Vie et vérité

Sur la vérité comme sur la liberté on a pu tout dire, et son contraire. Un certain goût pour la grandiloquence du tragique, le nihilisme contemporain, présentent la rencontre de la vérité comme une expérience fatale pour l’homme. Chez Nietzsche, la vérité de l’éternel retour peut nous anéantir ou nous faire basculer dans la folie. Chez Sartre, la révélation de la vérité de l’existence aboutit à l’absurdité. La rencontre de la vérité signifie la mort des illusions et le constat lamentable de la finitude humaine. Du coup, rien ne peut nous attirer vers la vérité et, comme Nietzsche l’avait dit, il faut que les hommes continuent d’entretenir des illusions, car ce sont elles qui les font vivre !

Il est tout de même assez contradictoire de demander au philosophe de soutenir les illusions, quand par ailleurs on lui demande aussi de mettre en garde les hommes contre leurs illusions ! Un tel projet serait compréhensible de la part d’un Alcibiade ou d’un Calliclès, voués corps et âme à la recherche du pouvoir et méprisant la philosophie. Il est bon que le peuple partage certaines illusions et que personne ne vienne déranger sa tranquillité ! Mais ce genre de discours n’appartient pas au philosophe. Si on se débarrasse de ce terrorisme intellectuel autour de la vérité, ne peut-on la voir autrement ? La vérité ne peut-elle pas être libératrice ? Ne peut-elle ouvrir la voie d’une monde plus vrai et plus heureux ? La vérité est-elle contraignante ou libératrice ?

 Mensonge, erreur et illusion

 En quel sens peut-on parler d’une contrainte exercée par la vérité ?

Hannah Arendt - la contrainte de la vérité

"Quand je disais que la vérité de  fait, à la différence de la vérité rationnelle, ne s'oppose pas à l'opinion, j'énonçais une demi-vérité. Toutes les vérités - non seulement les différentes sortes de vérités rationnelle mais aussi de vérité de fait - sont opposées à l'opinion dans leur monde d'assertion de la validité. La vérité porte en elle-même  un élément de coercition, et les tendances fréquemment tyrannique si déplorablement manifeste chez les diseurs de vérité professionnels peuvent être dues moins à un défaut de caractère qu'à leur effort pour vivre habituellement sous une sorte de contrainte . Des affirmations comme "la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits', 'la terre tourne autour du soleil', 'mieux vaut souffrir le mal que faire le mal', 'en août 1914 l'Allemagne a envahi la Belgique' son très différentes par la manière dont elles ont été établies, mais une fois perçues comme vraies et déclarées telles, elles ont en commun d'être au-delà de l'accord, de la discussion, de l'option, du du consentement. Pour ceux qui les acceptent, elles ne son pas changées par le nombre grand ou petit de ceux qui admettent la même proposition; la persuasion ou la dissuasion était sont inutiles car le contenu de l'affirmation n'est pas d'une nature persuasive mais coercitive".

 La Crise de la culture,  p. 305-306.

Qui dit contrainte dit aliénation de la liberté. La liberté est par définition l’absence de contrainte. Mais est-ce à dire qu’être libre, c’est pouvoir faire n’importe quoi, tout en pensant ce que l'on veut ? Être libre est-ce donne libre cours à nos fantasmes ?

Si nous ne voyons dans la liberté qu’une licence pour faire tout et n’importe quoi, il est clair que la liberté et la vérité ne peuvent aller ensemble. Pour être libre en ce sens, il ne faut pas écouter la voix de la vérité, refuser nos erreurs et nous enfermer dans une bulle d’illusions soigneusement entretenue. Il y aurait alors entre liberté et vérité une alternative radicale. Ou bien je demeure dans la vérité, en restant dans l’ordre de la réalité, et je renonce à ma liberté, ou bien je me défoule dans une liberté sans limite, mais je renonce à la sanction de la vérité.

Qui peut raisonnablement accepter un tel dilemme ? La liberté n’est pas la licence, une sorte de liberté naturelle, sans foi ni loi. Ce type de croyance est une naïveté et si la liberté n’est pas la licence,  il est possible qu’il n’y ait pas de contradiction entre la liberté et la vérité. La liberté est consciente d’elle-même et elle n’est pas de l’ordre d’une licence inconsciente. S’il y a contrainte exercée par la vérité, en réalité, celle-ci est de deux ordres d’exigences :

Contrainte formelle de la vérité tout d’abord. En tant que la vérité s’exprime dans un discours vrai, elle nous impose les exigences de la logique. Nous pouvons nous sentir contraints devant le poids de conséquences qui découlent d’un principe, et de nos propres principes. Nous nous sentons contraints quand nous sommes mis en demeure de devoir surmonter nos propres contradictions.

Contrainte matérielle du vrai, du fait que l’on doit regarder en face, de ce qui est. Il est assez désagréable parfois de devoir accepter des faits, de devoir s’incliner devant la justesse d’un jugement qui est peu favorable à ce que nous avons cru tout d’abord, ou à ce que nous avons voulu soutenir. La vérité exige que nous cessions de nous dérober devant ce qui est, elle veut être regardée en face. Quoi de plus contraignant quand nous nous faisons une toute autre idée ? Il y a des faits que nous ne voudrions pas voir et des torts que nous ne voulons pas reconnaître et pourtant la lucidité demande d’ouvrir les yeux.

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La question de la relation entre vérité et liberté devient : que cherchons-nous ? Faut-il à tout prix sauvegarder nos erreurs, nos illusions, notre amour propre et une liberté capricieuse contre la « contrainte » de la vérité ? Ou bien, comme le dit Platon, faut-il aller à la vérité de toute son âme ? (Tant pis si l’ego en prend un coup en chemin !) Retournons la formulation. Se méfier de la vérité pour sauvegarder notre petite liberté, c’est aussi tenir pour négligeable les conséquences du faux. Or, avons-nous bien conscience de ce que nos mensonges, nos illusions, de ce que nous erreurs entraînent à titre de contraintes ?

Supposons que je me mette à mentir à quelqu’un. Aussitôt je deviens faux dans mon rapport à l’autre, je deviens sournois et dissimulé, je déguise la vérité et j'induis l’autre en erreur, j’entreprends d’égarer l’autre. Pourquoi ? Parce que j’en tire un avantage momentané. Mais cette mauvaise foi n’abusera pas longtemps, j’ai détruit la confiance et on ne me fera plus confiance. Mentir, c’est falsifier la vérité, ce qui suppose que nécessairement je la connaisse.

Kant - causalité de la raison et liberté

"Qu'on prenne un acte volontaire, par exemple un mensonge pernicieux, par lequel un homme a introduit un certain désordre dans la société, dont on recherche d'abord les raisons déterminantes, qui lui ont donné naissance, pour juger ensuite comment il peut lui être imputé avec toutes ses conséquences. Sous le premier point de vue, on pénètre le caractère empirique de cet homme jusque dans ses sources que l'on recherche dans la mauvaise éducation, dans les mauvaises fréquentations, en partie aussi dans la méchanceté d'un naturel insensible à la honte, qu'on attribue en partie à la légèreté et à l'inconsidération, sans négliger les circonstances tout à fait occasionnelles qui ont pu influer. Dans tout cela, on procède comme on le fait, en général, dans la recherche de la série des causes déterminantes d'un effet naturel donné. Or, bien que l'on croie que l'action soit déterminée par là, on n'en blâme pas moins l'auteur, et cela, non pas à cause de son mauvais naturel, non pas à cause des circonstances qui ont influé sur lui, et non pas même à cause de sa conduite passée ; car on suppose qu'on peut laisser tout à fait de côté ce qu'a été cette conduite et regarder la série écoulée des conditions comme non avenue, et cette action comme entièrement inconditionnée par rapport à l'état antérieur, comme si l'auteur commençait absolument avec elle une série de conséquences. Ce blâme se fonde sur une loi de la raison où l'on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l'homme, indépendamment de toutes les conditions empiriques nommées. Et on n'envisage pas la causalité de la raison, pour ainsi dire, simplement comme concomitante, mais au contraire, comme complète en soi, quand même les mobiles sensibles ne seraient pas du tout en sa faveur et qu'ils lui seraient tout à fait contraires ; l'action est attribuée au caractère intelligible de l'auteur : il est entièrement coupable à l'instant où il ment ; par conséquent, malgré toutes les conditions empiriques de l'action la raison était pleinement libre, et cet acte doit être attribué entièrement à sa négligence".

 Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues & Pacaud, PUF 1980, p. 405.

C’est intentionnellement que je mens sinon, ce ne serait pas un mensonge, mais une simple erreur. L’erreur est involontaire, elle est commise souvent de toute bonne foi, parce que l’on croit avoir dit la vérité. Mentir, c’est falsifier la vérité, ce qui suppose que nécessairement je la connaisse. C’est intentionnellement que je mens sinon, ce ne serait pas un mensonge, mais une simple  erreur. Mentir, c’est falsifier la vérité, mais tout en sachant en soi-même où est la vérité. La mauvaise foi est dans cette division. Elle engendre un double discours et détruit toute sincérité et toute authenticité, elle fait du menteur un être inconsistant. Le mensonge me met dans la duplicité. Cf. Scott Peck. 

Scott Peck - mensonges blancs, mensonges noirs

 "Le mensonge peut être divisé en deux catégories: les mensonges blancs et les mensonges noirs. Un mensonge noir est délibéré: nous savons que ce que nous disons est faux. Lorsqu'il s'agit d'un mensonge blanc, ce que nous disons n'est pas faux en soi, mais tait une bonne partie de la vérité - ce qu n'est pas moins fallacieux ni plus excusable. Il peut être tout aussi destructeur qu'un mensonge noir. Un gouvernement qui cache une partie de l'information par la censure n'est pas plus démocratique qu'un gouvernement qui donne de fausses informations... En fait, parce qu'il peut apparaître moins répréhensible, le mensonge blanc est plus courant, et parce qu'il est plus difficile à détecter et à confronter, il est aussi beaucoup plus pernicieux que le mensonge noir.

Le mensonge blanc est considéré comme socialement acceptable sous prétexte que "nous ne voulons pas faire de mal aux autres". Pourtant, nos relations sociales nous semblent, en général, superficielles. Que des parents nourrissent leurs enfant à la bouillie de mensonges blancs n'est pas seulement jugé acceptable, mais aussi affectueux et bénéfiques. Même des époux qui ont toujours eu le courage d'être francs l'un avec l'autre ont du mal à l'être avec leurs enfants... Le résultat n'est pas une protection, mais une carence... On leur supprime tout modèle d'ouverture et d'honnêteté, on leur donne à la place, des modèles de semi-honnêteté, d'ouverture partielle et de courage limité."

 Le Chemin le moins fréquenté, J'ai lu, p.57 sq.

Nous cultivons, dans nos acrobaties mentales, nos fausses justifications, nos fuites et nos compensation un art périlleux : l'art de nous mentir à nous-même. Mais comme ici, c'est le même qui trompe et qui est trompé, la position est très inconfortable. Je deviens de ce fait faux.

Mentir, c’est dire les choses autrement qu’elles ne sont. Cet autre n’existe pas, c’est un pur néant. En mentant, j’entraîne aussi autrui dans la croyance dans ce qui n’est pas, donc dans une illusion, je l’induis en erreur, et dans les erreurs qu’il va commettre à cause de moi parce que tout bêtement, il m’a cru ! Si en suivant la vérité nous pouvons rester en contact avec l’Être, en suivant le mensonge, nous sommes précipités dans le néant ! C’est pour cette raison que l’on dit que la vérité est ontologique, elle est le discours sur l’Être, le discours accordé à ce qui est, et elle a vocation à nous inscrire dans ce qui est. On ne peut pas s’appuyer sur un discours qui dit ce qui n’est pas, sur le mensonge. Nous ne pouvons pas bâtir sur le rien. Aussi sommes-nous très méfiant vis-à-vis du menteur. Nous ne pouvons pas nous fier à lui. Nous sommes par contre confiant envers l’homme véridique, l’homme qui fait preuve de véracité. Au moins, lui dit ce qui est, on peut s'appuyer sur sa parole. Nous apprécions celui qui dit toujours la vérité, parce qu’il dit ce qui est, on peut tabler sur cette relation.

Tout le monde peut s’accorder sur le fait qu’il est préférable de saisir le réel lui-même que de se laisser prendre aux pièges du mensonge. L’existence même du mensonge est une contrainte. Le mensonge est un abus de confiance et d'abord une tromperie vis-à-vis de soi-même. Il engendre la méfiance mutuelle, il tue la confiance entre les hommes et sans confiance, le genre humain est constamment divisé contre lui-même.

Scott Peck - une vie d'honnêteté et de vérité

 "Les récompenses d'une vie d'honnêteté et de vérité, avec ses difficultés, valent bien ses exigences. Puisque la carte est continuellement remise en question, ceux qui l'ont choisie évoluent en permanence. Parce qu'ils sont ouverts, ils peuvent entretenir des relations plus intimes avec autrui. Parce qu'ils ne mentent pas, ils peuvent être sûrs et fiers de ne pas contribuer à la confusion du monde mais plutôt de participer à son ouverture. Et enfin, ils sont totalement libres d'exister tels qu'ils sont, sans ce besoin continuel et minant de se cacher. Ils n'ont pas besoin d'inventer de nouveaux mensonges pour protéger les précédents. Ils n'ont pas besoin de déployer d'énormes efforts pour dissimuler des traces ou pour garder leurs masques. Et puis ils savent bien que l'énergie dont ils ont besoin pour l'autodiscipline que demande l'honnêteté est bien moindre que celle exigée par le mensonge. Plus on est honnête, plus c'est facile de le devenir encore plus, et, inversement, plus on ment, plus on est entraîné dans le mensonge. Puisqu'ils sont ouverts, les gens honnêtes vivent ouvertement et, par le courage nécessaire à cette vie d'ouverture, ils se libèrent de la peur."

 Le Chemin le moins fréquenté, J'ai lu, p.62-63.

Nous avons aussi tendance à croire que notre liberté sera protégée, si nos illusions sont protégées. Nous pensons que nos illusions ne regardent que nous, qu’elles ne portent pas atteinte à la liberté d’autrui. Mieux : nous avons assez de mauvaise foi pour penser que nous resterons libres, même si nous entretenons toutes sortes d’illusions.

Krishnamurti - de l'opinion, le relatif et l'absolu

 "Question: Un fait généralement admis de nos jours est que tout est relatif, une question d'opinion personnelle, qu'il n'y a pas de vérité ou de fait indépendant de la perception personnelle. Comment réagir intelligemment à cette croyance ?

Sommes-nous tous tellement personnels que ce que je vois, ce que vous voyez est la seule vérité? Que votre opinion et la mienne sont les seuls faits à notre disposition ? C'est ce qu'implique la question; que tout est relatif; la bonté est relative, le mal est relatif, l'amour est relatif. Si tout est relatif (c'est-à-dire que ce n'est pas la vérité entière et complète) alors nos actes, nos affections, nos rapports personnels sont relatifs, ils peuvent se terminer à tout moment si nous le désirons, dès qu'ils ne nous satisfont pas. Y a-t-il une vérité en dehors de la croyance et de l'opinion personnelles? La vérité existe-t-elle ? Les Grecs, les Hindous et les bouddhistes ont posé cette question dans l'antiquité. C'est un des faits singuliers des religions orientales qu'on y ait encouragé le doute -douter, mettre en question -alors que dans celles d'Occident, il n'est guère admis et s'appelle hérésie. On doit découvrir soi-même, en dehors de ses opinions personnelles, de ses perceptions, de ses expériences, qui sont toujours relatives, s'il existe une perception, une vision qui corresponde à la vérité absolue, non relative. Comment le savoir ? Si on dit que les opinions personnelles et les perceptions sont relatives, alors la vérité absolue n'existe pas, tout est relatif. Par voie de conséquence, notre conduite, nos manières. notre mode de vie sont relatifs, fortuits, incomplets, non pas entiers mais fragmentaires. Comment découvrir s'il existe une vérité absolue, complète, qui ne s'altère jamais dans le climat des opinions personnelles ? Comment l'esprit, l'intellect, la pensée vont-ils procéder ? On enquête sur quelque chose qui exige énormément de recherches, de l'action dans la vie quotidienne, la mise de côté de ce qui est faux -c'est ]a seule façon de procéder. Si on a une illusion, un fantasme, une image, un concept romanesque de la vérité ou de l'amour, c'est là la barrière même qui empêche d'avancer. Peut-on honnêtement mener une enquête sur ce qu'est une illusion ? Comment se manifeste-t-elle ? Où prend-elle racine ?

Ce]a ne signifie-t-il pas qu'on joue avec quelque chose qui n'est pas réel ? La réalité est ce qui a lieu, qu'on appelle cela bon, mauvais ou indifférent; c'est ce qui se passe réellement. Quand on est incapable d'affronter cela en soi, on se crée des illusions pour s'en évader. Si on ne veut pas faire face à ce qui se passe réellement, ou bien qu'on a peur de le faire, cet acte même de l'éviter crée l'illusion, un fantasme, un mouvement romanesque, loin de ce qui est. Ce mot « illusion » implique l'éloignement de ce qui est. Peut-on éviter ce mouvement, cette évasion de la réalité ? Qu'est-ce que le réel ? C'est ce qui a lieu, y compris les réactions, les idées, les croyances et les opinions que l'on a. Leur faire face, c'est ne pas créer d'illusion. Il ne peut y avoir illusion que s'il y a mouvement d'éloignement du fait, de ce qui a lieu, de ce qui est réellement. En comprenant ce qui est, on ne juge pas par opinion personnelle, mais par observation réelle. On ne peut observer ce qui se passe réellement si la croyance ou le conditionnement qu'on peut avoir pèsent sur l'observation. Dans ce cas, il n'y a pas de compréhension de ce qui est. Si on pouvait regarder ce qui se passe réellement, on pourrait éviter complètement toute forme d'illusion. Peut-on le faire ? Peut-on réellement observer sa dépendance ? -que ce soit d'une personne, d'une croyance, d'un idéal ou d'une expérience particulièrement stimulante ? Cette dépendance crée inévitablement l'illusion. Ainsi, un esprit qui ne crée plus d'illusion, qui n'émet pas d'hypothèses, qui n'a pas d'hallucinations, qui ne veut pas s'engager dans une expérience de ce qu'on appelle la vérité a mis de l'ordre chez lui. Il est en ordre. Les illusions, les leurres, les hallucinations ne provoquent plus de confusion; l'esprit a perdu sa capacité de créer des illusions.

Alors, qu'est-ce que la vérité ? Les astrophysiciens, les scientifiques utilisent la pensée pour faire de la recherche sur le monde matériel qui les entoure, ils vont au-delà de la physique, ils la dépassent, mais en avançant toujours vers l'extérieur. Si l'on commence toutefois par se diriger vers l'intérieur, on s'aperçoit que le « moi » est aussi de la matière. La pensée est également de la matière. Si on peut se mouvoir vers l'intérieur en passant d'un fait à l'autre, alors on commence à découvrir ce qui est au-delà de la matière. Donc, la vérité absolue existe, à condition d'aller jusqu’au bout".

 Question et réponses, Editions du Rocher.

C’est un peu comme si un homme ivre mort s’écriait triomphant « je ne suis pas ivre, je me sens tout à fait libre ! ». D’évidence il n’en est rien. Tout l’acharnement que nous mettons à entretenir une illusion, ne change pas son statut. Cela nechange pas le fait qu’elle ne renvoie à rien. L’acharnement de la croyance ne fait qu’aveugler. On s’illusionne pour se rassurer, mais cette fausse sécurité ne fait que créer et maintenir la contradiction dans notre vie. Ainsi, ce qui est terrible dans les métamorphoses du désir et de la passion, c'est toute cette énergie dépensée pour se tromper soi-même, pour s’enfermer dans le culte de l’objet du désir, et pour refuser coûte que coûte la réalité. Il arrive fatalement un jour où la réalité reprend ses droits, où il faut enfin ouvrir les yeux. Peut-on imaginer contrainte plus terrible pour la liberté que cette chaîne qu’elle s’est elle-même donnée sous la forme de l’illusion ? Impossible de serrer la chaîne plus près, puisque c’est l’ego lui-même qui se met en cage. L’effet de contrainte de l’illusion, c’est la persistance d’une souffrance, puisqu’il faut constamment lutter contre la réalité tant que l’illusion dure, et récolter une déception quand l’illusion tombe. La chute de la déception est d’autant plus grande que l’illusion en a placé le marchepied au plus haut. Les illusions nous rendent la vie infernale, et nous préparent une vie de souffrance.

Enfin, la possibilité de l’erreur est-elle sans conséquence pour la liberté ? L’existence de l’erreur n'est pas neutre. L'erreur menace notre confiance et constitue une entrave à la libre spontanéité de la liberté. Il y a différence entre la faute et l’erreur. La faute est liée au non-respect d’une norme que je suis sensé connaître. Le mécanicien qui serre mal les freins de la voiture ne fait pas seulement une « erreur », il faut une faute professionnelle. On attend de lui un certain sérieux dans l’exécution de sa tâche. Un code de devoirs est inscrit dans l’exercice d’une profession, y déroger, c’est se mettre en faute, ce qui est nettement plus grave que de faire une simple erreur. Si chez moi, en faisant mes comptes, dans une addition j’oublie une retenue, je fais une erreur, c’est tout de même moins grave que le même oubli de la part d’un expert comptable, dont le métier consiste à faire les comptes d’une entreprise. L’erreur me montre que ma conscience, dans son défaut d’attention, est faillible. Comme dans ce cas je n’y met pas de la mauvaise volonté, que de toute bonne foi « j’ai cru que », la cause de l’erreur ne relève que de l'ignorance. L’erreur est erreur par privation de connaissance. Elle peut aussi bien être rectifiée, pour autant que j’en connaisse d’avantage. Plus la connaissance est ample, plus elle est adéquate, et moins l’erreur peut se manifester. Il importe surtout de percevoir ce que nous coûte les absences de la conscience, nos défauts d’attention en erreurs de toute sorte. Comment, dans ces conditions, serait-il encore possible de croire que l’erreur ne met pas en cause notre liberté ? L’ignorance fait que je puis me tromper dans mes jugements, me tromper dans mes choix, dans mes projets, mes décisions, mes engagements.

Comment une vie authentique pourrait-elle s’édifier sur la base de l’ignorance ? Si nous n’avions pour guide que le mental ignorant et son clair obscur, notre liberté ne serait que la marche trébuchante d’un homme ivre dans un demi-jour qui ne se lève jamais. Nous serions de ce fait condamnés à l’errance. .

L’allégorie de la Caverne

Il nous faut sortir de la confusion, comme on sort d’une caverne pour retrouver le grand jour ! Tel est le sens d’un des textes les plus étonnant de la philosophie occidentale, l’allégorie de la caverne, que l’on trouve dans le livre VII de la République de Platon. Il s’agit d’une allégorie et non d’un mythe. Un mythe est une histoire symbolique, qui met en scène les forces de la nature. Le mythe choisit la voix d’une évocation poétique, pour parler des origines et des mystères de la Vie. Une allégorie est une figuration qui se poursuit sur l’ensemble d’un récit, ou dans un tableau de telle manière à ce que chaque élément du récit ou du tableau corresponde à un élément du symbolisé, dans un parallélisme constant. En peinture, l’allégorie se traduit par une volonté de placer intentionnellement des éléments dans le tableau, suivant une sorte de code qui sera déchiffré si l’on connaît l’intention du peintre. On dit allégorie de la caverne, car Platon a en effet tenté une mise en scène où tous les éléments de l’histoire ont une signification symbolique. De plus, le tableau qu’il nous présente n’est pas statique, la figuration est aussi dynamique. Platon représente la condition de l’homme dans l’ignorance et aussi le chemin de sa libération.

Dès le début, il marque son intention en plaçant sa description dans un contexte qui sera celui de l’éducation. « Voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance ». Suit alors la description :

« Figure toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute la largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent  bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête...».

Platon - Allégorie de la Caverne

 

Maintenant représente toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. 
Figure toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent ni bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux et au dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. Figure toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre en bois et en toute espèce de matière; naturellement parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.

Voilà, s'écria Glaucon, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

Ils nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux mêmes 
et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

Et comment, observa Glaucon, s'ils sont forcées de rester la tête immobile durant toute leur vie ?

Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?

Sans contredit.

Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres 
qu'ils verraient ?

Il y a nécessité.

Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre 
autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?

Non, par Zeus !

Assurément de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués. Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements, il souffrira et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces  objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ? Et si on le force à regarder la lumière elle même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés? N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre?

Assurément !

Et si on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?

Il ne le pourra pas, du moins dès l'abord.

Il aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui même, que pendant le jour le soleil et sa lumière. A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit - mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.

Nécessairement !

Après cela, il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne  tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers?

Si, certes.

Et s'ils se décernaient entre eux louanges et honneurs, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants? Ou bien comme ce héros d'Homère, ne préféra-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au 
service d'un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions de vivre comme il vivait ?

Je suis de ton avis, dit Glaucon, il préfèrera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.

Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil? Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux ne se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut, il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?

Sans aucun doute.

Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la 
considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible, l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière; que dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.

Je partage ton opinion, autant que je le puis.

Eh bien ! partage là encore sur ce point, et ne t'étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Mais quoi, penses-tu qu'il soit étonnant qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu'en donnent ceux qui n'ont jamais vu la justice elle même......

La République, VII.

Platon commence par symboliser la vie humaine par la condition de prisonniers enfermés dans un caverne. Pourquoi donc une caverne et pas le grand jour ? Parce que la condition de l’esprit est d’abord celle de l’ignorance et l’ignorance est manque de clarté, manque de la lumière de la connaissance. Obscurité va avec ignorance donc. La caverne figure une vie renfermée, obscure qui n’a ni la lumière, ni la liberté du grand jour. Cependant, elle possède une ouverture vers la lumière extérieure. Cela veut dire que l’esprit, qui y est d’abord enfermé, peut en sortir. L’homme n’est pas condamné à l’ignorance, il peut s’en libérer , s’élever à une vie plus libre et plus éclairée. Enfin, il le pourrait... s’il n’avait pas les jambes et le cou enchaînés et enchaînés « depuis l’enfance ». L’ignorance est venue avec l'incarnation de l’homme, elle ne lui est pas tombée dessus plus tard. L'incarcération dans l'ignorance prend deux formes. Les fers maintiennent la tête face au mur et les chaînes empêchent de se lever. Le mur symbolise la matière. Qui dit chaîne, dit attachement et attachement charnel. Ce qui attache d’abord l’esprit, fixe son regard vers la matière, ce sont les tendances liées à l’incarnation. Le corps imprime sa pesanteur et leste l’élan de l’esprit. La sensation, les habitudes mécaniques, les tendances, la base biologique inconsciente, tout cela tire l’esprit vers le bas et non vers le haut. La conscience, dans l’ignorance, est d’avantage tournée vers la matière que vers l’esprit. Le corps semble porter une lourdeur et une résistance à la connaissance et lester l’esprit d’ignorance. Si s’était un ange que l’on avait représenté et non un homme, il n’y aurait pas eu de chaînes ! L’ange peut aller librement vers la lumière, il n’a pas le poids d’un corps. L'incarnation est un défi à surmonter. C'est le défi humain.

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De plus, il faut remarquer que la lumière que voient les prisonniers n’est même pas celle de l’extérieur. Elle vient d’un feu situé derrière eux. C'est de la part de Platon tout à fait intentionnel. Cela veut dire qu’au fond, notre vie matérielle est vécue dans une lumière artificielle qui n’est pas celle du Vrai. C’est le brillant de la séduction des apparences qui nous trompe si facilement, le tape à l’œil, c’est le faire-voir des paillettes et du fluo ! Cela brille, mais dans une fausse lumière. Ce brillant des apparences renvoie au caractère factice de monde dans lequel nous vivons, aux fausses valeurs que nous entretenons.

Mais que voient donc ces hommes dans l’ignorance ? Entre les prisonniers et le feu qui est derrière eux, se dresse un mur. Derrière le mur passent des personnages qui portent sur leur tête des figures de terre ou de bois : statuettes d’animaux, d’homme, d’objets divers. C’est comme si on avait installé un jeu de marionnettes dans le dos des prisonniers, mais qu’en plus, ils n’aient droit qu’à une représentation seconde, des ombres chinoises sur le mur de la caverne. Pour renforcer l’effet saisissant de réalité des ces ombres qui passent, la voix des porteurs résonne en écho dans le fond de la caverne, comme si elle venait des ombres elles-mêmes. Les porteurs parlent ou se taisent. Les prisonniers enchaînés n’ont jamais vu autre chose que des ombres sur le mur. L’ombre figure la connaissance des apparences, par simple sensation fuyante. Mais l'ombre rend possible la communication des prisonniers entre eux. Ces hommes discutent et s’entendent sur le défilé des ombres, on nommera opinion leur première forme de connaissance. Nous savons que l’opinion ne juge que sur les apparences, elle ne discerne rien, comme les prisonniers jugent d’abord sur de ombres projetées. Platon insiste. Le plus honoré d’entre eux sera celui qui se montera le plus habile à deviner l’apparition d’une ombre. Telle est le savoir empirique en ce monde. Ce que dans quoi se meut la pensée commune. Telle est par exemple la situation du politique qui n’a que des recettes momentanées d’action, et pas de science, qui ne connaît pas les causes. La politique, n'est qu'une habileté dans le domaine de l’opinion. Cette habileté est pourtant ce qui crée une sorte de hiérarchie sociale, ce par quoi chacun tente de trouver une reconnaissance dans le monde, grâce à ce savoir empirique. C’est l’opinion qui fait le consensus des hommes et celui qui sait manier l’opinion, même s’il ne dispose pas de la vérité, dispose du pouvoir. Mais soyons bien clair, tout cela n'est que jeu d'esprit à partir des ombres, tout cela n'est qu'ignorance et illusion.

Le tableau est saisissant. Ces hommes parlent, vivent dans un monde artificiel et ténébreux. Tel est le monde sensible, monde qui est, dans la mesure où l'esprit y est piégé au premier degré, illusoire et même structuré dans une double illusion. Non seulement les prisonniers ne voient que des ombres, mais ces ombres ne sont pas les ombres de la réalité, puisque les objets portés au-dessus du mur sont des copies d’objets réels qui se trouvent au dehors. Comment comprendre cette étrange situation ? Pourquoi plusieurs degrés de réalité? L'ombre est ombre de la chose et la chose manifestation d'une Idée. L'ombre et la chose se situent sur le pan de la réalité empirique, de la réalité donnée dans la vigilance. Cependant cette réalité est en fait fondée sur une intelligence virtuelle, celle des Idées. L’objet porté symbolise la chose dans le monde sensible et la chose est une copie d’une essence qui est dans le monde lumineux, qui est en dehors de l'espace-temps du monde empirique, c'est-à-dire dans le monde intelligible. Par exemple, un acte de courage qu’un homme accompli ici bas, aujourd'hui, dans un incendie. Qu'est-ce que c'est essentiellement? C’est la manifestation dans le monde de l’espace et du temps d’une forme éternelle qui est l’Idée du courage, Idée qui est l’essence de tous les actes courageux. De même, la forme du cercle que je dessine sur le sable est une reproduction, dans ce monde sensible, une évocation de l’Idée de cercle, idée qui en forme le modèle et ce modèle lui réside dans le monde intelligible. Le cheval que je vois gambader dans un pré dans le monde sensible est la reproduction de l’Idée de son espèce, le genre du cheval, idée qui est son essence.

Maintenant, ce portrait de la condition humaine n'est pas figé. Supposons que parmi les prisonniers, il y ait un homme intelligent qui s’avise de secouer l’opinion, qui par ses questions, mette en cause ce qui simplement se répète par habitude. Ce serait un peu comme s’il venait dégager le cou du prisonnier qui l’écoute et que celui-ci, pour la première fois, tourne la tête. Auparavant, il avait le regard rivé au mur, halluciné par le spectacle des ombres. Sa pensée était comme perdue dans des images. Mais voilà qu'un homme vient lui parler et le tire de son engourdissement. Et si tout ce qu'il avait pu croire n'était pas réel? Moment de basculement des certitudes. Moment d’Éveil. Tout d’un coup l'esprit voit, que ce qu’il croyait être la vérité, n’est qu’une ombre, de la Réalité, sa projection sur le mur. En se retournant, il voit que les choses qui défilent sont plus réelles que les apparences. De l’ordre du savoir de l’opinion il passe à celui de la perception juste, ou croyance naturelle, il passe de la vision irréelle dans le sensible, à une vision correcte dans le sensible.

Mais ce ne serait pas encore le plus haut degré de la connaissance. Notre prisonnier est cependant sur le chemin. Pour la première fois du moins, l'esprit se retrouve seul devant le problème de la vérité. Il lui est offert la possibilité de se mettre en marche et de la chercher. Pour voir de manière correcte, il faut déjà se détacher de l’opinion et de ses préjugés. Si donc on détache le prisonnier. On enlève ce qui attache, ce qui veut dire que l'esprit est affranchi des liens de l’opinion et des simples impressions confuses. Dans un premier temps, il verra que l’ombre n’est que la projection d’une chose. Il aura une perception juste. Il saura que la chose est plus réelle que l’ombre, que la croyance naturelle est plus fiable que l’opinion.

Si on le force à se relever et à monter le chemin vers la lumière, il sera d’abord ébloui. Il sera peut-être tenté de s’enfuir pour revenir à son ancienne place. La connaissance vraie, non seulement l’a rendu solitaire, mais dans un premier temps, elle a aussi brisé les anciennes illusions. Il y a alors un passage difficile où la tentation sera grande de tout laisser là, pour retourner dans les chaînes, tentation d’abandonner la quête de la connaissance pour retourner dormir dans l’opinion. Le prisonnier se sentira un peu mal dans cette vison neuve, il se sentira comme débranché de l'opinion ! Ce n’est que peu à peu, que le prisonnier s’élèvera à la lumière, que l’âme s’élèvera dans la vérité, comme par degré. La montée vers le lumière est « rude et escarpée » !

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Une fois rendu dehors, tout changera. La Réalité est grandiose et lumineuse. Mais en sortant du trou et de l'ombre, il faut du temps pour s'habituer. Le soleil du grand jour sera trop intense ; le l'esprit contemplera la lumière des étoiles, puis de la lune. Il comprendra, dans une ample vision de l'Intelligence, que les choses qu’il découvre maintenant dans le monde intelligible : le Courage, le Cercle, le Cheval, l'Homme, ou encore l'Amour, la Beauté, sont les modèles qui viennent se refléter dans l’espace et le temps à l’intérieur du monde sensible, dans des réalités singulières. Le regard de l'intelligence lui révèle les essences, qui ont permis de réaliser ces marionnettes qui se trouvaient dans la caverne. En terme de théorie de la connaissance, il est passé de la perception juste à l’intuition de l’essence.

Peut-il encore aller au-delà ? Au niveau des essences, au sommet du mental, règne encore une multiplicité. Cette multiplicité peut-être unifiée, parce qu'elle est unifiée. Il y a un principe d'Unité de toute existence. Dans l’allégorie de Platon, c'est le Soleil. Le Soleil représente la Cause à la fois de toutes les essences et de toutes les existences, ce qui constitue le Fondement ultime de la Manifestation. En portant ses yeux vers la lumière elle-même, vue dans l’étoile qui scintille, puis dans la lune la nuit, puis ensuite en regardant le Soleil, l'intelligence délivrée contemplera le la Cause ultime, ce que Platon dénomme le Bien. Dans cette expérience, se révélera de lui-même le sens de l'Unité. « Après cela, il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c’est lu qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne ». Le soleil symbolise ce qui dispense la Vie, mais aussi ce qui éclaire l’intelligence, le Fondement à la fois de l’existence et de la connaissance. La contemplation du Soleil est la conscience d'unité de la Vérité intégrale de l’Être.  

L’ascension de l’homme dans la vérité est un affranchissement, un affranchissement vis-à-vis du sensible le plus grossier, vers un ordre du sensible plus subtil, vers une intuition intellectuelle des essences, enfin, vers une vision dans la conscience d'unité du Bien. La quête du vrai, commence par une expérience confuse de perception baignée dans les surimpositions de l’opinion, se poursuit dans une expérience claire de perception, puis dans une expérience intellectuelle d’intuition et enfin s’achève dans une expérience spirituelle du Bien. Cette libération est en même temps une purification de l’âme, elle est une conversion, au sens originel d’un retour de l’âme vers la lumière dont elle s’était dans l’ignorance détournée. C’est une conversion qui possède des risques de rechute, du moins, tant que le prisonnier n’est pas sorti de la caverne, qu’il n’a pas été illuminé par la clarté de l’intuition des essences et la rencontre spirituelle du Fondement ultime de la Manifestation. Passé de l’autre côté, il n’aura guère envie de retourner dans l’obscurité. La connaissance supérieure donne délivre plus encore que la joie de comprendre, elle est accompagnée d’une félicité de la contemplation. Dès lors, « se souvenant de sa première demeure, de la sagesse qu’on y profère, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ses derniers ? ».

Si l’allégorie s’arrêtait là, nous pourrions voir dans Platon un philosophe ascétique qui, niant la vie corporelle, cherche une voix de salut, hors du monde matériel, une échappée spirituelle sublime. Mais le moment le plus important de l’allégorie de la caverne, c’est le moment du retour. L’homme que la connaissance libère ne peut plus envier les valeurs de l’ignorance. Il est dans un détachement naturel vis-à-vis du monde de l'opinion. Pourtant, il est essentiel, pour les bien des hommes qu’il redescende dans le monde pour y faire œuvre d’éducation. L'Éveil, il ne doit pas le garder pour lui-même, mais en faire une offrande à ceux qui sont encore dans la nuit. C’est vrai que le retour est dangereux. Si jamais il tentait de retourner dans la caverne, il subirait un second aveuglement, celui du passage de la lumière à l’obscurité : c’est ce que l’on traduit en disant que le philosophe semble un peu distrait à l'égard des préoccupations les plus triviales. Il sera maladroit dans les affaires du monde. Mais il y a pire. I sera pour les autres un étranger. Ils pourrons d’ailleurs aller jusqu'à vouloir le tuer. Ne pas lui pardonner sa lucidité. Telle a été la destinée de Socrate qui a été tué pour trop de lucidité dans un monde de compromission et de mensonges. Mais Quel que soit le risque pourtant, il faut bien que la vérité descende en ce Monde. Il faut abolir la séparation brutale entre la sphère céleste de l’esprit et le monde terrestre de la matière.

Platon continue en expliquant qu’il serait même souhaitable qu’un tel homme reçoive le pouvoir de gouverner ! Mieux vaut un roi philosophe, qu’un politique habile, retors et dépourvu de sagesse. Ce qui va différencier le philosophe roi du politique ordinaire, c’est qu’il n’éprouvera aucune attirance pour le pouvoir. Il ne l’exercera que pour le bien des hommes, car sa nature le porterait plutôt à la contemplation qu’à l’action.Même si le « philosophe roi » est un idéal, il est essentiel que le Sage descende dans la caverne pour délier les chaînes qui entravent les hommes.

Platon - le gouvernement des États et le rôle de la philosophie

 "Mais, je ne sais comment cela se fit, voici que des gens puissants traînent devant les tribunaux ce même Socrate, notre ami, et portent contre lui une accusation des plus graves qu'il ne méritait certes point : c'est pour impiété que les uns l'assignèrent devant le tribunal et que les autres le condamnèrent, et ils firent mourir l'homme qui n'avait pas voulu participer à la criminelle arrestation d'un de leurs amis alors banni, lorsque, bannis eux-mêmes, ils étaient dans le malheur. Voyant cela et voyant les hommes qui menaient la politique, plus je considérais les lois et les moeurs, plus aussi j'avançais en âge, plus il me parut difficile de bien administrer les affaires de l'État. D'une part, sans amis et sans collaborateurs fidèles, cela ne me semblait pas possible. - Or, parmi les citoyens actuels, il n'était pas commode d'en trouver, car ce n'était plus selon les us et coutumes de nos ancêtres que notre ville était régie. Quant à en acquérir de nouveaux, on ne pouvait compter le faire sans trop de peine. - De plus, la législation et la moralité étaient corrompues à un tel point que moi, d'abord plein d'ardeur pour travailler au bien public, considérant cette situation et voyant comment tout marchait à la dérive, je finis par en être étourdi. Je ne cessais pourtant d'épier les signes possibles d'une amélioration dans ces événements et spécialement dans le régime politique, mais j'attendais toujours, pour agir, le bon moment. Finalement, je compris que tous les États actuels sont mal gouvernés, car leur législation est à peu près incurable sans d'énergiques préparatifs joints à d'heureuses circonstances. Je fus alors irrésistiblement amené à louer la vraie philosophie et à proclamer que, à sa lumière seule, on peut reconnaître où est la justice dans la vie publique et dans la vie privée. Donc, les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n'arrive au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement.".

 Lettre VII, 325, 326, trad. J. Souilhé, éd. Les Belles Lettres.

Le sens premier de l’éducation : est de libérer l’homme de la servitude, de l'aider à s’élever dans la droiture et le bien. Cette élévation n’est pas une mission qui ne regarde que l’intellect. Elle enveloppe l’être humain dans sa totalité, l’âme, le corps et l'esprit « L’éducation est donc l’art qui se propose ce but, la conversion de l’âme et qui recherche les moyens les plus aisés et les plus efficace de l’opérer ». Elle ne peut consister à seulement l’instruire en la remplissant de connaissance. Elle est doit être Éveil et éveil de l’âme à sa propre réalité. « elle ne consiste pas à donner la vue à l’organe de l’âme, puisqu’il l’a déjà ; mais comme il est mal tourné et ne regarde pas où il faudrait, elle s’efforce de l’amener dans la bonne direction ». L’éducation est plus qu’une mémorisation d’un savoir, elle est plus qu’instruction, elle est l’art de la conversion doit rendre un être au départ encore frustre, plus humain au contact de la vérité. La vérité ici n’est donc pas un savoir extérieur à la vie, elle est la Vie se connaissant elle-même, entrant en possession d’elle-même. Tout ce dont l’âme a besoin de savoir se trouve déjà en elle. L’éducation doit tourner le regard de la conscience de la matière vers l’esprit et opérer la transformation de tous les aspects de la vie humaine. Il y faut une gymnastique pour perfectionner et maîtriser le corps, une éducation artistique pour l’élever dans le sensible, Il faut aussi l’exercice des mathématiques pour apprendre à considérer les essences abstraites, la dialectique pour cheminer vers l’essence pure. A terme, l’éducation n’est parfaite que si elle prépare l’âme à la vision unitive du Fondement absolu.

Vivre dans la vérité

Il est facile de tourner l’allégorie de la caverne en dérision. Il est plus difficile de tirer une leçon de ce texte qui ne soit ni trop érudite, ni superficielle ou réductrice. C’est un texte qui symbolise le sens même de la démarche philosophique. Faire l’économie de cette allégorie est possible, mais c’est ce priver de la puissance d’inspiration contenue dans un texte immémorial. La seule justification qui permettrait d’en contourner l’interprétation serait de la volonté de considérer le problème de la vie dans la vérité de manière très concrète. En effet, comment comprendre cette injonction concrète qui s’applique à la vie quotidienne :  vis dans la vérité !  Mais qu'est-ce que cela veut dire? Et comment vivre dans la vérité ?

Vérité ne s’entend pas ici de façon très générale comme équivalent de « science » ou même de « savoir. Vivre dans la vérité, c'est vivre en accord avec elle. C'est aussi connaître ce que je suis en toute vérité, sans déguisement, sans mensonge, sans illusion ni tromperie. Reconnaître moi la vie pour ce qu'elle est. C’est exactement mettre en pratique le précepte de Socrate connais-toi toi-même !  Ce qui ne veut pas dire se regarder le nombril, ou se juger moralement, faire son examen de conscience. C’est vivre chaque instant dans la pleine lumière de la conscience, dans la clarté de la lucidité. C’est vivre en accord avec une connaissance de la vie qui soit justement vivante et non pas morte ou de seconde main. C’est appliquer dans sa propre vie les principes que nous avons pu comprendre. Une vérité qui ne serait que dans les livres serait stérile. La vérité n’est pleine et entière que lorsque la vie est vécue dans la vérité, non pas quand demeure un fossé entre ce que je sais - qui reste dans ma mémoire mais dont je ne tiens pas compte - et ce que je suis - qui semble n’avoir aucun rapport avec ce que je sais - . Une philosophie se juge à ses fruits dans la vie du philosophe ce qui suppose un minimum d'honnêteté et d'authenticité. L’authenticité devant la vérité est demeurer en accord avec sa propre connaissance, sans présomption, sans suffisance, sans dénégation de soi-même ou auto condamnation. Être soi-même consciemment.

Prenons un exemple. Considérons donc la portée de l’Enseignement sur un texte de S. Prajnanpad sur la vérité. D’abord apparaisse les principes :

« qu’observez-vous en fait ?

Le changement, un changement continuel, partout, toujours.

La différence : jamais deux choses ne sont pareilles. Tout est différent de vous et d’un autre ou plutôt chaque chose est unique ».

Swami Prajnanpad - Sur la vérité

 "  Qu'est-ce que la vérité? Voyez, chaque homme, chaque chose, chaque événement est différent et séparé de tous les autres; deux ne sont jamais pareil ou semblables: c'est pourquoi chaque personne ou chaque chose est seulement elle-même ou lui-même. Personne ne peut être comparé à qui que ce soit d'autre; chacun est unique, est la propre forme de Brahman (brahman svarûpa), est la divinité elle-même (bhagavat-svarupa. Il n'y a pas de supérieur ni d'inférieur. Tous sont égaux. On doit regarder chacun comme son égal...

Tout se transforme, rien n'est statique. aussi quoiqu'il arrive à un certain moment, cela seul est la vérité de ce moment. La vérité consiste à être préparé à accepter tout ce qui arrive. Ne vous laissez pas prendre par surprise. si vous réussissez à être toujours prêt vous ne pourrez que rester en harmonie avec cette unité.

Ce sont les deux aspects de la vérité; essayez de les voir tout le temps. Voyez seulement. Ce qui existe seul est la vérité. "

 La vérité du bonheur, édition l'originel, p. 119-120.

Aussitôt, vient l’injonction : « essayez d’appliquer ces vérités dans votre vie ». J’ai tendance à avoir l’esprit rigide, et j’oublie trop souvent la vérité du changement. Tout change et tout change toujours. Rien ne demeure. Dès que je fixe ma pensée dans une permanence dans ce monde relatif, je suis déçu. Je me trompe en oubliant le principe. De même, j’oublie aisément que tous les êtres sont différents. Je n’ai pas à croire qu’autrui est identique à mon petit moi avec ses préférences, ses goût etc. Sinon je vais au devant d’erreurs et de désillusions. Je ne dois oublier ni la différence, ni le changement, les observer à l'œuvre chaque jour. La vérité n’est pas une chose qui serait seulement une théorie dans des livres. Elle est. Ici et maintenant. A la limite « Qu’est-ce que la vérité ? Tout ce qui est, est la vérité. Vous êtes et donc vous êtes la vérité... La vérité ne viendra pas, elle est ici et maintenant ». La vérité entre dans la Manifestation avec cela qui se manifeste. En sanskrit, satya, vérité, est formé directement sur sat, l’existence. « La vérité est ce qui existe. Ce qui est, est la vérité ». Ce qui se manifeste en moi, hors de moi, ici et maintenant est. L’être se donne à chaque instant et cette compréhension de la donation est la vérité de la vie à chaque instant. Or que se passe-t-il le plus souvent ? Nous ne sommes pas assez attentifs, nous fuyons ce qui est, c'est-à-dire le présent, pour un ailleurs. Ce qui devrait être. « Le verbe ‘être’ c’est la voix de la vérité. Le conditionnel passé ‘j’aurais dû’ est la voix de l’illusion ». Ce qui était hier est passé. La situation d’expérience présente commande une réponse juste et intelligente. Vivre dans la vérité, ce n’est pas s’échapper dans l’imagination, dans de pseudo-justifications ou dans de belles théories.

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En d’autre terme, vivre dans la vérité, c’est faire descendre la compréhension dans l’expérience. « La compréhension vient par l’intellect alors que l’expérience vient par le cœur ». Un Enseignement spirituel est fait pour être mis en pratique. Plus l’Enseignement est vécu plus il est intégré, et plus il s’enracine en profondeur, donnant par là une stabilité inconnue dans l’ignorance. « Plus la compréhension intellectuelle s’enracine profondément, plus la fixation émotionnelle du mental perd sa prise, plus l’impression laissée à l’intérieur par la compréhension prend de la force ». Ce qui a été compris en profondeur modifie le rapport avec ce qui est. C'est autre chose que de se débattre dans l'ignorance et de répéter les même schémas, ce qui se produisait autrefois de manière mécanique, sans que la compréhension y soit. Le moment du sentiment est essentiel. On ne comprend bien que ce que l’on comprend avec le cœur et non par le seul effet de l’intellect et de la compréhension intellectuelle. « C’est la raison pour laquelle ce qui a été seulement compris ne jouit pas du même poids, de la même valeur que ce qui a été expérimenté ».

Jean Klein - les mots sont des boussoles

 "Nous ne décrivons pas l'ultime. Les mots sont des symboles qui pointent vers ce dont en réalité il est impossible de parler. Il est absolument capital d'entendre les mots dans cette perspective. Ne vous cramponnez pas au langage, n'essayez pas de le cantonner dans le cadre de la compréhension. J'utilise les mots comme des boussoles. Aussi n'en restez pas au mot entendu, mais laissez venir ce qui est au-delà des mots; alors vous parvenez à la compréhension, et dans cette compréhension, vous aurez un aperçu de ce qu'est "être" la compréhension. L'utilisation des mots n'a d'autre valeur que d'atteindre la compréhension grâce à une exacte représentation. C'est là que nous pouvons avoir un aperçu de la réalité. Et alors cette représentation, cette compréhension qui est encore une formulation, se résorbe totalement, se dissout dans l'être, et il n'existe plus rien à comprendre.

Quand vous avez découvert l'écoute, l'écoute non-orientée, une écoute sans anticipation, libre de toute expectative - ce que nous appelons une attention innocente, une écoute innocente - c'est alors qu'il y a transmission. Nous pourrions simplement demeurer assis sans parler. Mais nous devons parvenir à la compréhension, car c'est dans la compréhension que vous avez le don de la vérité. Ce que vous avez compris à travers les mots, ce sont mes mots; vous devriez comprendre cela avec vos mots. Quand vous trouvez vos mots dans les miens, cela veut dire que vous avez compris. Vous devriez même essayer de le transposer, de rendre la compréhension réellement claire, aussi claire qu'une représentation géométrique. C'est alors que vous êtes au seuil de la réalité et que vous aurez un aperçu véritable. Aussi, tout ce qu'il vous reste à faire, c'est vivre avec cette représentation. Un jour, il y aura quelque chose de plus qu'une simple vision globale, elle sera établie; et vous percevrez immédiatement qu'en vous éveillant le matin et en allant dormir le soir, et dans l'intervalle qui sépare deux pensées et deux perceptions, vous êtes à l'arrière-plan, le "Je suis".

 Transmettre la Lumière, p. 278-279.

C’est exactement de cette manière que stoïcisme était enseigné dans l’antiquité. Et qu'il était pratiqué. L’Enseignement philosophique a pour vocation de donner autonomie, indépendance et liberté. Il donne la liberté en donnant la vérité. Il ne faut pas, explique Epictète :

 « Croire la foule selon laquelle seuls peuvent être instruit les hommes libres ; il en faut croire plutôt les philosophes, pour qui seules les hommes instruits sont libres.

- Comment cela ?

- Voici : de nos jours, la liberté est-elle autre chose que le pouvoir de vivre comme nous l’entendons ?

- Non, pas autre chose.

- Dites-moi braves gens, entendez-vous vivre dans l’erreur ?

- Nous ne l’entendons pas.

- Par conséquent nul homme qui est dans l’erreur n’est libre ».

Nous avons oublié que l'Enseignement peut-être vécu. Nous en avons fait quelque chose de livresque et de détaché de la Vie. Ce qu'il n'a jamais été. Nous avons oublié que la connaissance philosophique est par essence auto-compréhension, que la connaissance se mûrit dans la vie dans une sagesse. Les anciens comprenait d'emblée que la vérité et la vie ne sont pas choses distinctes. Nous lisons Epictète avec les lunettes de l'érudit et du coup, nous laissons de côté sa grandeur et son éclat. Les chercheurs les plus sincères vont aller quérir une sagesse sous d'autres continent, sans observer celle qui est sous leur nez, sans voir qu'il y a aussi dans notre culture des maîtres de sagesse. Vivre dans la vérité n'est pas une formule obscure. Mais elle suppose de prendre au sérieux la connaissance et ne plus la consigner dans une mémoire intellectuelle, loin de la vie concrète.

Le terrorisme intellectuel qui présente la vérité comme une puissance mortelle, n’en donne qu’une interprétation limitée et partielle. Ce n’est que le moment négatif de la destruction des illusions et non le moment positif de la vie en accord avec la vérité. Si on entend par vérité le savoir en général, il sera facile de trouver dans la vérité une contrainte.

Mais la vérité de la vie, la vérité vivante et en mouvement est libératrice. Il ne peut y avoir de liberté digne de ce nom sans vérité. Tôt ou tard, il faut bien se débarrasser de ses erreurs et laisser tomber ses illusions. Ce qui se découvre, c’est un voile. Le dévoilement progressif du Sens est le chemin de la vérité. Le dévoilement de ce qui est ne se donne que dans la solitude et délivre une joie qui ne se monnaye pas, la joie d’une compréhension qui s’ouvre peut à peu à la complexité de ce qui est.

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