âge scientifique, elle est verticale et non temporelle. La rationalité scientifique plonge de tout temps ses racines dans l’irrationnel. Selon un aveu des ultra-rationalistes, la rose pousse sur le fumier. Le lotus pousse dans la vase, sans la vase il ne pourrait même pas pousser ! Il ne faut pas se laisser abuser par la rigueur trompeuse des Principia mathematica philosophiae naturalis. Cette présentation peut laisser penser que Newton avait conduit une œuvre objective et rationnelle, mais ce n’est là qu’une méthode d’exposition. Selon les historiens contemporains, même ses expérimentations ne lui ont peut-être pas servi à faire des découvertes, mais seulement à vérifier ce qu’il savait déjà.

Il serait très facile de multiplier les exemples, jusque chez les scientifiques les plus récents. On n’aura aucun mal à montrer comment une intuition, dite "scientifique", qui a trouvé sa mise en forme rationnelle, a pu être puisée dans des influences  « irrationnelles ». L’erreur est ici de croire que la science est de part en part rationnelle. Non seulement on ne peut pas opposer strictement le rationnel et l’irrationnel, mais le rationnel naît sur le terrain de l’irrationnel. Sans l’alchimie, il n’y aurait pas eu de chimie, sans l’astrologie, il n’y aurait pas eu d’astronomie, sans les sciences « occultes », il n’y aurait pas eu de science « positive ». Seul le puritanisme rationaliste peut encore croire que la science est purement rationnelle, or tabler sur cette croyance, c’est prendre une position idéologique.

Le règne dogmatique de la raison et la rébellion

Quelles sont les justifications d’une position idéologique en matière de rationalité ? On peut toujours soutenir une position idéologique de la rationalité, ne serait ce que pour livrer combat contre l’obscurantisme galopant ! Il peut y avoir dans ce débat deux attitudes doctrinales extrêmes :

1) celle du dogmatisme rationaliste. Le dogmatisme rationaliste prend le parti de la raison comme on s’engage en religion. Hors de la raison, point de salut ! En d’autres termes, il fait du combat de la raison un enjeu idéologique majeur. Ce n’est pas une position nouvelle. C’est un thème constant depuis l’aube de la modernité. L’attachement à la méthode cartésienne nous a appris à n’accorder de valeur qu’aux idées claires et distinctes et à nous méfier des idées obscures. Mais comment définir "l'obscur" sans faire intervenir un changement de paradigme? Depuis les Lumières, on a souvent présenté les théories obscures, comme ce qui tombait hors de la rationalité. Newton a été considéré comme un auteur obscur. Einstein aussi. Ce langage du rationalisme militant prend un tour éminemment idéologique quand le rationaliste se voit comme investi d’une mission : dresser un rempart pour protéger la science et repousser les hordes barbares de l’irrationnel et de ses formes ! Il faut conserver le terrain conquis par la science dans la culture occidentale.

Shri Aurobindo - le rôle de la raison

"La raison existe pour la connaissance.  Elle peut refuser de se laisser entraîner dans l'action;  elle peut prendre du recul, étudier intelligemment, accepter, refuser, modifier, remanier, améliorer, combiner et recombiner les opérations et la capacités des forces en action; elle peut réprimer ici, permettre là, s’efforcer à une perfection intelligente et intelligible, voulue et organisée. La raison est science, elle est art conscient, elle est invention. Elle est observation et peut saisir et organiser la vérité des fais; elle est spéculation et peut dégager et prévoir la vérité des potentialités. Elle est l'idée et son accomplissement, l’idéal et sa fructification. Elle peut percer les apparences immédiates et dévoiler les vérités cachées derrière. Elle est le serviteur, et pourtant le maître de toutes les utilités; et elle peut, écartant toute utilité, chercher la Vérité pour elle-même avec désintéressement, et quand elle l’a trouvée, révéler tout un monde de nouvelles utilités positives. La raison est donc le pouvoir souverain par lequel l’homme n pris possession de lui-même et est devenu l’étudiant et le maître de ses propres forces; elle est la divinité sur laquelle les autres divinités dans l’homme s’appuient pour faire leur ascension; elle a été le Prométhée du mythe, l’aide, l’instructeur, l’ami qui élève, le civilisateur du genre humain.

Récemment, cependant, il s’est produit une révolte très remarquable du mental humain contre la souveraineté de l’intellect, un mécontentement, pourrait on dire, de la raison contre elle-même et ses propres limitations, et une tendance à donner une liberté plus grande et une importance plus large aux autres facultés de notre nature. A vrai dire, la souveraineté de la raison chez l’homme a toujours été imparfaite; c’était en fait une domination troublée, péniblement établie, combattue et souvent vaincue, bien que les meilleures intelligences de l’espèce eussent reconnu en elle l’autorité et le législateur. Sa seule rivale généralement admise était la foi. Seule, la religion réussi à affirmer avec force que la raison devait se taire devant elle, ou, du moins, qu’a existait des domaines où la raison n’avait pas accès et où seule la foi devait être entendue; mais même la religion a dû pendant un temps abandonner ou rabaisser sa prétention à l’absolu et se soumettre à la souveraineté de l’intellect".

 Le Cycle humain, Buchet-Chastel, p. 157-158.

Paul Feyerabend n’a ainsi aucune difficulté à montrer à quels enjeux conduisent les luttes idéologiques. Il explique que le colonialisme s’est donné cette justification, quand il s’agissait d’éduquer les peuples en montrant les mérites d’une civilisation fondée sur la raison chez les "sauvages" », les "« peuples primitifs" », les "« barbares".  Curieusement, l’activité missionnaire chargée de convertir les païens à la religion catholique, a coïncidé avec la mission consistant à répandre les lueurs de la science sur des peuples "«encore dans l'enfance de la raison". Or, simultanément, les deux entreprises se conjuguent pour détruire la validité des cultures traditionnelles condamnées pour leur "« animistes", pour leur « paganisme », ou pour leur « polythéisme » etc. C’est cette impérialisme de la raison que Feyerabend dénonce dans Adieu la Raison.

Paul Feyerabend - le respect des cultures traditionnelles

Au cours des années 1964 et suivantes, des Mexicains, des Noirs, des Indiens entrèrent à l'université au nom des nouvelles politiques d'enseignement. Ils vinrent s'asseoir là, mi-curieux, mi-hautains, ou simplement, mi-confus, espérant recevoir une "éducation". Quelle chance pour un prophète en quête de disciples ! Quelle chance, me disaient mes amis rationalistes, de contribuer à l'expansion de la raison et à l'amélioration du genre humain ! Mes sentiments étaient très différents. Car il m'apparut que les arguments compliqués et les belles histoires que je racontais jusque-là à mon public plus ou moins raffiné pouvaient n'être rien d'autre que des rêves, des reflets du mépris d'un petit groupe qui, à l'aide de ses idées, a réussi à mettre tous les autres en esclavage. Pour qui me prenais-je à dire à ces gens ce qu'il fallait penser et comment ? Je ne connaissais pas leurs problèmes, bien que je susse qu'ils en avaient beaucoup. Je n'avais aucune familiarité avec leurs intérêts, leurs sentiments, leurs peurs, sachant néanmoins qu'ils étaient avides d'apprendre. Est-ce que les raffinements arides que les philosophes ont réussi à accumuler à travers les âges, et que les libéraux ont agrémentés de phrases insipides pour mieux les faire avaler, constituent la chose juste à offrir à des gens à qui on a volé les terres, la culture, la dignité et qui étaient maintenant supposés absorber patiemment, pour ensuite les répéter, les idées anémiques des expressions vocales de ces robots humains, trop humains ? Ils voulaient savoir, ils voulaient apprendre, ils voulaient comprendre le monde étrange qui les entourait - ne méritaient-ils pas meilleurs plats ? Leurs ancêtres avaient développé des cultures qui leur étaient propres, des langues hautes en couleur, des visions harmonieuses sur les rapports entre l'homme et l'homme, et entre l'homme et la nature dont les restes constituent une critique vivante des tendances à la séparation, à l'analyse et à l'égocentrisme inhérents à la pensée occidentale... Voilà les idées qui me passaient par la tête tandis que je regardais mon public, et elles m'inspirèrent horreur et terreur pour la performance que j'étais censé réaliser. Car cette performance - cela me semblait maintenant très clair - était celle d'un garde-chiourme très raffiné, très sophistiqué. Et garde-chiourme, pas question ! Je ne voulais pas en être ! »

Adieu la raison, coll. Points Sciences, p. 362.

La rationalité scientifique est une vision du monde, et non pas la seule possible. Qu’elle ait assuré son empire sur le savoir en Occident, puis sur la Terre entière ne prouve aucunement qu’elle soit la seule forme de culture ou de savoir. Elle n’a pas non plus montrée qu’elle était la meilleure forme du savoir.

Paul Feyerabend - l'anarchisme méthodologique

 L'anarchisme s'oppose à l'ordre existant, il s'efforce de détruire cet ordre ou de lui échapper. Les anarchistes politiques s'opposent aux institutions politiques, les anarchistes religieux peuvent s'opposer à la nature tout entière, ils peuvent la considérer comme un domaine inférieur de l'être, et ils peuvent vouloir éliminer son influence sur leurs vies. Ces deux types d'anarchistes ont des opinions dogmatiques sur ce qui est vrai, ce qui est bon, et ce qui a de la valeur pour l'homme. Par exemple, l'anarchisme politique postérieur aux Lumières croit en la science et à la raison naturelle de l'homme. Enlevons toutes les barrières, et la raison naturelle trouvera la juste voie. Eliminons les méthodes d'éducation, et l'homme s'éduquera lui-même. Eliminons les institutions politiques, et il formera des associations qui exprimeront ses tendances naturelles et pourront alors devenir part d'une vie harmonieuse (non-aliénée).

La foi en la science est partiellement justifiée par le rôle révolutionnaire que la science a joué aux XVIIe et XVIIIe siècles. Alors que les anarchistes prêchaient la destruction, les scientifiques démolissaient le cosmos harmonieux des époques antérieures, ils éliminaient le "savoir" stérile, transformaient les rapports sociaux et assemblaient peu à peu les éléments d'un nouveau type de savoir, à la fois vrai et bénéfique aux hommes. Aujourd'hui, cette acception naïve et enfantine de la science (que l'on trouve même chez des progressistes de gauche comme Althusser) est menacée par deux développements, à savoir par la transformation de la science, d'une recherche philosophique en une entreprise commerciale, et par certaines découvertes concernant le statut des faits scientifiques et des théories.

     La science du XXe siècle a renoncé à toutes ses ambitions philosophiques pour devenir une grosse affaire commerciale. Elle ne menace plus la société, elle en est l'un des plus puissants soutiens. Les considérations humanistes y sont mises en veilleuse, de même que toute forme de progrès qui irait au-delà d'améliorations purement locales. Un bon salaire, de bonnes relations avec le patron et les collègues au sein de leur unité de recherche sont les principaux objectifs de ces fourmis humaines passées maîtres dans l'art de résoudre de petits problèmes, mais qui ne peuvent trouver de sens à rien qui transcende leur champ de compétence. Qu'un chercheur fasse une grande découverte - et la profession ne manquera pas de la transformer en instrument d'oppression.

     Nous avons également découvert que les résultats de la science n'ont aucune solidité, que ses théories tout comme ses énoncés factuels sont des hypothèses, qui, souvent, sont non seulement localement incorrectes mais entièrement fausses, et concernent des choses qui n'ont jamais existé. Selon la perspective qui fut introduite par John Stuart Mill (Essai sur la liberté) et dont les propagandistes contemporains les plus bruyants sont Karl Popper et Helmut Spinner, la science est un ensemble d'alternatives concurrentes. La conception "généralement acceptée" est celle qui possède un avantage provisoire, en raison soit de quelque astuce, soit de certains mérites réels. Il y a des révolutions qui ne laissent rien debout, aucun principe inchangé, aucun fait intact.

     Déplaisante par son image, suspecte dans ses résultats, la science a cessé d'être une alliée de l'anarchiste. Elle est devenue un problème. L'anarchisme épistémologique résout ce problème en éliminant les éléments dogmatiques des formes antérieures de l'anarchisme. L'anarchisme épistémologique diffère à la fois du scepticisme et de l'anarchisme politique (religieux). Tandis que le sceptique considère chaque conception comme également bonne, ou également mauvaise, ou se défend tout simplement d'émettre de tels jugements, l'anarchiste épistémologique n'a aucun scrupule à défendre les énoncés les plus triviaux, ou les plus provocants. Tandis que l'anarchiste politique veut éliminer une certaine forme de vie, l'anarchiste épistémologique peut vouloir la défendre, car il n'a aucune loyauté durable, pas plus qu'il n'a d'aversion durable envers quelque institution ou quelque idéologie que ce soit. Tout comme le dadaïste (auquel il ressemble par de nombreux traits), -"non seulement, il n'a pas de programme, mais il est contre tous les programmes" (Hans Richter, Dada": Art and Anti Art - un excellent manuel pour la science dadaïstique), quoiqu'il soit parfois le défenseur le plus acharné du status quo, ou de ses adversaires": -"Pour être un vrai dadaïste, on doit également être un anti-dadaïste." Ses buts restent stables, ou bien changent, grâce à un argument, ou par ennui, ou au détour d'une expérience de conversion, ou parce qu'il veut épater quelqu'un, et ainsi de suite. Un but une fois choisi, il peut tenter de l'atteindre avec l'aide de groupes organisés, ou bien en solitaire. Il peut faire appel à la raison, ou bien à l'émotion. Il peut décider d'agir violemment, ou bien de façon pacifique. Son passe-temps préféré est de confondre les rationalistes en inventant des raisons contraignantes à l'appui de doctrines déraisonnables. Il n'existe pas de conception, quelle qu'en soit l'absurdité ou l'immoralité, dont il refuse de la prendre en compte ou d'agir sur elle, pas plus qu'il n'existe de méthodes qu'il considère comme obligatoires. Il ne s'oppose catégoriquement et absolument qu'aux normes universelles, aux lois universelles, aux idées universelles, telles que "Vérité", "Justice", "Honnêteté", "Raison" et aux comportements qu'elles engendrent - bien qu'il admette souvent comme étant de bonne politique d'agir comme si de telles lois (de telles normes, de telles idées) existaient, et comme s'il y croyait. Il peut se rapprocher de l'anarchiste religieux dans son combat contre la science, contre le sens commun et le monde matériel, que l'une et l'autre examinent"; il peut en remontrer à n'importe quel prix Nobel dans sa vigoureuse défense de la pureté scientifique. Toute cette provocation repose sur sa conviction que l'homme cessera d'être un esclave et conquerra sa dignité (une dignité qui ne se réduise pas à un exercice de conformisme prudent) le jour seulement où il sera capable de mettre à distance ses convictions les plus fondamentales, y compris celles qui sont supposées faire de lui un être humain. -"La prise de conscience que raison et anti-raison, sens et non-sens, détermination et hasard, conscience et inconscience [et, ajouterais-je, humanisme et anti-humanisme] font corps et constituent une partie nécessaire du tout - c'était là le message principal de Dada", écrit Hans Richter. L'anarchiste épistémologique peut en être d'accord - mais ne s'exprimerait certainement pas d'une manière aussi constipée.

     Ayant énoncé cette doctrine, l'anarchiste épistémologique peut tenter de la vendre (ou tout aussi bien, il peut la garder pour lui-même, considérant que même les plus belles idées s'usent et se dégradent dès qu'elles commencent à circuler). Ses méthodes de vente dépendent du public. Devant un public de scientifiques et de philosophes des sciences, il produira des séries d'énoncés susceptibles de les convaincre que ce qu'il apprécient le plus dans la science y a surgi d'une manière anarchiste. Utilisant les coups de propagande qui sont les plus propres à réussir avec ce type de public, c'est-à-dire recourant à l'argumentation, il démontrera à partir de l'histoire que pas une seule règle méthodologique n'existe qui n'ait, à l'occasion, inhibé la science, et que pas un seul geste "irrationnel" n'existe qui ne puisse la faire avancer, dans des circonstances appropriées. Les gens et la nature sont des entités fort capricieuses, qui ne peuvent pas être conquises et comprises si l'on décide par avance de se limiter soi-même. Il s'appuiera largement sur les propositions anarchistes qu'ont énoncées des scientifiques respectés, comme celle d'Einstein": -"Les conditions extérieures que constituent pour [le scientifique] les faits d'expérience ne lui permettent pas de se laisser par trop restreindre, dans la construction de son monde conceptuel, par l'adhésion à un système épistémologique. Il doit en conséquence apparaître aux yeux de l'épistémologue systématique comme une sorte d'opportuniste sans scrupule..." Utilisant toute cette panoplie de propagande au mieux de ses effets, il tentera de convaincre son public que la seule règle universelle qui peut sans crainte être déclarée s'accorder avec les tactiques que met en oeuvre un scientifique pour faire avancer son sujet, c'est que tout est bon. 

     Imre Lakatos n'est pas d'accord. Il admet que les méthodologies existantes ne s'accordent pas avec la pratique scientifique, mais il croit qu'il existe des normes suffisamment libérales pour que la science puisse continuer à se faire, et néanmoins suffisamment substantielles pour permettre à la raison de survivre. Pour lui, ces normes s'appliquent aux programmes de recherche, et non aux théories individuelles"; elles jugent de l'évolution d'un programme sur une certaine période de temps, et non de sa forme à une époque particulière ; et elles jugent de cette évolution en comparaison avec l'évolution de programmes concurrents, et non de manière isolée. Un programme de recherche est appelé "progressif" quand il fait des prédictions confirmées par des recherches ultérieures, et conduit alors à la découverte de faits nouveaux. Il est appelé "dégénérescent" quand il ne fait pas de telles prédictions, mais se limite à absorber les données découvertes grâce à un programme concurrent. Les normes jugent des programmes de recherche, elles ne fournissent aucun conseil au scientifique sur ce qu'il doit faire. Par exemple, aucune règle n'impose au scientifique d'écarter un programme dégénérescent - et c'est à juste titre, car un programme dégénérescent peut guérir et se retrouver en pointe. (De tels développements sont advenus dans les cas de l'atomisme, de la finitude temporelle du monde, du mouvement de la Terre. Tous ces programmes de recherche ont progressé et dégénéré à de multiples reprises, et tous font maintenant solidement partie de la science.) Il est "rationnel" de poursuivre un programme de recherche sur l'une de ses branches en dégénérescence, même après qu'il s'est trouvé dépassé par un programme de recherche concurrent. Il n'y a par conséquent aucune différence "rationnelle" entre la méthodologie de Lakatos et le -"tout est bon" de l'anarchiste. Mais il y a une différence considérable dans leurs rhétoriques respectives.

     Par exemple, Imre Lakatos critique fréquemment des programmes de recherche qui sont dans leur phase dégénérescente, et il exige que tout soutien leur soit retiré. Ses normes permettent la critique, et elles permettent l'action. Cependant, elles ne l'encouragent pas, car elles permettent également le contraire : elles nous permettent de faire l'éloge de tels programmes et de les soutenir avec tout argument à notre disposition. Lakatos qualifie souvent d'"irrationnelle" une telle attitude élogieuse . Ce faisant, il utilise des normes différentes des siennes propres ; par exemple, il recourt aux normes du sens commun. En combinant le sens commun (qui est indépendant de ses normes) avec la méthodologie des programmes de recherche, il utilise la plausibilité intuitive du premier pour soutenir la seconde et pour introduire subrepticement l'anarchisme dans le cerveau du rationaliste le plus convaincu. Il est ainsi beaucoup plus efficace que moi, car les rationalistes sont constitutionnellement incapables d'accepter l'anarchisme quand celui-ci leur est présenté sans aucun déguisement. Un jour, bien entendu, ils découvriront qu'ils se sont fait avoir. Cela arrivera quand ils seront prêts pour l'anarchisme, pur et simple.

     Lakatos n'a pas mieux réussi à démontrer l'existence de "changements rationnels" là où Kuhn, selon lui, a recours à la "psychologie des masses". Les révolutions conduisent à des querelles entre écoles opposées. Telle école veut abandonner le programme orthodoxe, telle autre veut le retenir. Les normes recommandées par la méthodologie des programmes de recherche autorisent l'une et l'autre de ces attitudes, comme nous l'avons vu. La lutte entre des écoles opposées est donc purement et simplement une lutte de pouvoir. Kuhn, tel qu'il est décrit par Lakatos, a finalement raison.

     Enfin, Lakatos n'a pas prouvé que la science aristotélicienne, la magie, la sorcellerie sont inférieures à la science moderne. Pour critiquer la science aristotélicienne (et d'autres pseudo-sujets), Lakatos se sert de ses normes. Comment est-il arrivé à ces normes ? Il y est arrivé à travers une reconstruction rationnelle de la science moderne "de ces deux derniers siècles". Mesurer la science aristotélicienne avec ses normes signifie alors comparer la science aristotélicienne avec la science moderne "de ces deux derniers siècles". Pour que la comparaison entraîne une condamnation, il faut prouver que la science moderne est meilleure que la science aristotélicienne, c'est-à-dire, a) que ses objectifs sont meilleurs, et b) qu'elle atteint ses objectifs de manière plus efficace que sa concurrente. Nulle part, Lakatos n'a montré que les objectifs de la science moderne (le progrès grâce aux "anticipations de l'esprit") sont meilleurs que les objectifs de la science aristotélicienne (absorption des faits dans un corps théorique fondamental qui reste stable"; "sauvetage" des phénomènes), ni que ces objectifs sont atteints plus efficacement. Donc, même en prenant Lakatos pour guide, le cas du conflit entre science et sorcellerie (par exemple) est encore entièrement ouvert.

     Conclusion : ni la science, ni la méthodologie des programmes de recherche ne fournissent d'arguments contre l'anarchisme. Ni Lakatos ni personne d'autre n'a prouvé que la science est meilleure que la sorcellerie et que la science opère de façon rationnelle. C'est le goût, et non l'argumentation, qui guide nos choix en science"; c'est le goût, et non l'argumentation, qui nous fait agir dans les sciences (ce qui ne veut pas dire que les décisions prises sur la base du goût ne sont pas entourées, voire complètement recouvertes, d'arguments, tout comme une pièce de viande savoureuse peut être entourée, voire complètement recouverte, de mouches). Un tel résultat ne doit pas nous déprimer. La science, après tout, est notre créature, et non pas notre maîtresse"; ergo, elle devrait être l'esclave de nos caprices, et non le tyran de nos désirs.

Alliage, numéro 28, 1996 trad. Baudouin Jurdant.

De même, que penser du souci de créer une démarcation stricte, une frontière indépassable entre science et non-science ? N’est-ce pas là un combat avant tout idéologique ? L’essentiel, c’est que la science avance, qu’importe si elle tire son inspiration de telle ou telle source ! Selon Feyerabend, toutes les idées sont bonnes, dans la mesure où elles sont fécondes. « Il n’y a pas d’idée, si ancienne et absurde soit elle, qui ne soit capable de faire progresser notre connaissance ». Paul Feyerabend prend le contre-pied du dogmatisme rationaliste pour l’anarchisme méthodologique. Toute idée peut faire fonctionner le savoir, c’est dire que sa provenance n’a même pas à être jugée.Rendons à l’esprit scientifique sa liberté ! Libérons la créativité de la recherche du carcans de la méthode, des règles imposées par les logiciens, des paradigmes établis. L’essentiel, c’est que la science garde une ouverture d’esprit et que l’on cesse d’en faire une idéologie conquérante.

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Si, maintenant on tient à maintenir une opposition systématique vis-à-vis de « l’irrationnel », tout en se gardant bien de préciser ce qu’il faut entendre par « rationnel », si on refuse l’ouverture positive que réclame Feyerabend, il ne reste que le repli dans le scepticisme critique.

La revendication de la rationalité peut se satisfaire d’une attitude purement critique, de la position du refus apposée à toute explication nouvelle. C’est une attitude largement partagée, qui amène à définir la philosophie uniquement comme démarche critique. Personne ne peut vous soupçonner de collusion avec « l’irrationnel » si vous vous en tenez systématiquement à une dénonciation critique ! Le scepticisme s’accorde aussi avec le ton de la dérision que les media affectionne. Il est dans l’air du temps, puisque nous sommes bien à un temps des incertitudes. Le temps des incertitudes, c’est le temps où les sceptiques sont rois. Comme il est très difficile de dire ce sur quoi les hommes peuvent s’entendre, de formuler un canon positif précis de la rationalité, il reste que l’on peut prendre le plus petit commun dénominateur qui est l’exigence critique. En campant dans cette attitude, il est possible de dénoncer par le détail les errances de la théorie quantique, les dangers de l’écologie, les irruptions de la morale au sein de la science etc. Il est possible de définir le modèle dont s’inspire le dogmatisme rationaliste, celui de la science mécaniste, par contre, le sceptique est insaisissable. Il ne revendique rien, ou peut-être une sorte d’aristocratie du doute, le pouvoir d’exercer librement la puissance critique que recèle l’intellect. Mais qu’y gagnons-nous sur le fond ? La critique pour la critique fait-elle réellement progresser la connaissance ?

Pour une rationalité ouverte

Il est dans la nature de la raison d’être une exigence de justification qui ne peut pas s’arrêter à un refus, mais se doit d’envelopper un souci d’explicitation, qui est aussi une conscience de soi. La raison est en l’homme la faculté de synthèse du savoir. La rationalité est une manière de mettre en forme le savoir de manière systématique. Un savoir est dit rationnel quand il s’ordonne dans un discours logique que la raison élabore. La rationalité scientifique ajoute une exigence de modeler le savoir sur des paradigmes, acceptés par la communauté scientifique.

Contrairement à ce que le dogmatisme rationaliste a pu croire, la rationalité n'a pas de contenu définitif. La raison n’énonce aucun dogme. Elle est avant tout une exigence intellectuelle. De là suit que la raison n’est pas une idéologie et aucune idéologie ne peut se prévaloir d’être « rationnelle ». L’état de nos connaissance à une époque, commande la conception que nous nous faisons du paradigme de la rationalité. Personne ne peut dans l’absolu décréter qu’une théorie, qui possède son cortège de raisons, mais qui semble aujourd’hui irrationnelle, ne deviendra pas demain une forme admise de la rationalité. La rationalité, comme la science, est en devenir. La notion « d’obscurité » attachée à une théorie est une notion relative et relative à la soit disant « clarté » du savoir avec lequel on la compare. Elle n’a pas de sens absolu. Pour dénoncer de l’irrationnel, il faut d’abord mettre à jour ce que nous appelons le rationnel et prendre conscience du paradigme que nous privilégions et de sa justification.

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Le paradigme mécaniste n’est qu’un paradigme pour penser le réel.Son succès depuis le XVII ème siècle tient à ce qu’il s’accorde avec une interprétation matérialiste de l’existence qui recueille une adhésion facile dans nos esprits. Mais qu’adviendrait-il si nous devions effectuer une radicale remise en cause du mécanisme ? Nous perdrions les repères rationnels de la science normale que nous avons gardé depuis l’aube de la science moderne. Cela mettrait notre vision de la science en crise. Jacques Monod dans le hasard et la nécessité, Jean Pierre Changeux dans l’homme neuronal sont clairement d’obédience mécaniste.

Rupert Sheldrake - l'archaïsme de la physique sous-jacente au mécanisme

 Tandis que la biologie académique reste sous l'emprise d'un mode de pensée obsolète, d'un paradigme vieux de plus de trois siècles, d'autres branches de la science ont à bien des égards dépassé la vision du monde mécaniste. Depuis les années soixante, le cosmos tout entier ressemble davantage à un organisme en développement qu'à une machine, un organisme en croissance constante, qui, ce faisant, élabore en son sein de nouveaux schémas d'organisation. Le déterminisme rigide de la physique à l'ancienne mode a laissé place à la reconnaissance d'une spontanéité innée dans la nature - par le biais de l'indéterminisme au niveau quantique, de non-équilibres thermodynamiques et des perspectives ouvertes par les théories de la complexité et du chaos'. Dans le domaine de la cosmologie, la découverte de la « matière noire », dont la nature reste entièrement obscure, mais qui semble cependant représenter de 90 à 99 % de toute la matière de l'univers, nous a conduit à admettre l'existence d'une sorte d'inconscient cosmique. Dans le même temps, la théorie des quanta dévoilait des aspects étranges et paradoxaux de la nature, notamment le phénomène de non-localité ou de non-séparabilité, par lequel les systèmes ayant antérieurement appartenu à un tout plus vaste restent mystérieusement liés, même à des kilomètres de distance.

Les biologistes adoptent en général une vision dépassée de la réalité. Ils se sont, par définition, spécialisés en biologie ; la plupart ont une connaissance limitée ou inexistante de la mécanique quantique et des autres facettes de la physique moderne. Il y a quelque ironie à constater que beaucoup d'entre eux espèrent encore réduire les phénomènes de la vie à la physique d'antan, alors que celle-ci a été bouleversée".

 Sept expériences qui peuvent changer le monde, Editions du Rocher, p. 22-23.

Ils se situe entièrement à l’intérieur du paradigme mécaniste qu’ils ne mettent pas en cause et dans lequel ils voient un modèle de rationalité. David Bohm, Bernard d’Espagnat, Fridjof Capra et bien d’autres tenants de la nouvelle physique, entreprennent directement de mettre à terre le mécanisme classique. On-ils pour autant pris un parti pris irrationnel ? Qui est « rationnel » en l'affaire? Qui est irrationnel ?

Whitehead - les emprunts des sciences

"Les sciences se font des emprunts mutuels mais ne s'empruntent que des choses vieilles de trente ou quarante ans. Ainsi les présuppositions de la physique de mon enfance exercent aujourd'hui une influence profonde sur la pensée des physiologistes".

 Nature and life, Cambridge, 1934. cité pare Koyré dans son compte rendu, Recherches philosophiques, IV, 1934-35, p.398.

A quoi sert d’ailleurs de vouloir répartir des clans opposés ? Pour suivre la logique de la dualité de l’attitude naturelle ? Qu’adviendrait si au lieu de marquer une opposition, nous marquions une continuité ? Le Réel, n’est-ce pas la totalité rationnel-irrationnel ? Dit autrement, le Réel est a-rationnel. C’est le mental qui découpe en zones distinctes, ce qui n’est pas divisé. Il est réaliste de penser que le réel déborde en richesse et complexité le formel et le rationnel. Il est rationnel d’admettre que nos modèles sont toujours limités. Il ne faut pas confondre la rationalisation et la raison. La rationalisation est la tentative de tout soumettre à une logique pour refuser ce qui ne s’y plie pas. « La rationalisation, c’est une logique close et démentielle qui croit pouvoir s’appliquer sur le réel et, quand le réel refuse de s’appliquer à cette logique, on le nie ou bien on lui met les forceps »... La raison, bien comprise, doit être ouverte. « elle reconnaît dans l’univers la présence du non-rationalisable , c'est-à-dire la part de l’inconnu et la part de mystère ». E. Morin,  Science avec conscience.

Laisser la porte ouverte à l’inconnu est humilité de la raison.  Il importe surtout d’éviter de tout mettre dans le même sac et sur le même plan. Comme le montre très bien S. Aurobindo, : l’irrationnel enveloppe :

L’infra-rationnel, ce qui se situe en dessous de toute raison. Si la raison est une faculté de synthèse capable d’ordonner notre vison du monde, la déraison se manifeste comme un discours sans ordre, qui ne peut plus se justifier, qui reste dans la confusion ou le délire. C’est par exemple ce qui relève de l’instinctif, de l’habitude mécanique, de la démence, des pulsions, de la bestialité, des formes les plus obscures du vital. C’est cet aspect de l’irrationnel qui nous inquiète quand nous voyons quelqu’un que l’on croyait équilibré, mesuré, rationnel dans sa vie, comme il l‘était dans ses actes ou dans ses écrits, tuer sa femme ou se tue lui-même dans un accès de colère ou de folie. Il y a des actes si incontrôlables et dépourvus de justifications qui nous paraissent incompréhensible. Il y a dans les tendances inconscientes une obscurité qui effraie, un gouffre qui semble parfois s’ouvrir sur les abîmes du mal ou du délire, du non-sens et de l’absurdité. Nous ne pouvons pas nous cacher ,que nos émotions parfois éclatent et que nous perdons notre contrôle. Dans la psychanalyse, l’infra-rationnel se situe dans l’inconscient ,que Freud appelle le ça, dans lequel il trouve la pulsion de mort. C’est aussi la face obscure de l’humain que l’on porte en soi-même. C’est aussi à une attirance pour l’infra-rationnel que l’on peut repérer quand on voit proliférer une curiosité pour l’occultisme des tables tournantes, des esprits frappeurs, de la magie noire, de la possession et des rituels obscurs etc.

Le supra-rationnel, ce qui se situe au dessus de la raison. C’est exactement ce que veut dire Pascal dans les Pensées. Admettre qu’il y a une réalité au-dessus de la raison, ce n’est pas aller contre la raison.

Il y a dans l’inspiration artistique un mystère que l’on ne peut pas ramener simplement à une production rationnelle. Là où un artiste est le meilleur, c’est aussi là où il semble toucher un plan presque surhumain d’harmonie, un ordre qui dépasse les constructions rigides de la raison. Dans ce qu’il a de plus élevé, l’art n’est pas « rationnel », ce qui ne veut pas dire qu’il soit pour autant bestial. Dans l’ordre de la mystique, ou de l’expérience spirituelles il y a aussi une forme d’expérience que l’on ne peut ni ramener à un ordre rationnel, ni réduire à un sous-produit de tendances inconscientes. L’artiste tire ici-bas, par la puissance de son imagination, des formes que la raison ne peut produire. L’expérience spirituelle se situe à la frontière du dicible, au contact de ce qui semble dépasser le mental. S. Aurobindo dit le surmental.

Ce qui est ne se laisse pas facilement découper en catégories tranchées et les choses sont souvent mêlées. Les œuvres poétiques par exemple contiennent une inspiration qui peut osciller entre les deux sources, ou, dans un certain académisme de la forme, relever d’une mise en forme très rationnelle. On en dira autant de toute production humaine, des actes humains et même de nos pensées. Qui peut prétendre posséder sur ses pensées un empire rationnel qui soit constant ? Chaque nuit, quand nous dormons, notre pensée est livrée à elle-même et aux folies irrationnelles du rêve. Même si nous revêtons de rationalisations nos décisions, elles peuvent fort bien en même temps être une poussée d’un irrépressible désir, contre toute raison.

Il y a une sagesse de l’incertain qui commande retenue et ouverture, retenue devant ce que l’on ignore, sans la crédulité, ouverture devant le possible qui excède toujours ce que nous pouvons en connaître. Il est délirant de prétendre de croire enfermer la réalité dans un système quel qu’il soit. Aucun système conceptuel ne peut enfermer la réalité dans toute sa complexité.  Il est aussi délirant de faire fi de toute raison au point de renoncer à la tâche de comprendre, pour ne faire que croire. La foi aveugle sans la raison est le péril de l’intelligence.

L’intelligence consciente d’elle-même se tient entre des extrêmes. Ce qui la concerne vraiment c’est le désir constant de comprendre et le refus de s’en tenir à des explications toutes faites. L’intelligence est pleinement éveillée quand elle a le souci d’une vision pénétrante du réel. Sa tâche est avant tout de déceler les illusions et d’y mettre fin. Mais il faut garder mesure et ouverture, la complexité du réel est un défi qui laisse place à un étonnement renouvelé. Pouvoir s’étonner, c’est laisser ouverte notre curiosité pour apprendre, c’est laisser la porte ouverte à l’Inconnu.

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